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Guerre en Ukraine : comment le Kremlin a réussi à imposer Steve Witkoff, son interlocuteur privilégié

21 décembre 2025 à 17:20

À Moscou, Steve Witkoff n’est pas un diplomate comme les autres. En facilitant la libération d’un prisonnier américain et en court-circuitant les circuits diplomatiques traditionnels, le Kremlin a contribué à imposer l’ami personnel de Donald Trump comme interlocuteur privilégié. Pendant que les diplomates de carrière sont relégués à l’arrière-plan, les discussions se sont déplacées à Miami, où l’émissaire russe Kirill Dmitriev a rejoint ce week-end Steve Witkoff et Jared Kushner pour une nouvelle séquence de pourparlers.

Selon Kirill Dmitriev, les échanges avec les deux proches de Donald Trump avancent "de manière constructive" et doivent se poursuivre, rapportent les agences de presse russes. Une avancée que Donald Trump lui-même résume avec fierté : mardi 16 décembre, le président a reconnu que Steve Witkoff "ne connaissait rien" à la Russie à son arrivée, mais qu’il obtenait des résultats parce que "tout le monde aime Steve". Une ascension qui doit autant à la méfiance du président américain envers les institutions classiques qu’à une stratégie assumée de Vladimir Poutine, décidé à faire de Steve Witkoff son interlocuteur privilégié.

Un prisonnier libéré contre une discussion avec Vladimir Poutine

Si Steve Witkoff s’impose aujourd’hui comme un médiateur de choix, c’est simplement parce que le Kremlin l’a voulu ainsi. Vladimir Poutine a rapidement manifesté le souhait de le rencontrer, allant jusqu’à envisager un geste inattendu : la libération d’un prisonnier américain en contrepartie. Le message était clair : le président russe voulait parler directement au nouvel envoyé spécial de Donald Trump. Steve Witkoff devait venir seul, sans diplomates, sans agents de renseignement, et même sans interprète. Une exigence qui rompait avec des décennies de précautions codifiées dans les fameuses "Moscow Rules", ce manuel rappelant aux visiteurs américains qu’en Russie, "il n’y a pas de coïncidences". La CIA avait alors proposé un briefing à Steve Witkoff. Une sollicitation que celui-ci avait déclinée, se rendant à Moscou sans filet.

En amont, les services russes avaient analysé les profils de l’entourage du président américain afin de faire leur choix. Le général Keith Kellogg que Donald Trump avait nommé envoyé pour la Russie et l’Ukraine, était jugé peu fiable : sa fille dirige une organisation caritative en Ukraine, un détail perçu comme un signal d’hostilité potentielle aux exigences russes, selon le Wall Street Journal. Dix mois plus tard, Steve Witkoff le remplaçait.

Ce dernier a effectué, rien que ce mois-ci, son sixième voyage en Russie, passant plus de cinq heures en tête-à-tête avec Vladimir Poutine, jusque tard dans la nuit. Une proximité inédite : depuis l’alliance américano-soviétique de la Seconde Guerre mondiale, aucun représentant de la Maison-Blanche n’avait bénéficié d’un accès personnel aussi fréquent à un dirigeant russe. Pour le Wall Street Journal, il est même difficile de trouver dans l’histoire récente un précédent où des hommes d’affaires ont pesé aussi directement sur des décisions de guerre et de paix, dans une relation autrefois réglée au millimètre par des diplomates et des services de renseignement aguerris.

40 ans d’amitié avec Donald Trump

Steve Witkoff n’était pas destiné aux arcanes de la diplomatie. Promoteur immobilier milliardaire, l’envoyé spécial a rencontré Donald Trump en 1986 dans une épicerie new-yorkaise. Depuis, les deux hommes ont chacun bâti des empires immobiliers, transmis leurs affaires à leurs enfants et fini par s’installer sous le soleil de Floride.

Leur lien s’est resserré après la mort par overdose du fils aîné de Steve Witkoff en 2011. Donald Trump est alors resté présent pour son ami, un soutien que l’actuel président évoquera publiquement lors d’une conférence sur la crise des opioïdes pendant son premier mandat. Après la défaite de Donald Trump lors de l'élection présidentielle de 2020, Steve Witkoff lui a rendu la pareille en témoignant en sa faveur dans un procès pour fraude à Manhattan.

