Manfred Weber : rencontre avec l’Allemand le plus puissant de Bruxelles
Autrefois imberbe, Manfred Weber arbore depuis six ans une barbe poivre et sel. Beaucoup y voient le stigmate d’un traumatisme politique impossible à oublier : à l’été 2019, justement, Emmanuel Macron a broyé les ambitions de ce Bavarois inconnu des Français, qui, fort de la première place obtenue par sa famille politique aux élections européennes, s’imaginait à la présidence de la Commission.
Las ! Le jeune président français ne voulait pas de ce pur produit parlementaire, dépourvu d’expérience gouvernementale comme de charisme, et trop à droite à ses yeux. A l’époque, les macronistes ne cachaient d’ailleurs pas leur mépris pour celui qu’ils surnommaient "l’ectoplasme". Finalement, les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 imposeront une autre Allemande de centre droit, Ursula von der Leyen, infligeant une cinglante humiliation à son compatriote. "Weber n’est pas un tueur et, ce jour-là, il s’est fait tuer", résume un connaisseur des arcanes bruxellois.
Le leader incontestable du puissant PPE
"Un revers devient une défaite uniquement si vous ne vous relevez pas", écrit aujourd’hui le quinquagénaire dans la biographie publiée sur son site Internet. Six ans plus tard, Manfred Weber a fait bien plus que se relever. Patron du plus grand groupe politique au Parlement de Strasbourg, président depuis 2022 du Parti populaire européen — le PPE, la puissante famille de la droite chrétienne-démocrate qui revendique 14 commissaires et 13 dirigeants autour de la table du Conseil européen —, le voilà plus central que jamais dans une Europe qui se droitise.
"A travers ses réseaux, c’est l’un des responsables politiques qui dispose de l’une des plus fortes capacités d’influence sur le continent", affirme le Républicain Arnaud Danjean, vice-président du PPE de 2019 à 2024. Un signe : le 12 décembre, Manfred Weber s’est permis d’annoncer en primeur qu’Ursula von der Leyen allait lâcher du lest sur la fin du moteur thermique en 2035, l’un des totems de son premier mandat.
Adversaire de la première heure de cette mesure, son ancien rival peut savourer sa revanche. Sa ligne s’impose d’ailleurs depuis des mois sur les grandes priorités européennes, de la compétitivité aux législations environnementales en passant par l’immigration. La résultante d’un choix délibéré : l’élu de l’Union chrétienne-sociale bavaroise (CSU) a décidé de tirer avantage des rapports de force au sein du Parlement européen, osant s’appuyer sur l’extrême droite pour faire passer sa vision des textes. Cela s’est encore vu lors de la dernière session plénière de 2025 : un texte autorisant le transfert de migrants hors d’Europe pour l’examen de leur demande d’asile a été adopté grâce aux voix des droites antieuropéennes.
Fort de ses 188 sièges sur les 720 de l’hémicycle, le puissant groupe du PPE a arithmétiquement le choix entre la "Majorité von der Leyen", l’alliance avec la gauche et le centre, et la "Majorité Venezuela", l’alliance des droites qui s’est dessinée pour la première fois sur une résolution concernant le pays d’Amérique latine. La pratique est sans précédent à Strasbourg où centre gauche et centre droit travaillent de concert depuis toujours. "En construisant cette possibilité d’une alternative, il a installé une nouvelle dynamique de pouvoir, décrypte l’écologiste allemand Daniel Freund. Il demande qu’on accepte sa position à 100 % ou il se tourne vers l’extrême droite et ce sera pire. C’est du chantage."
