Et si un gendarme nommé à Ajaccio était tenu de s’exprimer en corse ? Et si tous les élèves scolarisés à Strasbourg devaient suivre des cours d’alsacien ? Et si un Toulousain avait le droit de parler occitan devant un juge ? Ces mesures, qui relèvent en France de la politique-fiction, sont pourtant monnaie courante chez nos voisins européens.
Et cela change tout. On croit souvent que le recul des langues régionales et minoritaires serait lié à la modernité, au déclin de la paysannerie, à l’urbanisation... L’explication est autre, comme le montrent les comparaisons internationales. Au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, en Slovénie, en Suisse (et ailleurs), des mesures protectrices sont prises en faveur de ces langues, qui y disposent souvent d’un statut officiel et se portent plutôt bien. Autant de mesures refusées par Paris, avec pour conséquence une chute des taux de pratique dans l’Hexagone. Le nombre de locuteurs du breton est ainsi passé de 1,1 million en 1952 à 107 000 aujourd’hui.
Royaume-Uni
Dans les écoles galloises, l'anglais peut être une langue étrangère
Le gallois fait face à la langue la plus puissante du monde, l’anglais. Et pourtant, cette langue régionale gagne des locuteurs, grâce notamment à l’enseignement. L’étude du gallois est en effet obligatoire pour tous les élèves et occupe entre 20 % et 80 % des cours. Les écoles sont réparties en trois catégories : immersion totale (l’anglais y est étudié comme langue étrangère) ; bilinguisme (répartition équilibrée) ; à dominante anglaise (majorité des cours en anglais). Un exemple de "revitalisation" réussie.
Espagne
L’occitan, langue officielle dans le val d’Aran
Le val d’Aran est une vallée espagnole dont la langue historique est l’occitan, qu’on appelle sur place l’aranais. Sous Franco, seul le castillan (la langue de Madrid) y avait droit de cité et l’aranais perdait des locuteurs. Depuis le retour de la démocratie, en 1975, il est en usage dans les mairies, les administrations et les écoles. Résultat : 68 % de la population sait désormais le parler. Un taux dix fois supérieur à celui enregistré côté français, où la langue des troubadours est classée en « danger sérieux d'extinction » par l’Unesco.
Italie
L’allemand autorisé au tribunal dans le Haut-Adige
Il existe en Italie une région où l’on peut s’exprimer devant un tribunal en… allemand. Il s’agit du Haut-Adige, l’ancien Sud-Tyrol autrichien annexé en 1918. Mussolini a bien tenté d’y imposer l’italien mais, après la chute du dictateur, un régime de tolérance linguistique a été mis en place. Aujourd’hui, chaque citoyen a le droit d’employer sa langue maternelle avec l’administration, y compris, donc, devant un juge. Ce qui n’empêche pas l’intercompréhension : 95 % de la population germanophone maîtrise l’italien.
Suisse
L’italien en usage dans les administrations du Tessin
On imagine mal le sous-préfet de Bayonne devoir parler basque et encourager son personnel à l’apprendre. C’est pourtant ce qu’il se passe en Suisse, où l’égalité entre les langues fait partie des principes inscrits dans la Constitution. Une philosophie qui bénéficie notamment à l’italien. Parlé par seulement 8 % de la population totale du pays, il demeure très vivace dans le canton du Tessin, où sa variante locale, le tessinois, est l’unique langue officielle. On y recense environ 88 % de locuteurs.
Slovénie
Un droit de veto pour le député de la minorité hongroise
En Slovénie, la minorité hongroise est reconnue comme une communauté nationale "autochtone" et bénéficie de droits garantis par la Constitution (il en va de même pour les italophones). Dans les cinq communes où elle vit, le hongrois a le même statut que le slovène, que ce soit dans les écoles, les assemblées politiques, les tribunaux, les hôpitaux et les administrations. Les magyarophones élisent également un député qui, à l’Assemblée nationale, dispose d’un droit de veto sur tous les textes concernant les minorités.
Cela fait "seulement" un peu plus d’une semaine, mais déjà les couacs s'enchaînent. Alors que l'application chinoise TikTok a été vendue le 22 janvier dernier à un groupe d’investisseurs américains, parmi lesquels le géant des logiciels d’entreprise, Oracle, l'application de vidéos courtes a été touchée par une panne d'ampleur, empêchant les utilisateurs américains de se connecter, de télécharger ou de publier des vidéos, ou encore de commenter des publications.
Selon le site Downdetector, les premiers signalements ont commencé le 25 janvier, pour atteindre un pic de 15 696 signalements enregistrés. Le lendemain, des pannes ont continué à être notifiées toute la journée, au grand désarroi des 200 millions d'utilisateurs américains. La tempête hivernale Fern, qui a touché de plein fouet les Etats-Unis, a en effet paralysé plusieurs centres de données d’Oracle sur lesquels TikTok s’appuie, ce que l’entreprise n’a pas immédiatement rendu public, dévoile The Guardian. "Bien que le réseau soit rétabli, la panne a provoqué une défaillance en cascade des systèmes que nous nous efforçons de résoudre avec notre partenaire de centre de données", a fini par publier Tiktok USDS, la nouvelle coentreprise américaine, sur X.
Des accusations de censure
Mais très vite s'est ajouté un autre problème : après la mort d’Alex Pretti, tué par des agents fédéraux dans le contexte brûlant des manifestations contre la police de l'immigration américaine, "ICE", des personnalités en vue de TikTok n'auraient pas pu publier leurs vidéos d'indignation, selon plusieurs médias. A l'image de celle de l'influenceuse Jen Hamilton sur l'arrestation par des agents fédéraux de Liam Conejo Ramos, âgé de 5 ans, qui n'a pas pu être téléchargée. "C’est très ironique que dès le premier jour de cette prise de contrôle (américaine de l'application), je publie quelque chose sur l’ICE et que cela ne soit pas visible par le public", observe-t-elle à CNN, ajoutant que la vidéo n’était toujours pas accessible à ses abonnés. D'autres utilisateurs affirment au contraire que leur contenu a été publié mais s'est retrouvé "invisible", au point de n'afficher aucune vue.
Dans la foulée, le sénateur de Californie Scott Weiner, la musicienne Billie Eilish, ainsi que l’humoriste Meg Stalter ont accusé TikTok d’étouffer les vidéos critiques envers les agents fédéraux de l’immigration. Cette dernière, suivie par près de 280 000 abonnés, a déclaré qu’elle supprimerait son compte, tandis que des médias du monde entier — le New York Times, Variety, The Independent, CNN, le Washington Post — ont relayé ces accusations. Le sénateur démocrate du Connecticut, Chris Murphy, a également tweeté que la censure présumée de TikTok constituait une "menace pour la démocratie", si elle était avérée.
Un exode d'utilisateurs
Le 26 janvier, l'application est sortie de son silence, sans pour autant reconnaître la moindre censure. "Au cours du week-end, un centre de données Oracle a subi une coupure de courant temporaire liée aux conditions météorologiques, ce qui a affecté TikTok. Les difficultés que peuvent rencontrer les utilisateurs américains de TikTok sont le résultat de problèmes techniques survenus après cette coupure de courant", a-t-elle simplement expliqué dans un communiqué. Le lendemain, le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, a néanmoins annoncé que son bureau enquêterait pour déterminer si TikTok avait censuré des vidéos critiques envers Donald Trump, élargissant ainsi le champ des accusations d’ingérence pro-Maga à l’application.
Conséquence de ces critiques : un nombre indéterminé d’utilisateurs a déclaré quitter le nouveau TikTok américain, propulsant un nouveau concurrent, Upscrolled, à la première place de l’App Store d’Apple aux Etats-Unis et à la troisième place du Google Play Store. Cette application, qui promet "moins de censure que TikTok", revendique à ce jour plus d'un million d'utilisateurs ; un exode qui n'est pas sans rappeler celui qu'a connu Twitter, devenu X, après le rachat par Elon Musk en 2022.
Le point de passage frontalier de Rafah, contrôlé par Israël, a très partiellement rouvert ce lundi 2 février entre la bande de Gaza et l'Égypte, permettant à un petit nombre de Palestiniens de quitter ou de revenir dans le territoire ravagé par la guerre. La frontière, dont la réouverture totale est réclamée par l'ONU et les organisations humanitaires, ne devrait toutefois pour l'heure pas permettre l'entrée de l'aide internationale. L’Express fait le point sur la réouverture de ce point de passage fermé durant la majeure partie des deux années de guerre dans l'enclave palestinienne.
Pourquoi cette réouverture était-elle très attendue ?
Ce passage, situé dans ce qui était autrefois une ville de 250 000 habitants qu'Israël a depuis démolie et dépeuplée, est la seule voie d'accès ou de sortie pour la quasi-totalité des plus de deux millions d'habitants de la bande de Gaza. Il est fermé de manière quasi permanente depuis mai 2024 et contrôlé par l'armée israélienne côté gazaoui.
