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"Nicolas Maduro finira sa vie dans une prison de haute sécurité " : les révélations d'un consultant de la DEA

18 janvier 2026 à 17:00

Rares sont ceux qui connaissent mieux le "dossier Maduro" que Martin Rodil, enquêteur et consultant américano-vénézuélien pour le compte de l'agence antidrogue Drug Enforcement Agency (DEA) qui est l'origine de l'arrestation de l'ex-président emprisonné à New York. Depuis plus de quinze ans, ce spécialiste des enquêtes financières et de la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent accumule les éléments à charge et les témoignages contre le régime chaviste tout en documentant ses liens avec Cuba, l'Iran, le Hezbollah libanais et d'autres organisations terroristes comme la guérilla colombienne des Farc et, évidemment, avec différents cartels de la drogue.

Avec son associé Gary Berntsen – une légende vivante de la CIA qui a multiplié les actions spectaculaires en Amérique centrale, au Liban et en Afghanistan, notamment à la poursuite d'Oussama Ben Laden – Martin Rodil a exfiltré et confessé plus d'une centaine de Vénézuéliens, parmi lesquels l'ancien garde du corps d'Hugo Chavez et d'autres repentis du chavisme. Cette masse d'information a alimenté le dossier d'accusation contre Nicolas Maduro, dont Martin Rodil assure qu'il a été trahi par son entourage et qu'il finira sa vie en prison... à moins qu'il ne se décide à trahir à son tour en collaborant avec la justice américaine.

L'Express : Après deux semaines d'incarcération au pénitencier de Brooklyn, quelles sont les conditions de vie et l'état d’esprit de Nicolas Maduro ?

Martin Rodil : L’ex-président se trouve dans une cellule individuelle, surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un secteur de la prison où se trouvent habituellement les détenus "VIP" comme le rappeur Sean Combs, alias P. Diddy, ou Luigi Mangione [NDLR : le jeune homme qui a abattu un PDG de compagnie d'assurances en plein Manhattan fin 2024]. Nicolas Maduro découvre la vie carcérale et se trouve dans le même état d’esprit que tous les nouveaux prisonniers "VIP" en phase de transition vers la réalité de la prison.

Voilà peu, il dirigeait encore – certes illégitimement – un Etat avec tout ce qui va avec : le protocole, les gardes du corps, les honneurs, le pouvoir absolu. Aujourd'hui, d'après les infos que je reçois, il continue d’avoir des exigences, se plaint de la qualité de la nourriture, du froid, explique qu’il veut passer des appels ou avoir accès à telle information. Les gardiens lui répondent que c’est impossible et il a du mal à comprendre que, dans le système pénitentiaire américain, n'existent aucun privilège ni faveur. Sa femme Cilia Flores est probablement dans le même état d'esprit.

Martin Rodil, enquêteur et consultant de l'angence antidrogue Drug Enforcement Agency (DEA).
Martin Rodil, enquêteur et consultant de l'angence antidrogue Drug Enforcement Agency (DEA).

Progressivement, il prend conscience de ce qui lui arrive : il n’est déjà plus qu’un prisonnier lambda, entre quatre murs, dont le quotidien est rythmé par des échanges avec ses avocats, lesquels prennent connaissance des éléments à charge accumulés depuis plus de quinze ans contre leur client. Il ne peut pas entrer en contact avec sa femme Cilia Flores, qui se trouve dans la même prison, mais dans un autre bâtiment, avec les femmes. Elle et lui ne se verront probablement plus jamais. Nicolas Maduro risque de finir sa vie dans une prison "Supermax" de haute sécurité, peut-être en compagnie du chef du cartel mexicain de Sinaloa, "El Chapo" Guzman. Son cas se rapproche en effet de celui Manuel Noriega, le président du Panama arrêté en 1989 par l'armée américaine, condamné à quarante ans de prison aux Etats-Unis pour trafic de drogue.

Pourquoi le Centre de détention fédéral de Brooklyn a-t-il mauvaise réputation ?

Il n’existe pas de prison agréable aux Etats-Unis. Toutes sont terribles. Celle de Brooklyn est probablement un peu plus sinistre que les autres parce qu’elle est ancienne. Je l’ai visitée à plusieurs reprises afin d’interroger des détenus. Le confort y est minimal.

Nicolas Maduro peut-il espérer négocier une réduction de peine dans le cadre d’un programme pour repentis ?

Ce genre d’accord existe bel et bien aux Etats-Unis. Mais, dans son cas, le problème est qu’il peut difficilement livrer de gros poissons. Dans la pyramide du pouvoir, il était au sommet. Surtout, le dossier d'accusation contre lui, bâti depuis près de vingt ans, est lourd et bien documenté. Il pourrait, c'est vrai, confesser des crimes ou révéler l'existence de flux financiers impliquant d’autres présidents d’Amérique latine ou dirigeants du monde qui l’ont aidé à faciliter le transport de drogue ou à blanchir de l’argent, ce qui pourrait inclure des élus ou fonctionnaires américains. Nous avons établi que le sommet de l’Etat vénézuélien, autrement dit le "cartel des Soleils", a financé des campagnes politiques dans plusieurs pays étrangers comme le Honduras et certaines nations insulaires des Caraïbes. Combien de dirigeants internationaux Maduro a-t-il financés ? Dans quels pays ? Ces questions intéressent hautement les enquêteurs. C'est un sujet qui dépasse l’Amérique latine : certains pays européens sont concernés.

Si Maduro coopère avec la justice, attendez-vous à des rebondissements

Martin Rodil

Lesquels ? La France ?

N’oubliez pas qu'une saisie record de 1,3 tonne de cocaïne pure a été effectuée en septembre 2013, à l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle. La marchandise était répartie dans 31 valises à bord d’un vol Air France en provenance de Caracas. Concernant le financement de dirigeants politiques, certains partis, certains leaders et certains élus européens ont reçu de l’argent de Caracas. Je ne peux pas vous révéler lesquels sans perturber l’enquête toujours en cours.

Pensez-vous que Maduro se "mettra à table" ?

C'est peu probable. Cela exigerait de sa part un changement d’attitude à 180 degrés. Pour le moment, il se comporte comme un président persuadé qu’il va bénéficier d’une amnistie (il a visiblement en tête que, sous Joe Biden, plusieurs Vénézuéliens avaient été libérés dans le cadre d’un accord d’échange de prisonniers). Or, dans le système judiciaire américain, la tradition est la suivante : l'accusé doit plaider coupable et déclarer qu'il est prêt à coopérer à fond avec la justice en échange d'une réduction de peine. Sa coopération doit alors être absolue. Il doit tout balancer. Todo (tout) ! Y compris ce qui concerne sa propre famille. Je suis certain que ses avocats lui expliqueront tout cela en lui précisant qu'il n'existe aucun moyen de finasser : dans ce scénario, c'est tout – c'est-à-dire une coopération totale – ou rien.