À peine réélu, Donald Trump l’a propulsé envoyé spécial pour le Moyen-Orient. Steve Witkoff, 68 ans, assume son profil atypique. Dans le Wall Street Journal, il se décrit comme un négociateur plus que comme un diplomate, convaincu que comprendre les contraintes politiques de l’adversaire est la clé d’un accord, même s’il admet son inexpérience dans les codes traditionnels de la diplomatie.

© afp.com/Gavriil Grigorov

Le président russe Vladimir Poutine reçoit l'émissaire spécial américain Steve Witkoff, le 6 août 2025 à Moscou.

Le Venezuela dénonce le "vol et l'enlèvement" d'un nouveau pétrolier par les Etats-Unis, Téhéran propose son aide à Caracas

21 décembre 2025 à 15:15

Caracas a condamné samedi le "vol et l’enlèvement" par les Etats-Unis d’un nouveau navire chargé de pétrole vénézuélien, après l'annonce de la saisie d'un deuxième pétrolier en dix jours par Washington. "Le Venezuela dénonce et rejette catégoriquement le vol et l'enlèvement d’un nouveau navire privé transportant du pétrole vénézuélien, ainsi que la disparition forcée de son équipage, actes commis par des militaires des Etats-Unis", indique le gouvernement.

Cette saisie survient dix jours après la saisie d'un premier pétrolier le 10 décembre et alors que le président américain Donald Trump a annoncé la mise en place d'un "blocus total" contre des pétroliers sous sanctions se rendant ou partant du Venezuela, évoque la possibilité d'une guerre avec le Venezuela.

"Pleine démonstration de solidarité" venue d'Iran

Caracas assure que "ces actes ne resteront pas impunis", et promet d'"exercer toutes les actions correspondantes, y compris la dénonciation devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, d’autres organismes multilatéraux et les gouvernements du monde". "Les responsables de ces faits graves devront répondre devant la justice et devant l’histoire de leur conduite criminelle", conclut le texte.

Un peu plus tôt, le ministre des Affaires étrangères vénézuélien Yvan Gil avait assuré avoir eu une conversation téléphonique avec son homologue iranien, Abbas Araghchi sur le sujet. Les deux hommes ont "analysé les récents événements dans les Caraïbes, en particulier les menaces, les actes de piraterie des Etats-Unis et le vol de navires chargés de pétrole vénézuélien", selon le communiqué d’Yvan Gil sur Telegram.

"Le Venezuela a reçu une pleine démonstration de solidarité de la part du gouvernement de la République islamique d’Iran, ainsi que son offre de coopération dans tous les domaines pour faire face à la piraterie et au terrorisme international que les États-Unis cherchent à imposer par la force militaire", poursuit le communiqué. L’Iran est l’un des principaux alliés internationaux du président Nicolas Maduro, qui assure que le déploiement américain dans les Caraïbes vise à le renverser et à s'emparer des réserves de pétrole du pays.

© AFP

Cette capture d'écran tirée d'une vidéo publiée sur le compte X de la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, montre le pétrolier Centuries, qui avait fait escale pour la dernière fois au Venezuela, alors qu'il est appréhendé par les garde-côtes américains le 20 décembre 2025.

Israël approuve la création de 19 nouvelles colonies en Cisjordanie

21 décembre 2025 à 14:28

Les autorités israéliennes ont annoncé dimanche avoir approuvé l'installation de 19 colonies en Cisjordanie, une mesure visant selon elles à "bloquer l'établissement d'un Etat palestinien terroriste", dans un contexte d'intensification de la colonisation depuis le 7-octobre. Cette annonce porte à 69 le nombre total de colonies ayant obtenu un feu vert ces trois dernières années, d'après un communiqué publié par les services du ministre des Finances d'extrême droite Bezalel Smotrich, lui-même colon et partisan d'une annexion de ce territoire occupé par Israël depuis 1967. Elle intervient quelques jours après un rapport du secrétaire général des Nations unies faisant état d'une croissance record des colonies israéliennes depuis le début du suivi en 2017.

