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Amérique latine : ces autres Etats désormais dans le viseur de Donald Trump

5 janvier 2026 à 19:05

Une région du monde plongée dans l’incertitude. L’opération militaire américaine au Venezuela, dans la nuit du 2 au 3 janvier, a abouti à la capture du dirigeant du pays, Nicolas Maduro. Une intervention qui marque une nouvelle étape dans la politique étrangère menée par le président américain Donald Trump. Ce coup de force peut-il en appeler d’autres en Amérique latine ? Depuis ce week-end, le républicain n’a pas hésité à multiplier les menaces contre plusieurs Etats de la zone. Des propos qui font écho à la publication de la nouvelle stratégie de défense nationale américaine, mi-décembre. Ce document appelait à retrouver une "suprématie" des Etats-Unis sur l'ensemble du continent américain.

Lors de sa conférence de presse au lendemain de l’opération à Caracas, Donald Trump a fait référence à sa volonté de renouer avec une forme modernisée de la "doctrine Monroe", du nom du 5e président américain, James Monroe. Au XIXe siècle, ce dernier avait promu l’idée selon laquelle les Etats-Unis devaient maintenir un certain contrôle sur l’ensemble du continent américain. Et ce, au détriment, à l’époque, des colons européens. "Selon notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a ainsi exhorté l’actuel locataire de la Maison-Blanche dans son discours.

Cuba, l’obsession de Marco Rubio

Pour restaurer cette influence, l’administration républicaine s’est fixée plusieurs objectifs. La chute du régime chaviste de Nicolas Maduro, accusé d’alimenter le narcotrafic aux Etats-Unis, en était une. Mais d’autres pays ont aussi été ouvertement cités comme des cibles éventuelles par le président américain et ses soutiens. Cuba, opposé de longue date à Washington, est l’un d’entre eux. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait déjà fourni rétabli des sanctions contre La Havane, après une période de détente initiée sous le mandat de Barack Obama. Ces restrictions ont encore été durcies lors de son retour au pouvoir l’an dernier.

Très affaibli économiquement, soumis à des crises sanitaires successives, des coupures de courant incessantes et une pauvreté grandissante, Cuba risque d’être encore plus fragilisé après la chute de Nicolas Maduro. En effet, Caracas approvisionnait jusqu’ici principalement l’archipel caribéen en pétrole. De manière plus générale, le pays constituait un allié fidèle du Venezuela. Le gouvernement cubain a ainsi indiqué que 32 de ses militaires avaient été tués lors de l’opération américaine contre le dirigeant chaviste. Ces hommes faisaient en réalité office de garde rapprochée pour ce dernier.

Lors de sa conférence de presse, Donald Trump a jugé "similaire" la situation à Cuba par rapport à celle connue au Venezuela. "Cuba va être un sujet dont on va finir par parler, car Cuba est actuellement un pays en faillite", a-t-il asséné. Derrière ce projet, un homme espère plus que tout voir le président cubain, Miguel Diaz-Canel, renversé du pouvoir : le secrétaire d’Etat, Marco Rubio. Fils d’immigrés cubains aux Etats-Unis, le chef de la diplomatie américaine se montre opposé de longue date à la dynastie Castro et à ses héritiers, au pouvoir sur l’île depuis 1959. Comme rapporté par le New York Times mi-décembre, le responsable considérait la chute de Nicolas Maduro comme la condition sine qua non pour envisager une déstabilisation du régime cubain. "Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet", a averti samedi Marco Rubio.

Une nouvelle opération, cette fois en Colombie ? "Une bonne idée"

Si l’ex-sénateur de Floride fait de Cuba une obsession, Donald Trump a étendu ses menaces bien au-delà des Caraïbes. Voisine du Venezuela, la Colombie, importante productrice de cocaïne, est également dans le viseur du milliardaire. Ses critiques ciblent plus particulièrement son président de gauche Gustavo Petro. Mi-novembre, il le qualifiait déjà de "baron de la drogue qui encourage fortement la production massive de stupéfiants" dans son pays. "Petro, un dirigeant peu apprécié et très impopulaire (...) ferait mieux de fermer ces champs de la mort immédiatement, sinon les Etats-Unis les fermeront pour lui et cela ne se fera pas gentiment." Dès les premiers jours de son second mandat, le républicain avait mis la pression sur Bogota pour la forcer à accepter le retour de migrants colombiens sur son sol.

Gustavo Petro ne cache pas son hostilité à l’égard de Donald Trump. Après l’arrestation de Nicolas Maduro, qualifié lui aussi de narcotrafiquant par Washington, le président colombien, ex-guérillero, s’est dit prêt à "reprendre les armes" en cas d’intervention américaine. Plus tôt ce week-end, Donald Trump l’avait exhorté à "faire gaffe à ses fesses" face à sa prétendue implication dans l’exportation de cocaïne aux Etats-Unis. Des menaces réitérées dimanche : à bord d’Air Force One, le dirigeant a estimé que l’organisation en Colombie d’une opération semblable à celle de Caracas serait "une bonne idée".

Des frappes aériennes au Mexique évoquées par Donald Trump

L’essor du trafic de stupéfiants et ses effets ravageurs sur la population américaine sont des motifs également invoqués pour justifier d’une potentielle action militaire au Mexique. "Est-ce que je lancerais des frappes au Mexique pour mettre fin au trafic de drogue ? Ça ne me pose aucun problème", avait assuré Donald Trump mi-novembre. Une de ses nombreuses saillies à ce sujet ces derniers mois. Pour autant, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, elle aussi située à gauche, n’a pas totalement rompu le canal de discussions avec Donald Trump. Cet été, le président américain vantait même la qualité de ses échanges avec son homologue mexicaine. "De plus en plus, nous apprenons à nous connaître et à nous comprendre", louait-il alors le 31 juillet, sur Truth Social.

Mais, galvanisé par le succès de son opération au Venezuela, le républicain a dorénavant changé de discours. "Je lui ai demandé à maintes reprises si elle souhaitait que nous éliminions les cartels", a indiqué Donald Trump sur Fox News samedi matin. Une proposition à laquelle Claudia Sheinbaum a répondu par la négative. "Alors, nous devons agir", a conclu le président américain. Ce lundi, la dirigeante a, elle aussi, élevé le ton pour dénoncer la vision de la zone latino-américaine à présent en vigueur à Washington. "Le Mexique soutient fermement que l’Amérique n’appartient à aucune doctrine ni à aucune puissance", a-t-elle développé, lors de sa conférence de presse quotidienne. "Le continent américain appartient aux peuples de chacun des pays qui le forment."