S'il choisit de coopérer, attendez-vous à des rebondissements internationaux parce que la justice américaine lui en demandera plus qu'à n'importe qui d'autre, en raison de son profil élevé. Mais nous sommes loin de ce scénario : lorsqu’il a été présenté devant un juge le 5 janvier, Maduro a plaidé non coupable. Aujourd’hui, sa ligne de défense est : "Je suis le président du Venezuela" ; "Je suis un homme bon" ; "Je suis innocent". Son horizon judiciaire me paraît très bouché...

Affiche publiée par l'agence antidrogue Drug Enforcement Agency (DEA)
Affiche publiée par l'agence antidrogue Drug Enforcement Agency (DEA)

Depuis la capture de Maduro, la situation politique du Venezuela paraît inchangée. Que se passe-t-il ?

Delcy Rodríguez, qui a succédé à Maduro, et son frère Jorge Rodríguez, qui contrôle le pouvoir législatif, sont des gens extrêmement ambitieux et, accessoirement, beaucoup plus intelligents que Nicolas Maduro. Il est clair que "Delcy" – qui est tout autant une criminelle que son prédécesseur et dont le fiancé d’origine libanaise Yussef Abou Nassif est soupçonné de liens avec le Hezbollah – a trahi Nicolas Maduro.

Elle l’a "vendu" à Donald Trump en pensant qu’elle aurait ainsi un "deal" avec lui. Mais en réalité, elle est dans une situation impossible avec, d’un côté, le couteau des cartels pointé sur sa jugulaire et, de l’autre, le pistolet de Trump collé à sa tempe – le "pistolet" étant le porte-avions USS Gerald R. Ford au large de ses côtes. Delcy Rodriguez pensait que Trump l’avait conviée à une fête afin qu’elle poursuive tranquillement le mandat de Maduro jusqu’à son terme dans cinq ans. Mais, en réalité, elle a été invitée à des funérailles, celles du cartel des Soleils. Et c'est elle qui est aujourd'hui la maîtresse de cérémonie chargée d'exécuter les instructions venues de la Maison-Blanche.

Après la capture de Nicolas Maduro, la vice-présidente du pays en a pris la tête conformément à la décision de la Cour suprême vénézuélienne.
Après la capture de Nicolas Maduro, la vice-présidente du pays en a pris la tête conformément à la décision de la Cour suprême vénézuélienne.

Pourquoi le millier de prisonniers politiques du régime chaviste n'ont-ils toujours pas été libérés ?

Très simple: l’appareil policier et les prisons sont contrôlés par le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello, lequel réclame des garanties pour sa vie avant de libérer les prisonniers politiques. Aussi longtemps que les Etats-Unis ne lui offriront pas de garanties, il ne libérera personne. Il sait que le président Trump pourrait lui réserver le même traitement qu'au général iranien Soleimani, éliminé par une frappe chirurgicale en Irak en 2020. Le cas de "Diosdado" est particulier dans la mesure où ses crimes ne relèvent pas seulement du trafic de drogue. De manière claire et quasiment revendiquée, il est un assassin doublé d’un tortionnaire. C'est lui qui contrôle les centres de torture du Venezuela comme l’Hélicoïde de Caracas ou la Tumba (la tombe), un goulag tropical souterrain qui compte 17 cellules dans le sous-sol de la capitale.

Quid du ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez ?

Lui, c’est différent parce qu’il contrôle les forces armées. Pour le moment, les Etats-Unis, qui visent la stabilité du Venezuela, ont besoin de Padrino. Washington se montre prudent et, le moment venu, négociera avec lui pour lui proposer de s'exiler, par exemple, à Moscou, non sans avoir préalablement transféré ses pouvoirs à un successeur.

Et "Nicolasito", le fils de Nicolas Maduro ?

Il finira en prison à un moment ou un autre. C’est un criminel de plus petite envergure, mais il est symbolique parce qu’il est le fils de son père.

Des commentateurs affirment que le "cartel des Soleils", c'est-à-dire l’organisation mafieuse au sommet de l’Etat vénézuélien, n’existe pas mais qu'il s’agit d’une invention de Donald Trump qui a servi de simple prétexte à la capture de Nicolas Maduro...

Il est naïf de croire que l'arrestation de Maduro répond à un coup de tête de Donald Trump qui voudrait s’emparer du pétrole. Ceux qui croient cela ignorent apparemment que l’enquête du parquet fédéral à Manhattan contre le cartel des Soleils et contre Nicolas Maduro a démarré en 2006. Donald Trump n’avait rien à voir là-dedans et pour cause, il n’était pas au pouvoir.

Le cartel des Soleils offre un parapluie a une constellation de mafias

Martin Rodil

Il faut mesurer que l'accusation contre Maduro repose sur quinze à vingt années d’enquête minutieuse avec un long travail de recueil de preuves, de témoignages, de rapports financiers en possession de la DEA et de la justice américaine. Le 5 janvier, deux jours après son arrestation, la Suisse a d'ailleurs gelé 10 milliards de dollars d'actifs appartenant à Nicolas Maduro. Une telle somme ne correspond pas au salaire d'un président mais à la fortune d’un individu engagé depuis longtemps dans des activités criminelles.

Mais le cartel des Soleils existe-t-il pour autant ?

Evidemment que oui ! Certes, il s’agit d’une structure différente des cartels de Medellin ou de Sinaloa. Et, certes, Nicolas Maduro n’est pas Pablo Escobar ni El Chapo Guzman. Ce que l’on appelle cartel de los Soles désigne une corporation de cartels avec, en son sein, des petits cartels : ceux de Diosdado Cabello [ministre de l’Intérieur], de Vladimir Padrino López [ministre de la Défense], de Tarek el-Aissami [ex-ministre du Pétrole], de Nicolasito [le fils de Nicolas Maduro], des neveux de Cilia Flores [la femme de Maduro], etc. C’est une constellation de groupes criminels qui opèrent sous un seul et même parapluie : celui de l’armée, de la police et des dirigeants vénézuéliens qui contrôlent l’appareil de sécurité et les infrastructures du pays telles que les aéroports et les lieux de stockage permettant de transporter de la drogue d’un point à un autre et de laisser travailler les trafiquants sans que l’armée ou la police s’en mêle. Il s'agit d'une conspiration au plus haut niveau de l’Etat.