Avant la prise de contrôle du poste de Rafah par Israël, quelque 100 000 Palestiniens ont fui la bande de Gaza par le biais de ce point de passage frontalier en raison de l'offensive israélienne menée après l'attaque du 7 octobre 2023 du Hamas, selon les autorités palestiniennes. Au fur et à mesure de son offensive dans la bande de Gaza, l'armée israélienne a envahi le sud de l'enclave et a donc fermé ce point de passage. Une voie importante permettant aux Palestiniens blessés et malades de se faire soigner en dehors de Gaza a ainsi été coupée. Seuls quelques milliers d'entre eux ont été autorisés par Israël à sortir de la bande de Gaza pour se faire soigner dans des pays tiers via Israël au cours de l'année écoulée.
Quelles sont les conditions de passage ?
Cette réouverture intervient de façon limitée. Selon une source palestinienne interrogée par Reuters, 50 Palestiniens devraient traverser ce lundi le point de passage pour entrer dans la bande de Gaza après des contrôles de sécurité israéliens rigoureux. Cinquante autres Palestiniens devaient être autorisés à quitter l'enclave palestinienne. Ces déclarations suggèrent un plafond quotidien de 100 voyageurs.
Le passage du poste-frontière concerne uniquement les Palestiniens désireux de quitter l'enclave ou ceux ayant fui dans les premiers mois de la guerre et souhaitant désormais rentrer. Nombre d'habitants de Gaza malades ou blessés devraient vouloir partir pour recevoir des soins à l'étranger. Le ministère palestinien de la Santé estime que 20 000 patients attendent de pouvoir quitter Gaza.
Israël a prévenu que cette réouverture se ferait dans des conditions de sécurité draconiennes. L’Etat hébreu exige des contrôles de sécurité très stricts pour les Palestiniens traversant le poste-frontière. Des fouilles corporelles sont notamment effectuées, de même qu’une vérification des identités par le service de renseignement israélien. Par ailleurs, des tourniquets électroniques pourront être activés à distance, c'est-à-dire qu'Israël pourra ouvrir ou bloquer le passage sans que des soldats israéliens se trouvent physiquement sur place, indique TF1.
Quels sont les autres principaux sujets qui restent à régler ?
La réouverture du poste-frontière de Rafah était l'un des principaux points de la première phase du plan de paix en 20 points promu par Donald Trump pour mettre fin à la guerre, outre un cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre mais régulièrement menacé. La deuxième phase du plan du président américain lancée après le Nouvel An prévoit que le Hamas rende les armes et cède le contrôle de la bande de Gaza à une administration soutenue par la communauté internationale. De nombreux Israéliens et Palestiniens considèrent cela comme irréaliste. Le Hamas n'a pas encore accepté ces conditions et Israël se dit prêt à reprendre la guerre pour désarmer le groupe par la force.
Depuis la conclusion de l'accord de cessez-le-feu en octobre, les attaques israéliennes à Gaza ont tué plus de 500 Palestiniens, selon les autorités sanitaires locales tandis que, selon les autorités israéliennes, des activistes palestiniens ont tué quatre militaires israéliens sur cette même période. Israël a effectué samedi des frappes aériennes parmi les plus intenses depuis l'entrée en vigueur de ce cessez-le-feu, tuant au moins 30 personnes dans la bande de Gaza, en riposte à ce qu'il a qualifié de violation de la trêve par le Hamas la veille avec l'irruption d'activistes dans le territoire à partir d'un tunnel à Rafah.
Malgré ces profondes divergences entre Israël et le Hamas, Washington a donc lancé la deuxième phase du plan, annonçant la création d’un comité de technocrates palestiniens chargés de gérer Gaza. Ce comité sera supervisé par un "Conseil de la paix" composé de dignitaires étrangers et présidé par Donald Trump, initialement conçu pour régler le conflit à Gaza et qui, selon lui, s’attaquera également à d’autres conflits.
D’autres points restent en suspens. Une force internationale de stabilisation est censée garantir la sécurité et la paix à Gaza. Cependant, sa composition, son rôle et son mandat restent flous. Par ailleurs, l'Autorité palestinienne, internationalement reconnue et exerçant une autonomie limitée dans certaines parties de la Cisjordanie occupée par Israël, est censée mener des réformes non spécifiées avant d'intervenir à Gaza, mais les détails n'ont pas été définis.
Les plans de financement et de supervision de la reconstruction de Gaza restent également à élaborer. Le gendre de Trump, Jared Kushner, a présenté ce mois-ci un projet de "Nouvelle Gaza" à reconstruire de fond en comble. Ce plan n'aborde ni les droits de propriété ni l'indemnisation des Palestiniens ayant perdu leurs maisons, leurs commerces et leurs moyens de subsistance pendant la guerre, et ne précise pas non plus où les Palestiniens déplacés pourraient être logés durant la reconstruction.
Le poste-frontière de Rafah entre l'Égypte et la bande de Gaza, à Rafah, en Égypte, ici photographié le 29 janvier 2026, a rouvert le lundi 2 février 2026.
Le ministère américain de la Justice a publié vendredi 30 janvier des millions de nouveaux documents concernant le délinquant sexuel condamné Jeffrey Epstein. L'ex-financier américain est accusé d'avoir mis en place un système d'exploitation sexuelle de mineures avant sa mort en prison en 2019. Dans ces documents figure régulièrement le nom d'une personnalité norvégienne : la princesse Mette-Marit, épouse du prince héritier Haakon. Selon le journal norvégien Verdens Gang, le nom de la future reine de Norvège apparaît au moins 1 000 fois dans ces documents. Le contenu et le ton des échanges entre Jeffrey Epstein et la princesse Mette-Marit, entre 2011 et 2014, attestent d'une forme de complicité entre les deux.
Dans des courriels, Mette-Marit demande notamment à Jeffrey Epstein, qu'elle trouve "très charmant", s'il est "inapproprié pour une mère de suggérer, comme fond d'écran pour son fils de 15 ans, une image de deux femmes nues portant une planche de surf". Par ailleurs, en 2012, alors que Jeffrey Epstein dit être à Paris "en quête d'une épouse", elle lui répond que la capitale française est "bien pour l'adultère" mais que "les Scandinaves (font) de meilleures femmes". La BBC précise également que ces derniers documents relatifs à Jeffrey Epstein révèlent que la princesse Mette-Marit a passé quatre jours chez lui à Palm Beach, Miami, en janvier 2013. Le ton chaleureux de cette correspondance a consterné les commentateurs norvégiens, et ce alors que Jeffrey Epstein avait déjà été condamné en 2008 à un peu plus d'un an de prison pour recours à des prostituées mineures.
La princesse Mette-Marit évoque un "manque de discernement"
Dans la foulée de ces révélations qui éclaboussent la famille royale en Norvège, la princesse Mette-Marit a publié un communiqué samedi. "J'ai fait preuve d'un manque de discernement et je regrette d'avoir eu le moindre contact avec Jeffrey Epstein. C'est tout simplement embarrassant", y indique-t-elle. Elle a ensuite exprimé sa "profonde sympathie et sa solidarité avec les victimes des abus commis par Jeffrey Epstein".
Comme le relève la BBC, le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre a dit partager l'avis de la princesse héritière Mette-Marit concernant son "erreur de jugement". Il a également déclaré qu'il estimait que l’ancien Premier ministre Thorbjørn Jagland avait fait preuve d'un "manque de discernement", après qu'il a été révélé qu'il avait prévu des vacances en famille sur l'île privée de Jeffrey Epstein, avant de les annuler.
Une famille royale à scandales
Hasard du calendrier, ces documents ont été publiés alors que s'ouvre ce mardi à Oslo le procès du fils de Mette-Marit, Marius Borg Høiby, né d'une brève relation antérieure à son mariage avec le prince héritier Haakon. Cet homme de 29 ans doit répondre d'une trentaine de chefs d'accusation, dont quatre viols et des violences contre d'ex-compagnes. En cas de condamnation, il pourrait passer plusieurs années en prison. Marius Borg Høiby, qui n'appartient pas à la famille royale, nie les accusations les plus graves portées contre lui. Aucun membre de la famille royale n'assistera à son procès.
Ces déboires s'ajoutent par ailleurs aux graves problèmes de santé de la princesse, atteinte d'une forme rare de fibrose pulmonaire, une maladie incurable des poumons. Le Palais a annoncé en décembre dernier qu'elle devrait probablement subir une transplantation pulmonaire, une opération périlleuse.
La famille royale fait régulièrement la une des journaux. La princesse de 54 ans Märtha Louise de Norvège, fille du roi Harald V, s'est mariée, il y a deux ans, avec un chaman californien et a ouvert les coulisses de leurs noces aux caméras de Netflix. Le documentaire sorti en septembre 2025, intitulé Rebel Royals : l’improbable romance, ressemble davantage à un règlement de comptes royaux qu'à un conte de fées.
Les Etats-Unis étudient toujours plusieurs options sur le dossier iranien. Washington n'a cependant pas encore indiqué s'il envisageait d'utiliser la force militaire et, le cas échéant, comment. Le fera-t-il ? La capacité de l'Iran à lancer des attaques de représailles efficaces est un élément central dans la prise de décision de l'administration Trump… qui fluctue et semble hésiter. Donald Trump avait initialement déclaré envisager une intervention militaire pour soutenir les manifestations populaires massives en Iran contre le régime et le guide suprême, mais le président américain a depuis lors exigé la reprise des négociations sur le nucléaire iranien.