© REUTERS/Evelyn Hockstein

Le président américain Donald Trump dans la salle Roosevelt de la Maison-Blanche à Washington, le 19 décembre 2025.

Crans-Montana : la puissance européenne se mesure aussi à sa solidarité

5 janvier 2026 à 17:03

Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, dans le Valais suisse, la fête bascule en cauchemar. Un incendie ravage Le Constellation, une boîte de nuit bondée de jeunes vacanciers, faisant 40 morts dont neuf Français et 116 blessés, dont une vingtaine de Français. Très vite, les hôpitaux suisses se heurtent à la réalité : ils ne peuvent traiter seuls autant de grands brûlés.

En quelques heures, Berne demande l’activation du mécanisme européen de protection civile (MEPC), un filet de sécurité commun qui, depuis Bruxelles, recense les lits de réanimation et mobilise les ambulances aériennes et les experts disponibles.​​ La réponse est fulgurante : 21 pays proposent leur aide. Des médecins français et italiens, spécialistes des grands brûlés, évaluent chaque patient et planifient les évacuations. Des dizaines de blessés sont transférés vers des cliniques de pointe en Belgique, en Allemagne, en France et en Italie, en fonction des capacités, de la proximité, de la langue et des attaches familiales. L’Europe se transforme alors en réseau de soins intensifs au service d’un même objectif : sauver un maximum de vies.​

Reste un paradoxe : la Confédération helvétique n’est ni membre de l’Union ni du MEPC, dont elle a repoussé l’adhésion en novembre dernier. Heureusement pour elle, ce dispositif est pensé pour s’ouvrir aux pays tiers lorsque l’ampleur d’une catastrophe l’exige. L’incendie de Crans-Montana rappelle que la puissance européenne ne se mesure pas seulement en directives ou en budgets, mais dans cette solidarité opérationnelle qui peut transformer le continent en salle d’urgences commune.

© REUTERS

Des pompiers marchent devant le bar Le Constellation, après un incendie et une explosion survenus lors d'une fête du Nouvel An qui a fait plusieurs morts et blessés dans la station de ski huppée de Crans-Montana.

Venezuela : la chute de Nicolas Maduro, bien plus que la perte d’un allié pour la Russie

5 janvier 2026 à 16:38

Leur dernière rencontre invitait à solidifier leur coopération dans de nombreux domaines. Invité au printemps dernier à assister à la parade militaire du 9-Mai à Moscou, le président vénézuélien Nicolas Maduro avait été chaudement accueilli quelques jours plus tôt par son homologue russe, Vladimir Poutine. Au centre de leurs discussions ? La signature d'un accord de partenariat stratégique et de coopération entre la Russie et le Venezuela, à l'instar de ceux signés par le Kremlin avec l'Iran ou la Corée du Nord. Il s'agissait là d'un "document-cadre conséquent, substantiel et très important", d'après Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe. Le texte comprenait ainsi nombre d'axes de développement, comme l'exploitation conjointe de nouveaux gisements gaziers et pétroliers.

Des liens économiques qui n'ont pas suffi

D'importants liens économiques, suffisants pour assurer à Caracas un bouclier défensif russe face aux menaces extérieures ? L'intervention américaine du week-end dernier, conclue par l'arrestation de Nicolas Maduro par Washington, a prouvé le contraire. Au moment de réagir à cette attaque, le discours de Moscou, qui a certes condamné l'opération, est resté tempéré. "Les Etats-Unis ont commis un acte d’agression armée contre le Venezuela", a réagi samedi 3 janvier le ministère russe des Affaires étrangères, évoquant une situation "préoccupante". Vladimir Poutine, loin de voler au secours de son allié vénézuélien, se mure dans le silence.

La chute de Nicolas Maduro constitue pourtant un coup dur diplomatique de taille pour le Kremlin. Sur le plan économique, la proximité entre la Russie et le Venezuela s'est maintenue sans temps mort depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chavez, en 1998. Son successeur a poursuivi la même politique amicale à l'égard de Moscou, multipliant les partenariats commerciaux. En novembre, un accord de joint-venture permettant à la compagnie nationale pétrolière vénézuélienne Petróleos de collaborer avec une importante société russe du secteur, avait par exemple été reconduit pour 15 ans.

Enjeu pétrolier immense

Le pays sud-américain dispose en effet de gigantesques réserves d'or noir, à hauteur de plus de 300 milliards de barils, selon des derniers chiffres arrêtés en 2020. Une manne source de nombreuses convoitises, sur laquelle Moscou pouvait se targuer d'exercer un certain contrôle. L'intervention américaine rebat les cartes : Donald Trump n'a pas caché son intention d'exploiter ces ressources. "Nous allons maintenant faire en sorte que nos compagnies pétrolières américaines se rendent sur place, réparent l'infrastructure pétrolière et commencent à gagner de l'argent pour le pays", a lancé le président républicain, samedi, lors d'une conférence de presse consacrée à l'intervention de l'US Army. Les Etats-Unis, qui comptent – au moins temporairement – "gérer" le Venezuela, font main basse ici sur un avantage stratégique au détriment de Moscou.

En Russie, l'économie, tant bien que mal maintenue à flot par les autorités depuis le début de la guerre en Ukraine, se retrouve privée d'un partenaire commercial. De nombreux projets industriels risquent d'être interrompus. En matière d'armement, Rostec, un important groupe russe, avait par exemple inauguré en grande pompe mi-novembre l'ouverture d'une usine à Maracay, une grande ville du Venezuela. Sa production ? Des munitions pour les fusils d'assaut de l'armée du régime chaviste. Moscou, qui pâtit déjà des multiples sanctions financières occidentales à son égard, avait par ailleurs prêté plusieurs milliards de dollars à Caracas. Des sommes qui ne lui seront probablement jamais entièrement remboursées.