Cela ne signifie pas que le cartel de los Soles produise de la drogue. La cocaïne est cultivée dans des champs et produite dans des laboratoires en Bolivie, au Pérou, en Equateur et en Colombie. La marchandise arrive au Venezuela, qui ferme les yeux sur le trafic et sert de "hub" de distribution. Quant au fentanyl, il provient, à l’origine, de Chine. Le Mexique s’est mis à en fabriquer en important de Chine les précurseurs chimiques nécessaires. Mais lorsque la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a mis le holà à ces importations, sous la pression de l’administration Trump, ces précurseurs ont emprunté une autre route, qui passe par le Venezuela, avant d'être redirigés vers le Mexique. Les pilules de fentanyl ne sont donc pas fabriquées au Venezuela. Mais le Venezuela est impliqué dans l'approvisionnement des précurseurs nécessaires à sa fabrication. Le narcotrafic est une industrie aux circuits complexes. Elle ne se résume pas à des étiquettes collées sur des pays et des cartels.

Aux yeux de certains, la capture de Nicolas Maduro constitue une violation du droit international. Quel est votre avis ?

Comment peut-on invoquer le droit international lorsqu’une mafia s’est installée à la place d'un gouvernement ? C'est absurde. Il faut revenir au bon sens. Curieusement, personne n’a jamais invoqué le droit international, ni le droit national et encore moins les droits de l’homme lorsque Nicolas Maduro était au pouvoir et les violait allègrement. Au reste, ses droits en tant que chef d’un Etat peuvent difficilement être invoqués dans la mesure où il usurpait sa fonction depuis sa défaite électorale prouvée du 28 juillet 2024. Ni l’Union européenne, ni les Etats-Unis, ni le Canada ne reconnaissaient à ce chef mafieux la qualité de chef d’Etat.

On peut toujours débattre de la manière dont l'arrestation du 3 janvier a été montée. Tout n’était sans doute pas 100 % légal. Mais y avait-il une autre façon de résoudre le problème ? Maduro aurait-il répondu à une convocation de la justice américaine ? Il fallait aller le chercher. En dernière analyse, Washington a fait prévaloir le droit de 30 millions de Vénézuéliens à retrouver une vie digne, à ne pas être emprisonnés ou tués pour des idées, à ne pas souffrir de la faim et à bénéficier à nouveau, un jour, d’un système de santé qui fonctionne. Les bénéfices de sa capture seront incomparablement supérieurs aux inconvénients.

Les forces américaines ont tué 32 gardes du corps de la garde rapprochée de Nicolas Maduro. Tous étaient Cubains. Quelles conséquences pour La Havane ?

C’est un désastre pour Cuba. D'abord, La Havane nie depuis plus de vingt ans son implication dans la protection d’Hugo Chavez, puis de Nicolas Maduro. Ce mensonge (et d’autres) est maintenant sur la place publique. A cela s’ajoute la supériorité écrasante des forces spéciales américaines sur ceux qui étaient censés protéger le président : les troupes d'élite cubaines, crème de la crème de l'armée castriste, ont été éliminées en cinq minutes. Enfin, il y a l'humiliation. L'écart technologique entre l'armée américaine et les militaires vénézuéliens et cubains est aussi grand que celui entre le Real Madrid ou le PSG et des footballeurs d'un village de province. Le coup porté au prestige cubain est immense. L'avion qui devait récupérer les cadavres des soldats castristes n'a même pas pu atterrir à Caracas ! Les Etats-Unis l'en ont empêché. Il a dû se détourner vers la Colombie ; ensuite, il a fallu traverser le pays par voie terrestre pour chercher les corps.

Les jours de la dictature cubaine sont-ils comptés ?

Depuis six décennies, beaucoup de gens ont prédit sa fin. Tous se sont trompés car les Cubains sont à la fois intelligents, rusés et riches d'une longue expérience politique. Cependant, ils ont perdu la main car ils continuent de réfléchir comme si Reagan, Clinton, Bush ou Obama étaient au pouvoir. Leur logiciel ne parvient pas à comprendre Donald Trump et son imprévisibilité. La Havane a assuré à Nicolas Maduro que les Etats-Unis n'interviendraient pas au Venezuela et qu'il suffisait de gagner du temps jusqu’aux élections de mi-mandat, en novembre prochain, et de miser sur une défaite des républicains pour que la menace Trump s'éloigne.

Cuba était sous respirateur artificiel et Trump vient de le débrancher

Martin Rodil

Les dirigeants cubains n'ont pas mesuré que Trump, qui ne peut se représenter en 2028, pense désormais à la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Cuba, dont le leader Miguel Diaz-Canel a le charisme d’une pierre grise, est désormais un patient en soins intensifs. Jusqu'ici, ce patient survivait grâce au respirateur artificiel que constituaient les 70 000 barils de pétrole donnés chaque jour gratuitement par Nicolas Maduro au grand frère cubain. Mais Trump vient de débrancher ce respirateur artificiel.

Combien d’argent Nicolas Maduro et son entourage ont-ils détourné en tout ?

Le Département du Trésor s’est livré à un calcul en analysant les revenus générés, depuis vingt-sept ans, par le pétrole, le gaz, l’or et le trafic de cocaïne (en prenant pour référence le prix de vente du gramme de "coke" à Chicago). Les experts sont arrivés à une fourchette d'estimation allant de 2 700 et 3 500 milliards de dollars [NDLR : soit environ l'équivalent du PIB de la France]. C’est un chiffre vertigineux ! Par comparaison, les revenus de la Cosa Nostra sicilienne, de la mafia calabraise ou du cartel de Sinaloa paraissent dérisoires. L'argent détourné par Nicolas Maduro, Delcy Rodríguez et tous les autres membres du cartel des Soleils a permis au régime chaviste d'acheter et de corrompre tout et n’importe qui, partout dans le monde. Jusqu'à ce que quelqu'un dise stop.

© REUTERS

Nicolas Maduro, ici le 7 février 2019 à Caracas, est emprisonné au Centre de détention fédéral de Brooklyn, à New York, en attendant son audience le 17 mars 2026.

Au Venezuela, l'Hélicoïde de Caracas : du centre commercial au centre de torture

11 janvier 2026 à 18:00

Relégué dans l'oubli, l'architecte vénézuélien Jorge Romero Gutiérrez (1924-1997) doit se retourner dans sa tombe. Son grand œuvre, l'Hélicoïde de Caracas, conçu dans les années cinquante pour devenir le plus grand centre commercial d'Amérique latine, est devenu, sous Nicolas Maduro, le plus ignoble et célèbre centre de torture du continent latino-américain. Il est spécialement dédié à la persécution des opposants politiques qui étaient encore au nombre de 806 au moment du Nouvel An.

Toutefois, après l'arrestation de l'ex-président et son transfert à New York à la suite du raid de l'armée américaine, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a commencé à en libérer un peu plus d'une dizaine, soit environ 1 % du total. Parmi eux : l'avocate, militante des droits humains et spécialiste des questions militaires Rocio San Miguel.

