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Pologne, les secrets d'un "miracle" : comment le pays est en passe de dépasser le Japon

21 janvier 2026 à 20:00

Dans le hall d’entrée, le visiteur est accueilli par une sorte de samouraï grandeur nature, en cotte de mailles fine, brandissant une épée au-dessus de sa tête. Visage balafré, cheveux blancs réunis en catogan, yeux ambrés, Geralt de Riv est le héros de l’un des jeux vidéo les plus vendus au monde, The Witcher (Le Sorceleur) : plus de 75 millions d’exemplaires écoulés depuis 2007.

Avec le footballeur Robert Lewandowski (FC Barcelone) et la joueuse de tennis Iga Swiatek (n° 2 mondiale), ce guerrier solitaire est l’un des visages du nouveau soft power polonais. Celui d’un pays conquérant et décomplexé. Le Premier ministre Donald Tusk avait même offert le jeu au président américain Barack Obama, lors de sa visite en 2014. Tiré d’une série de livres à succès écrits par le polonais Andrzej Sapkowski (qui ont aussi donné lieu à une série Netflix), il a su conserver une identité nationale. "On y trouve des paysages ruraux, des légendes et des rituels anciens inspirés par la Pologne, précise Michal Nowakowski, codirecteur général de CD Projekt, en pull et baskets. Cette touche exotique a séduit des joueurs de toute la planète."

Il nous reçoit au siège de l’éditeur de jeux vidéo, à Varsovie, sur la rive droite de la Vistule, dans une ancienne zone industrielle. Au fur et à mesure qu’elle grandissait, l’entreprise est devenue un véritable petit quartier, avec ses cafés, ses restaurants, ses terrains de sport, ses salles de tests de jeux vidéo, ses terrasses…

Géant européen, avec une capitalisation boursière de près de 6 milliards d’euros et 1 200 salariés, CD Projekt illustre à lui seul le "miracle polonais" : l'impressionnante transformation du pays depuis la chute du régime communiste. Oublié, les clichés sur le "plombier polonais". Reléguée parmi les pays les plus pauvres d’Europe en 1990, la Pologne a connu en trois décennies et demie une croissance économique effrénée. Aujourd’hui, c’est elle qui tire l’Europe, avec une hausse du PIB d’environ 3,2 % en 2025 selon les estimations du FMI, la deuxième plus forte sur le Vieux Continent après l’Irlande. Elle a même fait son entrée dans le club des 20 premières économies mondiales : les Etats-Unis l’ont d'ailleurs formellement invitée au prochain G20, en Floride. Mieux, le PIB par habitant atteint désormais plus de 80 % de celui de la France (à parité de pouvoir d’achat) et, toujours selon le FMI, serait en passe de dépasser celui du Japon ! Devant cette montée en puissance, les Polonais ne cachent pas leur fierté. "Jusqu’à présent, nous rêvions de rattraper les pays les plus développés […]. Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il est possible de dépasser ceux qui, il n’y a pas si longtemps, nous regardaient d’en haut", s’est enorgueilli le Premier ministre Donald Tusk l'an dernier.

Deuxième armée sur le continent

D’autant que le pays est également en train de devenir un géant militaire. Face à la menace russe, Varsovie prévoit d’investir cette année 4,8 % de son PIB dans la défense (contre un peu plus de 2 % pour la France). Déjà, la Pologne possède la plus grande armée de l’UE, avec plus de 216 000 militaires, et la deuxième derrière l’Ukraine sur le continent.

(Presque) tous les indicateurs sont au vert pour la Pologne, un des pays les plus dynamique d'Europe sur le plan économique.
(Presque) tous les indicateurs sont au vert pour la Pologne, un des pays les plus dynamique d'Europe sur le plan économique.