"La proposition du ministre des Finances Bezalel Smotrich et du ministre de la Défense Israël Katz de déclarer et formaliser 19 nouvelles colonies en Judée et Samarie (la Cisjordanie, NDLR) a été approuvée par le cabinet" de sécurité du gouvernement, ont annoncé les services de Bezalel Smotrich. Selon lui, cette initiative doit permettre d'empêcher l'émergence d'un Etat palestinien. "Sur le terrain, nous bloquons l'établissement d'un Etat palestinien terroriste. Nous continuerons à développer, construire et à nous implanter sur la terre de notre patrimoine ancestral", est-il écrit dans le communiqué.

Hormis Jérusalem-Est, occupée et annexée par Israël, plus de 500 000 Israéliens vivent aujourd'hui en Cisjordanie dans des colonies que l'ONU juge illégales au regard du droit international, au milieu de quelque trois millions de Palestiniens.

Sur les colonies dévoilées dimanche, cinq sont des avant-postes qui existent déjà depuis plusieurs années, c'est-à-dire des colonies déjà implantées en territoire palestinien, sans avoir obtenu les autorisations nécessaires des autorités israéliennes. Ces 19 colonies se trouvent dans des zones "hautement stratégiques", ont précisé les services du ministre. Deux d'entre elles, Ganim et Kadim, dans le nord de la Cisjordanie, seront réinstallées après avoir été démantelées il y a deux décennies.

"Expansion implacable"

La colonisation s'est poursuivie sous tous les gouvernements israéliens, de gauche comme de droite depuis 1967, et s'est nettement intensifiée sous l'exécutif actuel, en particulier depuis le début de la guerre à Gaza déclenchée le 7 octobre 2023 par l'attaque sans précédent du mouvement islamiste palestinien Hamas en Israël.

Dans le rapport de l'ONU consulté mi-décembre par l'AFP, son secrétaire général Antonio Guterres avait "condamné l'expansion implacable de la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, qui continue à alimenter les tensions, empêcher l'accès des Palestiniens à leur terre et menace la viabilité d'un Etat palestinien totalement indépendant, démocratique, continu et souverain". "Ces développements enracinent encore l'occupation israélienne illégale et violent le droit international et le droit des Palestiniens à l'autodétermination", a-t-il ajouté.

L'avancée de la colonisation s'accompagne en outre d'une augmentation "alarmante" des violences des colons, dénonce-t-il dans le document, évoquant des attaques parfois "en présence ou avec le soutien des forces de sécurité israéliennes".

Depuis le 7-octobre, plus d'un millier de Palestiniens, parmi lesquels des combattants, mais aussi beaucoup de civils, ont été tués en Cisjordanie par des soldats ou des colons israéliens, selon un décompte de l'AFP établi à partir de données de l'Autorité palestinienne. Dans le même temps, selon des données officielles israéliennes, au moins 44 Israéliens, parmi lesquels des civils et des soldats, y ont été tués dans des attaques palestiniennes ou lors de raids militaires israéliens.

Les nouveaux projets de colonies dévoilés par Israël provoquent régulièrement un tollé international, Paris y voyant une "menace existentielle" pour un Etat palestinien. Fin septembre, le président américain Donald Trump, pourtant un soutien indéfectible d'Israël, avait averti qu'il "ne lui permettrait pas d'annexer la Cisjordanie".

© afp.com/JOHN WESSELS

Tronçon du mur de séparation entre la Cisjordanie et Israël à Aida, près de Bethléem, le 17 décembre

"Project Sunrise" : le plan américain à 112 milliards de dollars pour reconstruire Gaza

21 décembre 2025 à 12:23

32 diapositives, estampillées "sensibles mais non classifiées". À l’intérieur, des graphiques, des projections économiques et surtout des visuels de tours modernes dressées face à la Méditerranée. Selon les révélations du Wall Street Journal, ce document constitue le socle de "Project Sunrise", une initiative portée par l’administration Trump pour imaginer la reconstruction de Gaza. Le plan a été conçu par une équipe pilotée par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et Steve Witkoff, envoyé spécial pour le Moyen-Orient, tous deux conseillers de premier plan à la Maison-Blanche. Leur ambition : convaincre gouvernements étrangers et investisseurs de miser sur une enclave dévastée, promise à devenir une vitrine de modernité mêlant stations balnéaires haut de gamme, lignes ferroviaires à grande vitesse et infrastructures gérées par l’intelligence artificielle.

