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Vue normale

Donald Trump veut acheter le Groenland, mais à quel prix ?

13 janvier 2026 à 13:00

Dans le jeu Risk, le Groenland fait figure de territoire clé, point d’accès au continent de l’Amérique du Nord auquel il appartient. Dessinée en jaune sur le plateau du jeu de société, l’île gelée contemple l’Islande, en couleur bleue, et rattachée, elle, à l’Europe. Enfant, Donald Trump était-il un expert du jeu baptisé "Conquête du monde" à sa création en 1957 ? Il dit ne pas exclure la voie militaire pour s’emparer de ce territoire grand comme 4 fois la France mais peuplé de seulement 57 000 habitants, même si, admet la Maison-Blanche, toutes les options sont sur la table, à commencer par celle du rachat. Dans l’esprit du magnat immobilier de New York, rien de plus normal que ce type de "deal" : Ne projetait-il pas, il y a quelques mois, de transformer la bande de Gaza en "Riviera du Moyen Orient" ?

Surtout, Donald Trump a de la suite dans les idées : en 2019, lors de son premier mandat présidentiel en 2019, il songeait déjà à s’emparer du Groenland. Il n’était d’ailleurs pas le premier à convoiter la plus grande île non continentale du monde : en 1868, un secrétaire d’Etat américain en avait proposé 5,5 millions de dollars, avant qu’en 1946, Harry S. Truman, président des Etats-Unis revoit l’offre à la hausse (100 millions de dollars). Elle fut refusée, et encore aujourd’hui, le Danemark, qui contrôle le Groenland, répète que l’étendue arctique n’est pas à vendre.

Qu’importe : dans le monde de Trump, tout s’achète et tout se vend. Mais à quel prix ? Faut-il calculer la valeur du Groenland en fonction de ses kilomètres carrés ? Ou de ses richesses (terres rares, gaz, pétrole, nickel …) ? Et comment valoriser son emplacement stratégique, à moins de 800 kilomètres du pôle Nord, et au croisement des routes maritimes de demain ? Jouant avec ces différents critères, les financiers ont abouti à un prix oscillant entre 12 et 77 milliards de dollars. Soit un chèque de 220 000 jusqu’à 1,36 million de dollars pour chaque habitant du Groenland… Une somme à comparer avec celle que toucheraient les Français si notre pays était vendu. Avec un patrimoine économique national estimé à près de 20 000 milliards d’euros, la vente du pays permettrait à chaque Français d’encaisser 292 000 euros... Bingo ? En réalité, le montant pourrait même être bien plus élevé, en y intégrant "la cote émotionnelle". Il faut lire à ce sujet la fable politique de Pascal Manoukian, "A la découpe" (éd. RioBravo) dans laquelle un candidat à la présidentielle envisage de brader le pays et redistribuer l’argent à tous les Français : il inclue dans son évaluation "un quotient d’irrationalité de 100, identique à celui de la Joconde", décrit l’auteur… Mais peut-on vraiment vendre un pays ? Sur les terres glacées du Groenland, les délires de Washington n’amusent guère les inuits. "Ne fatiguons pas la seule bouche que nous avons pour en parler", dit un proverbe local.

© REUTERS/Kevin Lamarque

Le président américain Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre des représentants, le 6 janvier 2026.

En Iran, la révolution en cours est un espoir pour l’Europe

13 janvier 2026 à 12:00

L’Europe est dépourvue de stratégie face à la République islamique d’Iran. Après avoir misé pendant deux décennies sur un accord nucléaire qui s’est avéré une illusion, elle assiste impuissante à l’écrasement sanglant du soulèvement de la jeunesse. Ses principaux dirigeants, le français Macron, l’allemand Merz et le britannique Starmer, ont attendu le douzième jour des manifestations commencées le 28 décembre à Téhéran pour dénoncer la répression orchestrée par le tyran Khamenei. Et à ce jour, leur fermeté verbale ne s’est traduite par aucune action.

Pourtant, tout condamne le régime clérical, réactionnaire et illégitime des mollahs, qui dénie à sa population, depuis 47 ans, les libertés les plus élémentaires, et d’abord la liberté d’expression. Il gouverne par la force, la corruption et le népotisme. Il soumet les femmes, embastille et torture les opposants, quand il ne les exécute pas. Non content de piétiner les droits humains de son peuple et de quelques autres parmi ses voisins, il menace directement l’Europe, avec qui il dit être "en guerre totale" : l’expression a été employée par le président Massoud Pezeshkian, figure "pragmatique" de la caste régnante, dans une interview publiée à Téhéran au premier jour des manifestations.