L'administration Trump exerce une pression considérable et croissante sur l'Iran par un renforcement militaire massif dans la région. Pour autant, des frappes aériennes contre l'Iran ne sont pas imminentes, selon des responsables américains interrogés par le Wall Street Journal (WSJ). Pour le moment, le Pentagone préfère déployer des systèmes de défense aérienne supplémentaires afin de mieux protéger Israël, ses alliés arabes et les forces américaines en cas de représailles iraniennes et de conflit potentiellement prolongé, rapporte le quotidien américain. En effet, si les Etats-Unis lançaient une campagne de frappes aériennes, Téhéran riposterait probablement avec toute la puissance de feu dont il dispose, déployant son arsenal de missiles balistiques à courte et moyenne portée contre les positions américaines et israéliennes. L'Iran a déjà fait savoir aux alliés des Etats-Unis dans la région qu'il restait capable de lancer des attaques meurtrières dans le golfe Persique et que, cette fois-ci, de telles frappes ne seraient ni mesurées ni annoncées comme l'avait été l'opération d'al-Udeid. Celle-ci, menée en juin 2025, avait visé cette base aérienne américaine au Qatar par des tirs de missiles, sans faire de victimes.
Les craintes des Etats du Golfe
La perspective d'une confrontation entre Washington et Téhéran suscite des inquiétudes parmi certains Etats du Golfe persique. La semaine dernière, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont déclaré qu'ils n'autoriseraient pas les Etats-Unis à utiliser leur espace aérien et leur territoire pour attaquer l'Iran. Ces annonces visent à les protéger d'éventuelles représailles iraniennes en cas de frappe américaine.
Selon un responsable occidental interrogé par le Washington Post, les alliés des Etats-Unis dans le Golfe persique estiment que la chute du régime iranien n'est qu'une question de temps. Mais ils craignent une instabilité bien plus grande si cette chute est provoquée par une attaque américaine. C'est la raison pour laquelle ils plaident pour une issue diplomatique. "Ils sont favorables à un effondrement, mais pas de manière soudaine et brutale", a déclaré ce responsable. Ils "préfèrent une érosion plus progressive du régime".
Les Etats du Golfe persique ont par ailleurs averti les responsables américains que le programme balistique de Téhéran demeurait capable d'infliger des dommages importants aux intérêts américains dans la région, selon deux responsables occidentaux informés de la situation interrogés par le Washington Post.
Munitions à courte portée, lanceurs…
Même après douze jours de guerre contre Israël, en juin 2025, l'Iran, dont le programme balistique a subi des pertes critiques à ce moment-là, conserve l'arsenal nécessaire pour frapper les alliés et les bases américaines. Concrètement, selon l'évaluation d’un allié américain du Golfe dont a pris connaissance le Washington Post, Téhéran conserve ses munitions à courte portée, ses lanceurs et certains éléments de son système de production de missiles. Ces munitions peuvent atteindre les intérêts américains dans le Golfe persique, notamment plus d'une douzaine de bases militaires et des dizaines de milliers de soldats.
Téhéran aurait doublé sa production de missiles depuis la guerre des douze jours et réalisé des progrès significatifs dans la réparation des lanceurs endommagés, indique au quotidien américain Amir Mousawi, un ancien diplomate iranien désormais en poste en Irak. Le régime aurait également installé certains lanceurs dans les régions montagneuses du pays, où ils sont plus difficiles à atteindre.
L'Iran possède le plus important programme de missiles de la région, préciseau Washington Post David Des Roches, ancien directeur des affaires de la péninsule arabique au sein du cabinet du secrétaire à la Défense. "Les Iraniens ont plus de missiles que les pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) n'ont de missiles de défense aérienne", indique David Des Roches, aujourd'hui professeur à l'Institut Thayer Marshall. De plus, les systèmes de défense aérienne du CCG pourraient être submergés par des attaques de plus grande envergure qu’en juin 2025.
Les frappes israéliennes menées durant les douze jours de guerre semblent avoir principalement ciblé les capacités opérationnelles de l'arsenal de missiles à longue portée iranien, selon Fabian Hinz, chercheur à l'Institut international d'études stratégiques interrogé par le Washington Post. Les frappes et opérations de sabotage israéliennes ont visé des missiles et des lanceurs capables de menacer le territoire israélien à plus de 1 300 kilomètres de distance. En revanche, l'arsenal à plus courte portée, et notamment l'arsenal antinavire, "devrait être intact", selon Fabian Hinz. Ces frappes israéliennes n'ont a priori pas complètement détruit les usines de missiles iraniennes.
Systèmes THAAD et Patriot
Les capacités militaires iraniennes représentent une menace suffisante pour que certains Etats du Golfe persique renforcent leurs défenses aériennes. L'Arabie saoudite a ainsi acheté sept batteries THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), dont certaines ont déjà été livrées, a déclaré un responsable d'un Etat du Golfe au Wall Street Journal. Les systèmes THAAD peuvent intercepter les missiles balistiques au-dessus de l'atmosphère terrestre.
De son côté, l'armée américaine dispose déjà de systèmes de défense aérienne dans la région, notamment des destroyers capables d'abattre les menaces aériennes. Cependant, le Pentagone déploie une batterie supplémentaire de systèmes THAAD et des systèmes de défense aérienne Patriot sur les bases où sont stationnées les troupes américaines au Moyen-Orient, notamment en Jordanie, au Koweït, à Bahreïn, en Arabie saoudite et au Qatar, selon des responsables de la défense, des données de suivi des vols et des images satellites. Les systèmes Patriot protègent contre les menaces à basse altitude et à courte portée.
La confrontation militaire n’est pas inéluctable et les canaux diplomatiques sont toujours ouverts. L'Iran examine les détails de divers processus diplomatiques visant à gérer les tensions avec les États-Unis, a ainsi déclaré ce lundi le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmail Baghaei, ajoutant que Téhéran espérait des résultats dans les prochains jours. Dimanche, le guide suprême iranien Ali Khamenei avait quant à lui était plus menaçant, prévenant que des frappes américaines contre son pays entraîneraient une "guerre régionale".
Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, s'exprime lors d'une réunion à Téhéran, en Iran, le 3 janvier 2026. Bureau du guide suprême iranien/WANA (Agence de presse d'Asie occidentale)/Document fourni par REUTERS
Les États-Unis l’ont surnommé le "renifleur nucléaire". Un avion de l’US Air Force capable de détecter des signes d’activité nucléaire s’est posé vendredi 30 janvier sur la base américaine de RAF Mildenhall, dans le Suffolk, au Royaume-Uni, selon le journal britannique The Telegraph. Le WC-135R Constant Phoenix est spécialisé dans la détection de particules radioactives dans l’atmosphère, ce qui lui permet d’identifier des traces liées à des essais ou à des incidents nucléaires.
Selon certaines spéculations, s’il venait à être déployé vers des bases américaines au Moyen-Orient, l’appareil pourrait servir à déterminer si l’Iran mène ou non des tests en vue de développer l’arme nucléaire sur son territoire — une pratique interdite par le Traité de non-prolifération de l’arme nucléaire et redoutée par plusieurs membres de la communauté internationale.
Une pression politique et militaire croissante
La présence de ce fleuron stratégique de la flotte américaine sur le sol britannique pour ce qui pourrait n'être qu'une escale intervient alors que les hypothèses d’une frappe américaine contre l’Iran se multiplient ces derniers jours, après les attaques menées en juin dernier contre des installations nucléaires iraniennes. Actuellement du matériel militaire américain continue d’être déployé au Moyen-Orient, et Donald Trump a averti mercredi que "le temps était compté" pour que Téhéran signe un nouvel accord interdisant l’arme nucléaire.
Dans le même temps, l’Union européenne a annoncé le classement des Gardiens de la révolution islamique comme organisation terroriste, une mesure que le Premier ministre britannique Keir Starmer refuse pour l’instant d’adopter. Le régime des mollahs a réagi en classant à son tour les armées européennes comme des groupes terroristes.
Mission de surveillance
En juin dernier, le Constant Phoenix, opéré par le 45e escadron de reconnaissance, avait déjà été déployé depuis les États-Unis vers le Moyen-Orient quelques jours avant le bombardement des sites nucléaires iraniens. L’appareil avait également fait escale au Royaume-Uni en janvier 2022, peu avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, nourrissant depuis les interprétations stratégiques autour de ses déplacements.
Les autorités de défense américaines soulignent toutefois que la présence de l’avion ne signifie pas une action militaire imminente. Placé sous mission des Nations unies, il sert à surveiller le respect des accords internationaux interdisant les essais nucléaires, avec des vols d’échantillonnage menés partout dans le monde. "Il ne cherche pas une arme, il vérifie qu’aucun essai au sol n’a lieu", a expliqué une source au Telegraph.
Un avion WC-135 Constant Phoenix de l'armée de l'air américaine est ravitaillé en carburant par un avion-citerne dans une photo non datée. U.S. Air Force/Document fourni par REUTERS
À compter de ce dimanche 1er février et pour les prochains jours, le détroit d’Ormuz pourrait se transformer en théâtre des intimidations réciproques des États-Unis et de l’Iran. La situation n’est pas évidente à démêler. Vendredi dernier, le commandement miliaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom) a annoncé que les Gardiens de la Révolution - le groupe islamiste au pouvoir à Téhéran - allaient mener dans le détroit stratégique "un exercice naval de tir réel de deux jours". Mettant du même coup en garde contre toute "action dangereuse" à proximité des forces américaines.