En forme de tour de Babel, l'Hélicoïde raconte la vertigineuse descente aux enfers d'un pays qui figurait parmi les dix les plus riches du monde dans les années 1950 à 1970, avant de sombrer dans la pauvreté extrême en raison du pillage de l'industrie pétrolière et de l'économie tout entière voulue par la klepto-dictature en place depuis un quart de siècle. D'une audace architecturale folle, l'immense bâtiment hélicoïdal conçu sous la dictature de Marcos Pérez Jiménez (1948-1958) est ceinturé par une rampe automobile en forme de spirale longue de 4 kilomètres qui dessert douze étages. Ce chef-d’œuvre d'architecture brutaliste devait à l'origine abriter 130 boutiques, des bureaux, un centre de conférences, un hôtel cinq étoiles, un club privé, un cinéma multiplexe, une piscine, un gymnase, un terrain de bowling, des restaurants, une discothèque, sans oublier un héliport. Une exposition au MoMA de New York avait même été consacrée à ce projet futuriste, contemporain de la construction de Brasilia, au Brésil.

"C'était l'époque où les Colombiens, nos voisins, regardaient le Venezuela comme une Californie", raconte Ben Ami Fihman, ancien directeur de journal et figure de Caracas qui a dû fuir son pays sous Hugo Chavez en 2007. Pour les architectes, le pays en plein boom pétrolier est alors un eldorado. "Les bâtisseurs tournent le dos à l'architecture ancienne pour célébrer le modernisme, poursuit Ben Ami Fihman. Partout, l'école vénézuélienne d'architecture bâtit en béton armé. Sortent de terre des autoroutes, des viaducs, des tunnels à travers les montagnes, des tours jumelles à Caracas, des hôtels de luxe (le Tamanaco), une splendide université classée au patrimoine mondial de l'Unesco et, bien sûr, l'Hélicoïde, censé devenir notre pyramide d'Égypte." Au lieu de cela, l'édifice devient bientôt un "éléphant blanc". Car d'inauguration, il n'y aura jamais…

L'Helicoïde de Caracas, promis à devenir un centre commercial à Caracas au début des années 1960.
L'Helicoïde de Caracas, promis à devenir un centre commercial à Caracas au début des années 1960.

Un an avant la fin du chantier, les travaux sont en effet interrompus en raison de problèmes financiers. Abandonné en 1961, utilisé comme hangar, puis comme camp de réfugiés où s'entassent pendant trois ans 10 000 déplacés après un glissement de terrain dans les environs de Caracas en 1979, l'Hélicoïde est ensuite récupéré par le ministère de l'Intérieur en 1985, qui y installe les services de renseignement. Sous Hugo Chavez et Nicolas Maduro, ceux-ci se transforment en véritable police politique sous le nom de Service bolivarien de rensignement, ou SEBIN. "Chargée de la persécution des civils considérés par le régime comme une menace, cette police secrète est placée directement sous la responsabilité de la vice-présidence, c'est-à-dire Delcy Rodriguez, qui vient de succéder à Nicolas Maduro et connaissait parfaitement l'existence et le fonctionnement de ces ténèbres", explique l'avocat Alfredo Romero, à la tête de l'ONG Foro Penal, qui a défendu 19 000 détenus politiques depuis une décennie.

Malgré les apparences, la prison de l'Hélicoïde est assez petite. Elle n'occupe en réalité qu'une partie du rez-de-chaussée et du sous-sol où des pièces conçues pour abriter des bureaux servent de cellules collectives (une vingtaine de prisonniers dans des espaces de cinq mètres par trois), de chambre de torture ou de "mitard" pour l'isolement. Dans le reste du bâtiment se trouvent les locaux de la redoutable SEBIN, une école de formation de policiers, un stand de tir, une armurerie, des garages pour les blindés anti-émeutes et des espaces vacants. Le centre de détention lui-même n'abrite qu'une centaine de prisonniers, mais ce sont les plus importants aux yeux de la dictature. Il y a là des activistes, des journalistes, des dirigeants syndicaux, des leaders communaux, des élus, des collaborateurs de l'opposante et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, etc. Tous ces prisonniers de conscience ont été victimes de traitements inhumains.

La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, prononce un discours lors de la cérémonie « Promotions et décorations pour les héros et les martyrs », en l'honneur des militaires et des agents de sécurité vénézuéliens et cubains morts lors d'une opération américaine visant à capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, à Caracas, au Venezuela, le 8 janvier 2026.
La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, prononce un discours lors de la cérémonie « Promotions et décorations pour les héros et les martyrs », en l'honneur des militaires et des agents de sécurité vénézuéliens et cubains morts lors d'une opération américaine visant à capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, à Caracas, au Venezuela, le 8 janvier 2026.

Alors que la torture a officiellement disparu d'Amérique latine depuis la fin des dictatures des généraux Jorge Rafael Videla en Argentine (1976-1982) et Augusto Pinochet au Chili (1973-1990), elle a été remise au goût du jour et encouragée par Hugo Chavez et Nicolas Maduro au Venezuela. Selon l'ONG Foro International, plus de 38 000 personnes ont été tortuées depuis le début du chavisme au Venezuela. "Toutes les méthodes employées en Argentine et au Chili ont cours dans notre pays, de la même manière ou en pire", reprend l'avocat Alfredo Romero avant d'énumérer les différents supplices : tabassage avec coups de pied dans les côtes et de poings dans la figure ; asphyxie à l'aide de sacs en plastique ; "waterboarding" (tête plongée dans l'eau) ; arrachage des ongles à l'aide de pinces à épiler ; arrachage des cheveux ; viols sur les hommes et sur les femmes ; simulation d'exécution ; suspension à des potences par les poignets avec les talons décollés du sol pendant des heures ou des jours ; électrochocs, y compris sur les testicules ; découpage de la plante des pieds avec des lames de rasoir, simulation d'exécution, etc.

Le régime chaviste pratique la "torture blanche"

Ainsi, l'Hélicoïde de Caracas est l'équivalent des tristement célèbres Écoles mécaniques de la Marine (ESMA) de Buenos Aires et de la Villa Grimaldi de Santiago du Chili dans les années 1970-1980. Mais il n'est pas l'unique centre de torture vénézuélien. "On supplicie aussi au pénitencier El Rodeo, en banlieue de la capitale, à la prison militaire de Ramo Verde, également en banlieue, et dans divers lieux clandestins, surtout dans des villas privées [NDLR : comme c'était le cas, sous la junte argentine, par exemple à l'intérieur du terrible garage Olimpo de Buenos Aires]", ajoute l'avocat de l'ONG Foro Penal. Encore faut-il ajouter à cette liste non exhaustive – car on torture dans toutes les prisons – la "Tumba" (la tombe), un "goulag" de 17 cellules enterré à cinq mètres sous terre à la verticale de la place Venezuela, en centre-ville de la capitale : les détenus y sont "enterrés vivants" et exposés à la lumière blanche perpétuelle sans ventilation naturelle.