Création de 100 000 logements

Le plan repose sur une feuille de route s’étalant sur plus de 20 ans. D’après ce dernier, les premières étapes seraient de déblayer les immeubles détruits, neutraliser les munitions non explosées et démanteler les tunnels du Hamas. Pendant cette phase initiale, la population serait hébergée dans des structures temporaires, avec un dispositif médical d’urgence composé d’hôpitaux de campagne et de cliniques mobiles. Ce n’est qu’une fois ces tâches accomplies que commencerait la construction d’infrastructures durables : logements, écoles, hôpitaux, lieux de culte, réseaux routiers et électriques, sans oublier la remise en culture des terres.

Les travaux commenceraient au sud de Gaza avant de s’étendre progressivement vers le nord. Rafah et Khan Younès ouvriraient le bal, avant que les travaux ne remontent vers les zones centrales puis la ville de Gaza. L’une des diapositives les plus emblématiques du plan, baptisée "New Rafah", imagine une nouvelle capitale administrative. Cette ville, présentée comme le futur centre de gouvernance, accueillerait plus d’un demi-million d’habitants, répartis dans plus de 100 000 logements, avec un dense maillage d’écoles, d’établissements de santé, de mosquées et de centres culturels.

Sur le plan financier, l’addition est à la hauteur de l’ambition. Le coût total est évalué à 112,1 milliards de dollars sur dix ans, une somme incluant les dépenses publiques et une large part dédiée, au départ, à l’aide humanitaire. Près de 60 milliards de dollars proviendraient de subventions et d’endettement, les États-Unis se proposant d’assumer un rôle central en garantissant environ 20 % de l’effort. La Banque mondiale est également citée comme partenaire potentiel. À terme, les promoteurs du projet misent sur une autonomisation économique de Gaza, rendue possible par la valorisation de 70 % de son littoral à partir de la dixième année, avec l’espoir de générer plus de 55 milliards de dollars de retombées sur le long terme.

Selon des responsables américains cités par le Wall Street Journal, Jared Kushner, Steve Witkoff, Josh Gruenbaum et leurs équipes ont conçu ce plan en un mois et demi, en s’appuyant sur des échanges avec des responsables israéliens, des acteurs du secteur privé et des entreprises de construction. Les projections financières devraient être révisées régulièrement si le projet venait à voir le jour.

Un processus de paix bloqué à la première phase

Derrière cette projection optimiste, de nombreuses inconnues demeurent. Le document ne précise ni l’identité des États ou des entreprises appelés à financer la reconstruction, ni la manière dont seraient relogés les quelque deux millions de Palestiniens déplacés pendant les travaux. Autre point crucial : le calendrier affiché se heurte à la situation actuelle dans la bande de Gaza.

Les auteurs du plan reconnaissent eux-mêmes que tout repose sur une condition préalable, inscrite noir sur blanc dès les premières pages : la démilitarisation complète du Hamas. Or, le contexte actuel rend cette hypothèse hautement incertaine. Après deux années de guerre, Gaza reste un territoire profondément meurtri, où des milliers de corps seraient encore enfouis sous des dizaines de millions de tonnes de gravats, selon des estimations officielles. Les sols sont contaminés, les explosifs non neutralisés, et les combattants du Hamas toujours présents.

Sur le plan politique, le processus de cessez-le-feu n’a pas dépassé sa première phase. Le Hamas n’a pas encore remis le dernier otage, le corps de Ran Gvili, condition indispensable au retrait progressif de l’armée israélienne. Ce n’est qu’après un désarmement effectif du mouvement islamiste et la fin de toute présence militaire israélienne que la reconstruction pourrait réellement commencer.