Téhéran avait depuis évité tout commentaire. Mais ce dimanche, l’information a été démentie par un officiel iranien. "Il n’y a aucun plan pour que les Gardiens mènent des exercices militaires là-bas et aucun communiqué officiel n’a été publié à ce sujet. Il ne s’agit que de rapports médiatiques, qui sont erronés", a-t-il affirmé à l’agence de presse internationale Reuters.
Menace de fermeture du détroit pétrolier
Ces derniers jours, Téhéran et Washington oscillent entre apaisement et déclarations belliqueuses. En réponse aux agressions américaines, le gouvernement de Téhéran a déclaré qu'il "se défendrait et répondrait comme jamais auparavant" après que le président américain Donald Trump a menacé d'attaquer le pays s'il ne concluait pas un accord sur son programme nucléaire. Le régime des Mollah, qui avait d’abord annoncé des "progrès" dans les négociations, reste "le doigt sur la gâchette", selon les mots du chef de l’armée Amir Hatami.
Téhéran a d’ailleurs rappelé que de "nombreuses" bases américaines dans la région sont à portée de ses missiles. Et a menacé à plusieurs reprises de fermer le détroit d’Ormuz, étroit passage au débouché du golfe Persique par lequel transite un quart du pétrole maritime mondial. La menace est préoccupante : si l'Iran empêchait l'accès aux pétroliers géants qui transportent le pétrole et le gaz du Moyen-Orient vers la Chine, l'Europe, les États-Unis et d'autres grands consommateurs d'énergie, les prix du pétrole monteraient mécaniquement en flèche, déstabilisant l'économie mondiale.
Lignes rouges et escalade des tensions
Fake news ? Quoi qu'il en soit, le Centcom américain a d’ores et déjà fixé des lignes rouges via un communiqué : il ne tolérera ni le "survol de ses navires" ou de "toute installation militaire", ni "les approches de vedettes rapides", ni "le pointage d’armes sur les forces américaines". Un communiqué qui a eu le don d’échauffer encore plus Téhéran. "Opérant au large de nos côtes, l’armée américaine tente désormais de dicter la manière dont nos puissantes forces armées devraient mener des exercices de tir sur leur propre territoire", s’est insurgé sur X le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi.
Marked in yellow in the Western Hemisphere, you have the United States.
Several oceans away, on the other side of the planet, Iran's borders are marked in yellow.
Une flotte américaine de dix navires est déjà déployée, incluant le groupe aéronaval USS Abraham Lincoln avec trois destroyers et des avions furtifs F-35C. Le président américain a indiqué qu’une seconde "armada" pourrait se diriger vers le détroit. L’Iran "nous parle, et nous verrons bien si nous pouvons faire quelque chose", a affirmé samedi Donald Trump sur la chaîne Fox News. Il a plusieurs fois menacé d’une intervention militaire américaine cette semaine, alors que le régime des Mollahs réprimait les manifestations dans le sang.
Le poste-frontière de Rafah entre la bande de Gaza et l'Egypte rouvrira lundi, a annoncé Israël dimanche, les préparatifs se poursuivant pour permettre aux Palestiniens de franchiser à nouveau ce point de passage fermé la majeure partie du temps durant les deux années de guerre dans l'enclave palestinienne.
Avant le conflit, déclenché par l'attaque du Hamas palestinien en Israël le 7 octobre 2023, le poste de Rafah était pour la plupart des habitants de Gaza la seule voie directe permettant de sortir de l'enclave palestinienne et le principal point d'entrée de l'aide humanitaire pour le territoire. Il est fermé de manière quasi permanente depuis mai 2024 et contrôlé par l'armée israélienne côté gazaoui.
Coordination avec l'Egypte et l'UE
Le COGAT, l'unité de l'armée israélienne chargée de la coordination humanitaire, a déclaré que le poste-frontière rouvrirait dans les deux directions, mais seulement pour les habitants le franchissant à pied, et qu'il allait se coordonner avec l'Egypte et l'Union européenne. "Aujourd'hui, une opération pilote est en cours pour tester et évaluer l'opération de franchissement. Les déplacements des habitants dans les deux directions, entrées et sorties de Gaza, devraient commencer demain", a dit le COGAT. Un responsable palestinien et une source européenne proche de la mission de l'UE sur place ont confirmé ces détails. Le ministère égyptien des Affaires étrangères n'a pas répondu dans l'immédiat à une demande de commentaire.
Conditions de sécurité draconiennes
Israël a prévenu que la réouverture du poste-frontière se ferait dans des conditions de sécurité draconiennes, uniquement pour les Palestiniens désireux de quitter l'enclave dévastée par deux ans de conflit ou ceux ayant fui dans les premiers mois de la guerre et souhaitant désormais rentrer.
Nombre d'habitants de Gaza malades ou blessés devraient vouloir partir pour recevoir des soins à l'étranger. Le ministère palestinien de la Santé estime que 20 000 patients attendent de pouvoir quitter Gaza.
Un responsable de la défense israélienne a déclaré que 150 à 200 personnes pourraient franchir le poste-frontière simultanément dans les deux directions. Il a prédit que les Palestiniens quittant Gaza seraient plus nombreux que ceux revenant dans le territoire, notamment parce que les malades et blessés seraient accompagnés. Deux responsables égyptiens ont déclaré qu'au moins 50 Palestiniens procédaient aux démarches dimanche pour franchir le poste-frontière afin d'aller se faire soigner en Egypte. Au cours des premiers jours, environ 200 personnes - malades ou blessés et leurs proches - se rendront chaque jour en Egypte tandis que 50 feront le chemin inverse, ont dit ces responsables.
La réouverture du poste-frontière de Rafah est l'un des principaux points de la première phase du plan de paix promu par le président américain Donald Trump pour mettre fin à la guerre, outre un cessez-le-feu entré en vigueur en octobre mais régulièrement menacé.
Des tirs israéliens ont fait plus de 500 morts, dont une majorité de civils selon les autorités sanitaires locales, depuis l'entrée en vigueur de ce cessez-le-feu tandis que, selon les autorités israéliennes, des activistes palestiniens ont tué quatre militaires israéliens sur cette même période. Israël a effectué samedi des frappes aériennes parmi les plus intenses depuis l'entrée en vigueur de ce cessez-le-feu, tuant au moins 30 personnes dans la bande de Gaza, en riposte à ce qu'il a qualifié de violation de la trêve par le Hamas la veille avec l'irruption d'activistes dans le territoire à partir d'un tunnel à Rafah.
Une porte au poste-frontière de Rafah entre l'Égypte et la bande de Gaza, à Rafah, en Égypte, le 29 janvier 2026. Le poste-frontière de Rafah devrait ouvrir après qu'Israël ait récupéré la dépouille du dernier otage détenu à Gaza. Photo prise avec un téléphone portable. REUTERS/Stringer
Donald Trump espère avoir enfin un allié à la tête de la Réserve fédérale américaine, plus communément appelée la "Fed". Le 30 janvier, le président américain a choisi Kevin Warsh pour diriger l’institution américaine, au terme de plusieurs mois de tractations. Ancien membre du conseil des gouverneurs de la Fed entre 2006 et 2011, le personnage est réputé pour son orthodoxie monétaire.
À 55 ans, Kevin Warsh coche toutes les cases du banquier central classique : formé à Stanford et Harvard, passé par Wall Street, il fut le plus jeune gouverneur de la Fed de son histoire. Donald Trump s’est félicité de ce parcours dans un long message sur Truth Social, soulignant notamment qu’il "a la tête de l’emploi". Profil connu et expérimenté, Warsh apparaît comme un compromis acceptable après des mois d’incertitude, ce qui explique l’accueil relativement calme des marchés. Le natif de l’Etat de New York n’est pas encore en poste : sa nomination doit être confirmée par le Sénat, elle devrait se faire sans encombre puisque les Républicains y sont majoritaires.
Une indépendance sous surveillance
Selon le Wall Street Journal, Kevin Warsh se prépare depuis plus de dix ans à diriger la Fed, poste qu’il convoitait déjà en 2017. Cette fois, note le Washington Post, il s’apprête à "hériter de l’un des emplois les plus difficiles à mener : piloter la politique monétaire d’une institution pensée pour être indépendante tout en gérant les demandes d’un président qui n’a pas peur de faire publiquement pression sur la Fed pour obtenir des taux plus bas".
La question centrale demeure celle de l’indépendance de la Réserve fédérale. Donald Trump a multiplié ces derniers mois les pressions et attaques contre la banque centrale, critiquant publiquement son actuel président Jerome Powell, fervent opposant aux politiques monétaires trumpistes. Certes, Kevin Warsh ne dispose que d’une voix parmi les douze membres du comité qui fixe les taux, mais il en définira l’orientation générale. Il devra prouver qu’il peut diriger l’institution sans céder aux injonctions politiques, condition essentielle de la crédibilité de la politique monétaire américaine.