Âme du radicalisme islamiste, la République islamique d’Iran exporte le terrorisme, via ses zélotes que sont le Hezbollah, le Hamas, le Djihad islamique ou les Houthis yéménites. Il poursuit un programme nucléaire militaire clandestin et développe des missiles balistiques capables de cibler Paris ou Berlin. Il met en danger dans le Golfe la liberté de circulation des pétroliers qui approvisionnent l’Europe. Et pour couronner le tout, il est devenu partie prenante d’un conflit qui met en péril la sécurité de tout le Vieux Continent, depuis qu’il fournit à la Russie en guerre contre l’Ukraine drones et missiles en abondance.

Une complaisance aux racines profondes

La complaisance des Européens vis-à-vis du régime théocratique de Téhéran a des racines profondes. Tout commence à la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeyni, en 1979, à qui la France a donné asile avant de le convoyer obligeamment jusqu’à Téhéran dans un avion spécialement affrété. A l’époque, nombreux sont les intellectuels et politiques européens qui voient le vieil imam comme le chef de file d’un mouvement progressiste, au motif qu’il se dépeint comme anti-impérialiste et anti-américain. La confusion persiste aujourd’hui dans les esprits d’une bonne partie de la gauche européenne, qui préfère garder le silence plutôt qu’être taxée d’islamophobie en condamnant le régime oppresseur. Tout, plutôt que de s’afficher dans le même camp qu’Israël en prenant fait et cause pour les aspirations à la liberté des jeunes Iraniens !

Longtemps Paris, Bruxelles et Berlin ont considéré que l’Iran n’était guère plus qu’une menace régionale qu’il fallait contenir par le dialogue et encourager à la modération en comptant sur la frange prétendument pragmatique du régime. En 2015, la signature du traité sur le nucléaire militaire fut célébrée comme le triomphe de cette stratégie. Il a fallu le soutien actif de Téhéran à l’agression de Vladimir Poutine, à partir de 2022, pour que l’Europe prenne enfin la mesure du péril. L’an dernier, elle a restauré toutes les sanctions visant la République islamique, pour non-respect de l’accord nucléaire. Mais depuis cet aveu d’échec de la voie diplomatique, elle reste indécise. Même le corps des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime, n’est toujours pas identifié par l’UE et ses Etats membres pour ce qu’il est : une organisation terroriste.

L’enjeu des événements en cours en Iran est pourtant primordial. De même que la révolution islamique de 1979 avait eu un impact qui avait largement débordé les frontières de la Perse, la fin du régime des mollahs serait un événement géopolitique d’une magnitude immense, en portant un coup sévère et peut-être décisif à l’islam politique. Ce n’est pas seulement le Proche-Orient qui en bénéficierait, mais aussi toute l’Europe.

© REUTERS

Un manifestant brandit le "V" de la victoire, lors d'une manifestation de soutien aux Iraniens, le 11 janvier 2026 à Berlin.

Accord UE-Mercosur : pourquoi le dossier n'est pas encore clos

13 janvier 2026 à 10:50

Est-ce réellement la fin de 25 ans de négociations ? Alors que le Comité des représentants permanents des États membres auprès de l’Union européenne (Coreper) a approuvé vendredi dernier la signature de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay et Bolivie), la Commission européenne doit officialiser la mise en œuvre de ce traité controversé ce samedi 17 janvier au Paraguay.

Le texte, qui contient plusieurs mesures visant à faciliter le commerce entre les deux zones, dont la suppression progressive de la quasi-totalité des droits de douane, la protection contre l’imitation de produits européens (roquefort, comté, champagne, etc.), ou encore l’ouverture de nouveaux quotas d’importation en Europe, notamment pour la viande bovine sud-américaine, suscite l’opposition de l’ensemble des forces politiques françaises, de la gauche radicale à l’extrême droite, et le rejet des principaux syndicats agricoles. Depuis plusieurs jours, ces derniers manifestent sur tout le territoire, craignant une arrivée massive de denrées sud-américaines, en particulier de viande bovine, perçue comme une concurrence déloyale pour les filières agricoles nationales du fait de coûts de production plus bas. L'exécutif français, également opposé à cette ouverture du marché, n'est pas parvenu à faire entendre sa voix face à ses partenaires européens, malgré le soutien de la Hongrie, la Pologne, l'Irlande et l'Autriche.

