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Raphaël Glucksmann : "Je ne supporte plus les lamentations sur la faiblesse de l'Europe"

Un œil sur son projet de réforme des retraites, l'autre sur les listes des municipales, la tête à Bruxelles et le cœur à Téhéran. Venezuela, Iran, Groenland... En ce début d'année géopolitique volcanique, Raphaël Glucksmann a reçu L'Express dans ses bureaux parisiens pour encourager les Européens à prendre conscience de leur puissance et répondre enfin aux menaces territoriales de Donald Trump, à la prédation industrielle chinoise ou à la guerre sans fin de Vladimir Poutine. "Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression", assure le député européen et probable candidat du centre gauche à la prochaine présidentielle, exaspéré par les hésitations des dirigeants de notre continent.

L'Express : Le 3 janvier, les forces américaines ont enlevé Nicolas Maduro à Caracas. Le monde est-il, cette nuit-là, entré dans une nouvelle ère ?

Raphaël Glucksmann : Je ne verserai pas une larme pour Maduro, dictateur corrompu et violent. Mais oui, le monde bascule dans une ère où le président des États-Unis ne reconnaît comme limite à son pouvoir que sa propre volonté. Le Venezuela n'est qu'une étape. Ce qui est fascinant, c'est la rapidité avec laquelle Donald Trump a lui-même embrayé sur la suite, à commencer par le Groenland. Nous sommes face à une administration américaine qui ne fait plus la différence entre un adversaire autocratique comme le Venezuela et le Danemark, démocratie alliée.

C’est un séisme pour les Européens qui voient depuis 80 ans les États-Unis comme les garants ultimes de leur sécurité. Les pays européens, sauf la France partiellement, ont délégué des pans massifs de leur souveraineté à Washington et aujourd’hui, ils se retrouvent à devoir préparer des plans de riposte à une attaque américaine contre le Danemark ! Nous ne nous en sortirons pas par des courbettes diplomatiques ou des pirouettes rhétoriques, mais par l'affirmation de l'indépendance et de la souveraineté de l'Europe. Nous avons basculé dans un monde où des prédateurs vont transformer notre continent en champ de bataille si nous ne prouvons pas rapidement que l'Europe peut - et surtout veut - être forte.

Que doit faire l’Europe pour survivre à cette nouvelle ère ?

Elle doit d’abord montrer que toute atteinte à sa souveraineté aura des conséquences lourdes et qu’elle ne se contentera pas de communiqués appelant au respect du droit international. Je ne supporte plus nos lamentations sur notre faiblesse. La faiblesse n’est pas une fatalité, c’est un choix. Nous avons des leviers. L’Union européenne est la première puissance commerciale du monde.

Si les États-Unis cherchent à s’emparer du Groenland, nous devrons avoir un plan de rétorsion, mettre en œuvre l'instrument anti-coercition [NDLR : arme de dissuasion économique créée par l’UE en 2023], ce qui permettrait d'exclure des entreprises américaines des marchés publics européens et de bloquer des exportations stratégiques pour Washington, appliquer enfin le règlement sur les services numériques (DSA) et imposer des amendes aux grandes plateformes numériques, ainsi qu'une préférence européenne stricte pour les équipements militaires. De telles mesures ébranleraient l'économie américaine. Nous devons nous y préparer très vite - et le faire savoir - pour dissuader Trump de passer à l’acte.

Donald Trump et le drapeau du Groenland.
Donald Trump et le drapeau du Groenland.

Ce président américain ne respecte que les rapports de force. Montrons que nous n’avons pas peur et il hésitera. Les mots américains ont une conséquence, comme les mots chinois et les mots russes. Il n'y a que les mots européens qui semblent n’en avoir aucune. Prouvons que nos mots sont lestés de mesures prêtes en cas d’agression et nous serons à nouveau crédibles.

La conséquence serait une guerre commerciale avec les Américains. L'Europe y est-elle prête ?

Les Américains sont convaincus qu’une offensive contre la Chine ou la Russie aura des conséquences désastreuses. Inversement, Russes et Chinois pensent la même chose des Etats-Unis. L'Europe projette au contraire une telle image de mollesse et de faiblesse qu’elle laisse croire à ses adversaires potentiels qu'il n’y aura pas de prix à payer s’ils s’en prennent à elles. Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression.

Nous sommes dans des relations d’interdépendance avec les États-Unis ou la Chine, mais nous ne voyons que notre dépendance. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas la volonté d'assumer le moindre conflit. Prenons l'exemple de notre dépendance à l'égard des grandes plateformes numériques. À long terme, c'est une catastrophe pour l'Europe. Mais elles sont elles-mêmes dépendantes du marché européen et, si l’on décide de les sanctionner, elles seront mises à mal. Le problème, c’est que nous préférons fermer les yeux en espérant que l'orage passe. Or l’orage ne passera pas tout seul.