"Il existe toutefois une différence entre le Venezuela et l'Argentine ou le Chili, c'est que les tortionnaires vénézuéliens ont été formés par les Cubains, qui ont eux-mêmes été entraînés par la Stasi est-allemande et le KGB soviétique", précise Elizabeth Burgos, historienne et experte du populisme latino-américain. "Ils pratiquent la torture blanche, qui est plus scientifique et ne laisse pas de trace apparente. À l'instar de la 'Tumba', on place les prisonniers dans des cellules aux murs blancs avec la lumière allumée 24 heures sur 24. On les expose aussi au grand froid puis à de grandes chaleurs. Il s'agit de les briser psychologiquement et de les désorienter, comme cela se pratique toujours actuellement à la Villa Marista, le centre d'interrogatoire de La Havane. Les conséquences sont terribles: hallucinations, anxiété extrême, dépression, attaques de panique, suicides."

"Certains gardiens étaient des Cubains, reconnaissables à leur accent"

Emprisonné pendant deux ans dans l'Hélicoïde de 2014 à 2016, le député Rosmit Mantilla, élu du parti d'opposition Voluntad Popular (centre gauche), a été épargné par les tabassages grâce à la médiatisation de son cas par Amnesty International, l'ONU, etc. Cependant, les tortures psychologiques auxquelles il a été soumis sont, selon lui, tout aussi "cruelles". Il raconte : "La spécialité d'un des gardiens, un certain Richard Centeno surnommé 'commissaire Pachuco', consistait à me lire des passages de l'Apocalypse de la Bible d'un ton doucereux et d'interrompre la lecture pour me montrer des photos de mes proches, par exemple de ma sœur enceinte, et de m'annoncer qu'ils allaient les tuer à cause de mes activités politiques. Comme je suis ouvertement homosexuel, mes gardiens me disaient aussi qu'ils allaient me violer avant de m'exécuter. Autre exemple : chaque matin, nous étions réveillés par des coups de marteaux frappés contre la porte métallique de nos cellules en nous annonçant que, si les 'yankees' attaquaient le régime, nous serions attaqués à notre tour, à titre de représailles."

Le député de centre gauche Rosmit Mantilla a passé deux ans dans les geoles de la dictature vénézuélienne, dans l'Hélicoïde, de 2014 à 2016.
Le député de centre gauche Rosmit Mantilla a passé deux ans dans les geoles de la dictature vénézuélienne, dans l'Hélicoïde, de 2014 à 2016.

Aujourd'hui réfugié politique en France, Rosmit Mantilla se souvient aussi que chaque nouvel arrivant à l'Hélicoïde subissait un traitement de choc pendant deux semaines. "En guise de bienvenue, chaque nouveau détenu était passé à tabac et placé à l'isolement dans une cellule allumée jour et nuit. Très vite, il perdait la notion du temps et ne savait plus s'il était une heure de l'après-midi ou du matin." Les autres détenus, eux, entendaient les insupportables cris de douleur du martyr, au point qu'ils décidaient d'augmenter le volume de leur radio ou de leur télévision pour couvrir le son de cette souffrance horrible.

La torture, une politique d'Etat systématique

Après quinze jours de traitements atroces, le nouveau venu, dans un état déplorable, rejoignait les autres détenus dans une cellule collective. Là, les conditions étaient à peine meilleures. Un exemple, cité par l'ex-député : "Une fois par jour, nous étions emmenés dans les douches et aux W-C. pour nous laver et noussoulager. Or ll n'y a pas assez de temps pour faire les deux. Il fallait choisir. Et si vous êtiez en train de faire vos besoins au-delà du temps imparti, les gardiens vous interrompaient à coups de barre de fer pendant que vous étiez assis sur les toilettes..."

A l'époqaue, Rosmit Mantilla, qui a été journaliste, profite de sa détention pour mener l'enquête auprès des détenus et des gardiens. Sa conclusion: la pratique de la torture correspond à une politique d'État systématique, répondant toujours à la même procédure et aux mêmes déroulés. Il découvre aussi que nombre des bourreaux sont analphabètes et que certains sont des Cubains, facilement reconnaissables à leur accent caractéristique. À l'adresse de la gauche européenne que Rosmit Mantilla juge complaisante vis-à-vis de la dictature de Caracas (toujours en place), l'ex-prisonnier dit ceci : "Les Européens de gauche ont une vision romantisée de la soi-disant révolution bolivarienne. Eux ont appris le marxisme dans les amphis de la Sorbonne. Moi, j'ai appris la signification du mot "révolution" à l'Hélicoïde, le prison infestée de rats si chère à Nicolas Maduro et Delcy Rodriguez."

© Photomanifiesto/Shutterstock

L'Hélicoïde de Caracas.

Nicolas Maduro, la chute d'un agent de Cuba : comment il a été formé, protégé et téléguidé par La Havane

6 janvier 2026 à 12:19

A quoi pense un dictateur au moment de son arrestation ? Et à l’instant où il réalise qu’il vient de perdre son pouvoir absolu et la liberté ? Et à quoi songe Nicolas Maduro maintenant, seul dans sa cellule new-yorkaise de la prison Metropolitan Detention Center, à Brooklyn, à quelques encablures de Manhattan ? Dans cet endroit sordide connu pour ses conditions de détention inhumaines, la mauvaise qualité de sa nourriture, la présence de rats et les coupures d’électricité pendant les périodes de froid, le sort du narco-président panaméen Manuel Antonio Noriega – arrêté en 1989 par l’armée américaine, mort en détention vingt-sept ans plus tard – lui vient sans doute à l'esprit. Mais il doit aussi se souvenir de Fidel Castro (mort en 2016), personnage clé de son destin sans lequel il ne dormirait pas aujourd’hui derrière les barreaux.

"Nicolas Maduro est un pur produit du système cubain et de Fidel Castro", prévient la chercheuse Maria C. Werlau, auteure de l’indispensable Cuba’s intervention in Venezuela (2019, non traduit). "Le président déchu a été formé par La Havane, entraîné par La Havane, placé au cœur du pouvoir vénézuélien par La Havane, télécommandé par La Havane et même protégé par des gardes du corps de La Havane", explique cette Cubano-américaine. Et d'ajouter : "On ne comprend rien au Venezuela actuel si l’on ignore à quel point le pouvoir de Caracas est infiltré par la pensée cubaine, mais aussi par les espions et les agents de La Havane." Un seul exemple : trente-deux membres de la protection rapprochée de Maduro, tous des militaires d'élite cubains, ont été abattus par les soldats de la Force Delta américaine lors de l’opération spéciale contre le "bunker" de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Une défaite militaire et psychologique colossale pour Cuba.