Perte politique et stratégique

Outre ces difficultés à anticiper sur le plan économique, Moscou perd également un allié de choix en Amérique du Sud. Chili, Argentine, Honduras, Equateur, Salvador... Dans la région, les dirigeants pro-Trump sont de plus en plus nombreux. A l'inverse, les régimes proches du Kremlin ne se comptent désormais plus que sur le doigt d'une main. La Russie peut encore s'appuyer sur son fidèle allié cubain. Mais jusqu'à quand ? Déjà très affaibli, voilà le régime dorénavant menacé par l'administration Trump. Le secrétaire d'Etat Marco Rubio a en particulier multiplié les déclarations en ce sens. Dans une position d'équilibriste vis-à-vis de Washington, le Brésil de Lula peut aussi constituer un relais pour la Russie sur le continent, mais son soutien demeure moins évident que celui de Caracas.

Enfin, l'opération américaine dans la capitale vénézuélienne n'est pas sans répercussions au niveau militaire. Le régime de Nicolas Maduro se fournissait allègrement en armes auprès de Moscou pour assurer sa sécurité. Or, "l’opération américaine a facilement percé les systèmes de défense aérienne russes S-300, pourtant si vantés, installés au Venezuela, après avoir également échoué à assurer une protection aérienne en Syrie et en Iran", souligne l'analyste géopolitique Tina Fordham, dans une note publiée lundi et citée par CNBC. D'autres systèmes antiaériens russes, les Pantsir et les Buk-M2, auraient par ailleurs été livrés ces derniers mois dans le pays. Ainsi, "avec la chute de Maduro, un autre Etat client de la Russie s’effondre, réduisant la valeur de la garantie de sécurité du Kremlin à un niveau légèrement supérieur à zéro", pointe la spécialiste.

Malgré tous ces éléments, Vladimir Poutine pourrait-il néanmoins, à terme, tirer parti des événements des derniers jours ? Certains spécialistes relèvent que l'intervention américaine au Venezuela, réalisée sans aucune considération pour le droit international, pourrait donner des arguments au président russe dans sa volonté d'étendre encore davantage la sphère d'influence russe. Pas question, dans ces conditions, de trop critiquer le président américain à Moscou. Toujours engagé dans sa guerre contre Kiev, le Kremlin ménage Donald Trump depuis son retour au pouvoir. Quitte à accepter de perdre de nouveaux alliés ? Outre Cuba, Washington a également durci le ton ces derniers jours envers l'Iran, autre fidèle partenaire de la Russie.

© REUTERS

Le président vénézuélien Nicolas Maduro rencontre le président russe Vladimir Poutine, le 7 mai 2025, à Moscou (Russie).

Coup de force de Donald Trump au Venezuela : ce Far-West mondial qui sidère l’Europe

5 janvier 2026 à 16:00

Chaque semaine, Luc de Barochez, éditorialiste Europe à L'Express, publiera une chronique intitulée "Erasme" traitant d'une question de politique européenne afin d’éclairer les débats actuels. Pour cela, elle ne se limitera pas aux activités des institutions transnationales mais elle s’attachera aussi à la vie politique et intellectuelle, ainsi qu'aux questions de société ayant une résonance transfrontalière dans les pays de l’Europe au sens large. Le patronage d’Erasme de Rotterdam est choisi pour trois raisons : le grand penseur humaniste de la Renaissance militait pour l’unité entre Européens, qu’il jugeait liés par un destin commun ; il a observé une attitude critique des pouvoirs de son temps, exprimée dans sa devise “cedo nulli” (je ne cède rien à personne) ; et enfin, son nom est synonyme pour le grand public d’un programme éducatif européen couronné de succès, Erasmus. La première chronique est à découvrir ci-dessous.

Le grand retour de la diplomatie de la canonnière, version Donald Trump, stupéfie l’Europe. Car pour elle, les leçons de l’opération américaine au Venezuela sont tout aussi dérangeantes les unes que les autres.

Primo, le monde dans lequel l’Union européenne a grandi n’existe plus. Le droit de la force supplante désormais la force du droit. Pour l’UE, fille du doux commerce et du consensus, la survie va demander beaucoup plus qu’une réforme : une révolution. Simple entité juridique, elle doit devenir un acteur géopolitique doté non seulement des moyens de peser mais aussi de la volonté de les utiliser.

Secundo, Trump est on ne peut plus sérieux dans ses menaces. Le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro l’a appris à ses dépens. Le Groenland, qui appartient au Danemark, est déjà ciblé par Washington pour une prochaine prédation. Et plus généralement, l’Europe doit s’attendre à une intensification des pressions sur le numérique, le commerce ou la défense, de la part d’une Amérique de plus en plus dominatrice.

Tertio, la Chine et la Russie qui ont vu, avec l’Iran et le Venezuela, deux de leurs alliés les plus proches ciblés par Trump en six mois, sont, à n’en pas douter, en train de préparer leur riposte. Laquelle risque fort d’impacter l’Europe et son économie, tant il est vrai que lorsque les grands carnivores s’affrontent, il vaut mieux ne pas être un herbivore égaré sur le champ de bataille.

L’Europe doit apprendre à ne compter que sur elle-même

Soyons justes : Trump n’est pas le premier à se moquer du droit international pour parvenir à ses fins. Vladimir Poutine s’est assis dessus quand il a annexé la Crimée en 2014. Il continue à le violer chaque jour en agressant militairement l’Ukraine. Et contrairement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’exfiltration du dictateur vénézuélien par les Etats-Unis peut se justifier moralement. Maduro était le chef d’un régime brutal, coupable de violations massives des droits de l’homme. Il s’était maintenu au pouvoir bien qu’il ait perdu l’élection présidentielle de 2024. Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne, ni la France ne le reconnaissaient plus comme un chef d’Etat légitime. Pour la Maison-Blanche, il n’était qu’un simple quidam, narcotrafiquant présumé, qui devait répondre de ses crimes devant la justice. L’immunité fonctionnelle due à tout chef d’Etat ne s’appliquerait donc pas dans son cas, car elle ne peut pas servir de prétexte à l’impunité.

Il n’en reste pas moins que l’opération américaine constitue une violation éhontée de la charte des Nations unies, qui stipule dans son article 2, alinéa 4, que tout Etat doit respecter la souveraineté des autres Etats et leur indépendance politique et s’abstenir de recourir à la force. Car maintenant que Trump a fait incarcérer Maduro et proclamé qu’il allait gouverner lui-même le Venezuela, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher d’autres pays de monter des opérations militaires similaires ciblant des dirigeants étrangers qu’ils jugent hostiles.