La grande question est de savoir si nous sommes capables de nous tenir debout dans cette tempête, de défendre nos intérêts et nos principes. Il ne s’agit plus d’exporter notre modèle ailleurs, mais de le préserver chez nous. Dans les années 2000, nous nous posions la question de savoir si nous devions exporter la démocratie au bout du monde. Vingt ans plus tard, des soldats nord-coréens se battent sur le continent européen, en Ukraine. Vous mesurez l’ampleur du bouleversement en si peu de temps ? Pour préserver nos démocraties, nous devons montrer que nous sommes prêts à payer le prix de la liberté. C'est la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. Qu’est-ce qui fait, dans l'affrontement de deux consciences, que l’une d’elles devient le maître, l'autre l’esclave ? Une seule chose : la volonté. Avons-nous cette volonté ?

Encore faut-il convaincre les Français que notre intérêt vital et stratégique se trouve à Nuuk, au Groenland…

Aujourd’hui, nous sommes face à des adversaires pour lesquels Nuuk ou Donetsk ne sont que des tests et qui font de l’Union européenne en soi leur cible. En tant que Français, notre intérêt vital est-il la liberté et la paix en Europe ? La réponse est oui. Autrement, notre pays n'aura que deux destins possibles : devenir un terrain d’affrontement pour prédateurs ou, au mieux, un lieu de villégiature pour tycoons américains, oligarques russes, émirs qataris et dignitaires du Parti communiste chinois.

Or, la France s'est toujours vécue comme un pays au destin singulier et libre. Pour renouer avec ce destin, la seule voie est de devenir la locomotive de l'affirmation de la puissance européenne. Si les Américains s'emparent du Groenland, si Elon Musk est autorisé à influencer nos élections avec sa plateforme X, si TikTok peut agir en France comme elle a agi en Roumanie - en faisant monter un candidat prorusse de 2 % à 25 % et en faussant les règles du jeu démocratique -, si Vladimir Poutine est autorisé à envahir l'Estonie ou à s’emparer de la Lettonie, alors notre sécurité, notre souveraineté, notre liberté sont directement menacées.

L'Union européenne possède-t-elle les structures et la gouvernance pour répondre à ces menaces ?

Il y a deux facteurs : le courage politique et les structures, la gouvernance. Nous avons d’abord besoin de dirigeants assez courageux pour utiliser les leviers dont ils disposent déjà : Ursula von der Leyen a le pouvoir aujourd’hui de mettre des amendes à Elon Musk et elle peut bannir TikTok, nos gouvernements ont le pouvoir d’aider plus l’Ukraine, la Commission a le pouvoir de contrer la stratégie chinoise d’éradication de nos productions dans les secteurs stratégiques. Ils ne le font pas par absence de courage.

Mais, au-delà, il y a un problème structurel dans l’organisation de l’Union qui produit l’inaction. Nous devons vite assumer des sauts fédéraux : les décisions stratégiques doivent passer à la majorité qualifiée, pour qu’aucun Viktor Orban, aucun cheval de Troie de Poutine ou Trump ne puisse plus bloquer l’Europe. L'horizon du siècle à venir nous a été donné par un poète français, Victor Hugo, qui parlait des États-Unis d'Europe. Il nous faut une grande déclaration d’indépendance européenne !

L’heure du choix est venue. Nous pouvons décider que la nation seule est la solution. Dans ce cas, nous finirons en larbins de Trump, de Poutine, de Xi Jinping et de leurs héritiers. Ou nous pouvons œuvrer à l'émergence d'une véritable puissance démocratique européenne. Mais l’entre-deux implosera, il faut trancher.

Comment construire les Etats-Unis d'Europe avec des nationalistes comme Viktor Orban, Robert Fico ou Giorgia Meloni ?

Il faudra faire sans ceux qui ne veulent pas faire. Que chacun choisisse. Trump et Poutine nous placent face à nos responsabilités, ils peuvent rester dans l'Histoire comme ceux qui auront convaincu les Européens de faire réellement l'Europe. Mais ça dépend de nous.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison Blanche
Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison Blanche

Depuis son discours de la Sorbonne en 2017, Emmanuel Macron défend l'idée de souveraineté et de défense européenne. Si lui n'a pas réussi, que pensez-vous pouvoir faire ?