Un revirement idéologique qui interroge
Mais un doute émerge déjà. En cause : l’évolution récente de ses positions. Longtemps, Kevin Warsh s’est illustré comme un adversaire résolu de l’inflation, plaidant pour des hausses de taux afin de la contenir. Or récemment, il s'est soudainement rallié à la ligne de Donald Trump, qui tente de son côté de provoquer une baisse des taux d’intérêt pour encourager les entreprises et les particuliers à investir et consommer, au risque d'encourager l'inflation. Dans ce contexte, le virage trumpiste de Kevin Warsh étonne.
Une autre théorie adoptée par le futur président de la Fed alarme d’autant plus les économistes : il affirme désormais que la dérégulation voulue par Donald Trump sera appuyée par un futur boom de productivité lié à l’intelligence artificielle, et que ces facteurs croisés suffiront à contenir la hausse des prix. Un raisonnement jugé fragile par de nombreux spécialistes, pour qui les gains de productivité liés à l’IA restent hypothétiques, et leurs effets sur l’inflation incertains et lointains. En matière de politique monétaire, parier sur des bénéfices futurs pour desserrer dès aujourd’hui les taux s’apparente davantage à un acte de foi qu’à une gestion prudente — et place Kevin Warsh face à sa première épreuve de crédibilité.
Des divisions profondes déchirent la justice américaine autour de la police de l’immigration de Donald Trump, l'ICE. Alors que certains magistrats pèsent de tout leur poids pour tenter d’en contenir la violence, d’autres estiment qu’il n’existe pas de fondement légal pour limiter ou stopper la répression menée par la police anti-immigration du Président américain. Une bataille qui se joue désormais à coups d’ordonnances et de mémos juridiques — tandis que l’ICE profite de ces hésitations pour renforcer, sur le terrain, les prérogatives de ses agents.
Dernier épisode en date : samedi 31 janvier, une juge fédérale du Minnesota a rejeté la demande de l’État du Minnesota ainsi que des villes de Minneapolis et de Saint-Paul, qui sollicitaient un blocage temporaire du déploiement de 3 000 agents fédéraux de l’immigration. Ces dernières semaines, cette opération nommée "Metro Surge" a donné lieu au décès de deux citoyens, à des milliers d’arrestations et à des manifestations quotidiennes dans cet État du Midwest. "Une juge donne raison à l’ICE", "Une juge refuse de bloquer les opérations de l’ICE", ont résumé les médias américains après cette décision très attendue.
Une argumentation "trop fragile"
La juge a refusé de trancher sur le fonds. Le 12 janvier, les autorités locales de cet Etat démocrate avaient saisi la justice, estimant que l’opération violait leur souveraineté, protégée par le 10ᵉ amendement de la Constitution. Mais sans se prononcer sur "la légalité en elle-même" de l’opération, la juge Katherine Menendez, nommée par Joe Biden, a jugé l’argumentation "trop fragile" et estimé que les plaignants n’avaient pas rempli les conditions techniques permettant d’obtenir une injonction d’urgence. "Les plaignants n’ont fourni aucun critère permettant de déterminer à quel moment une action légale des forces de l’ordre devient une réquisition illégale, se contentant d’affirmer que les excès de l’opération Metro Surge sont si extrêmes que cette montée en puissance dépasse nécessairement une limite qui doit bien exister", a-t-elle justifié.
Avant de reconnaître que l’opération "a eu, et continuera probablement d’avoir, des conséquences profondes, voire déchirantes" pour les habitants du Minnesota, rapporte la chaîne MS Now. Deux semaines plus tôt, la même magistrate avait pourtant tenté de limiter les méthodes de l’ICE dans l’État, interdisant notamment les détentions arbitraires dans des véhicules et l’usage de gaz lacrymogène contre les manifestants anti-ICE, après la mort de Renee Nicole Good, tuée par balle dans sa voiture lors d’une intervention.
Des décisions contradictoires dans les tribunaux fédéraux
Ces dernières semaines, les décisions judiciaires se succèdent et alimentent la bataille autour de la légalité des décisions de Donald Trump. Toujours au Minnesota, le juge fédéral John Tunheim a ainsi interdit mercredi dernier à l’administration d’extrême droite de placer en détention des réfugiés dépourvus de statut de résident permanent mais vivant légalement dans l’État. Selon lui, le gouvernement fédéral peut poursuivre "l’application légale des lois sur l’immigration", mais doit le faire "sans arrêter ni détenir" des personnes admises légalement sur le territoire.
Plus au sud, un verdict très attendu est venu illustrer les excès du système. Un juge fédéral du Texas a ordonné la libération "dès que possible" — et au plus tard le 3 février — de Liam Conejo Ramos, cinq ans, et de son père Adrian, demandeurs d’asile arrêtés par l’ICE au Minnesota avant d’être transférés au centre de détention de Dilley, au Texas. L’enfant avait été interpellé à son domicile, à son retour de l’école maternelle, tandis que son père se trouvait dans l’allée.
Fred Biery, juge fédéral de 78 ans nommé par Bill Clinton, a également interdit leur transfert. Dans une "décision cinglante de trois pages", souligne Politico, il accuse l’administration Trump d’anarchie et d’inhumanité, allant jusqu’à comparer le président à un "aspirant roi autoritaire" contre lequel les pères fondateurs avaient mis en garde. "L’observation du comportement humain confirme que, chez certains d’entre nous, la soif perfide de pouvoir sans limites et le recours à la cruauté pour l’assouvir sont dénués de toute humanité", écrit-il, avant de conclure : "et au diable l’État de droit !"
Pendant ce temps, l’ICE élargit ses pouvoirs
Alors que la justice fédérale hésite et se contredit, l’administration Trump, elle, avance sans détour. Selon le New York Times du 30 janvier, les agents de l’ICE ont appris cette semaine, via un mémo interne, qu’ils disposent désormais d’un pouvoir élargi pour procéder à des arrestations sans mandat judiciaire. Ce changement autorise notamment les agents de rang inférieur à mener des opérations en arrêtant les personnes qu’ils soupçonnent d'être en situation irrégulière, au lieu d’opérations ciblées où ils se présentent avec un mandat pour interpeller une personne précise.
Ce durcissement intervient alors que des milliers d’agents de l’immigration masqués ont été déployés dans des villes à travers tout le pays. Une semaine avant la diffusion du mémo, il avait été révélé que Todd M. Lyons, directeur par intérim de l’agence, avait publié dès le mois de mai des directives autorisant les agents à pénétrer dans des domiciles avec un simple mandat administratif — et non judiciaire. Et la veille de cette note, Donald Trump affirmait vouloir "désamorcer un peu" la situation à Minneapolis, après que des agents y ont abattu mortellement deux personnes lors des opérations de répression.
Le ministère américain de la Justice a publié vendredi des millions de nouveaux documents concernant le délinquant sexuel condamné Jeffrey Epstein, relançant les interrogations autour du réseau relationnel de l'ex-financier américain, accusé d'avoir mis en place un système d'exploitation sexuelle de mineures avant sa mort en prison en 2019. Ces publications mentionnent de nombreuses personnalités politiques, économiques et royales, sans qu'aucune d'entre elles ne fasse à ce stade l'objet de poursuites, comme le précise l'AFP.
Parmi les documents figure une série d'échanges entre Jeffrey Epstein et l'ex-prince Andrew, frère du roi Charles III. Selon des informations de l'AFP, Jeffrey Epstein lui aurait proposé en août 2010 de rencontrer une femme russe de 26 ans, décrite comme "belle et intelligente". Rien ne confirme qu'une rencontre ait effectivement eu lieu. D'autres courriels montrent que le prince Andrew a invité Jeffrey Epstein à dîner au palais de Buckingham en septembre 2010, alors que ce dernier venait d'être libéré de son assignation à résidence après une condamnation pour prostitution de mineure. Les documents ne précisent pas non plus si cette invitation a été honorée. Ces nouvelles révélations interviennent alors que le prince, qui a toujours nié toute implication dans des crimes sexuels, a été déchu de ses titres royaux et contraint de quitter sa résidence officielle de Windsor en janvier 2025 à cause de ses liens passés avec Jeffrey Epstein.
Plus de 4 500 fichiers évoquent Donald Trump
Les documents publiés mentionnent également Donald Trump. Plus de 4 500 fichiers feraient référence au président américain. Ils incluent notamment des signalements transmis au FBI, souvent anonymes ou non vérifiés, concernant des allégations d'agressions sexuelles. Le ministère de la Justice affirme que ces accusations sont "infondées et fausses". Donald Trump reconnaît avoir fréquenté Jeffrey Epstein dans les années 1990 et au début des années 2000, mais assure avoir rompu tout lien avant que le financier ne soit poursuivi. Le président américain ne fait l'objet d'aucune accusation formelle en lien avec Jeffrey Epstein, il nie avoir eu connaissance de ses crimes.
D’autres figures apparaissent dans les fichiers, selon l’AFP. Des échanges de courriels mettent en lumière des relations entre Jeffrey Epstein et Elon Musk, Bill Gates, Richard Branson ou encore le producteur de cinéma Steve Tisch. Concernant Elon Musk, des messages de 2012 et 2013 évoquent l’organisation possible d’une visite sur l’île d’Epstein, sans que celle-ci n’ait finalement eu lieu pour des raisons logistiques. Sur X, Elon Musk a reconnu que certains échanges pouvaient être "mal interprétés", tout en appelant à poursuivre les auteurs de crimes liés à l’exploitation de mineures.