La loi de la jungle est orthogonale au monde qui fut celui de l’Europe contemporaine. C’était un monde où des nations autrefois ennemies surent, à l’image de l’Allemagne et de la France, se réconcilier après les deux guerres mondiales pour construire une maison commune. Un monde où l’on pouvait compter sur les Etats-Unis pour être protégé, sur la Russie pour acquérir une énergie bon marché, sur la Chine pour y vendre ses produits. Un monde où l’on conquérait des marchés plutôt que des territoires ; où les nations devaient, pour s’enrichir, opter pour la coopération économique plutôt que pour la prédation. Un idéal qui ne s’est jamais vraiment concrétisé mais qui s’en approchait.

L’Europe doit tirer les leçons de sa disparition et, d’abord, apprendre à ne compter que sur elle-même. Elle ne part pas de zéro : en 2025, elle a montré qu’elle savait innover dans les crises lorsque ses intérêts stratégiques étaient menacés, en prenant en charge la quasi-totalité du soutien occidental à l’Ukraine. Mais en 2026, il va falloir aller beaucoup plus loin.

© REUTERS

Le président déchu vénézuélien Nicolas Maduro, lors de son arrivée aux Etats-Unis, le 5 janvier 2026.

Nicolas Maduro : ce que contient l’acte d’accusation américain contre le président vénézuélien

5 janvier 2026 à 13:37

Ce lundi 5 janvier, le dirigeant du Venezuela Nicolas Maduro, enlevé à Caracas par les forces spéciales américaines dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 janvier, doit comparaître à midi heure locale (18 heures à Paris), aux côtés de son épouse, Cilia Flores, lors d’une audience de mise en accusation.

Un acte d'accusation de 25 pages, rendu public samedi, est venu exposer en des termes juridiques la théorie défendue depuis des mois par l’administration de Donald Trump. Le document allègue entre autres que Nicolas Maduro et d'autres dirigeants vénézuéliens ont, depuis plus de 25 ans, "abusé de leurs positions de confiance publique et corrompu des institutions autrefois légitimes pour importer des tonnes de cocaïne aux États-Unis". Et le texte de poursuivre que le chef d'État et ses complices "ont fourni une couverture policière et un soutien logistique" à de grands groupes de trafic de drogue, tels que le cartel mexicain de Sinaloa et le gang vénézuélien de Tren de Aragua. Selon le ministère américain de la Justice, ces organisations criminelles reversaient une partie de leurs profits à leurs protecteurs vénézuéliens. Nicolas Maduro est notamment accusé d'avoir vendu des passeports diplomatiques vénézuéliens à des trafiquants de drogue notoires et d'avoir facilité des vols sous couverture diplomatique pour ramener l'argent de la drogue du Mexique au Venezuela.

Quatre chefs d'accusation

Plus concrètement, Nicolas Maduro a été inculpé de quatre chefs d'accusation : "complot de narcoterrorisme", "complot d'importation de cocaïne", "possession de mitrailleuses et de dispositifs destructeurs" et "complot en vue de posséder des mitrailleuses et des dispositifs destructeurs", selon l'agence Reuters. L'affaire a été portée par les États-Unis devant le bureau du procureur du district sud de New York, un bureau au sein du ministère de la Justice célèbre pour son indépendance féroce et ses poursuites agressives. Certains faits remontent aux années 2000 ou sont datés de manière approximative, rapporte le correspondant du journal Le Monde à New York. "L’acte demeure globalement impressionniste, ce qui ne préjuge en rien des éléments de preuve qui pourraient être présentés plus tard au tribunal par le procureur", poursuit le quotidien.

Le même bureau du procureur avait déjà renvoyé un acte d'accusation contre Nicolas Maduro en 2020, avec les mêmes chefs d'accusation. Celui rendu public samedi ajoute de nouveaux détails et coaccusés, y compris la femme du dirigeant, Cilia Flores. La première dame est accusée d'avoir ordonné des enlèvements et des meurtres, ainsi que d'avoir accepté des pots-de-vin en 2007 pour organiser une réunion entre les trafiquants de drogue et le directeur de l'Office national de la drogue du Venezuela.

Détention provisoire

Incarcéré dans une prison de Brooklyn depuis hier, Nicolas Mauduro devrait faire une première comparution devant le tribunal ce lundi donc, pour se voir notifier les charges retenues contre lui par un juge. Lors de leur comparution, il sera confirmé si lui et sa femme ont des avocats ou s’ils se verront en assigner un. Le couple Maduro n'est pas tenu de plaider coupable (ce qui lui permettrait éventuellement d'éviter un procès) ou non coupable à ce stade de la procédure. Le juge ordonnera très certainement leur détention provisoire dans l’attente d’un procès, qui pourrait arriver d'ici plusieurs mois, voire l'année prochaine. Il faut s’attendre évidemment à ce que la défense de Nicolas Maduro conteste à la fois les charges retenues contre lui, mais aussi les conditions de son arrestation et de son exfiltration vers les États-Unis.

Dans tous les cas, les débats s’annoncent houleux sur le fond du dossier, alors que de nombreux experts de la zone estiment que le rôle du Venezuela est secondaire dans le trafic de cocaïne à destination des Etats-Unis, précise Le Monde. L’implication de Nicolas Maduro aux côtés des cartels, que Donald Trump ne cesse de dénoncer, est également sujette à caution, tout comme la responsabilité du Venezuela dans la crise du fentanyl – qui provient essentiellement de Chine et du Mexique.

© via REUTERS

Le président déchu vénézuélien, Nicolas Maduro, à son arrivée aux Etats-Unis, le 3 janvier 2026.

Venezuela : le grand flou du projet américain pour l’après-Maduro

5 janvier 2026 à 12:18

Tout juste quelques heures après la capture et l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro par une unité militaire américaine, Donald Trump a déclaré samedi 3 janvier vouloir "gérer" le pays en attendant une transition "sûre et judicieuse". Mais en pratique, "la façon dont Washington administrera ce pays dans les semaines et les mois à venir semble incertaine et obstinément complexe", souligne The Washington Post. Le président et son administration ne semblant pas tout à fait en phase sur leurs déclarations, ni sur la marche à suivre.