Emmanuel Macron avait raison dans son discours de la Sorbonne, comme il avait raison de dire que la France devait passer en économie de guerre en juin 2022. Que s'est-il passé derrière ? Pas grand-chose. Chez Renault, ils sont prêts, il manque juste les commandes de l'État. Trop de théâtre, trop de mots qui ne se transforment pas en politiques et sont oubliés une fois qu’on les prononce.

La France avait une opportunité historique le 24 février 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine, de prendre la tête de la résistance européenne à Poutine et donc de s’affirmer comme leader de l’Union. Elle ne l’a pas saisie. Mais l’opportunité est toujours là. La question première pour les Européens est plus que jamais la sécurité et la défense. Or, nous avons un atout extraordinaire en France, hérité de l'Histoire : nous sommes la seule puissance nucléaire européenne indépendante des États-Unis et nous avons l'industrie de défense la plus indépendante du continent. Nous avons les bases de ce qui sera le terreau de la nouvelle construction européenne. Notre problème, c'est la crédibilité de notre parole. Un président français doit montrer aux Polonais, aux Baltes aux Allemands que sa parole a de la valeur, que ses mots sont lestés et lourds, que la France est forte et fiable. C’est ce qu’Emmanuel Macron n’a pas su montrer par inconstance. Ce sera la première mission du prochain président.

L'administration américaine veut aider les partis populistes à remporter les prochaines élections en Europe. Sommes-nous capables de contrer ces ingérences ?

Steve Bannon a raison lorsqu’il prédit que l'élection d'un président RN enterrerait toute possibilité d'émergence d'une puissance européenne. L'ensemble des Européens, tout comme Poutine et Trump, auront les yeux rivés sur la France en 2027. Poutine sait qu'il peut gagner à Paris sa guerre contre l'Union européenne alors qu'il est bloqué dans le Donbass par l’héroïsme des Ukrainiens. Il va donc s’ingérer massivement dans nos élections. La nouveauté, c'est que l'on a désormais un pouvoir américain qui partage son objectif politique – la victoire de l’extrême droite chez nous - avec des instruments incroyables comme les grandes plateformes numériques. En 2027, nous aurons donc à affronter le RN, mais aussi Poutine et Trump qui le soutiendront.

Pour les contrer, il nous faut des mesures fortes prouvant que nous sommes sérieux sur la défense de notre souveraineté et de notre démocratie : par exemple le bannissement de TikTok et une amende record contre Musk, suivie par une surveillance quotidienne des plateformes et de leurs algorithmes, enverraient un message fort. Et il faudra dénoncer toute ingérence en temps réel. La culture des services de sécurité consiste traditionnellement à ne pas communiquer. Mais désormais la communication est au cœur de la sécurité.

Le Rassemblement national s'est présenté comme un parti patriote et a réussi à capter l’aspiration à la fierté nationale. L’enjeu sera de montrer qu'il ne s'agit que de patriotes de pacotille manipulés par des puissances étrangères et de leur reprendre des mains le drapeau français.

Comment s’opposer à Trump quand l’Europe a besoin de lui en Ukraine ?

C’est l'objection la plus réaliste à une affirmation d’indépendance face aux États-Unis. Mais faisons-nous tout ce qui est en notre pouvoir, en Europe, pour aider l'Ukraine, notre première ligne de défense ? La réponse est non. Alors faisons-le, saisissons les avoirs publics russes gelés, fournissons plus d’armes, arraisonnons les tankers illégaux de la flotte fantôme russe, et nous pourrons suppléer progressivement au retrait en cours des Américains. Sinon, à force d'acheter le maintien d’un soutien hypothétique à coups de concessions, nous allons finir par tout perdre.

Il faut dire aux Européens, légitimement désemparés par ce début d'année, qu’ils ne sont pas sans pouvoir, que nous avons encore notre destin dans les mains. Certes, nous pouvons décider que la liberté est trop coûteuse, devenir des courtisans de Poutine, de Trump ou de Xi et négocier le poids de nos chaînes, en espérant qu'elles soient molletonnées… Mais une autre voie existe encore. Elle demande du courage et des efforts, mais c’est la seule voie qui soit à la fois réaliste et digne : la voie de la souveraineté.

Vous suivez de près la situation en Iran. Croyez-vous à la chute du régime ?

Je n'y ai jamais autant cru. Des couches sociales jusqu’ici absentes des précédentes révoltes sont au cœur de l’insurrection. Le régime iranien n'a jamais été aussi proche de l'effondrement, ce qui changerait beaucoup de choses dans le monde, y compris pour la Russie face à l'Europe. Il ne reste aux mollahs que la violence brute et ils ne manqueront d’en user jusqu’au bout. Les cadavres s’empilent. Et que faisons-nous pour aider ce peuple dont le seul crime est de vouloir vivre libre ? Des communiqués creux, comme d’habitude.