What matters is not release of some subset of the Epstein files, but rather the prosecution of those who committed heinous crimes with Epstein.
When there is at least one arrest, some justice will have been done. If not, this is all performative. Nothing but a distraction. https://t.co/N0ili1ZUbz
Les documents mentionnent également un brouillon d’e-mail attribué à Jeffrey Epstein évoquant Bill Gates, dont la fondation a dénoncé des accusations "absolument absurdes", ainsi qu’un message de Richard Branson faisant référence, sur le ton de la plaisanterie, à un "harem".
La publication de ces documents s’inscrit dans le cadre d’une loi adoptée en novembre, obligeant le ministère de la Justice à rendre publics l’ensemble des dossiers liés à Jeffrey Epstein d’ici décembre 2025. Le processus a été critiqué au Congrès en raison de sa lenteur et du volume important d’expurgations, autorisées pour protéger les victimes et les enquêtes en cours.
Jeffrey Epstein, financier new-yorkais, a été retrouvé pendu dans sa cellule en 2019 alors qu’il attendait son procès pour trafic sexuel. Sa mort, officiellement qualifiée de suicide, continue d’alimenter de nombreuses controverses. La diffusion progressive de ces documents reste un enjeu politique sensible aux États-Unis, tant par l’ampleur des révélations que par les critiques suscitées par leur traitement et leur censure partielle.
Elon Musk participe au Forum d'investissement américano-saoudien à Washington, D.C., États-Unis, le 19 novembre 2025. REUTERS/Evelyn Hockstein/Photo d'archive
Renouer le dialogue avec le Kremlin. C'est le nouveau mantra adopté par de plus en plus de voix au sein du parti social démocrate d'Allemagne (SPD), qui font pression sur le chancelier conservateur Friedrich Merz pour l'en persuader. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, plusieurs membres du parti estiment que le silence diplomatique avec Moscou pénalise les Européens et les marginalise sur le plan international.
Une position cohérente avec celle historiquement adoptée par le parti, qui a toujours entretenu de bonnes relations avec le Kremlin. Et qui s'inscrit dans la lignée des dernières déclarations de la présidente du Conseil des ministres d'Italie et du président français sur la question. "Le moment est venu pour l'Europe de dialoguer avec la Russie", a ainsi résumé Giorgia Meloni début janvier.
Changement de ton au sein des cercles "pro-ukrainiens" du SPD
Les Européens ont été les grands absents des dernières négociations pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Etaient uniquement présents les Ukrainiens, les Russes et les Américains. Une situation dont ne s'accommode pas le SPD, qui plaide pour un format similaire à celui des accords de Minsk de 2014. "Le fait que nous laissions à deux pontes américains de l’immobilier, à savoir Steve Witkoff et Jared Kushner, le soin de mener les négociations me rend considérablement sceptique", explique au journal Süddeutsche Zeitung le porte-parole pour la politique étrangère du groupe parlementaire du parti, Adis Ahmetovic.
"Je préconise la recherche de nouvelles voies, notamment la clarification du niveau et des instances qui devraient établir des contacts diplomatiques avec la Russie", fait-il valoir. Sa prise de position semble signaler un changement de ton au sein des cercles pro-ukrainiens du SPD, qui défendent depuis le début de la guerre la livraison de matériel militaire à Kiev.
La défiance se renforce vis-à-vis des négociateurs américains
Sa déclaration est corroborée par plusieurs membres de l'aile la plus à gauche du SPD, qui ont depuis le début du conflit tenu un discours pour le moins ambivalent vis-à-vis de Moscou. Parmi eux, le parlementaire Rolf Mützenich, ténor de la gauche allemande, s’est ainsi prononcé récemment en faveur d’une reprise du dialogue direct avec Vladimir Poutine. L'ancien chef du groupe SPD a fait remarquer qu'au vu des propos tenus ces derniers mois par Donald Trump, il était impossible de faire confiance aux négociateurs américains pour prendre en compte les intérêts européens. Rolf Mützenich jouit toutefois d'une réputation controversée depuis sa proposition, il y a deux ans, de geler le conflit afin de mettre fin aux combats, qui était très mal passée.
Une autre figure clé - et controversée - de la gauche allemande, l'ex-chancelier Gerhard Schröder, réputé proche du Kremlin et ayant travaillé un temps comme conseiller pour l'entreprise russe Gazprom, a également publié une tribune le 23 janvier dans les colonnes de la Berliner Zeitung, pour appeler à "utiliser tous les moyens diplomatiques pour mettre fin à la guerre". Non sans faire quelques vagues avec sa mise en garde dans cette tribune contre une "diabolisation de la Russie comme ennemi éternel".
Vers un appel Merz-Poutine ?
Les ambivalences de l'aile pacifiste du SPD avec le Kremlin - en contradiction avec la ligne majoritaire du parti - ne sont pas nouvelles. Déjà en juin dernier, un groupe de personnalités issues majoritairement de cette aile avait dévoilé un "manifeste" pour la paix en Europe, qui reprenait plusieurs éléments de propagande du Kremlin et appelait notamment à stopper la course aux armements en Europe, estimant en outre qu'il n'y avait "aucune justification en matière de politique de sécurité" pour augmenter le budget de la défense à 3,5 %, voire 5 % du PIB.
Reste à voir si l'adoption par de plus en plus de voix au sein du SPD, de certaines propositions initialement soumises par l'aile pacifiste, convaincra le chancelier Friedrich Merz, de s'entretenir avec Vladimir Poutine, ce qu'il n'a jamais fait depuis sa prise de fonction en mai 2025. Son prédécesseur, le social-démocrate Olaf Scholz, s'était entretenu une fois avec le maître du Kremlin, le 15 novembre 2024, après deux ans de silence.
Session à la chambre basse du Bundestag en présence de Friedrich Merz et de son ministre de la défense Boris Pistorius et son ministre des finances Lars Klingbeil, tous deux issus du SPD, le 29 janvier 2026
Près de la moitié des moins de 30 ans a voté Donald Trump en 2024 : un record, alors qu'ils n'étaient qu'un tiers à avoir glissé son bulletin dans l'urne en 2020. Le referaient-ils aujourd'hui, un an après son retour à la Maison-Blanche ? Pas nécessairement, à en croire les derniers sondages, cités par le Wall Street Journal. Selon le Cook Political Report, deux tiers des 18-29 ans disent aujourd'hui désapprouver les priorités du président américain. Ils déplorent le manque de mesures sociales pour répondre à leurs besoins et se sentent souvent en décalage avec les choix faits en matière d'immigration et de politique étrangère.
En interne, l'ICE et le dossier Epstein dans le viseur
Au cours de l'année écoulée, plusieurs événements survenus dans le pays ont indigné les plus jeunes électeurs de Donald Trump. A commencer par les vidéos d'arrestations et de déportations de migrants conduites par l'ICE, la police de l'immigration, qui ont fait le tour des réseaux sociaux, et ont choqué par leur violence inédite. Une trentaine d'immigrés sont morts dans des centres de détention de l'ICE en 2025 - ce qui en fait l'année la plus meurtrière depuis plus de vingt ans - et rien que ce mois-ci, deux Américains ont été tués - Renée Good et Alex Pretti - alors qu'ils s'opposaient à ces arrestations. La photo d'un petit garçon de cinq ans, arrêté par l'ICE à la sortie de l'école, a également heurté de nombreux jeunes électeurs.
La plupart d'entre eux s'informent d'ailleurs sur les réseaux sociaux et sont friands de podcasteurs et influenceurs qui avaient largement soutenu Donald Trump pendant sa campagne. Mais désormais, même les figures de référence de la jeune génération haussent le ton sur certains agissements de son administration. Parmi eux, le podcasteur Joe Rogan, jusqu'alors fervent soutien du président américain, a par exemple exprimé son effroi après la mort de Renée Good.
Toujours en matière de politique intérieure, la communication peu transparente de l'administration Trump autour du scandale Epstein - et de l'implication supposée du président américain dans ce dossier - est également mal passée chez la jeune génération.
En externe, le soutien à Israël et les positions sur le Groenland en question
Mais ce sont aussi les prises de position sur la scène internationale qui ont déplu. Parmi elles, le soutien inconditionnel de Donald Trump au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a également été perçu comme une faillite morale au sein de la frange la plus jeune de son électorat, alors que le bilan des morts à Gaza s'alourdit de jour en jour et a désormais franchi la barre des 70 000.
Certains des 18-29 ans ayant voté Donald Trump en 2024 disent également se sentir mal à l'aise quant aux velléités d'annexion affichées par leur candidat sur le Groenland, et plus généralement à la manière dont il traite ses Alliés de l'Otan. "Je ne reconnais pas le parti auquel j'ai adhéré et dans lequel je me suis engagée", déplore dans le Wall Street Journal une étudiante qui a voté pour la première fois lors de la présidentielle 2024, et espérait avant tout une amélioration de sa situation économique.