Une bataille qui se poursuit

Au niveau de l'UE, la bataille n'est néanmoins pas achevée. Car le Parlement européen devra lui aussi ratifier l'accord, à une date encore indéterminée. Or son soutien au traité n'est pas garanti, et l'issue du scrutin, bien qu'à la majorité simple, pourrait être serrée, compte tenu des divisions internes à chaque grand groupe. Sur un sujet aussi sensible, les positions dépendent en effet plus de l’origine nationale des eurodéputés que de leur étiquette politique, certains Etats comme l'Allemagne voyant un intérêt économique dans l'accord avec le Mercosur.

"Ça pourrait se jouer à 15 à 20 voix près", sur les 720 que compte le Parlement européen, pronostique ainsi la professeure honoraire en droit européen à l’ULB, Marianne Dony, auprès de la RTBF. Et de souligner : "Avant le traité de Lisbonne, les accords de commerce étaient conclus par le Conseil mais le Parlement n’avait pas son mot à dire au sens formel du terme. Si le Parlement disait non, le Conseil pouvait aller de l’avant. Tandis que maintenant, il faut une approbation parlementaire et pas simplement un avis du Parlement. C’est une grande avancée démocratique du traité de Lisbonne en 2009".

Le Parlement européen pourrait de plus voter une résolution de saisine réclamant l’avis de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur la compatibilité du Mercosur avec les traités européens. 145 eurodéputés de 21 nationalités et cinq groupes différents avaient déjà déposé cette résolution pour une session plénière fin novembre, mais la présidente du Parlement, Roberta Metsola (PPE), ne l’avait pas jugée recevable, car la demande d’approbation du Conseil européen n’avait pas encore été formulée.

Une entrée en vigueur immédiate

Dans tous les cas, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur pourra entrer en vigueur dès sa signature samedi, de manière "immédiate" et "provisoire", avant même la ratification du Parlement européen, a fait savoir la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, sur RMC/BFMTV lundi 12 janvier. Si Paris réclamait un vote des 27 pour garantir que ce traité ne soit pas appliqué provisoirement avant son approbation au Parlement, une déclaration sur le sujet a été retirée de l'ordre du jour par la présidence chypriote du Conseil de l'UE, notamment à la demande de l'Allemagne, selon la France.

Cet échec supplémentaire pourrait peser lourd dans la vie politique française, le Rassemblement national et La France insoumise ayant tous deux annoncé leur intention de déposer une motion de censure contre le gouvernement de Sébastien Lecornu, pour manifester leur opposition à ce traité.

© REUTERS

Des agriculteurs protestent contre l'accord avec le Mercosur, à Athlone en Irlande, le 10 janvier 2026.

Manifestations en Iran : Donald Trump s'en prend aux partenaires commerciaux de Téhéran

13 janvier 2026 à 07:55

Donald Trump a ressorti son arme favorite, les surtaxes. Le président américain a prévenu lundi 12 janvier que les pays faisant affaire avec l'Iran s'exposeront à des droits de douane de 25 % dans leurs échanges commerciaux avec les Etats-Unis, une annonce effectuée alors que Washington étudie de potentielles mesures à prendre dans le contexte de manifestations sans précédent depuis des années en Iran.

Via son réseau social Truth, le locataire de la Maison-Blanche a déclaré que la mesure prenait effet "immédiatement" et que ces surtaxes douanières s'appliqueraient sur "tous les échanges commerciaux" effectués par les pays visés avec les Etats-Unis. Cette directive est "définitive et sans appel", a-t-il ajouté, sans autres précisions.

Donald Trump a effectué cette annonce alors même que la Cour suprême américaine devrait se prononcer sous peu sur la légalité d'un éventail de droits de douane décidés par le président américain depuis son retour au pouvoir en janvier dernier.

Aucun document officiel n'a été publié par la Maison-Blanche sur son site officiel à propos de la mesure, dont on ne connaît pas le fondement juridique. La présidence américaine n'a pas répondu à une demande de commentaire.

Critiques chinoises

D'après les données les plus récentes de la Banque mondiale, l'Iran a exporté des produits vers 147 partenaires commerciaux en 2022. La Chine, les Emirats arabes unis et l'Inde figurent parmi les principaux importateurs de produits iraniens. L'ambassade de Chine à Washington a critiqué la démarche de Donald Trump, déclarant que Pékin prendrait "toutes les mesures nécessaires" pour protéger ses intérêts et s'opposait à "toutes sanctions unilatérales illicites". "La position de la Chine contre l'imposition indiscriminée de droits de douane est cohérente et claire", a ajouté un porte-parole de l'ambassade sur le réseau social X.