Au Parlement européen, nous exigeons que les Gardiens de la Révolution soient placés sur la liste des organisations terroristes de l'UE depuis des années, ce n'est pas fait alors qu'ils ont commis des attentats en Europe. Que nos dirigeants le fassent sans délai ! Traquons leurs réseaux et leur argent. Cela peut contribuer à susciter les défections nécessaires à la chute du régime. Assister passivement au massacre des révolutionnaires iraniens trahirait nos principes et nos intérêts.

© S. GEUFROI/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Raphaël Glucksmann : "Je ne supporte plus les lamentations sur la faiblesse de l'Europe"

14 janvier 2026 à 07:45

Un œil sur son projet de réforme des retraites, l'autre sur les listes des municipales, la tête à Bruxelles et le cœur à Téhéran. Venezuela, Iran, Groenland... En ce début d'année géopolitique volcanique, Raphaël Glucksmann a reçu L'Express dans ses bureaux parisiens pour encourager les Européens à prendre conscience de leur puissance et répondre enfin aux menaces territoriales de Donald Trump, à la prédation industrielle chinoise ou à la guerre sans fin de Vladimir Poutine. "Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression", assure le député européen et probable candidat du centre gauche à la prochaine présidentielle, exaspéré par les hésitations des dirigeants de notre continent.

L'Express : Le 3 janvier, les forces américaines ont enlevé Nicolas Maduro à Caracas. Le monde est-il, cette nuit-là, entré dans une nouvelle ère ?

Raphaël Glucksmann : Je ne verserai pas une larme pour Maduro, dictateur corrompu et violent. Mais oui, le monde bascule dans une ère où le président des États-Unis ne reconnaît comme limite à son pouvoir que sa propre volonté. Le Venezuela n'est qu'une étape. Ce qui est fascinant, c'est la rapidité avec laquelle Donald Trump a lui-même embrayé sur la suite, à commencer par le Groenland. Nous sommes face à une administration américaine qui ne fait plus la différence entre un adversaire autocratique comme le Venezuela et le Danemark, démocratie alliée.

C’est un séisme pour les Européens qui voient depuis 80 ans les États-Unis comme les garants ultimes de leur sécurité. Les pays européens, sauf la France partiellement, ont délégué des pans massifs de leur souveraineté à Washington et aujourd’hui, ils se retrouvent à devoir préparer des plans de riposte à une attaque américaine contre le Danemark ! Nous ne nous en sortirons pas par des courbettes diplomatiques ou des pirouettes rhétoriques, mais par l'affirmation de l'indépendance et de la souveraineté de l'Europe. Nous avons basculé dans un monde où des prédateurs vont transformer notre continent en champ de bataille si nous ne prouvons pas rapidement que l'Europe peut - et surtout veut - être forte.

Que doit faire l’Europe pour survivre à cette nouvelle ère ?

Elle doit d’abord montrer que toute atteinte à sa souveraineté aura des conséquences lourdes et qu’elle ne se contentera pas de communiqués appelant au respect du droit international. Je ne supporte plus nos lamentations sur notre faiblesse. La faiblesse n’est pas une fatalité, c’est un choix. Nous avons des leviers. L’Union européenne est la première puissance commerciale du monde.

Si les États-Unis cherchent à s’emparer du Groenland, nous devrons avoir un plan de rétorsion, mettre en œuvre l'instrument anti-coercition [NDLR : arme de dissuasion économique créée par l’UE en 2023], ce qui permettrait d'exclure des entreprises américaines des marchés publics européens et de bloquer des exportations stratégiques pour Washington, appliquer enfin le règlement sur les services numériques (DSA) et imposer des amendes aux grandes plateformes numériques, ainsi qu'une préférence européenne stricte pour les équipements militaires. De telles mesures ébranleraient l'économie américaine. Nous devons nous y préparer très vite - et le faire savoir - pour dissuader Trump de passer à l’acte.

Donald Trump et le drapeau du Groenland.
Donald Trump et le drapeau du Groenland.

Ce président américain ne respecte que les rapports de force. Montrons que nous n’avons pas peur et il hésitera. Les mots américains ont une conséquence, comme les mots chinois et les mots russes. Il n'y a que les mots européens qui semblent n’en avoir aucune. Prouvons que nos mots sont lestés de mesures prêtes en cas d’agression et nous serons à nouveau crédibles.

La conséquence serait une guerre commerciale avec les Américains. L'Europe y est-elle prête ?