Longtemps jugée avec condescendance par les grandes capitales de l’Ouest, la Pologne s’est aussi renforcée sur le plan diplomatique. Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle a gagné en crédibilité. Dès 2008, elle avait été la première à avertir du risque d’invasion russe en Ukraine, après l’offensive de Moscou contre la Géorgie. Elle n’avait ensuite cessé de tirer la sonnette d’alarme, après l’annexion de la Crimée en 2014, quand Paris se berçait encore d’illusions sur Poutine. Dans un alignement heureux des planètes, ce basculement vers l’est du centre de gravité de l’Europe a coïncidé avec le retour au pouvoir, en 2023, de Donald Tusk. L’influent ancien président du Conseil européen peut compter à Bruxelles sur ses alliés allemands du PPE (le grand parti de droite européen), tels Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission ou le chancelier Friedrich Merz. Il a par ailleurs obtenu que le poste de commissaire au Budget, stratégique pour l’attribution des fonds européens, revienne à son compatriote Piotr Serafin.

A 47 ans, Michal Nowakowski, le codirigeant de CD Projekt, qui réalise la quasi-totalité de ses ventes à l'étranger, n’a pas oublié le chemin parcouru. Sa passion pour les jeux vidéo s'est éveillée avec un ordinateur Atari 800XL, acheté avec des dollars à un revendeur étatique, alors que cette devise était pourtant interdite dans la Pologne soviétique des années 1980. Comme tous ses copains, il joue sur des disquettes piratées. Son père, un dessinateur de bandes dessinées, lui fait découvrir des revues underground de science-fiction et de "fantasy". La première fois qu’il quitte son pays, c’est en 1991, pour rendre visite en France aux membres de sa famille expulsés de Pologne dix ans plus tôt. "Je n’en croyais pas mes yeux devant une telle abondance dans les magasins : les vêtements de marque, les bonbons, et toutes les marques de savon alors qu’il n’y en avait qu’un chez nous ! Ça a éveillé en moi une soif : pourquoi ne pourrions-nous pas avoir droit à ça, nous aussi ?", se souvient l’entrepreneur. Mission accomplie. Aujourd’hui, ses enfants n’ont pas l’impression de vivre dans un monde différent lorsqu’ils voyagent en Europe de l’Ouest. Ce sentiment d’infériorité n’en a pas moins été un moteur. "Le succès des pionniers des jeux vidéo a ouvert la voie en prouvant aux suivants que c’était possible. Jusque-là, on pensait que tout ce qui était produit en Pologne était forcément moins bon que ce qui était fait à l’Ouest", témoigne le quadragénaire.

"Utilisation efficace des fonds de l'UE"

Après la chute du communisme, le plan Balcerowicz (du nom du ministre des Finances de l’époque) impose une "thérapie de choc" pour lutter notamment contre l’hyper inflation : libéralisation des prix, austérité budgétaire, privatisations… A court terme, le coût social est rude, mais l’économie se redresse rapidement. Surtout, et tous les entrepreneurs que nous avons rencontrés l’affirment : l’entrée de la Pologne dans l’UE en 2004 a été un formidable accélérateur, et même un point de bascule. Le marché européen s’est ouvert. "Et l’utilisation efficace des fonds de l’UE pour construire des infrastructures a été déterminante, insiste Marcin Mrowiek, chef économiste au cabinet Grant Thornton. Il y avait un vrai consensus sur le fait que nous ne pouvions pas gaspiller cet argent."

Varsovie reflète cette mue. Les larges avenues où s’alignent des immeubles de style soviétique n’ont certes pas disparu. Mais le temps où la capitale était grise, lugubre et vétuste, est révolu. Des tours aux lignes futuristes poussent comme des champignons autour de la gare centrale, formant une amorce de skyline. Des musées à l’architecture audacieuse, comme le musée juif ou le tout nouveau musée d’art moderne, un cube blanc, ancrent la ville dans son époque. La capitale s’est dotée d’infrastructures de transport (tramway, métro, bus) flambant neuves. Et l’on sent vibrer l’énergie de la cité dans ses bars branchés, ses parcs et ses manifestations culturelles.