Voici comment Maduro est devenu un agent cubain

Pour comprendre comment Nicolas Maduro est devenu un "agent" cubain, il faut remonter aux années 1980. En 1983, alors âgé de 21 ans, cette armoire à glace d’1,90 mètre est le garde du corps d’un certain José Vicente Rangel, le candidat communiste à la présidentielle, qui deviendra ultérieurement le vice-président d’Hugo Chavez. L'année suivante, en 1984, Nicolas Maduro, qui gagne sa vie en conduisant un minibus, s’envole pour La Havane afin d’y étudier la politique à l’université Ñico López.

Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.
Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.

Créée par Fidel Castro en 1960, c’est le centre de formation idéologique et politique des dizaines de milliers d’apprentis révolutionnaires, non seulement cubains mais aussi latino-américains. Forces vives de l’internationale castriste, ces étudiants deviennent ensuite, dans leurs pays respectifs, dirigeants syndicaux ou politiques, responsables d’ONG, leaders indigènes, diplomates, enseignants ou encore activistes avec pour mission de propager le marxisme-léninisme et le castrisme à travers l’Amérique latine et au-delà.

En rentrant à Caracas après deux ans d’endoctrinement à La Havane, l’ancien chauffeur de bus Nicolas Maduro devient rapidement – avec l’aide de réseaux castristes établis sur place – un leader du syndicat des conducteurs d’autobus de banlieue de Caracas. A peu près au même moment, au début des années 1990, un certain Hugo Chavez apparaît sur le radar des services de renseignements cubains qui suivent de près la vie politique vénézuélienne (et de tous les pays du monde). Jusqu'alors inconnu au bataillon, ce colonel trentenaire lance, en 1992, un putsch meurtrier qui échoue tandis que le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, que Chavez veut assassiner, échappe de justesse à la mort.

Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la
Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la "une" d'El Nacional.

Condamné et emprisonné, le colonel des tanks reçoit bientôt la visite, en prison, d’un certain leader syndical nommé Nicolas Maduro qui lui propose ses services. De là à penser que Maduro agit en service commandé par La Havane, il n’y a qu’un pas. Visiteur de prison mais aussi messager, secrétaire et homme à tout faire du désormais célèbre prisonnier, le leader syndical se rend indispensable. Au passage, il fait la connaissance de Cilia Flores, avocate de Chavez et future épouse de Maduro, elle aussi capturée le week-end dernier par les forces spéciales américaines.

L'ex-chauffeur de bus devient conseiller du président

Lorsque Hugo Chavez est gracié et libéré de prison après seulement vingt-cinq mois de détention dans des conditions confortables, le géant Maduro retrouve son premier métier : il devient le garde du corps de l’ex-putschiste. Aussi ce dernier se précipite-t-il à La Havane où il a été invité par le Lider maximo – invitation probablement transmise par Maduro. À sa descente d’avion, Fidel Castro reçoit Chavez avec les honneurs, flatte son ego et devient instantanément son mentor à vie. Peu de temps après, Nicolas Maduro rejoint la direction du Mouvement bolivarien révolutionnaire MBR-200 créé par Chavez. Fait troublant : il est le seul civil parmi une bande d’officiers conspirationnistes, unis par les liens du putsch manqué de 1992. "À coup sûr, c’est Fidel Castro, dont l’ascendant psychologique sur Chavez était considérable, qui l'a convaincu de laisser Maduro entrer dans ce cercle fermé", estime l’analyste bolivien Juan Lechín.

Quoi qu’il en soit, en 1999, le messianique Hugo Chavez devient président dans un pays pétrolier en crise économique, sociale et politique. L’ex-chauffeur de bus Maduro, lui, devient conseiller spécial du président puis ministre des Affaires étrangères. Belle ascension professionnelle ! Coup de chance extraordinaire, le cours mondial du pétrole qui stagnait à 8 dollars le baril s’envole soudain à 150 dollars. Les pétrodollars pleuvent sur Caracas et la révolution "bolivarienne" peut tout se permettre, y compris financer Cuba et ses alliés idéologiques partout en Amérique latine, au Nicaragua, en Bolivie ou en Argentine, où le couple Kirchner est aux manettes.

À l’instigation de Fidel Castro, Cuba et le Venezuela déclarent qu’ils fusionnent leurs économies : ainsi voit le jour le concept de "Venecuba" ou "Cubazuela". Les deux pays n’en font qu’un, au bénéfice, avant tout, de La Havane. Mieux : le rusé Fidel Castro invente une alliance diplomatique avec le Venezuela d’Hugo Chavez, le Nicaragua de Daniel Ortega et la Bolivie d’Evo Morales : c’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le même temps, le colonel président Chavez transforme le Venezuela en pays "illibéral", puis dictatorial, avant de mourir en 2013 des suites d’un cancer qui suscite de folles spéculations. Selon une hypothèse invérifiable mais plausible, les Cubains auraient tardé à soigner le cancer du président (Chavez était traité à La Havane) pour mieux le laisser mourir à l’âge de 57 ans et le remplacer par leur "agent" : Nicolas Maduro.

Pourquoi un tel choix ? "À ce stade de la coopération entre les deux pays, les Cubains étaient exaspérés par l’histrionisme et la logorrhée incessante d’Hugo Chavez", répond Enrique Garcia, ancien membre de la direction du renseignement cubain qui dépend du ministère de l’Intérieur de La Havane. "Aussi, c’était l’époque où Fidel Castro était malade et retiré des affaires. Or, Hugo Chávez était obsédé par l’idée qu’il allait le remplacer en tant que symbole et leader de l’anti-impérialisme à l'échelle mondiale. Non seulement le Vénézuélien commençait à lasser Fidel, qu’il contactait à tout propos pour lui demander des conseils ou faire part de ses idées 'lumineuses', mais, de plus, son frère Raul Castro, désormais au pouvoir, n’a jamais pu supporter Chavez", complète l’ancien espion formé, aussi, à l’école du KGB, en Union soviétique.

