Au Groenland, l’Europe peut-elle faire peur à Trump ?
L’Europe n’a pas les moyens d’empêcher les Etats-Unis de s’emparer du Groenland par la force. Mais elle peut faire en sorte qu’une opération militaire coûte cher à l’Amérique, en lui faisant perdre ce qui lui reste de prestige et d’autorité aux yeux des peuples européens. C’est ce que huit nations européennes ont décidé de faire aux côtés du Danemark, en dépêchant d’urgence cette semaine de petits contingents militaires sur l’île arctique.
Jamais dans l’histoire de l’Otan, vieille de 76 ans, un pays membre n’en a attaqué un autre. Même pendant les périodes de tension bilatérale les plus vives, dans les années 1970 et 1980, la Grèce et la Turquie ne se sont pas fait la guerre. Si Donald Trump décidait d’envoyer l’armée américaine occuper Nuuk, la capitale du Groenland - une hypothèse qu’il a refusé à plusieurs reprises d’exclure - il briserait un tabou.
Les détachements de reconnaissance déployés par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède, la Finlande et l’Estonie sous couvert d’un exercice militaire de longue durée, "Endurance arctique", aux côtés des militaires danois, sont uniquement symboliques, même en y incluant les renforts dont le président Emmanuel Macron a annoncé l’envoi prochain. Ils n’auraient pas les moyens de résister à une agression américaine. Mais leur présence permet d'afficher la détermination européenne face à la volonté de prédation de Donald Trump.
En obligeant les Etats-Unis, s’ils mettaient leur menace d’annexion à exécution, à agresser non pas seulement le royaume du Danemark, mais aussi une force multinationale européenne, si petite soit-elle, la coalition pro-Groenland accroît l’enjeu politique pour Washington. Car un tel acte détruirait la crédibilité de l’alliance militaire transatlantique qui, depuis 1949, garantit l’engagement américain à défendre la paix en Europe et donne en échange aux Etats-Unis la haute main sur la sécurité du Vieux Continent.
La faute de l’Europe
Pour éviter toute provocation à l’égard de Donald Trump, les pays concernés ont affirmé que leur décision d’organiser des manœuvres militaires était motivée par le souci de se préparer à contrer la menace russo-chinoise sur l’Arctique. Cela ne trompe personne pourtant. Car si Pékin et Moscou ont bien des visées à long terme sur la région, la seule menace qui pèse immédiatement sur ce territoire grand comme quatre fois la France n’est pas russe et chinoise mais bien américaine.
La Fédération de Russie a manifesté son mécontentement en jugeant "inacceptable" que les activités russes et chinoises servent de prétexte à l’escalade autour du Groenland. Un tel affichage, cependant, cache mal la satisfaction discrète de Moscou. Le Kremlin ne peut que se réjouir de voir l’Alliance atlantique se fracturer et l’attention des Européens se détourner de la guerre en Ukraine, où l’armée russe continue de s’en prendre aux populations civiles en bombardant les installations énergétiques en plein hiver.
La mobilisation européenne autour du Danemark reste très mesurée. En outre, il est regrettable qu’elle soit aussi tardive, étant donné que Donald Trump avait affiché son objectif d’annexer le Groenland dès son premier mandat, et réaffirmé sa volonté avec force peu après sa réélection en novembre 2024. De tous les dirigeants européens, seul Emmanuel Macron s’est rendu à Nuuk l’an dernier en compagnie de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, pour exprimer sa solidarité concrète. Pourtant, mieux vaut tard que jamais ; la mobilisation européenne, même tardive, même limitée, vaut mieux que la résignation.
L’amorce de négociation entamée le 14 janvier à Washington par les ministres des Affaires étrangères du Danemark et du Groenland n’a rien donné. A Copenhague, Mette Frederiksen a acté un "désaccord fondamental" avec l’Amérique. Donald Trump de son côté a placé la barre très haut en soulignant que toute situation où les Etats-Unis ne contrôleraient pas le Groenland serait à ses yeux "inacceptable".
Le président américain a raison sur un point : le Groenland - qui pour sa part n’aspire qu’à l’indépendance - est un enjeu stratégique majeur. C’est la faute de l’Europe d’avoir tant tardé à le comprendre. Ce n’est pas qu’une question de positionnement géographique, à mi-chemin de la Russie et de l’Amérique. Depuis un demi-siècle, l’Arctique s’est réchauffé près de quatre fois plus vite que le reste de la planète : en devenant plus accessible, la région gagne en importance géopolitique. De nouvelles routes commerciales s’ouvrent, qui devraient à terme permettre aux navires chinois de rallier Shanghai à Rotterdam en 15 jours, deux fois plus vite que via le canal de Suez. L’accès aux ressources du sous-sol sera lui aussi facilité. Il n’est pas garanti que la mobilisation européenne dissuade Donald Trump. Mais quelle que soit son issue, le bras de fer euroaméricain qui vient de s’engager laissera des traces profondes.

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