Donald Trump a ordonné en juin dernier de puissants bombardements contre les principaux sites nucléaires iraniens en appui d'une campagne militaire menée par Israël, dont l'Iran est l'ennemi juré dans la région, lors de leur guerre de 12 jours. Il a dit lundi examiner des "options très fortes", y compris militaires, face à la répression violente menée par Téhéran à l'encontre des manifestants.

En dépit des menaces du président américain, Téhéran, qui accuse Etats-Unis et Israël de fomenter la révolte en Iran, a exprimé sa volonté de maintenir ouverts des canaux de communication avec Washington, tout en se disant "préparé à la guerre".

Le mouvement de contestation actuel en Iran représente l'un des principaux défis pour le clergé au pouvoir depuis la Révolution islamique de 1979.

© REUTERS

Donald Trump s'exprime depuis la Maison-Blanche, le 19 décembre 2025.

David Baverez : "L'Europe a commis l'erreur majeure de négliger la géoéconomie"

13 janvier 2026 à 07:30

"L'année 2026 sera rock-and-roll, mais ce sera celle des démocraties occidentales", s’exclame, enthousiaste, David Baverez en découvrant la dernière Une de l’Express. Style coiffé-décoiffé, lunettes rondes, cet investisseur basé à Hongkong a profité de son escale parisienne pour livrer son analyse sur la place de l'Europe dans un monde qui vit au rythme du duel sino-américain. L'occasion de replonger dans son livre, Bienvenue en économie de guerre, tout juste sorti en format poche chez Perrin.

Sa thèse ? Un basculement mondial de l'économie de paix, tirée par la demande, vers une économie de guerre, qui repose sur le contrôle de l'approvisionnement. Surtout, il constate que les titans chinois et américains ne font pas que s'affronter. Ensemble, ils écrasent l'Europe. Dos au mur, les Vingt-Sept ont encore une chance de sortir de leur inertie s'ils consentent à fournir un effort collectif et à transformer leur pacte social, plaide l'essayiste.

L'Express : Combien de temps cette phase d'économie de guerre, définie par l’offre, pourrait-elle durer ?

David Baverez : L’économie mondiale évolue traditionnellement par cycles d’environ trente ans, structurés en trois décennies - l’émergence d’une révolution technologique, sa diffusion mondiale avec des gains de productivité, puis le recours à l’endettement pour masquer son épuisement. Le cycle 1990-2020 correspond à la dernière période d’économie de paix. Depuis 2022, un nouveau cycle d'économie de guerre s’est ouvert. Nous sommes dans sa première décennie, celle du redémarrage technologique.

Mais l’Europe aborde ce cycle en position de faiblesse par rapport à l'Amérique et la Chine. Elle a commis une erreur majeure d’allocation des ressources en négligeant la géoéconomie – le retour de la géopolitique dans le business – pour privilégier la transition environnementale, et dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle (IA). Résultat : elle est dépendante de la Chine sur les technologies vertes, et largement tributaire des États-Unis pour le numérique. L’exemple d’ASML, notre unique joyau technologique européen, offre un exemple frappant : le jour où Donald Trump a tenté d’interdire ses exportations vers la Chine – soit près de 50 % de son chiffre d’affaires - personne au sein de son comité de direction ou de son conseil d’administration ne disposait d’une réelle expertise en géopolitique.

Vous préconisez de troquer le terme de "souveraineté" par celui d’"interdépendance". Quels seraient les atouts que l’Union européenne pourrait faire valoir dans ce paradigme, notamment dans le domaine de l'IA ?

Sur le plan des "pelles et pioches", l’Europe ne sera pas compétitive car elle a un désavantage capitalistique. En revanche, sur les applications concrètes de l’intelligence artificielle, rien ne justifie que les Européens soient moins bien placés. Nous disposons de 450 millions de consommateurs, avec des besoins spécifiques, des services à inventer et des gains de productivité à capter grâce à l’IA.