Les Américains sont convaincus qu’une offensive contre la Chine ou la Russie aura des conséquences désastreuses. Inversement, Russes et Chinois pensent la même chose des Etats-Unis. L'Europe projette au contraire une telle image de mollesse et de faiblesse qu’elle laisse croire à ses adversaires potentiels qu'il n’y aura pas de prix à payer s’ils s’en prennent à elles. Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression.

Nous sommes dans des relations d’interdépendance avec les États-Unis ou la Chine, mais nous ne voyons que notre dépendance. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas la volonté d'assumer le moindre conflit. Prenons l'exemple de notre dépendance à l'égard des grandes plateformes numériques. À long terme, c'est une catastrophe pour l'Europe. Mais elles sont elles-mêmes dépendantes du marché européen et, si l’on décide de les sanctionner, elles seront mises à mal. Le problème, c’est que nous préférons fermer les yeux en espérant que l'orage passe. Or l’orage ne passera pas tout seul.

La grande question est de savoir si nous sommes capables de nous tenir debout dans cette tempête, de défendre nos intérêts et nos principes. Il ne s’agit plus d’exporter notre modèle ailleurs, mais de le préserver chez nous. Dans les années 2000, nous nous posions la question de savoir si nous devions exporter la démocratie au bout du monde. Vingt ans plus tard, des soldats nord-coréens se battent sur le continent européen, en Ukraine. Vous mesurez l’ampleur du bouleversement en si peu de temps ? Pour préserver nos démocraties, nous devons montrer que nous sommes prêts à payer le prix de la liberté. C'est la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. Qu’est-ce qui fait, dans l'affrontement de deux consciences, que l’une d’elles devient le maître, l'autre l’esclave ? Une seule chose : la volonté. Avons-nous cette volonté ?

Encore faut-il convaincre les Français que notre intérêt vital et stratégique se trouve à Nuuk, au Groenland…

Aujourd’hui, nous sommes face à des adversaires pour lesquels Nuuk ou Donetsk ne sont que des tests et qui font de l’Union européenne en soi leur cible. En tant que Français, notre intérêt vital est-il la liberté et la paix en Europe ? La réponse est oui. Autrement, notre pays n'aura que deux destins possibles : devenir un terrain d’affrontement pour prédateurs ou, au mieux, un lieu de villégiature pour tycoons américains, oligarques russes, émirs qataris et dignitaires du Parti communiste chinois.

Or, la France s'est toujours vécue comme un pays au destin singulier et libre. Pour renouer avec ce destin, la seule voie est de devenir la locomotive de l'affirmation de la puissance européenne. Si les Américains s'emparent du Groenland, si Elon Musk est autorisé à influencer nos élections avec sa plateforme X, si TikTok peut agir en France comme elle a agi en Roumanie - en faisant monter un candidat prorusse de 2 % à 25 % et en faussant les règles du jeu démocratique -, si Vladimir Poutine est autorisé à envahir l'Estonie ou à s’emparer de la Lettonie, alors notre sécurité, notre souveraineté, notre liberté sont directement menacées.

L'Union européenne possède-t-elle les structures et la gouvernance pour répondre à ces menaces ?

Il y a deux facteurs : le courage politique et les structures, la gouvernance. Nous avons d’abord besoin de dirigeants assez courageux pour utiliser les leviers dont ils disposent déjà : Ursula von der Leyen a le pouvoir aujourd’hui de mettre des amendes à Elon Musk et elle peut bannir TikTok, nos gouvernements ont le pouvoir d’aider plus l’Ukraine, la Commission a le pouvoir de contrer la stratégie chinoise d’éradication de nos productions dans les secteurs stratégiques. Ils ne le font pas par absence de courage.

Mais, au-delà, il y a un problème structurel dans l’organisation de l’Union qui produit l’inaction. Nous devons vite assumer des sauts fédéraux : les décisions stratégiques doivent passer à la majorité qualifiée, pour qu’aucun Viktor Orban, aucun cheval de Troie de Poutine ou Trump ne puisse plus bloquer l’Europe. L'horizon du siècle à venir nous a été donné par un poète français, Victor Hugo, qui parlait des États-Unis d'Europe. Il nous faut une grande déclaration d’indépendance européenne !

L’heure du choix est venue. Nous pouvons décider que la nation seule est la solution. Dans ce cas, nous finirons en larbins de Trump, de Poutine, de Xi Jinping et de leurs héritiers. Ou nous pouvons œuvrer à l'émergence d'une véritable puissance démocratique européenne. Mais l’entre-deux implosera, il faut trancher.