Fin connaisseur de la politique latino-américaine, l’analyste Juan Lechin – dont le père fut une figure historique de la gauche syndicale bolivienne – renchérit : "Il n’y a aucun mal à imaginer que Raúl Castro, dont on sait depuis la révolution cubaine qu’il peut se comporter en assassin froid et calculateur, ait décidé de précipiter la fin de Chavez. C’est parfaitement cohérent avec le machiavélisme castriste." Seule certitude : deux mois avant sa mort, Hugo Chavez, plus que jamais soumis à l’influence des frères Castro, annonce qu’il a choisi son successeur au cas où il lui arriverait quelque chose. Son nom ? Nicolas Maduro, pardi ! Et voilà comment Diosdado Cabello, compagnon de route de Chavez jusqu’alors considéré comme l’héritier naturel, voit ses ambitions stoppées net. La Havane ne veut pas de ce militaire nationaliste qui a toujours affiché sa défiance vis-à-vis de Cuba et affirmé, qu’au contraire, le Venezuela, fort de son pétrole, n’avait besoin d’aucune alliance ou tutelle. Mi-mars 2013, Nicolas Maduro est donc proclamé président du Venezuela. "Du point de vue de Cuba, il est 'notre agent à Caracas', pour paraphraser le roman d’espionnage de Graham Greene", pointe Maria C. Werlau.

Comme son prédécesseur, le nouveau président hérite d’une protection rapprochée 100 % cubaine ainsi que d’un médecin attitré, également cubain. "À ce stade de l’histoire du chavisme, les services de renseignement, l’armée, l’appareil répressif ou encore les médias étaient depuis longtemps infiltrés par les Cubains", précise aussi l’experte cubano-américaine. La présence cubaine prend aussi la forme de 'missions médicales', composée de 20 000 médecins en tout qui, à partir de leurs dispensaires, effectuent aussi un travail d’endoctrinement politique dans les bidonvilles et les campagnes. "Enfin, ajoute Juan Lechin, Nicolas Maduro – comme Hugo Chavez avant lui – se rend fréquemment à La Havane, toujours pour bénéficier de conseils des Cubains, experts en ingénierie politique, en travail d’influence et en manipulation de l’opinion mondiale."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada...

La présidence de Nicolas Maduro tourne vite à la répression la plus brutale. Aux manifestations monstres contre Chavez en 2002, 2004 et 2009 succèdent celles de 2014, 2016 et 2019 contre son successeur. "Dès le début, on assiste à une orgie de violence, estime le Vénézuélien Pedro José García Sanchez, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre, qui est né et a grandi dans un bidonville de Caracas. Le président fait tirer sur la foule à balles réelles. Les emprisonnements politiques et les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Dans les prisons, la torture se généralise, souvent à l’aide de décharges électriques sur les testicules. Quant aux prisonnières, les gardiens les transforment en esclaves sexuelles et les violent sans limite."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada, du nom du dictateur ougandais violent et sanguinaire qui multipliait provocations et déclarations délirantes. "S’ils veulent me qualifier de dictateur, eh bien soit !", fanfaronne-t-il un an après son accession au pouvoir. Que la violence se pratique au grand jour et non à l’ombre des prisons ne le dérange nullement, au contraire. En 2019, il commande aux blindés de foncer sur des manifestants afin de les écraser vivants. Pour l’exemple. Et à chaque crise, nationale ou internationale, il se fait filmer en train d’exécuter des pas de salsa. Lors du réveillon de Noël, on l’a encore vu se trémousser avec sa femme Cilia Flores – une manière de faire un immense pied de nez à Donald Trump qui, dit-on, n’a guère goûté la plaisanterie. À coup sûr, c’était la dernière chorégraphie du couple présidentiel : les prisons américaines sont, paraît-il, dépourvues de dancefloor.

Dans sa cellule, l’ex-président aura tout loisir de se remémorer le talent de son épouse pour la danse tropicale, mais pas seulement. "La vraie femme de pouvoir, c’était elle, estime l’historienne Elizabeth Burgos. Avocate et femme de confiance d’Hugo Chavez au début des années 1990, elle a occupé d’innombrables fonctions à partir des années 2000 : présidente de l’Assemblée nationale, procureure générale de la nation, ou encore 'première dame' depuis son mariage avec Nicolas Maduro en 2013. Au cœur du pouvoir, elle a placé de nombreux membres de sa famille à des postes clés, permettant d’engranger de l’argent." Elle s'est aussi mobilisée pour sauver la peau de ses célèbres 'narco-neveux' arrêtés en Haïti en 2015 par l’agence de lutte antidrogue américaine DEA (et libérés sept ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers conclu avec l’administration Biden).

Dans l’acte d’accusation émis par le tribunal de New York, Cilia Flores est par exemple accusée d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en remerciement d’une rencontre organisée par elle entre un grand narcotrafiquant et le directeur général du Bureau antidrogue du Venezuela, Nestor Reverol Torres. Celle que son mari appelait la 'première combattante' est aussi accusée, avec son mari, d’avoir participé à un trafic de drogue avec l’aide de leur escorte militaire vers 2015, à partir de stupéfiants préalablement saisis par la police.

"Si j’étais à La Havane, je serais inquiet"

Quelques heures après l’arrestation du couple présidentiel le 3 janvier, les Cubains réunis devant l’estrade de la "tribune anti-impérialiste" (un lieu de meeting, avec scène, installé en l’an 2000 en face de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane) ne semblaient guère affectés par le spectaculaire coup de force américain. Beaucoup, en revanche, se demandaient quel serait le sort réservé à leur île, Cuba. Quelques heures plus tard, le puissant ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, qui est aussi le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, leur apportait une première réponse. Dans l’émission dominicale Meet the Press, sur la chaîne NBC, le Cubano-Américain rappelait que le gouvernement de La Havane avait directement protégé Nicolas Maduro à l’aide de gardes du corps et des services de renseignement cubains. "Le régime cubain constitue un énorme problème", expliqua-t-il en ajoutant : "Si j’étais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais inquiet."

© via REUTERS

Nicolas Maduro s'exprime lors d'une allocution télévisée au palais de Miraflores à Caracas, au Venezuela, le 29 janvier 2019.

"HugoDécrypte en Russie", la BD qui dérange Vladimir Poutine

4 janvier 2026 à 07:45

Publiée en novembre, la bande dessinée HugoDécrypte en Russie* est déjà un succès d’édition. Avec 80 000 exemplaires vendus, voici cet ouvrage dans le peloton de tête des best-sellers du genre, avec Astérix en Lusitanie, le dernier Blake et Mortimer ou le nouvel album du Chat, de Philippe Geluck. Deux traductions, en espagnol et en coréen, sont en cours ; d’autres sont prévues. Mais la preuve ultime du succès de cet album de 200 pages qui raconte l’histoire de la Russie à travers les yeux du youtubeur journaliste Hugo Travers (représenté comme un Tintin moderne qui voyage à travers les siècles pour interviewer Ivan le Terrible, Raspoutine ou Staline) provient de Moscou.

Publiée en novembre 2025, la bande dessinée d'Hugo Travers rencontre un succès qui incommode le Kremlin.
Publiée en novembre 2025, la bande dessinée d'Hugo Travers rencontre un succès qui incommode le Kremlin.