Mais pour cela, il faut se mettre à travailler : d’abord en développant notre marché intérieur entravé par les barrières intra-européennes. Malheureusement, et cela me fait du mal de l’admettre, J.D. Vance avait raison sur le fond dans son discours de Munich : le problème est d’abord chez nous. Le rapport Draghi n’a été implémenté qu’autour de 15 %. Si on continue à ce rythme, on en a pour sept ans. Pendant ce temps, Donald Trump se débarrasse d'un dictateur en deux heures.

Un manque d'efficacité lié à notre lourdeur bureaucratique ?

Plutôt à l’absence de narratif commun. Soyons réalistes, on ne pourra pas réformer la bureaucratie européenne. Il faut donc la contourner. L’exemple de la Chine lors de son entrée dans l’OMC en 2001 est intéressant : le Premier ministre de l'époque, Zhou Rongji, s’était attaqué à l'inertie des entreprises étatiques du pays, non pas frontalement mais en introduisant de la concurrence privée. Résultat : entre 1998 et 2001, ces "mammouths" étatiques avaient licencié près de 40 millions de personnes.

L’Europe devrait suivre une logique similaire, en imposant une concurrence digitale à Bruxelles. Un 28e Etat digital permettrait la signature des contrats dans le cloud, se référant à la législation de l’État membre la plus favorable. A l’image de ce qui est fait aujourd’hui dans le Delaware, où nombre de sociétés américaines établissent leur siège.

Dans ses communications officielles, la Commission européenne qualifie Pékin à la fois de concurrent et de partenaire. Comment réagit la Chine face à cette ambiguïté ?

Elle répond sous forme de mépris. En juillet dernier, Ursula von der Leyen avait été publiquement insultée à Pékin : la réunion du 50e anniversaire des relations diplomatiques, prévue sur deux jours, avait été écourtée à une seule journée, pour ignorer les différends économiques. En décembre, le président de la République Emmanuel Macron a, lui aussi, subi une humiliation diplomatique, lorsque le président chinois lui a intimé de "choisir le bon côté de l’Histoire".

Le nouvel ambassadeur de Chine en France a résumé l’ambiguïté de la position européenne de "coopération, compétition, confrontation" par une métaphore éloquente : à Paris, dit-il, lorsqu’il arrive à un carrefour, le feu est pour lui à la fois vert, orange et rouge. Il lui est donc difficile de franchir le carrefour.

Est-il toujours pertinent de parler de Piège de Thucydide (NDLR : lorsqu'une puissance dominante veut empêcher une puissance émergente de prendre sa place) à l'heure où la Chine semble prendre l'ascendant grâce à son chantage sur les terres rares et à sa progression technologique ?

Il est urgent de déconstruire le narratif chinois. Les terres rares en provenance de Chine ne représentent annuellement que 200 millions de dollars dans les importations américaines. Certes, la Chine contrôle l’essentiel de leur raffinage, mais il n’implique pas de technologie disruptive. Notre dépendance vient de notre choix de la sous-traitance à la Chine, pour ne pas en supporter le coût écologique. Ce n’est donc pas une fatalité : Solvay a récemment décidé de réactiver à La Rochelle sa ligne de production d’aimants permanents en terres rares. En deux à trois ans, cette dépendance peut être significativement réduite. Mais les terres rares sont "le canari dans la mine" : le véritable risque est que la Chine décide de nous couper les approvisionnements, comme dans la chimie spéciale pharmaceutique ou alimentaire.

Devrions-nous effectuer des transferts technologiques avec la Chine, comme l'a suggéré Emmanuel Macron ?

La principale "technologie" chinoise relève de ses procédés manufacturiers et R&D, difficilement transférables. C'est une manière de travailler très différente de la nôtre, qui rappelle la méthode japonaise Kaizen, consistant à faire des améliorations continues au quotidien.

Le véritable enjeu porte sur la formation : Kissinger, déjà, disait que le plus gros cadeau des Etats-Unis à la Chine était de former ses élites. Avec l'idée qu’elles adopteraient le raisonnement américain. Or cette stratégie n’a pas fonctionné : des milliers d'ingénieurs sont revenus en Chine au service de l'industrie locale. La vraie question est de savoir si la Chine va développer son éducation, sa recherche disruptive, pour réellement se passer des Etats-Unis.

L’énergie est un point central de votre nouvelle doctrine "ESG" - énergie, sécurité, guerre. Vous prédisiez dans votre livre que le projet de gazoduc Power of Siberia 2 avait peu de chances de voir le jour, or il a fait l’objet d’un accord entre la Chine et la Russie en septembre dernier. Qu'est ce qui a changé ?