Comment construire les Etats-Unis d'Europe avec des nationalistes comme Viktor Orban, Robert Fico ou Giorgia Meloni ?

Il faudra faire sans ceux qui ne veulent pas faire. Que chacun choisisse. Trump et Poutine nous placent face à nos responsabilités, ils peuvent rester dans l'Histoire comme ceux qui auront convaincu les Européens de faire réellement l'Europe. Mais ça dépend de nous.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison-Blanche
Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison-Blanche

Depuis son discours de la Sorbonne en 2017, Emmanuel Macron défend l'idée de souveraineté et de défense européenne. Si lui n'a pas réussi, que pensez-vous pouvoir faire ?

Emmanuel Macron avait raison dans son discours de la Sorbonne, comme il avait raison de dire que la France devait passer en économie de guerre en juin 2022. Que s'est-il passé derrière ? Pas grand-chose. Chez Renault, ils sont prêts, il manque juste les commandes de l'État. Trop de théâtre, trop de mots qui ne se transforment pas en politiques et sont oubliés une fois qu’on les prononce.

La France avait une opportunité historique le 24 février 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine, de prendre la tête de la résistance européenne à Poutine et donc de s’affirmer comme leader de l’Union. Elle ne l’a pas saisie. Mais l’opportunité est toujours là. La question première pour les Européens est plus que jamais la sécurité et la défense. Or, nous avons un atout extraordinaire en France, hérité de l'Histoire : nous sommes la seule puissance nucléaire européenne indépendante des États-Unis et nous avons l'industrie de défense la plus indépendante du continent. Nous avons les bases de ce qui sera le terreau de la nouvelle construction européenne. Notre problème, c'est la crédibilité de notre parole. Un président français doit montrer aux Polonais, aux Baltes aux Allemands que sa parole a de la valeur, que ses mots sont lestés et lourds, que la France est forte et fiable. C’est ce qu’Emmanuel Macron n’a pas su montrer par inconstance. Ce sera la première mission du prochain président.

L'administration américaine veut aider les partis populistes à remporter les prochaines élections en Europe. Sommes-nous capables de contrer ces ingérences ?

Steve Bannon a raison lorsqu’il prédit que l'élection d'un président RN enterrerait toute possibilité d'émergence d'une puissance européenne. L'ensemble des Européens, tout comme Poutine et Trump, auront les yeux rivés sur la France en 2027. Poutine sait qu'il peut gagner à Paris sa guerre contre l'Union européenne alors qu'il est bloqué dans le Donbass par l’héroïsme des Ukrainiens. Il va donc s’ingérer massivement dans nos élections. La nouveauté, c'est que l'on a désormais un pouvoir américain qui partage son objectif politique – la victoire de l’extrême droite chez nous - avec des instruments incroyables comme les grandes plateformes numériques. En 2027, nous aurons donc à affronter le RN, mais aussi Poutine et Trump qui le soutiendront.

Pour les contrer, il nous faut des mesures fortes prouvant que nous sommes sérieux sur la défense de notre souveraineté et de notre démocratie : par exemple le bannissement de TikTok et une amende record contre Musk, suivie par une surveillance quotidienne des plateformes et de leurs algorithmes, enverraient un message fort. Et il faudra dénoncer toute ingérence en temps réel. La culture des services de sécurité consiste traditionnellement à ne pas communiquer. Mais désormais la communication est au cœur de la sécurité.

Le Rassemblement national s'est présenté comme un parti patriote et a réussi à capter l’aspiration à la fierté nationale. L’enjeu sera de montrer qu'il ne s'agit que de patriotes de pacotille manipulés par des puissances étrangères et de leur reprendre des mains le drapeau français.

Comment s’opposer à Trump quand l’Europe a besoin de lui en Ukraine ?

C’est l'objection la plus réaliste à une affirmation d’indépendance face aux États-Unis. Mais faisons-nous tout ce qui est en notre pouvoir, en Europe, pour aider l'Ukraine, notre première ligne de défense ? La réponse est non. Alors faisons-le, saisissons les avoirs publics russes gelés, fournissons plus d’armes, arraisonnons les tankers illégaux de la flotte fantôme russe, et nous pourrons suppléer progressivement au retrait en cours des Américains. Sinon, à force d'acheter le maintien d’un soutien hypothétique à coups de concessions, nous allons finir par tout perdre.

Il faut dire aux Européens, légitimement désemparés par ce début d'année, qu’ils ne sont pas sans pouvoir, que nous avons encore notre destin dans les mains. Certes, nous pouvons décider que la liberté est trop coûteuse, devenir des courtisans de Poutine, de Trump ou de Xi et négocier le poids de nos chaînes, en espérant qu'elles soient molletonnées… Mais une autre voie existe encore. Elle demande du courage et des efforts, mais c’est la seule voie qui soit à la fois réaliste et digne : la voie de la souveraineté.