Menace d’une nouvelle intervention militaire

Dimanche, Marco Rubio a ainsi semblé s’éloigner de l’affirmation du président Trump la veille selon laquelle les États-Unis "dirigeraient" le Venezuela, note en effet The New York Times. Interrogé par des journalistes sur le plan d’occupation des États-Unis, le secrétaire d’État a préféré parler "de contraindre" le gouvernement vénézuélien en fonction des attentes de l’administration américaine. "Les forces américaines continueront d’empêcher les pétroliers qui figurent sur la liste de sanctions américaines d’entrer et de sortir du pays jusqu’à ce que le gouvernement ouvre l’industrie pétrolière contrôlée par l’État aux investissements étrangers - en donnant vraisemblablement la priorité aux entreprises américaines - et apporte d’autres changements", a-t-il déclaré sur la chaîne CBS News. Il a en outre nié une présence militaire américaine sur le territoire vénézuélien, évoquant tout juste quelques dizaines d’hommes sur place lors de l’opération spéciale.

Mais fidèle à sa volatilité, la posture de Donald Trump demeure mouvante. Dans une interview téléphonique au magazine The Atlantic, le locataire de la Maison-Blanche a prévenu que si l’actuelle dirigeante par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, vice-présidente sous Nicolas Maduro, "ne fait pas ce qui est juste, elle va payer un très gros prix, probablement plus élevé que Maduro", menaçant d’une nouvelle opération militaire dans le pays.

"Programme de coopération"

Tentant de jouer la conciliation dans une déclaration sur les réseaux sociaux, Delcy Rodriguez a appelé les États-Unis à participer à l’élaboration d’un programme de coopération entre les deux pays. Dans ce texte au ton conciliant, elle souligne que le Venezuela "aspire à vivre sans menaces extérieures" et dit souhaiter donner la priorité à l’établissement de relations équilibrées et respectueuses avec les États-Unis. Delcy Rodriguez, également ministre du Pétrole, est depuis longtemps considérée comme la membre la plus pragmatique du cercle restreint de Nicolas Maduro. Donald Trump avait estimé qu’elle était disposée à collaborer avec les États-Unis. Elle a malgré tout publiquement qualifié l’arrestation de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores d’enlèvement, et a déclaré que le président vénézuélien restait le dirigeant légitime du pays.

Globalement, au Venezuela, la ligne officielle du gouvernement reste une résistance farouche aux États-Unis. Vladimir Padrino Lopez, le ministre de la Défense, a prononcé un discours exigeant le retour de Nicolas Maduro et de sa femme, qui ont été transportés par avion dans un centre de détention de Brooklyn samedi. "Notre souveraineté a été violée et violée", a-t-il déclaré, soutenu par des soldats en uniforme.

Bien au-delà de sa prétendue guerre contre le narcotrafic, Donald Trump a également justifié l’arrestation de Nicolas Maduro par l’afflux d’immigrants vénézuéliens aux États-Unis et par la décision du pays de nationaliser les intérêts pétroliers américains il y a plusieurs décennies. Pour les jours et semaines à venir, la mainmise des États-Unis sur le pétrole vénézuélien semble inéluctable. "Nous récupérons ce qu’ils ont volé", a déclaré le républicain à bord d’Air Force One alors qu’il rentrait dimanche à Washington depuis la Floride. "Nous sommes aux commandes", a-t-il ajouté, expliquant également que les compagnies pétrolières américaines retourneraient au Venezuela pour reconstruire l’industrie pétrolière du pays. "Elles vont dépenser des milliards de dollars et elles vont extraire le pétrole du sol", a-t-il déclaré.

Il n’empêche, la destitution de Nicolas Maduro, successeur d’Hugo Chavez, pourrait conduire à encore plus de déstabilisation dans cette nation de 28 millions d’habitants, déjà en proie à la faim. Dans un édito, le Washington Post met en garde : "À l'instar de George W. Bush après l'invasion de l'Irak, Trump a savouré son moment de triomphe samedi. Mais s'il y a une leçon à tirer de ces vingt-cinq dernières années, c'est qu'il est bien plus aisé de renverser des tyrans que de bâtir ensuite des sociétés stables et sûres".

© REUTERS

Une manifestation en soutien à Nicolas Maduro, le 4 janvier à Caracas.

Après le Venezuela, les craintes d’une opération de Donald Trump au Groenland ravivées

5 janvier 2026 à 13:56

Après le Venezuela et l’enlèvement du président Nicolas Maduro, Donald Trump ira-t-il encore plus loin dans ses violations du droit international ? "Après Maduro, qui est le prochain ?", interroge frontalement l’agence de presse américaine Associated Press, qui souligne que le président américain "alimente d’ores et déjà les spéculations sur ses projets pour le Groenland, Cuba et la Colombie".

Un peu moins de 48 heures après l’opération militaire américaine au Venezuela, le locataire de la Maison-Blanche a en effet renouvelé dimanche ses appels à une prise de contrôle américaine du territoire danois du Groenland pour des intérêts de sécurité de son pays. "Nous avons absolument besoin du Groenland. Nous en avons besoin pour la défense", a-t-il déclaré dans une interview téléphonique au magazine The Atlantic.

"Nous avons besoin du Groenland"

L’opération de samedi soir par les forces américaines à Caracas et les commentaires de Trump dimanche ont accru les préoccupations au Danemark, qui a juridiction sur la vaste île riche en minéraux du Groenland. "Cela n’a absolument aucun sens de parler de la nécessité pour les États-Unis de prendre le contrôle du Groenland. Les États-Unis n’ont pas le droit d’annexer l’un des trois pays du royaume danois", a déclaré dimanche la Première ministre danoise Mette Frederiksen dans un communiqué de presse. Et d’ajouter : "J’exhorte donc fortement les États-Unis à cesser les menaces contre un allié historiquement proche et contre un autre pays et un autre peuple, qui ont très clairement déclaré qu’ils ne sont pas à vendre." Elle a également rappelé à Donald Trump que le Danemark offre déjà aux États-Unis, membre de l’OTAN, un large accès au Groenland par le biais d’accords de sécurité existants.