Car sur les rives de la Moskova, la BD du fondateur d'HugoDécrypte, le média en ligne le plus suivi par les Français de moins de 35 ans, fait jaser. Peu après sa parution en France, un certain Roman Krastelev s’émeut, sur la chaîne RuNews24, que l’ouvrage soit déjà classé numéro 1 sur le site de vente en ligne Amazon. En direct, le politicien moscovite pointe les auteurs du doigt : "Ils accusent systématiquement la Russie de déclencher des guerres, des conflits internationaux et de despotisme sanglant. Et ils ne se gênent pas pour représenter les personnages historiques russes de manière caricaturale", dénonce ce dirigeant du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR), le parti de feu Vladimir Jirinovski qui n’est ni "libéral" ni "démocrate", mais d’extrême droite et pro guerre.

"Ceci est particulièrement ridicule venant de la part de représentants d’un pays qui, il y a deux siècles, a attaqué la Russie et subi une défaite", poursuit le quadragénaire, en faisant référence à la campagne de Russie de Napoléon. "Visiblement, conclut Roman Krastelev, cette production imprimée, nuisible et de bas étage, a pour but de façonner l’opinion sur la Russie dès le jeune âge et d’apprendre aux enfants comment ne pas aimer les Russes et la Russie. C’est bête, c’est minable, mais que faire ?"

Une case de la bande dessinée
Une case de la bande dessinée "HugoDécrypte en Russie". On reconnait Vladimir Poutine (entre deux généraux russes) et Hugo Travers, en sweat-shirt blanc.

On voit ainsi que, dans sa guerre de l’information, la Russie est attentive à tout ce qui se publie à son sujet, ses ambassades à l’étranger ayant pour mission de détecter en amont les mauvais "buzz". En l’occurrence, deux semaines après la parution de l’album HugoDécrypte en Russie, Jean-Noël Barrot en faisait la promotion sur son compte Instagram (42K followers). Comme en réponse au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, l’agence Ria Novosti (équivalent de l’Agence France Presse) publie une dépêche afin de faire savoir à toute la Russie qu’une "malfaisante" BD antirusse connaît un grand succès en France. Une performance d’autant plus fâcheuse qu’Hugo Travers n’est pas le dernier des journalistes : sa chaîne YouTube HugoDécrypte est suivie par… plus de 20 millions d’abonnés !

Une case de la bande dessinée
Une case de la bande dessinée "HugoDécrypte en Russie" où l'on voit le journaliste youtubeur avec le tsar Ivan III.

"Les autorités russes ne peuvent concevoir qu’un tel ouvrage soit publié par un youtubeur indépendant, remarque Pierre Gonneau, l’un des quatre historiens qui a validé l’exactitude des informations contenues dans HugoDécrypte en Russie. Le Kremlin voit cette bande dessinée comme un manuel officiel visant à endoctriner les écoliers hexagonaux." Il est vrai qu’il n’existe, en Russie, qu’un seul livre d’Histoire destiné aux jeunes : c’est le nouveau manuel distribué dans tous les lycées du pays depuis 2023, où Poutine est présenté comme un sauveur ; la Crimée, comme une province russe ; les Ukrainiens, comme des génocidaires et les Russes, comme un peuple victime de l’agression occidentale."

"Au lycée, le programme de première étudie l’histoire russe jusqu’en 1945 avec une place considérable dédiée à la Seconde Guerre mondiale, poursuit Pierre Gonneau. Puis, en Terminale, les élèves se penchent sur la période qui va de l’après-guerre jusqu’à "l’opération spéciale" en Ukraine, présentée comme une nécessité absolue par les enseignants. A cela s’ajoute, chaque lundi, après le lever des couleurs, une heure de "conversations sur l’essentiel", autrement dit de discussion sur le thème du jour : la guerre, la démographie, les valeurs traditionnelles, la religion, etc."

Accusations de "russophobie"

En matière de BD, la Russie n’est pas en reste. L’une des plus célèbres s’intitule Staline : 20 leçons. C’est un plaidoyer pour le "Petit père des peuples". "Au fil des pages, le lecteur est prié de comprendre que Staline avait raison sur presque tout, raconte l’historien Pierre Gonneau, qui l’a lue. Lorsqu’une fillette fait remarquer que le règne stalinien a tout de même fait quelques victimes [NDLR : entre 15 et 20 millions de morts], Molotov en personne lui explique l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… A un garçon qui s’inquiète de purges dans l’armée, Beria, le bras droit de Staline, se montre rassurant : il lui explique que des centaines de milliers de détenus ont été libérés du goulag pour combattre les Allemands. Et à propos de la "terreur jacobine", il explique que toutes les révolutions sont passées par là… Bien entendu, la déstalinisation n’est pas évoquée. Au contraire, le récit s’achève sur la première mission spatiale de Gagarine qui, est-il souligné, n’aurait jamais vu le jour sans le grand Staline." Le récit se conclut sur cette morale : "Gagarine, c’est l’URSS !"

Couverture de la récente B.D. russe
Couverture de la récente B.D. russe "Staline : vingt leçons" qui chante les louanges du "Petit père des peuples"

A l’inverse, pour le Kremlin, la bande dessinée d’Hugo Travers relève de la "russophobie" – vocable officiel, défini par un décret, qui est la version moderne de l’expression "anticommunisme primaire" usitée pendant la guerre froide. "L’écho donné par Moscou à HugoDécrypte en Russie montre que l’Histoire reste un combat politique incessant", observe l’éditeur Guillaume Allary, pour qui ce livre représente un enjeu démocratique majeur à l’heure où les réseaux sociaux sont noyés sous la désinformation. "Grâce à la crédibilité d'HugoDécrypte, source d’information préférée des moins de 35 ans, nous proposons un vrai savoir, accessible dès la classe de 3e et sur lequel peuvent s’appuyer les enseignants qui le veulent. Le cœur du sujet de notre BD, c’est l’impérialisme. Si l’on ignore la dimension impériale de l’histoire russe, on ne comprend rien à la Russie. Voilà d’ailleurs pourquoi Donald Trump et son envoyé spécial Steve Witkoff ne saisissent rien à ce qui arrive, glisse Allary. Pour eux, la guerre en Ukraine se résume à un conflit régional avec, en perspective, du business potentiel à faire avec Moscou." A quand une version HugoDécrypte en Russie en langue anglaise, d’une lecture accessible au clan Trump ?

*HugoDécrypte en Russie (Allary Editions, novembre 2025) par Kris (scénario), Kokopello (dessins) et HugoDécrypte. 207 pages, 26 euros.

© Allary Editions

Hugo Travers, alias HugoDécrypte, est la source d'information numéro 1 des moins de 35 ans en France.
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