D’une part, la Chine a attendu que la Russie soit aux abois pour imposer ses conditions. D’autre part, Pékin a procédé à un grand découplage des Etats-Unis : les volumes de GNL sont tombés à zéro, tout comme ceux de soja. Et même s’ils se sont engagés à reprendre ces importations dans le dernier accord, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

© William Furniss

Pour David Baverez, l'erreur majeure de l'Europe a été de négliger la géoéconomie.

En Iran, le fils du chah Reza Pahlavi de retour ? Pourquoi Benyamin Netanyahou en rêve

13 janvier 2026 à 06:30

On aurait été étonné du contraire : Benyamin Netanyahou suit de "très près" les événements en Iran. Ce dimanche, le Premier ministre israélien a même consacré au soulèvement populaire sa traditionnelle allocation en préambule du conseil des ministres hebdomadaire. "Israël et le monde en entier sont en admiration devant le courage des citoyens iraniens. Israël soutient leur lutte pour la liberté et condamne avec force les massacres de citoyens innocents", a-t-il déclaré. Son ministre des Affaires étrangères et l’ensemble de la classe politique ont réagi à l’unisson. En Israël le régime des mollahs, qui a menacé à maintes reprises d’anéantir l’Etat juif, suscite un rejet unanime.

Du côté des autorités iraniennes, ce soutien explicite aux manifestants ravive les soupçons - plus ou moins sincères - de manipulation de la contestation par les services secrets israéliens, notamment pas le biais de faux comptes sur les réseaux sociaux. "Ils essaient de faire basculer dans la violence ces protestations pacifiques", a accusé le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi. "Israël souhaite que la pression intérieure sur le régime de Téhéran s’intensifie, mais ne peut pas apparaître comme celui qui la mène. Dès qu’Israël "embrasse" publiquement les manifestants, elle offre à Khamenei le prétexte idéal pour transformer des combattants de la liberté en 'agents sionistes'", décrypte Liraz Margalit dans le journal Maariv.

Même sans lui attribuer des manœuvres occultes, Israël a d’évidence joué un rôle primordial dans la déstabilisation du régime iranien. Depuis les massacres du 7 octobre – commis par des terroristes islamistes largement financés et formés par l’Iran -, l’armée israélienne a frappé durement les bras armés de Téhéran : Hamas à Gaza, Hezbollah au sud-Liban, Houtis au Yémen, milices pro-iraniennes en Syrie.

Netanyahou rêve de renouer une alliance ancienne

En juin dernier, Tsahal a franchi un cap en visant directement le territoire iranien. "Lors de la guerre des douze jours, Israël a humilié le régime iranien en contrôlant son espace aérien et en frappant ses infrastructures nucléaires. Ces attaques ont fragilisé le régime et donné de l’espoir aux contestataires. Cela ne veut pas dire pour autant qu’Israël orchestre la révolte", précise Emmanuel Navon, professeur de sciences politiques à l’université de Tel-Aviv.

La chute de la République islamique ferait les affaires d'Israël. En premier lieu, elle soustrairait des mains des mollahs un programme nucléaire très avancé, malgré les sanctions internationales et les frappes israélo-américaines. A Gaza, la fin du régime affaiblirait considérablement le Hamas, dont l’Iran reste le principal financier aux côtés du Qatar. Mais Netanyahou voit plus loin et rêve tout haut de renouer l’alliance qui prévalait avant l’arrivée de l'ayatollah Khomeini au pouvoir, en 1979. A l’époque, les entreprises israéliennes décrochaient des gros marchés publics à Téhéran et les deux pays développaient un programme balistique commun : le projet "Fleur".

Pour rétablir de telles relations avec l’Iran, l’Etat hébreu mise sur un homme : Reza Palhavi. Omniprésent dans les médias depuis le début de la crise, le fils du Shah déchu ambitionne de revenir à Téhéran pour diriger la transition vers un régime démocratique. Très proche de l’influente communauté juive américaine – il vit à Los Angeles -, il entretient de longue date des relations avec les dirigeants israéliens. En avril 2023, Benyamin Netanyahou lui a réservé un accueil quasi-officiel à Jérusalem. A l’issue de l’incontournable visite du mémorial de la Shoah, Yad Vashem, Palhavi avait estimé, face à un régime iranien qui nie l'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il était de son "devoir d’être ici pour représenter [ses] compatriotes, honorer les victimes de la Shoah et rendre hommage à cette nation et à son peuple".