Mais, tout juste quelques heures après les remarques de Mette Frederiksen dimanche, Donald Trump a doublé son affirmation sur le Groenland face à la presse à bord de l’Air Force One. "Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s'en occuper", a-t-il répété. "Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… Parlons du Groenland dans 20 jours", a-t-il aussi déclaré.

Des propos qui ont fait réagir également le Premier ministre groenlandais, Jens Frederik Nielssen : "Ça suffit maintenant", a commenté ce dernier sur Facebook. "Plus de pression. Plus de sous-entendus. Plus de fantasmes d’annexion. Nous sommes ouverts au dialogue. Nous sommes ouverts aux discussions. Mais cela doit se faire par les bons canaux et dans le respect du droit international", a-t-il écrit.

La France, de concert avec d'autres pays européens, a de son côté exprimé ce lundi sa "solidarité" avec le Danemark, un porte-parole du quai d'Orsay rappelant que "le Groenland appartient aux Groenlandais et aux Danois" et que "c’est à eux de décider ce qu’ils souhaitent en faire". "Le Groenland et le Royaume du Danemark doivent décider de l'avenir du Groenland, et personne d'autre", a de même déclaré le Premier ministre britannique Keir Starmer à des journalistes.

Les velléités expansionnistes de Donald Trump trouvent un écho auprès de la base militante du président américain, notamment dans le mouvement Maga. Quelques heures après l’opération militaire américaine au Venezuela, la podcasteuse pro-Trump Katie Miller, épouse du directeur de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller, a publié sur son compte X une carte du Groenland colorée aux couleurs du drapeau américain, assortie d’une courte légende en capitales : "SOON" ("BIENTÔT"). Le message n’est pas passé inaperçu, suscitant de nombreuses réponses côté danois. "Le Royaume du Danemark et les États-Unis travaillent ensemble pour assurer la sécurité dans l’Arctique", a répondu l’ambassadeur de Copenhague aux États-Unis, Jesper Moller Sorensen, précisant que le Danemark avait augmenté les dépenses de défense en 2025, engageant 13,7 milliards de dollars "qui peuvent être utilisés dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. "Parce que nous prenons notre sécurité commune au sérieux", a-t-il ajouté.

SOON pic.twitter.com/XU6VmZxph3

— Katie Miller (@KatieMiller) January 3, 2026

"Restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental"

Mi-décembre, Donald Trump a nommé un envoyé spécial, Jeff Landry, avec pour mission de "faire du Groenland une partie des États-Unis". Le 22 décembre dernier, dans une déclaration aux côtés du ministre de la Défense Pete Hegseth, Donald Trump avait déjà martelé le même message à propos du Groenland, justifiant ce "besoin" du territoire arctique pour assurer la sécurité des États-Unis face à la Chine et à la Russie. Or, si la position stratégique de l’île entre l’Europe et l’Amérique du Nord en fait un site clé pour le système américain de défense par missiles balistiques, rappelle l’agence Reuters, sa richesse minérale n’en est pas moins attrayante pour les États-Unis, qui espèrent réduire leur dépendance à l’égard des exportations chinoises. Comme le souligne l’agence Associated Press, les menaces de Donald Trump s’inscrivent dans la droite ligne de sa politique promise pour ce second mandat. Dans la stratégie de sécurité nationale de son administration publiée le mois dernier, le président américain a ainsi présenté la restauration de la "prééminence américaine dans l’hémisphère occidental" comme guide central. Le même document dépeint les alliés européens comme faibles.

Dans le même temps, l’inquiétude monte aussi à Cuba, l’un des alliés et partenaires commerciaux les plus importants du Venezuela. Dimanche, le secrétaire d’État Marco Rubio a lancé un nouvel avertissement sévère au gouvernement cubain, dénonçant les relations entre La Havane et Caracas avant l’arrestation de Nicolas Maduro. "Ce sont les Cubains qui ont gardé Maduro", a-t-il déclaré. "Il n’était pas gardé par des gardes du corps vénézuéliens. Il avait des gardes du corps cubains". Face à la presse dans son avion présidentiel, Donald Trump a de son côté affirmé que "Cuba est prêt à tomber", alors que le Venezuela ne devrait plus fournir de pétrole subventionné au petit état insulaire, assailli depuis plusieurs décennies par les sanctions américaines. Dimanche soir, Donald Trump a également mis en garde le voisin du Venezuela, la Colombie, et son président de gauche, Gustavo Petro, déclarant que la Colombie est "dirigée par un homme malade qui aime fabriquer de la cocaïne et la vendre aux États-Unis". "Il ne le fera pas pendant encore très longtemps", a ajouté le président américain, précisant, à propos d’une possible intervention américaine en Colombie comme au Venezuela, que cela lui "semble bien".

© REUTERS

Le président Trump s'adresse aux journalistes à bord de l'Air Force One en route vers la base conjointe d'Andrews.

Venezuela : seul un coup de force pouvait ouvrir la voie à la démocratie, par Renée Fregosi

5 janvier 2026 à 06:30

L’intervention des forces spéciales nord-américaines au Venezuela est sans doute la dernière chance de renverser la dictature qui affame et martyrise le pays depuis trois décennies. Il existe en effet quatre voies de sortie d’une dictature : ce qu’on a appelé la "transition à la démocratie" dans les années 1980-1990, c’est-à-dire une sortie pacifique négociée, comme ce que l’on a connu en Amérique latine et dans le bloc soviétique à cette époque ; le coup d’Etat de la part de militaires favorables à la démocratie associés à l’opposition politique, comme ce qui s’était passé au Venezuela même lors de la chute du dictateur Carlos Pérez Jímenez en 1958 ; une lutte armée intérieure comme cela a pu se produire à Cuba en 1959 contre le régime de Fulgencio Batista, ou au Nicaragua en 1978 avec le FSLN contre Somoza junior ; enfin, soit à la suite d’une guerre comme ce fut le cas contre les régimes fascistes et nazis, soit par une intervention militaire extérieure de plus ou moins grande ampleur.