Donald Trump met le paquet avant les midterms
Cette baisse de popularité chez les moins de 30 ans semble avoir effrayé le président à l'approche des midterms. Celui-ci vient d'annoncer des mesures directement ciblées pour reconquérir son jeune électorat. Entre autres : le plafonnement des taux d'intérêt des cartes de crédit et une plus grande régulation dans l'accès au logement. Mais Donald Trump joue aussi sur des leviers plus "légers", comme l'accès aux drogues, et a notamment fait savoir son intention de revoir la classification du cannabis en drogue moins dangereuse.
Les élections de mi-mandat permettront sans doute d'évaluer l'état du soutien des jeunes électeurs à Donald Trump. Pour l'heure, environ la moitié des moins de 30 ans affirment qu'ils voteraient pour les démocrates si les midterms avaient lieu demain. Mais les jeunes comptent aussi parmi les principaux abstentionnistes lors des élections américaines. Rien ne dit, pour l'instant, si un changement de cap de leur part est de nature à rebattre les cartes de la politique américaine.
Ces dernières semaines, dans l'agglomération de Minneapolis et de sa ville jumelle, Saint-Paul, le mercure affiche rarement au-dessus de 0°C. Et pourtant, la température grimpe de jour en jour. C'est cette ville que l'administration Trump a désignée comme théâtre de l'opération "Metro Surge" ("surtension du métro" en français), une vaste offensive contre l'immigration illégale. Début décembre, quelques dizaines d'agents de l'ICE - la police de l'immigration américaine - ont ainsi été déployées pour renforcer les effectifs locaux, rejoints un mois plus tard par plus de 2 000 officiers supplémentaires. Leur mission : arrêter toutes les personnes suspectées d'être en situation irrégulière, qu'elles soient dans l'espace public, au travail ou même chez elles, et si les soupçons se confirment, les renvoyer dans leur pays d'origine. Leur arrivée en ville ne s'est pas faite sans encombre, au contraire. Des dizaines d'habitants s'opposent régulièrement à leurs opérations, et de nombreux affrontements ont éclaté, culminant dans la mort de deux citoyens.
L'agglomération des "Twin Cities" n'est pas la première métropole à être ciblée de cette matière par la croisade du président américain contre l'immigration clandestine. Avant elle, Los Angeles, Washington, Chicago ou encore Charlotte, en Caroline du Nord, ont, elles aussi, assisté à de grandes opérations coup de filet, mais c'est à Minneapolis que les forces fédérales ont rencontré la résistance la plus coriace. "Je crois que le gouvernement ne s'attendait pas à une telle réaction de la population locale, décrypte Françoise Coste, maître de conférences en civilisation américaine à l'UniversitéToulouse-Jean Jaurès et spécialiste du Parti républicain. Les gens du Midwest ont la réputation d'être sympathiques, alors ils ne devaient pas s'attendre à ce qu'autant d'Américains blancs se mettent à défendre leurs voisins immigrés."
En théorie, rien ne prédestinait Minneapolis à devenir le cœur de cette bataille rangée entre ses habitants et les agents fédéraux. La ville se trouve à l'extrême Nord du pays, soit à plus de 2 000 kilomètres de la frontière mexicaine. Elle ne fait pas non plus partie des Etats qui hébergent le plus d'immigrés clandestins, ni en valeur absolue, ni en proportion totale de la population. Sur le plan politique, peu de choses différencient Minneapolis des autres métropoles visées par Donald Trump : elles sont toutes de solides bastions démocrates, à l'avant-poste de l'opposition à la politique répressive du camp Maga. Simplement, Minneapolis est un peu plus exposée : le gouverneur local, Tim Walz, a été le colistier de Kamala Harris lors de l'élection présidentielle de 2024 et une de ses élues au Congrès, Ilhan Omar, est une figure de l'aile gauche du parti démocrate, ainsi qu'une critique acérée de la politique de la Maison-Blanche.
L'agglomération de Minneapolis-Saint Paul est une bulle très largement démocrate dans un Etat plus mixte.
Récemment, la représentante d'origine somalienne est aussi devenue une des cibles favorites de la vindicte présidentielle. En cause : un scandale financier qui remonte à la pandémie de Covid-19 et qui éclabousse toute la communauté somalienne de la région. Lorsque l'administration fédérale et l'Etat du Minnesota ont débloqué des aides en 2020, certains membres de cette communauté ont créé de fausses entreprises sociales pour accaparer un certain nombre d'aides publiques destinées aux plus démunis. Montant de l'ardoise : plus d'un milliard de dollars soutiré au contribuable américain.
"Toute la communauté somalienne est aujourd'hui accusée de corruption, ce qui est assez surprenant", déplore Michael Minta, professeur de sciences politiques à l'université du Minnesota. En réalité, selon lui, "la plupart des fraudeurs ont déjà été arrêtés et jugés, et tous les autres Somaliens de la région n'y sont pour rien. Or, la rhétorique présidentielle actuelle, c'est celle de la punition, de la revanche". Lors de son passage à Davos, Donald Trump a encore qualifié les Somaliens de "bandits", de "pirates" et de "déchets" pour justifier son action à l'encontre de cette communauté.
Le Minnesota accueille la plus grande communauté somalienne des Etats-Unis, aujourd'hui dans le viseur de Donald Trump.
Ainsi, sur les douze premiers clandestins arrêtés, la moitié était des citoyens somaliens. "Ce que l'administration Trump ne dit pas, c'est qu'une grande partie de la communauté somalienne est en situation régulière", pointe Michael Minta. En effet, d'après des chiffres du recensement relevés par PBS, la télévision de service public américaine, moins de 10 % des personnes d'origine somalienne aux Etats-Unis n'ont pas la nationalité américaine.
Une affaire de symbole
Le professeur de sciences politiques s'étonne : "Aujourd'hui, dans l'agglomération, il y a plus d'agents fédéraux de l'ICE et de la patrouille aux frontières, que de policiers." Ce défoulement de moyens a secoué les habitants de Minneapolis, de plus en plus mobilisés. Après la mort de Renée Good, tuée par un agent de la patrouille aux frontières le 7 janvier 2026, une manifestation pacifique a rassemblé 50 000 personnes dans le centre-ville de Minneapolis, d'après les organisateurs. Il faisait alors près de -30°C.
Le Minnesota est loin d'être l'Etat américain le plus touché par l'immigration clandestine.
Ce n'est pas la première fois que la ville s'agite et suscite l'attention des médias du monde entier. C'est également à Minneapolis que George Floyd a été tué par un policier en mai 2020, suscitant une vague de protestations qui a déferlé dans tout le pays. Michael Minta veut croire que "cet événement a provoqué une réelle prise de conscience sur la manière dont la police traitait différemment les personnes blanches et les personnes de couleurs aux Etats-Unis. De nombreux Américains se sont alors dit qu'il fallait faire mieux que ça." Dont acte. Depuis leur arrivée à Minneapolis, les agents fédéraux voient leurs actions ralenties ou empêchées par de nombreux manifestants armés de pancartes et de sifflets.
A maintes reprises, Jacob Frey, le maire démocrate de la ville, avait demandé à l'ICE de "foutre le camp", jusqu'ici en vain. Après avoir botté en touche pendant plusieurs jours, le Département à la sécurité intérieur américain annoncé le limogeage de Greg Bovino, commandant de la police aux frontières. Une amorce de désescalade bienvenue pour faire redescendre la température dans les rues enneigées de Minneapolis.
Un peu plus d'une semaine après une première phase de pourparlers entre Russes, Ukrainiens, et Américains à Abou Dhabi, un second round de négociations doit se tenir dans la capitale émiratie les 4 et 5 février. Quelques jours avant avant, le Kremlin avait accepté, à la demande de Trump, d’arrêter de bombarder Kiev en vue de créer des "conditions favorables" aux discussions. Difficile pourtant d’espérer une fin rapide aux combats. "A très long terme un accord sera peut-être possible, mais pas dans l’immédiat", analyse John Herbst, ancien ambassadeur américain en Ukraine entre 2003 et 2006. Pour ce diplomate, qui dirige aujourd’hui le Centre Eurasie de l’Atlantic Council à Washington, le locataire de la Maison-Blanche devrait, s’il veut arracher un accord de paix, accroître massivement la pression sur la Russie. Interview.
L’Express : A l’approche du quatrième anniversaire de la guerre en Ukraine, quelle analyse faites-vous de la situation sur le front ?
John Herbst : A mon sens, le front se trouve essentiellement dans une impasse. Certes, les Russes ont gagné un peu de terrain l'année dernière, mais à un prix exorbitant. Leurs pertes sont considérables et surpassent largement celles enregistrées par les Ukrainiens. On voit par ailleurs qu’ils n’avancent plus qu’avec de grandes difficultés. Moscou a prétendu pendant des mois être sur le point de prendre la ville de Pokrovsk. Mais la réalité est qu’ils n’ont toujours pas réussi à en déloger complètement les Ukrainiens. De la même manière, ils ont prétendu avoir mis la main sur Kupyansk, plus au nord, mais en ont été chassés peu de temps après. En résumé, la Russie n'a atteint aucun objectif stratégique dans le Donbass ni ailleurs sur le front. Malgré cela, on entend parfois dans certaines capitales occidentales un discours selon lequel la Russie progresserait inexorablement. C’est tout simplement faux.
Les pourparlers entre Russes, Ukrainiens et Américains doivent reprendre ce dimanche à Abou Dhabi. Pensez-vous qu’un accord soit possible ?