Durant la guerre des douze jours, l’épouse de Reza Palhavi, Yasmine, a multiplié les marques de soutien à l’Etat hébreu, pourtant à l’initiative de bombardements intensifs sur l’Iran. Elle a notamment relayé sur les réseaux sociaux un graffiti en anglais tagué sur un mur de Téhéran "frappe-les, Israël, les Iraniens sont avec toi". En décembre dernier, Reza Palhavi a même rencontré Yossi Dagan, le représentant des colons de Cisjordanie.

Cette rencontre révèle sa proximité idéologique avec le nationalisme israélien le plus décomplexé. Un positionnement qu’il lui faudrait assumer le moment venu face au peuple iranien. "Il faudra vérifier si Pahlavi jouit d’une réelle légitimité dans l’opinion publique iranienne, prévient Emmanuel Navon. C’est une condition indispensable. A l’époque, c’est la popularité de Khomeini qui lui avait permis de prendre le pouvoir dès son retour d’exil".

© via REUTERS

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à Jérusalem, le 22 décembre 2025.

Au Monopoly de Donald Trump, le Groenland vaut plus cher que le Venezuela

13 janvier 2026 à 05:45

Avec ses sweatshirts à capuche et sa bouille d’étudiant en sciences sociales qu’il était encore il n’y a pas si longtemps, le Premier ministre du Groenland n’a vraiment aucun point commun, à première vue, avec l’ex-dictateur du Venezuela. Âgé de trente-quatre ans, il est pourtant aux commandes du territoire dont Donald Trump a fait sa deuxième cible, après avoir fait enlever Nicolas Maduro et nommé à sa place son ex vice-présidente Delcy Rodriguez, pas plus démocrate que ce dernier, mais programmée pour obéir aux ordres du président américain.

Avant de devenir en mars 2025 le dirigeant de la plus grande île englacée du monde, vaste comme quatre fois la France et peuplée de 57 000 habitants, Jens-Frederik Nielsen a été champion de badminton à 19 reprises, en simple et en double. "Au final, ce qui compte, c’est la victoire", a-t-il déclaré au journal danois Weekendavisen au moment de son élection, comparant son goût du défi et de l’entraînement dans le sport et la politique. Président des Démocrates depuis 2020, un parti pro entreprises et centre droit, il dirige un gouvernement quadripartite sur la base d’un accord de coalition insistant sur la préparation de l’économie à une future indépendance du Groenland, déjà autonome mais toujours sous souveraineté danoise pour les compétences régaliennes.

Bien malgré lui, le jeune Nielsen est devenu le symptôme d’un moment de vérité sur la stratégie trumpienne. En mettant la main sur le Venezuela de Maduro, un tyran qui avait volé l’élection et gouvernait par la terreur, les Etats-Unis pouvaient donner un semblant de légitimité à leur violation colonialiste du droit international. En désignant le Groenland comme sa prochaine cible imminente, Trump ne cherche même plus de faux prétextes : le dirigeant de sa cible n’a rien d’un dictateur, ni d’un criminel narcotrafiquant corrompu, ni même d’un gauchiste anti-américain.

Si des Groenlandais gardent une rancœur contre le Danemark, qui avait imposé une stérilisation aux Inuits dans les années 1960 et 1970, les fantasmes de Trump ont pour effet de les rapprocher de leur ancien colonisateur. Au moment de l’investiture de Trump en janvier 2025, 85 % des Groenlandais se disaient opposés à quitter le Danemark et à rejoindre les Etats-Unis. "Ça suffit maintenant. […] Les propos de Trump sont absolument inacceptables", a déclaré le très populaire Premier ministre Nielsen, d’origine groenlandaise par sa mère et danoise par son père.

Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, lors d'une conférence de presse à Nuuk, le 5 janvier 2026.
Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, lors d'une conférence de presse à Nuuk, le 5 janvier 2026.

Trump doit avancer cette fois un autre argument, et il est direct : le Groenland doit devenir la "propriété" des Etats-Unis, puisqu’il est "nécessaire à leur sécurité" face à la Russie dans l’Arctique. L’argument ne tient pas la route. Si la Russie était une menace, le président l’aurait désignée comme telle dans sa Stratégie de sécurité nationale et ne serait pas si complice avec Vladimir Poutine sur l’Ukraine. Si la sécurité des Etats-Unis était en jeu, il leur suffirait d’augmenter leur présence militaire sur la base dont ils disposent déjà sur l’île - et le Danemark comme le Groenland les y invitent - sans avoir besoin d’un titre de propriété sur le pays. Or ils ont réduit le nombre de soldats.