Or il était manifeste que hélas, il n’y avait plus aucune possibilité de négocier une transition pacifique à la démocratie avec ce narcorégime, sans faire pression par la force. Un temps, on avait pu espérer que la dictature chaviste se fracture et qu’un accord entre les dissidents et l’opposition démocratique puisse déboucher sur un retour à l’ordre démocratique et à la prospérité dans ce pays qui fut par le passé un modèle de démocratie sociale redistributive. Mais, éduqué et inspiré par le régime cubain, Nicolas Maduro a régulièrement épuré les forces armées pour éviter toute tentative de coup d’Etat, tandis que l’opposition politique était persécutée, réprimée, emprisonnée, contrainte à la clandestinité comme la courageuse María Corina Machado ou à l’exil comme tant de leaders de la gauche démocratique.

Bien qu’à la suite de l’avènement d’Hugo Chavez en 1998, les élections n’aient plus jamais été libres au Venezuela, l’opposition unie était en effet parvenue pas à pas à obtenir plus du tiers des élus aux élections législatives de 2015. Mais le pouvoir chaviste n’avait pas voulu reconnaître la victoire des forces démocratiques et le régime de Nicolas Maduro s’était fait de plus en plus répressif. Et encore lors de la dernière élection présidentielle, en juillet 2024, tandis que tous les sondages donnaient le candidat de l’opposition, Edmundo González Urrutia largement vainqueur, c’est encore le président-dictateur Maduro qui fut déclaré élu.

L’opposition vénézuélienne est en effet foncièrement démocratique et la lutte armée est absolument exclue pour faire chuter la dictature. A différentes reprises, l’opposition unie a cherché les voies d’un compromis. Car déjà du vivant de Chavez, son mouvement avait connu des désaccords menant à l’éloignement ou à la rupture de la part de nombreux responsables du régime, civils et militaires, et sous les présidences de son successeur Maduro, l’hémorragie s’est poursuivie.

La corruption, l’implication grandissante dans le narcotrafic, et l’impéritie foncière du régime provocant une crise humanitaire gravissime dans le pays, ont dessillé les yeux des nombreux chavistes honnêtes. On estime ainsi à près d’un quart de la population (28,5 millions d’habitants environ) le nombre d’émigrés vénézuéliens qui ont fui le pays, poussés par les pénuries alimentaires, le manque de médicaments et de matériel médical de base, la crise énergétique et la répression. Mais, soutenu par les trois grandes dictatures que sont la Russie, la Chine et l’Iran, le régime chaviste poursuivait sa dévastation du pays.

Restait donc la seule solution de l’intervention extérieure, pour déclencher le changement de régime. Le couple Maduro étant écarté de la scène politique nationale, on peut s’attendre au délitement du groupe des prédateurs qui vont sans doute tenter de tirer leur épingle du jeu quitte à se trahir mutuellement. La mobilisation du peuple vénézuélien à l’intérieur et à l’extérieur étant le gage d’une victoire de la démocratie, on peut espérer que les militaires affaiblis et les paramilitaires chavistes des "Collectivos" ne jettent pas le pays dans une guerre civile meurtrière. D’autant que Donald Trump, favorable, affirme-t-il, à une transition pacifique, promet "une seconde vague si nécessaire" tout en estimant qu’elle ne sera pas nécessaire. Certes les Etats-Unis agissent dans leur propre intérêt, mais si cet intérêt converge avec celui du peuple vénézuélien, comment ne pas s’en réjouir ?

NB : Cet article a d’abord été publié sur le site de La Nouvelle revue politique

* Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle a publié en 2025 Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme (Editions Intervalles). Elle préside le Centre européen pour la coopération internationale et les échanges culturels (Ceciec) qui est un groupe de réflexion composé d’intellectuels et de militants associatifs européens et latino-américains.

© REUTERS

Des Vénézuéliens célèbrent après que les États-Unis ont capturé le président Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, ici à São Paulo, au Brésil, le 4 janvier 2026.

"Il n’y a plus d’hommes là-bas" : le témoignage inédit d'un "malgré-nous" du Donbass

5 janvier 2026 à 05:45

Lorsque son patron le convoque, dans la soirée du 23 février 2022, Petro* n’imagine pas que, quelques heures plus tard, les chars russes déferleront sur l’Ukraine. Chauffagiste dans une ville du Donbass sous occupation russe depuis 2014, ce quadragénaire n’a pas d’accès libre aux médias et à Internet, tous contrôlés par Moscou.

Après plusieurs heures d’attente, Petro et ses collègues sont conduits au commissariat militaire, puis transférés vers une base à Donetsk, où des centaines de personnes patientent en pleine nuit. Les autorités parlent alors d’un voenny zbor, une simple "vérification de l’état des troupes". "On nous a donné des uniformes en disant qu’il s’agissait d’un entraînement, se souvient Petro. Ils répétaient : ‘Trois ou quatre jours et vous rentrerez chez vous’."

Mise en scène

Une mise en scène qui sera vite démentie. Le groupe est emmené dans une immense mine désaffectée à Makiïvka. Petro y reste deux semaines avec 1 500 autres Ukrainiens. A la mi-mars, tous sont déployés à une vingtaine de kilomètres de Marioupol pour participer à "l’opération spéciale".

C’est seulement là, raconte-t-il, qu’ils comprennent l’ampleur du piège que les Russes leur ont tendu. Après avoir trouvé un générateur, ils parviennent à allumer une télévision dans une maison abandonnée. "On a vu qu’il y avait des combats dans toute l’Ukraine, raconte Petro, la voix nouée. On a alors compris qu’on nous avait enrôlés, que ce n’était pas un entraînement, mais la guerre."

Petro fait partie de ces "malgré-nous" des temps modernes. Plusieurs dizaines de milliers d’Ukrainiens, mobilisés de force dans les territoires occupés, ont été enrôlés dans l’armée russe, selon les estimations des organisations de défense des droits et des autorités ukrainiennes. Ce témoignage – exclusif - éclaire un phénomène que la fermeture totale de ces zones occupées aux journalistes rend difficile à documenter.

Envoyés au front

Entre 2014 et 2022, plus de 38 000 jeunes hommes ont été astreints, à leur majorité, à servir un an dans l’armée russe, selon les chiffres russes. "La plupart sont restés en Crimée ou sont partis en Russie, mais ils n’étaient pas affectés à des postes de combat", rapporte Olha Kourychko, représentante du président ukrainien en Crimée, aujourd’hui exilée à Kiev. "Après 2022, le phénomène prend une tout autre ampleur : en plus du service militaire chez les jeunes, la mobilisation touche toutes les classes d’âge et les hommes sont envoyés directement au front."