Malgré ces obstacles, Washington s’active sur le front diplomatique. Les États-Unis ont déjà présenté les grandes lignes du projet à plusieurs bailleurs potentiels, notamment des monarchies du Golfe, ainsi qu’à la Turquie et à l’Égypte. Des réunions ont également eu lieu à Miami avec des représentants égyptiens, turcs et qataris pour discuter de l’avenir de Gaza, selon des responsables américains.

© afp.com/Doug MILLS

Donald Trump lors d'une allocution télévisée, le 17 décembre 2025 à la Maison-Blanche, à Washington.

Ukraine : Vladimir Poutine se dit "prêt au dialogue avec Macron"

21 décembre 2025 à 12:18

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré dans la nuit de samedi à dimanche que Vladimir Poutine était "prêt au dialogue" avec son homologue français, qui avait lui-même fait un pas en ce sens vendredi à l'issue d'un sommet européen à Bruxelles.

La présidence française a jugé "bienvenu" dimanche le fait que le président russe Vladimir Poutine se dise "prêt" à dialoguer avec son homologue Emmanuel Macron, ajoutant qu'elle aviserait "dans les prochains jours" selon quelles modalités cela pourrait se faire. "Il est bienvenu que le Kremlin donne un accord public à cette démarche. Nous aviserons dans les prochains jours sur la meilleure manière de procéder", a indiqué l'Elysée.

La présidence française a toutefois aussi souligné que toute discussion avec Moscou se ferait "en toute transparence" avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky et les Européens et que son objectif restait d'obtenir une "paix solide et durable" pour les Ukrainiens.

Sans dialogue direct, les négociations ne sont pas "optimales"

"L'invasion de l’Ukraine et l'obstination du président Poutine ont mis fin à toute possibilité de dialogue" ces trois dernières années, a relevé l'Elysée. "Dès lors que la perspective d’un cessez-le-feu et d’une négociation de paix se précise, il redevient utile de parler à Poutine", a-t-elle toutefois ajouté. 

Emmanuel Macron a jugé vendredi qu'il allait "redevenir utile" pour les Européens de parler à Vladimir Poutine, plutôt que de laisser seuls les Etats-Unis à la manœuvre dans les négociations pour mettre fin au conflit en Ukraine. "Je pense que nous, Européens et Ukrainiens, on a intérêt à trouver le cadre pour réengager cette discussion en bonne et due forme. Sinon, on discute entre nous avec des négociateurs qui vont seuls discuter avec les Russes, ce qui n'est pas optimal", a-t-il insisté.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine avaient eu un échange téléphonique le 1er juillet dernier, le premier en trois ans. Mais ils n'avaient alors pu que constater leurs divergences. Des pourparlers menés par Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump, et Jared Kushner, le gendre du président américain, ont lieu ce week-end en Floride avec les envoyés ukrainiens et européens d'une part, et l'émissaire russe Kirill Dmitriev, arrivé samedi, d'autre part. Le Kremlin a toutefois affirmé dimanche qu'une rencontre commune des émissaires américains, ukrainiens et russes n'était "pas en préparation".

© afp.com/Alexander NEMENOV

Le président russe Vladimir Poutine, lors d'une conférence de presse, le 19 décembre 2025 à Moscou

Thomas Melonio, chef économiste de l’AFD : "En 2026, l’Afrique ne pèsera plus que 30 % de nos activités"

21 décembre 2025 à 07:45

En bon latin, on appelle cela une "annus horribilis" : 2025 aura été particulièrement éprouvante pour les acteurs de l’aide publique au développement. Dans le sillage du retour fracassant de Donald Trump au pouvoir, l’agence dédiée au financement du développement Usaid a été rayée de la carte. En Europe, la crise est aussi là : le budget de la France en la matière a subi une coupe de 37 % en 2025 et devrait à nouveau baisser en 2026. Idem en Belgique ou aux Pays-Bas. Au niveau de l’Union européenne, les crédits accordés aux pays les moins avancés pour la période 2025-2027 ont chuté de 35 %. Les politiques publiques de développement sont-elles vouées à disparaître ? Non, trois fois non, répond Thomas Melonio, chef économiste de l’Agence française de développement (AFD). La preuve ? Après le passage éphémère d’Elon Musk, "la phase de la tronçonneuse", l’administration américaine revient à des partenariats classiques avec certains pays du Sud, comme le Kenya.