"Un caméléon hors pair"
Venant d’un pro-européen convaincu, eurodéputé depuis plus de vingt ans, ce choix n’en finit pas d’intriguer. "Est-ce qu’il faut comparer Manfred Weber au Nicolas Sarkozy de 2007 qui siphonne les voix de l’extrême droite pour sauver la République ou au Sarkozy de 2012 qui a quasiment basculé à l’extrême droite ?", s’interroge un opposant perplexe. Derrière ses lunettes rondes, le catholique pratiquant, fan de guitare et de musique classique, très attaché aux traditions de sa Bavière d’origine, reste une énigme pour nombre de ceux qui le côtoient. Si ses adversaires saluent un interlocuteur toujours courtois qui respecte sa parole, ils peinent à cerner sa personnalité. "C’est un caméléon hors pair qui n’aime pas les conflits ouverts", résume l’un d’eux. Même au sein de son propre groupe, le Bavarois est connu pour ne pas avancer frontalement. Dans les réunions internes, il invite des personnalités à discourir ou il souhaite longuement les anniversaires pour que les sujets qui fâchent se retrouvent relégués à la fin, quand tout le monde veut partir…
L’ancien ingénieur spécialisé dans le développement durable se décrit avant tout comme un démocrate-chrétien centriste et pragmatique, décidé à se démener pour que l’Europe prouve son utilité aux citoyens. "Il faut faire avec les gens et pas contre eux, plaide-t-il auprès de L’Express. Ainsi, j’ai toujours dit qu’interdire le moteur thermique était absurde. En Allemagne, les salariés de l’industrie automobile abandonnent la gauche et votent pour l’AfD. Il faut être moins idéologique."

Le patron du PPE affirme opérer une claire distinction entre droites démocratiques et extrêmes. "Mes idées n’ont pas changé, répond Weber. Et tous ceux qui voudront travailler avec nous devront respecter nos lignes rouges : ils doivent être pro-Ukraine, pro-Europe et pro-Etat de droit. Sur cette base, nous avons d’ailleurs expulsé Viktor Orban du parti." C’est aussi sur cette ligne que le patron de la droite européenne a, très tôt, jugé fréquentable la Présidente du conseil italien, même si elle dirigeait le parti eurosceptique des Conservateurs réformistes européens. Depuis octobre 2022, Giorgia Meloni gouverne en coalition avec Forza Italia, l’ancienne formation de Silvio Berlusconi, membre de la famille PPE. "Nous ne l’avons pas fait par hasard, nous avons analysé la situation, parlé en amont avec la société civile, l’Eglise ou encore les syndicats italiens, explique Manfred Weber. Nous avons estimé qu’elle respecterait nos lignes rouges et aujourd’hui encore, je n’ai pas de critique à formuler."
Manfred Weber reste plus prudent sur un éventuel rapprochement entre LR et le Rassemblement national après la présidentielle de 2027, s’interrogeant sur le financement de Marine le Pen par des banques russes. Et pas question d’accepter une quelconque alliance avec l’Alternativ für Deutschland (AfD), pourtant en pole position dans les sondages outre-Rhin. "Nous ne travaillerons jamais ensemble, affirme le président du PPE. Il faut se souvenir de l’expérience de la République de Weimar dans les années 1930. Des nationalistes néonazis ne doivent jamais accéder au pouvoir exécutif."
Le tacticien sur un fil avec l’extrême droite
Certains l’accusent toutefois de jouer avec les allumettes. "Ce n’est pas viable dans la durée d’osciller entre plusieurs options, on risque le blocage généralisé ou la censure de la Commission", s’inquiète un diplomate européen. Les choix de Manfred Weber le placent en effet en porte-à-faux avec Ursula von der Leyen. Si elle a été choisie par Emmanuel Macron pour son premier mandat, la présidente de la Commission doit le second au soutien de son compatriote, et le rapport de force s’est inversé. "Elle lui demande régulièrement de ne pas s’en prendre publiquement aux sociodémocrates et aux centristes, qui la soutiennent, mais il le fait quand même", raconte l’un de ceux qui fréquentent les deux.
Conséquence, les relations avec ces deux formations se détériorent au fil des votes et la confiance s’étiole. "Cette configuration détruit la capacité des pro-européens à faire des compromis, s’alarme l’eurodéputé Renew Pascal Canfin. Progressivement, Weber risque de ne plus pouvoir avancer sur les sujets ambitieux. Sa stratégie est incompatible avec une stratégie de puissance pour l’Europe." Les partisans du Bavarois veulent au contraire croire qu’il œuvre pour maintenir durablement la droite au centre de l’échiquier européen. "C’est politiquement courageux de braver les critiques pour sauver l’Europe chrétienne-démocrate telle qu’il la conçoit", salue le français Arnaud Danjean.
Sauver l’Europe chrétienne-démocrate, serait-ce le grand dessein de Manfred Weber ? Le revenant barbu de 53 ans reste peu disert sur ses ambitions personnelles. "Le plus important, c’est d’avoir des résultats. En 2029, je veux pouvoir me présenter devant les citoyens et leur dire que la situation est meilleure qu’avant", assure-t-il. De la présidence de la Commission, il ne parle plus.

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