Le 19 février 2022, les administrations d’occupation des "républiques populaires" de Donetsk et Louhansk décrètent une mobilisation générale. Motif affiché : se préparer à une prétendue attaque ukrainienne. Sur le papier, Petro n’est d’ailleurs pas intégré à l’armée russe, mais à une "armée de réserve de la république de Donetsk". Dans les faits, rapporte-t-il, cette structure obéit à des commandants russes et sert d’appoint aux unités régulières de Moscou.

"On ne m’a pas fait signer de contrat militaire, mais juste un serment où je jurais de défendre la ‘république de Donetsk’", précise-t-il. Avec lui, des mineurs pris sur leur lieu de travail, des hommes arrêtés dans la rue ou à la sortie de l’usine. D’autres s’étaient présentés d’eux-mêmes au commissariat militaire après réception d’une convocation. "Personne ne voulait d’ennuis avec les services de sécurité. Si nous ne venions pas ou si nous tentions de nous cacher, ils seraient revenus nous chercher", assure-t-il.

"C’est très difficile de prouver la coercition, surtout quand les hommes ont répondu à la convocation. Mais les habitants des territoires occupés vivent sous un régime répressif, où la prison reste synonyme de torture", rappelle Alyona Lounova, directrice du plaidoyer au Centre des droits humains Zmina. D’autant que les peines pour insoumission au service s’échelonnent entre 700 et 3 000 euros d’amende et vont jusqu’à deux ans d’emprisonnement. En Crimée, 680 procédures pénales ont été ouvertes, selon les chiffres russes. Et les ONG en exil disent avoir documenté des cas où des personnes, après une peine de prison ou le paiement d’une amende, ont malgré tout été envoyées au front.

Petro peine à contenir ses larmes lorsqu’il évoque son déploiement à Marioupol, où son unité est chargée de maintenir "l’ordre" dans une ville réduite en ruines. Partout, des tombes à ciel ouvertes, des cadavres laissés à l’abandon et le désespoir des habitants affamés. "Une femme m’a supplié de la tuer, dit-il. Elle avait perdu son fils. Bien sûr, je ne l’ai pas fait." Il croise rarement des civils. "Certains commandants russes nous appelaient à tuer tous les Ukrainiens que l’on rencontre, femmes et enfants compris, ils disaient que c’étaient tous des nazis à exterminer", se souvient Petro. Dans les ruines, quelques poches de résistance ukrainiennes tiennent encore. Un jour, son chef d’escadron s’effondre sous ses yeux, tué d’une balle à la tête par un tireur embusqué, alors même qu’il pavanait sur le fait "qu’il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde". A la fin du siège, en mai 2022, son unité escorte les bus transportant les derniers défenseurs d’Azovstal qui se sont rendus. "C’est la première fois que j’ai vu un soldat ukrainien vivant, raconte Petro. Jusque-là, je n’avais aperçu que des corps sans vie, que personne ne venait récupérer."

La fuite comme salut

L’idée de fuir s’impose peu à peu. Mais les check-points parsèment le territoire, le réseau téléphonique est coupé et plusieurs de ses compagnons soutiennent Moscou : une dénonciation suffirait à le condamner. Lors de son passage à Marioupol, plusieurs soldats russes refusant d’avancer sont jetés dans une cave sans nourriture pendant plusieurs jours. A leur retour de Marioupol, le bataillon des "malgré-nous" tente de se révolter et jette ses armes à leur arrivée à la gare de Donetsk. "Tout le monde criait sur les dignitaires venus nous persuader de continuer. C’est la police qui a dû nous escorter dans la même mine de Makiivka en nous promettant des congés", raconte Petro. Finalement, ils seront envoyés à nouveau au front, à Popasna cette fois, pour plusieurs mois.

Petro parvient malgré tout à contacter son ex-femme, réfugiée en France depuis 2022. Elle le met en relation avec un officier ukrainien du renseignement militaire pour se rendre. Mais c’est finalement la maladie qui lui offre une échappatoire. Souffrant d’un problème rénal, il est transféré par chance dans un hôpital civil près de chez lui, sans escorte. Là, il paye pour obtenir un certificat falsifié certifiant qu’il a la tuberculose. Enfin, Petro parvient à se faire démobiliser. Il traverse ensuite la Russie, puis les pays Baltes, avant de rejoindre la France. Aujourd’hui, il vit à Tours avec son ex-femme — redevenue son épouse — et leur fils, avec la peur constante que la Russie le retrouve. "Je veux quand même témoigner, car ce qu’ils font est monstrueux. Ils ont tué le Donbass, il n’y a plus d’hommes là-bas", souffle-t-il.

Crime de guerre

Cette pratique d’enrôlement forcé viole les conventions de Genève et constitue un crime de guerre. Pourtant, en Ukraine, ces hommes sont souvent considérés comme des traîtres : ils risquent jusqu’à quinze ans de prison. De fait, ils représenteraient 16 % des prisonniers détenus par l’armée ukrainienne.

Le problème risque de hanter durablement l’Ukraine, à l’image des "malgré-nous" mobilisés dans la Wehrmacht en France, au Luxembourg et en Pologne, après la Seconde Guerre mondiale. Dans les territoires occupés, le Kremlin poursuit sa mobilisation à grande échelle, en particulier à travers la militarisation de la jeunesse. A l’été 2025, l’armée russe a lancé d’importantes campagnes dans les régions de Kherson et de Zaporijjia, jusque-là relativement épargnées, mobilisant plusieurs milliers d’habitants, selon les informations recueillies par L’Express.

Pour Serhiy Danylov, chercheur spécialiste de la région de Kherson, cette politique sert les intérêts du Kremlin : "Elle ne coûte rien à Moscou. Les habitants des territoires occupés ne sont pas considérés comme des véritables Russes, personne ne les plaindra. Poutine les usera jusqu’au dernier — et les enverra se battre, demain, contre le reste de l’Europe."

* Le prénom a été modifié. Cette enquête a été réalisée avec le soutien du réseau journalistique européen N-Ost.

© EYEPRESS via Reuters Connect

De nouveaux soldats russes recrutés dans divers centres d'entraînement militaire avant leur déploiement sur le champ de bataille en Ukraine.
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