Invité de la 3ᵉ édition du Grand Colloque International sur la sécurité des frontières Sud de l’Europe à Sciences po Aix, en partenariat avec L’Express, le 6 décembre dernier, Thomas Melonio y rappelait le rôle clé de la solidarité internationale dans la sécurité collective européenne. Un rôle sous-estimé, y compris pour sécuriser des approvisionnements stratégiques pour l’Europe, comme les engrais ou le manganèse. Entretien.

L’Express : Le Sénat a voté le 9 décembre la réduction de 700 millions d’euros de l’aide publique au développement dans le prochain budget. Si ce vote est confirmé, il porterait un nouveau coup aux politiques de développement, qui subissent des coupes continues depuis 2023. Comment expliquez-vous ce recul ?

Thomas Melonio : D’une part, l’extrême droite pèse davantage dans la vie politique française et le débat public [NDLR : le Rassemblement national est le premier groupe à l’Assemblée nationale, avec 120 députés]. Or, elle défend de longue date une forte réduction des budgets alloués à la solidarité internationale. D’autre part, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, il semble nécessaire d’acter une hausse du budget de la défense, mais rappelons que l’aide publique au développement joue aussi un rôle à part entière dans la protection de la sécurité française et européenne.

Dans quelle mesure ?

Quand on œuvre à limiter l’ampleur et les impacts du changement climatique, c’est une manière de protéger les Européens, notamment les agriculteurs, mais pas seulement. Dans le domaine médical, des projets qui renforcent les systèmes de santé dans des pays comme la Guinée ou la République démocratique du Congo pour mieux endiguer des virus tels qu’Ebola ou plus récemment le mpox, cela peut paraître lointain pour un Français, mais en réalité cela le concerne aussi puisqu’il s’agit là de contenir une épidémie avant qu’elle ne se propage, potentiellement partout sur la planète. La forte réduction de la mortalité liée au sida (divisée par quatre en vingt ans) est un succès important de l’action de développement.

Dans un autre registre, l’AFD a signé fin 2024 un partenariat important avec le principal producteur marocain d’engrais, le groupe OCP. Cela concerne directement l’Europe, qui redécouvre depuis quatre ans ses vulnérabilités en la matière. On importe énormément d’engrais de Russie et de Biélorussie [NDLR : les volumes importés par la France ont bondi de 86 % entre 2021 et 2023], qui sont produits à partir de gaz. C’est à la fois dommageable pour l’environnement et dangereux sur le plan stratégique. Garantir l’approvisionnement en engrais avec un partenaire fiable est capital pour nos filières agroalimentaires.

Enfin, le mois dernier, l’AFD a accordé un prêt de 173 millions d’euros avec le Gabon pour la modernisation du Transgabonais, une ligne ferroviaire qui relie le port minéralier d’Owendo, près de Libreville, à la mine de manganèse de Moanda, exploitée par le groupe français Eramet. Il s’agit là de sécuriser l’approvisionnement de ce minerai stratégique indispensable à la fabrication des batteries électriques pour les filières européennes. Cela intéresse en particulier la France, où la méga-usine de batteries de l’entreprise Verkor vient d’être inaugurée près de Dunkerque. On parle là d’un projet bénéfique pour nous et pour les Gabonais, à la fois en matière d’emploi et pour les usagers, car sur le Transgabonais circulent aussi des trains de voyageurs, environ 300 000 par an.

C’est aussi une manière d’exercer une influence dans cette région du monde, où la France est de plus en plus rejetée ?

Le mot influence est polysémique et peut donc prêter à confusion. Est-on au Gabon pour "influencer" la politique gabonaise ? Non. En revanche, il y a dans cette affaire un intérêt stratégique et économique pour la France, comme pour le Gabon. Nous avons donc un intérêt commun et l’AFD apporte une valeur ajoutée en s’assurant que le projet répond aussi à des préoccupations environnementales et sociales.