Nul besoin de se tortiller avec des arguments légaux. La volonté de Trump, comme celle de Poutine, est simplement de poser son drapeau sur un pays voisin qui ne lui appartient pas. Le Groenland est ainsi le premier révélateur concret des objectifs théoriques de Donald Trump, tels qu’il les a exposés dans sa Stratégie de sécurité nationale. Non pas exporter la démocratie dans le monde, comme l’avaient conceptualisé jusqu’en Irak les néoconservateurs de l’administration George Bush junior, mais prendre sa part dans le partage de la planète entre grandes puissances. S’approprier, coloniser et vassaliser les petits et moyens pays destinés à entrer dans sa zone d’influence. Augmenter, littéralement, le territoire des Etats-Unis d’Amérique. "We will expand our territory", a-t-il déclaré.

Une ambition explicite et impérialiste

Cette phrase était passée quasiment inaperçue lors de son discours d’investiture, le 20 janvier 2025. Le président élu avait pourtant été explicite : "Les Etats-Unis se considéreront à nouveau comme une nation en pleine croissance, une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire, construit ses villes, élève ses attentes et porte son drapeau vers de nouveaux et magnifiques horizons." Avant même la fameuse Stratégie de sécurité nationale du 5 décembre qui affichait son ambition impérialiste sur la zone américaine et la "donaldisation" de la doctrine Monroe du XIXe siècle, condamnant toute intervention européenne sur "les Amériques", le Groenland était déjà repéré comme l'un des pions à avaler.

La région contient potentiellement de nombreuses réserves d'hydrocarbures inexploitées.
La région contient potentiellement de nombreuses réserves d'hydrocarbures inexploitées.

Cette "doctrine Donroe", rebaptisée à son effigie par Donald lui-même, est moins une vision stratégique qu’une partie de Monopoly. Pour le promoteur immobilier que le président n’a jamais cessé d’être, le monde est un cadastre notarial qui se conquiert de case en case, avec promesses d’immeubles où brillera son nom en lettres d’or comme sur la Trump Tower de la Cinquième avenue. Les achats ne se négocient pas avec des diplomates mais avec des affairistes. Trump l’avait avoué à la journaliste Susan B. Glasser, qui l’avait interrogé en 2021 sur son projet d’acquisition du Groenland et qui rapporte ses propos d’alors dans The New Yorker : "J’ai dit : 'Pourquoi on n’a pas ça ?' Moi, je suis dans l’immobilier. Je mate un coin de rue et je me dis : 'Il faut que je chope ce local, etc.' J’adore les cartes. Je me suis toujours dit : 'Regarde la taille de ce truc, c’est énorme, ça devrait appartenir aux Etats-Unis.' Ce n’est pas très différent d’un deal immobilier."

Au Monopoly trumpien, le Groenland est une case qui vaut cher, plus encore que le Venezuela. Géographiquement, il fait partie de la grande Amérique fantasmée. Géologiquement, son sous-sol est un trésor de terres rares et autres minerais critiques, dont l’appropriation est pour Trump une obsession. Géopolitiquement, il occupe une position stratégique dans l’Arctique, le réchauffement climatique facilitant l’accès aux gisements et ouvrant des routes maritimes au cœur de la compétition avec la Chine.

L’Europe et l’Otan se trouvent confrontés à une agression absolument inédite : les Etats-Unis, pilier dominant et leader stratégique de l’Otan, menacent de s’emparer d’un territoire sous souveraineté du Danemark, pays européen de l’Otan placé sous la protection collective de l’article 5 de l’Alliance atlantique.

Le scénario d’une invasion militaire apparaît le moins probable. Ne serait-ce parce que, comme l’a résumé nettement la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, "alors [l’Otan] s’arrête", et Donald Trump, quoiqu’il fanfaronne, n’y a pas intérêt. Restent ceux de la coercition économique, la libre association ou une double gouvernance américano-danoise. Mais les Européens doivent en tirer les conséquences. À quoi sert un allié puissant s’il n’est plus un allié ? L’Otan doit se réorganiser sans l’Amérique.

© REUTERS

Donald Trump à bord d'Air Force One, le 11 janvier 2026, dans le Maryland.
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