Détruite à 70 % pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville de Wroclaw, la capitale de la Basse-Silésie, dans l’ouest du pays, incarne, elle aussi, cette résurrection. Dans le classement établi par Oxford Economics des villes européennes qui ont connu l'essor économique le plus vigoureux entre 2010 et 2025, Wroclaw se classe à la troisième place derrière Dublin (Irlande) et La Valette (Malte). Et la moitié des 20 premières sont polonaises ! Nombre de groupes étrangers (3M, BNY, Crédit Suisse, Hewlett Packard, Google) s’y sont installés, profitant de la proximité avec l’Allemagne et d’une main-d’œuvre meilleur marché qu’à l’ouest. Mais la cité doit surtout son dynamisme à un écosystème de quelque 300 start-up (jeux vidéo, technologie médicale, espace) dans lequel chacun fait profiter les autres de son expérience.

"L’un des meilleurs endroits en Europe pour lancer une entreprise"

Parmi celles-ci, Infermedica, créée en 2012, propose des solutions sur smartphone utilisant l’IA pour aider les gens à s’aiguiller dans le circuit médical (automédication, médecin généraliste, urgences, ambulance) en fonction de leurs symptômes. Objectif : orienter les patients à temps et éviter l’engorgement inutile des services. La société, qui a levé plus de 50 millions de dollars, est présente dans plus de 30 pays et sa solution a déjà été utilisée 25 millions de fois. Piotr Orzechowski, son fondateur, cheveux courts bruns et sourire franc, a eu l’idée du concept en jouant à Akinator sur Internet : un génie cherche à deviner par déduction logique le nom du personnage mystère choisi par le joueur en lui posant des questions. "Pourquoi ne pas appliquer le même principe à la maladie en interrogeant l’utilisateur sur ses symptômes ?", s’est demandé celui qui a commencé à programmer sur de vieux ordinateurs rapportés par son père professeur de chimie dès l’âge de 7 ans.

Aujourd’hui, il considère que la Pologne est "l’un des meilleurs endroits en Europe pour lancer une entreprise". "A Wroclaw, vous avez accès à des jeunes diplômés très bien formés qui ont soif de prouver que la Pologne peut accomplir de grandes choses", observe-t-il. Il lui a fallu beaucoup se battre contre les préjugés. "Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit, un jour, un investisseur en capital-risque suédois : 'Nous n’allons pas investir dans votre entreprise. Peut-être que si vous n’étiez pas polonais, les gens vous verraient différemment. Mais vous êtes polonais…' A l’époque, nous étions associés au secteur du bâtiment, pas au développement de l’IA dans la santé", sourit ce patron de 39 ans.

A l’image de Piotr Orzechowski, les Polonais ont une revanche à prendre sur l’Histoire. Il faut les comprendre : leur pays a disparu une première fois de la carte de l’Europe de 1795 à 1918, dépecé par les empires prusse, austro-hongrois et russe. Après une courte période d’indépendance, il est envahi de 1939 à 1945 par l’Allemagne nazie (à l’ouest) et l’URSS (à l’est). Après la Seconde Guerre mondiale, il passe sous tutelle soviétique, jusqu’en 1989. "Depuis, le pouvoir d’achat des Polonais a considérablement augmenté, surtout dans les grandes villes. Nous sommes toujours derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la France, mais les gens peuvent partir en vacances à l’étranger, acheter une voiture, prendre un crédit immobilier. Il y a trente ans, c’était réservé à quelques rares privilégiés", se souvient Piotr, dont le salaire horaire a été "multiplié par 20" depuis qu’il travaille. Le cadre de vie aussi, s’est amélioré. "Wroclaw n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans mon enfance. C’était un endroit peu attrayant, à l’époque. Grâce aux fonds européens, le centre historique a été rénové. Nous avons pu agrandir l’aéroport, moderniser la gare, créer un stade, des hôpitaux, des centres commerciaux, des lieux de loisir", précise le chef d’entreprise. Résultat, la vieille ville a retrouvé sa splendeur : sa place du marché médiévale aux façades pittoresques, ses cathédrales en briques rouges de Silésie, sa magnifique université créée au début du XVIIIe siècle.