La baisse des fonds alloués à l’aide au développement change-t-elle les priorités de l’AFD ?

La part de l’Afrique dans nos activités baisse mécaniquement. En 2024, près de 50 % de nos financements allaient vers l’Afrique. Viennent ensuite l’Asie et le Proche-Orient, suivis de l’Amérique Latine et des Outre-mer français. En 2026, l’Afrique ne pèsera plus que 30 %. Pour une raison simple : sur ce continent, nous avons davantage de projets sous forme de dons, moins sous forme de prêts. Une réduction importante des ressources en dons (entre un tiers et la moitié seront coupés, selon le résultat du débat budgétaire, toujours en cours) touchera donc d’abord notre capacité à agir en Afrique.

L’AFD est moins présente en Afrique francophone qu’il y a une dizaine d’années. Pourquoi ?

D’abord, car les projets de l’AFD ont été interrompus avec les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger, en raison des tensions diplomatiques avec la France. Or, c’était une zone d’activité importante de l’agence, a fortiori depuis les opérations militaires françaises Serval et Barkhane au Sahel.

Nos activités demeurent toutefois très dynamiques au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Bénin, au Cameroun, au Gabon ou en République démocratique du Congo. Mais nous travaillons aussi beaucoup au Kenya et en Afrique du Sud, où le partenariat avec la France est très recherché.

Dès son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a démantelé l’Usaid (son agence pour le développement, l’équivalent de l’AFD) et suspendu ses contributions à plusieurs agences onusiennes. Un an plus tard, quelles conséquences constatez-vous ?

L’Usaid était très présent dans les secteurs de la santé, de l’alimentation et globalement dans les pays en crise (Ukraine, Soudan, Haïti…). En Ukraine, l’aide américaine couvrait des domaines aussi variés que la réparation des infrastructures énergétiques, le soutien aux victimes de la guerre, la lutte contre la désinformation. La pression augmente donc sur l’Europe pour accroître notre soutien, comme l’illustre le débat sur le gel des actifs russes et l’octroi d’un prêt finalement approuvé par l’UE ce 19 décembre…

Dans d’autres pays, les conditions d’accès aux services médicaux et de nutrition se dégradent. Les programmes de santé sexuelle et reproductive, par exemple l’accès à l’avortement, sont particulièrement touchés, pour des raisons idéologiques. Des ONG françaises, comme Handicap international ou Action contre la faim, ont dû supprimer des programmes importants en Afrique ou au Proche Orient.

Mais après la période Elon Musk – la phase de la "tronçonneuse" -, l’administration américaine semble ouvrir une autre voie en matière de développement, sous l’impulsion du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Début décembre, les Etats-Unis ont signé un accord avec le Kenya prévoyant le versement d’1,3 milliard d’euros au système de santé kényan, sur cinq ans, pour lutter contre le sida, le paludisme, la tuberculose et la polio. Dans la foulée, ils annonçaient un accord avec le Rwanda. Par ailleurs, l’agence américaine de financement du développement, l’USDFC (United States Development Finance Corporation), créée sous le premier mandat de Trump, vient d’être reconduite par le Congrès et sa capacité de prêts considérablement renforcée, passant de 60 milliards de dollars à 205 milliards de dollars.

Ces dynamiques s’inscrivent dans une volonté de consolider des alliances et de défendre des intérêts stratégiques… Bref, un retour à une logique plus classique. Les admirateurs de Trump, y compris en France, devraient tirer les leçons de cette réalité.

© Hans Lucas via AFP

France, Paris, 06/08/2023. Façade du bâtiment de l'AFD avec une enseigne indiquant « Agence Française de Développement ». Photographie d'Antoine Boureau / Hans Lucas.
France, Paris, 06/08/2023. Façade du bâtiment de l'AFD avec une enseigne indiquant « Agence Française de Développement ». Photographie par Antoine Boureau / Hans Lucas. (Photo par Antoine Boureau / Hans Lucas via AFP)
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