Vous suivez de près la situation en Iran. Croyez-vous à la chute du régime ?

Je n'y ai jamais autant cru. Des couches sociales jusqu’ici absentes des précédentes révoltes sont au cœur de l’insurrection. Le régime iranien n'a jamais été aussi proche de l'effondrement, ce qui changerait beaucoup de choses dans le monde, y compris pour la Russie face à l'Europe. Il ne reste aux mollahs que la violence brute et ils ne manqueront d’en user jusqu’au bout. Les cadavres s’empilent. Et que faisons-nous pour aider ce peuple dont le seul crime est de vouloir vivre libre ? Des communiqués creux, comme d’habitude.

Au Parlement européen, nous exigeons que les Gardiens de la Révolution soient placés sur la liste des organisations terroristes de l'UE depuis des années, ce n'est pas fait alors qu'ils ont commis des attentats en Europe. Que nos dirigeants le fassent sans délai ! Traquons leurs réseaux et leur argent. Cela peut contribuer à susciter les défections nécessaires à la chute du régime. Assister passivement au massacre des révolutionnaires iraniens trahirait nos principes et nos intérêts.

© S. GEUFROI/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Raphaël Glucksmann ,député européen et coprésident de Place publique.

Bruno Tertrais : "Il y a toujours eu une méfiance réciproque entre l'Iran et la Russie"

14 janvier 2026 à 07:00

L'Iran n'est pas le membre le plus important de ce que certains ont appelé "l'axe anti-occidental", explique Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, le noyau dur du "quatuor" étant constitué par la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Devant la crise à laquelle est confronté le régime des mollahs, "Pékin et Moscou attendent de voir de quel côté la pièce va retomber et se demandent avant tout comment ils vont pouvoir préserver leurs intérêts nationaux", souligne l'auteur de La Guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires (Ed. de l'Observatoire - nouvelle édition, Alpha, 2025). Entretien.

L'Express : Comment la Chine et la Russie regardent-elles la crise en Iran ?

Bruno Tertrais : Je ne pense pas que la Chine s'inquiète de la possibilité qu'un régime différent arrive au pouvoir. En revanche, une période de chaos prolongé en Iran pourrait mettre hors-jeu l'un de ses principaux fournisseurs de pétrole, plus important que le Venezuela. Pour la Russie, c’est différent. Il y a toujours eu une méfiance réciproque entre Téhéran et Moscou, qui n’a pas d’alliance formelle avec l’Iran. Cela dit, la position stratégique et géographique de l’Iran la rend particulièrement importante pour Moscou, y compris du point de vue de l'influence de l'islam chiite sur le Caucase et l'Asie centrale. Ce sont surtout ces considérations qui préoccupent la Chine et la Russie, plutôt que des considérations de grande stratégie anti-occidentale.

Dans quelle mesure la chute du régime de Téhéran affaiblirait-elle ce que certains appellent l'axe anti-occidental ?

Ce n'est pas un axe, mais plutôt une sorte de "quatuor" de pays anti-occidentaux. Seuls deux d’entre eux sont formellement alliés : la Corée du Nord et la Russie. Et il n'y a quasiment aucune coopération à quatre, sauf dans le domaine des drones - à l’image de ces Nord-coréens qui, à Kazan, fabriquent des drones avec des pièces détachées chinoises sur des modèles iraniens. En réalité, cette "amicale" anti-Occident est surtout constituée de la Russie, la Chine et la Corée du Nord, trois pays mitoyens dont les habitudes de coopération datent d’avant la révolution iranienne. Ce sont eux, le noyau dur. D’ailleurs, le Guide suprême iranien n’était pas à Pékin, en septembre dernier, aux côtés de Kim Jong-un, de Vladimir Poutine et de Xi Jinping. Remarque importante : l'opération américaine au Venezuela a montré - comme c’était déjà le cas après les bombardements de juin dernier sur l'Iran - que les performances des systèmes de défense antiaérienne, des intercepteurs russes et des radars chinois sont très mauvaises. Constat qui, au passage, risque de renforcer encore la paranoïa de ces régimes…

Êtes-vous surpris par le silence de Pékin et de Moscou vis-à-vis des événements en Iran ?

Non. Et je serai même étonné qu'il y ait des réactions fortes de la part de ces pays qui attendent de voir de quel côté la pièce va retomber et se demandent avant tout comment ils vont pouvoir préserver leurs intérêts nationaux.