Allemande pendant plus de deux cents ans sous le nom de Breslau, la ville est reprise par les Soviétiques aux nazis en mai 1945. Elle devient polonaise (Wroclaw) lors du partage de Yalta, lorsque les frontières du pays se décalent vers l’ouest. La population est entièrement renouvelée. Les Allemands fuient et sont remplacés par des gens originaires de Lviv ou de Vilnius, deux régions cédées par la Pologne. "Venus d’ailleurs, nos parents ont dû tout recommencer ici. C’est sans doute ce qui a donné à la ville, qui a accueilli 200 000 Ukrainiens depuis le début de la guerre, son ouverture d’esprit", raconte Jakub Mazur, le maire adjoint, depuis son bureau donnant sur une place remplie de parterres de fleurs pour faire contrepoint aux façades soviétiques. Et l’édile de poursuivre : "A la chute du communisme, nous aurions pu sombrer, mais nous avons toujours été une nation travailleuse : nous avons commencé à nous former, à travailler à l’étranger ou dans des entreprises internationales, à créer nos propres entreprises… Au moment de l’adhésion à l’UE, les mentalités étaient prêtes."

"Il y a des opportunités formidables, ici"

Alors que le pays lutte contre une inquiétante fuite des cerveaux, Mateusz Palczewski, 38 ans, médecin de formation et responsable de la validation clinique d’Infermedica, n’a aucune envie de le quitter. "Dans la génération précédente, beaucoup de familles sont parties à l’étranger pour gagner plus. Mais j’ai tout ce qu’il me faut dans ce pays. Il y a des opportunités formidables, ici. Pas besoin d’aller aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne", affirme celui qui, adolescent, rêvait de s’offrir des Nike et que son père roule dans quelque chose de mieux qu’une vieille Dacia.

Mateusz est toutefois conscient des défis à relever. L’un des plus préoccupants est la crise démographique. Le taux de fertilité est tombé à 1,1 enfant par femme en 2024. La taille de la population ne s’est stabilisée que grâce à l’arrivée massive d’Ukrainiens (près d’un million sont encore présents dans le pays).

A cela, s’ajoute la faiblesse de l’investissement. La Pologne ne dépense que 1,4 % de son PIB en recherche et développement, contre le double en Allemagne. "Dans les dix ou quinze prochaines années, la Pologne a la capacité d’atteindre le niveau de vie de l’Europe occidentale. Mais pour cela, il faut davantage d’investissements privés, d’innovation. Les groupes polonais doivent se développer, jouer des rôles de champions européens", souligne Carlos Mulas-Granados, représentant du FMI pour l’Europe centrale, orientale et sud-est, dans son bureau du centre de Varsovie. Autres freins, le coût de l’énergie, qui provient à près de 60 % du charbon. Et bien sûr, le risque géopolitique, avec la menace russe, dont l’une des conséquences est le creusement alarmant du déficit, du fait de la hausse des dépenses militaires.

Très divisé politiquement, le pays a vu son élan diplomatique freiné depuis l’élection à la présidence de Karol Nawrocki, en juillet dernier, soutenu par le parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS). Ce trumpiste convaincu ne cesse d’accuser le Premier ministre Donald Tusk d’être vendu aux Allemands et à Bruxelles, sur fond de montée de l’extrême droite. "Ce qui s’est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l’Europe, est devenu, grâce au talent et à l’esprit d’entreprise de ses habitants, ainsi qu’aux subventions de l’UE, l’un des pays les plus prospères d’Europe", résume l’écrivain et poète Tomasz Rosycki. Mais attention, prévient-il : "La démocratie polonaise est jeune et la proportion de personnes mécontentes des changements est élevée par rapport à celle qui les considère comme une bénédiction." "Malheureux comme un Polonais", disait-on dans l’Europe du XIXe siècle. Si l’essor du pays se poursuit, il faudra bientôt trouver une autre expression.

© Klawe Rzeczy

La Pologne est devenue, depuis son entrée dans l'UE, l'un des moteurs de l'Europe.
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