Cette attitude doit en tout cas faire prendre conscience au régime iranien qu’il est bien seul, après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute de Bachar al-Assad…

La guerre des Douze jours [avec Israël, en juin dernier], qui a révélé la faiblesse des défenses iraniennes, a beaucoup choqué le régime. L’Iran est un pays blessé qui se referme sur lui-même, et dont la première motivation aujourd’hui est de préserver le régime envers et contre tout, d’où la violence actuelle envers les manifestants. Sans doute le gel prévisible des circuits financiers avec le Venezuela complique-t-il la situation iranienne…

Peut-on, selon vous, imaginer un accord "à la vénézuélienne" entre l'administration Trump et Téhéran ? À savoir, décapiter le régime, sans le faire tomber ?

Cela me paraît fantasmagorique. Je n'imagine pas de négociation formelle entre ce régime et les Etats-Unis. Comment imaginer que les Gardiens de la Révolution négocient le départ de Khamenei avec Washington ? Cela ne veut pas dire qu’il faut exclure un scénario où le régime tente une sorte de perestroïka. Mais il n’a pas besoin des États-Unis pour ça.

La question nucléaire peut-elle, avec le durcissement du régime, revenir au premier plan ?

Non, je ne le pense pas. En revanche, si le régime s'effondre et que c’est le chaos, l’inquiétude pourrait monter concernant l’avenir de ce qu’il reste du programme nucléaire iranien, des infrastructures, de la matière et des scientifiques. On pourrait alors imaginer que les Israéliens – et sans doute aussi les Américains – mènent des opérations conjointes pour contrôler certaines installations.

Quelles seraient les conséquences d’une chute du régime pour l'Arabie saoudite ?

Les régimes autoritaires n'aiment pas le chaos, ni chez eux, ni autour d'eux. Je ne suis donc pas certain que l'Arabie saoudite se réjouisse d'un scénario de chaos en Iran, tout comme la Chine ou la Russie. Imaginons maintenant un scénario dans lequel les Gardiens de la révolution récupèrent le pouvoir au détriment des autorités religieuses, et où l'équilibre entre les deux soit rompu au bénéfice des premiers, l'Arabie saoudite serait alors débarrassée d'un problème qui existe depuis 1979, à savoir la contestation permanente par le régime iranien du statut du roi de l'Arabie saoudite comme "gardien des deux mosquées". Évoquons aussi l'aspect pétrolier : si la production et la distribution de pétrole sont très sévèrement perturbées pendant cette période de chaos, cela aura un impact fort sur l’Arabie saoudite qui, comme les autres monarchies du Golfe, veut d’abord la sécurité du trafic maritime pour exporter les hydrocarbures. Maintenant, imaginons deux variantes de ce scénario. Dans le cas de la stabilisation d'un régime iranien qui ne serait plus une théocratie mais une république autoritaire, l'Arabie saoudite pourrait saluer l'avènement d'un régime qui lui serait moins hostile. Entre régimes autoritaires mais non concurrents sur les plans politique et idéologique, de chaque côté du Golfe, on peut très bien imaginer qu'ils arrivent à s’entendre.

Second cas, qui n'est pas le schéma actuel, mais pourrait le devenir dans quelques années : l'Iran devient une sorte de "nouvelle Turquie", c'est-à-dire un pays qui accepte une occidentalisation partielle et se développe dans un cadre relativement autoritaire, avec une dimension religieuse qui n'aurait pas disparu. Ce scénario pourrait devenir un problème pour l'Arabie saoudite, car l’Iran deviendrait dans les faits une sorte de concurrent, un nouveau régime autoritaire moderne au Moyen-Orient avec une élite et une classe moyenne extrêmement éduquée.

© Sputnik/Sergei Karpukhin/Pool via REUTERS

Le président russe Vladimir Poutine rencontre le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araqchi au Kremlin à Moscou, le 23 juin 2025.

Et Donald Trump renversa l’ordre mondial : le début d'une "république impériale" américaine ?

6 janvier 2026 à 20:00

Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.

Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération "détermination absolue" à Caracas et peut-être d’autres à venir ?

Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.

"Diplomatie de la canonnière"

Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.

Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.

Trump veut faire de la zone sa mare nostrum

Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.

À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

L'accès aux ressources, bataille du XXIe siècle

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.

"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.

On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et d'inverser les mauvais sondages avant les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.

Quel est le plan au Venezuela ?

Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.

Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".

L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."

Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.

La Chine pourrait y voir le signe d'un contexte international plus permissif

Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.

Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

© REUTERS

Donald Trump lors d'une conférence de presse au Trump-Kennedy Center, le 6 janvier 2026.
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