A très long terme un accord sera peut-être possible, mais pas dans l’immédiat. Conforté par ses généraux qui lui disent que l’Ukraine est en train de perdre la guerre, Poutine pense n’avoir aucun intérêt à y mettre fin. De plus, ses exigences vont bien au-delà de ce qui est discuté dans le cadre de ces négociations. Poutine ne veut pas se contenter du Donbass, il veut obtenir le contrôle politique de toute l’Ukraine. Cela transparaît dans les développements de ces derniers mois. En effet, Donald Trump a présenté plusieurs propositions de cessez-le-feu depuis mars dernier : Zelensky les a toutes acceptées, mais Poutine, aucune. Le président russe a fait un geste en direction de Donald Trump en acceptant la participation de son pays à ces pourparlers à Abou Dhabi, mais il s’agit simplement d’une petite concession de forme, pas d’une concession de fond.
Les questions territoriales sont au cœur de ces pourparlers - la Russie exigeant notamment le contrôle de tout le Donbass. Ne serait-ce pas une erreur stratégique majeure que de lui céder en vue d’un accord ?
Ce serait effectivement une grave erreur que de céder le Donbass, parce que les Russes n'ont pas réussi à progresser beaucoup dans cette zone. S’ils prenaient le contrôle du reste de cette région, qui rappelons-le est très densément fortifiée, il serait ensuite beaucoup plus facile pour l’armée russe de s’étendre au-delà. Et la Russie se retrouverait dès lors en position de force pour reprendre sa guerre et menacer le reste de l’Ukraine. Les forces russes pourraient essayer de pénétrer dans des zones moins fortifiées, tenter d’atteindre le fleuve Dniepr, puis de poursuivre leur avancée plus à l’ouest. Et ce, sans subir les pertes massives qu’ils enregistrent actuellement dans le Donbass. Dès lors, accepter de céder cette région me semble particulièrement dangereux.
Militairement, les Russes ont-ils la capacité de s’en emparer par la force dans un avenir proche ?
Absolument pas. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’évolution du front ces dernières années. Au début de cette guerre, les Russes ont d’abord tenté de s’emparer de Kiev, mais ont échoué. Ils ont donc annoncé à la fin de l’année 2022 réorienter leurs efforts sur la conquête du Donbass. Mais là encore, ils n’y sont toujours pas parvenus alors que nous sommes en 2026. Et la route est encore longue. Au-delà de Pokrovsk, cela nécessiterait encore de prendre les villes de Sloviansk et Kramatorsk, qui sont deux bastions extrêmement solides. Le fait est que la Russie a d’énormes difficultés à progresser dans cette région. Elle tente donc de l’obtenir par la négociation. Pour Poutine, c’est l’occasion d’essayer de décrocher diplomatiquement ce qu’il ne parvient pas à avoir militairement. Et je ne vois pas pourquoi les Etats-Unis lui faciliteraient la tâche. Il y a à mon sens beaucoup de naïveté chez certains conseillers de Trump qui ne se rendent pas compte de cela.
En parallèle, les Russes poursuivent leur campagne de bombardements massifs contre l'Ukraine. Dans le fond, Poutine est-il réellement intéressé par un cessez-le-feu ?
Non, il veut surtout éviter de s’attirer les foudres de Trump, car cela pourrait rendre sa position déjà délicate encore plus dangereuse. Dès lors, il feint de louer le "travail en faveur de la paix" du président américain, mais sans jamais accepter de proposition concrète sur le fond. Cela lui permet a minima de gagner du temps. A plus long terme, Poutine espère que, grâce à ses bonnes relations passées avec Trump, il pourra le persuader de cesser son soutien à l'Ukraine. Mais jusqu'à présent, il n'y est pas parvenu, car Zelensky a su gérer ses relations avec Trump avec brio. Et les dirigeants européens se sont montrés très actifs et efficaces pour le soutenir dans cette entreprise.
Au départ, les rapports entre Trump et Zelensky étaient plutôt difficiles. Quel est, selon vous, l'état actuel de cette relation ?
Je ne dirais pas qu'elle est excellente. Elle est sans doute encore un peu tendue. Mais depuis la crise qui avait éclaté entre eux dans le bureau Ovale il y a bientôt un an, le président ukrainien est parvenu à faire passer certains de ses arguments. Souvenez-vous que Trump a lui-même fini par déclarer que Poutine "ne souhaitait peut-être pas la paix", et il propose désormais des garanties de sécurité à l’Ukraine. On ne peut pas exclure une nouvelle crise à l’avenir, mais pour l’heure Zelensky a su l'éviter en se montrant très flexible face au président Trump et aux propositions diplomatiques américaines. Les Russes, comme nous l'avons constaté, n'ont pas fait preuve de la même flexibilité. Ils flattent Trump, mais refusent catégoriquement certaines propositions.
De fait, en dépit de la promesse de Trump de mettre fin à la guerre en 24 heures, celle-ci est toujours en cours plus d’un an après sa prise de fonction. Comment expliquer ce manque de résultats ?
C'est en fait assez simple. Lors de son investiture, Donald Trump avait affirmé vouloir mettre la pression sur le camp qui refuserait de s’engager sur la voie de la paix. Et il est aujourd’hui très clair qu’il s’agit de la Russie. Je pense que Donald Trump n'a pas exercé suffisamment de pression sur Poutine. Il a certes imposé en novembre dernier des sanctions contre Rosneft et Lukoil, les deux géants pétro-gaziers russes, et cela allait dans le bon sens, mais il faut encore accroître la pression sur l’économie russe. Et il faut en faire de même sur l’armée russe. Pour cela, il faudrait envoyer davantage d’armes sophistiquées à l’Ukraine, comme les missiles Tomahawk, dont la livraison avait un temps été envisagée. Si Trump veut persuader Poutine de faire la paix, il va devoir lui faire comprendre clairement que la Russie ne sera plus en capacité d’avancer militairement et que son économie sera étouffée par les sanctions. L’objectif est de rendre la poursuite de cette agression la plus difficile possible.
La stratégie de Trump n’est donc pas la bonne…
Disons qu’elle pourrait être meilleure, mais je pense qu’elle peut s'améliorer. Aujourd’hui, le fait est que Poutine tente de manipuler Trump. Toutefois, je suis convaincu que Trump refusera catégoriquement d’apparaître comme un dirigeant facilement influençable. Et je pense que cette volonté de préserver son image le conduira à agir dans la bonne direction. De plus, quand bien même ces négociations n’aboutiraient pas, je ne pense pas qu’il mettra fin au soutien américain à l'Ukraine - qu’il s’agisse de l’aide en matière de renseignement ou la vente d’armes aux Européens à destination de l’Ukraine.
Pensez-vous que l'Ukraine ne soit qu'une première étape pour Poutine ?
Il ne fait aucun doute que Poutine souhaite restaurer l'influence de Moscou, non seulement au sein de l'ex-Union soviétique, mais aussi au sein de l'ancien Pacte de Varsovie, ce qui regroupe de nombreux Etats membres de l'Otan. Et ces dernières années, nous avons déjà constaté de graves agressions hybrides russes contre plusieurs pays de l'Alliance et de l'UE. Si Poutine parvenait à conquérir l'Ukraine, il y verrait la preuve qu'il peut maintenant s'attaquer à d’autres cibles qu’il a dans le viseur, comme les pays baltes. C’est pourquoi il est d’autant plus important pour les Occidentaux de soutenir fermement l’Ukraine, afin de le décourager de tenter une autre action ailleurs à l’avenir.
"Europe sometimes is too slow, for sure" (L'Europe parfois est trop lente, c'est certain). Devenue virale sur les réseaux sociaux, la petite phrase d’Emmanuel Macron à Davos aurait eu toute sa place en exergue du récent rapport de la Cour des comptes européenne sur les mégaprojets de transport. Les auditeurs de l’UE ont passé en revue l’avancée d’une partie des infrastructures XXL - routières, ferroviaires, fluviales et maritimes - qui doivent former l’épine dorsale du futur réseau de transport du continent (RTE-T), visant à mieux connecter les pays entre eux. S’ils estimaient déjà en 2020 qu’il serait "peu probable" de finaliser ces travaux d’ici la fin de la décennie, ils alertent désormais du risque de "sortie de route". La raison ? Des coûts qui explosent et des délais qui s’allongent dangereusement. "Je suis moins surpris par les premiers que par les seconds", réagit Alberto Mazzola, directeur exécutif de la Communauté européenne du rail et des sociétés d'infrastructure (CER).
Côté retard, la palme revient au canal Seine-Nord Europe, ce chantier titanesque visant à relier le fleuve français à l’Escaut, qui dessert les grands ports de Dunkerque, Anvers (Belgique) et Rotterdam (Pays-Bas). Le calendrier initial a glissé de… 22 ans, pour une mise en service désormais estimée à 2032. Deux projets ferroviaires viennent compléter le podium : le "Y Basque", une ligne à grande vitesse reliant Vitoria, Bilbao, San Sebastian et la frontière française, qui accumule 20 ans de retard ; et le fameux Lyon-Turin, accusant désormais 18 ans de retard. Le seul point positif relevé par la Cour des comptes concerne l’autoroute A1, en Roumanie : tous les tronçons devraient être ouverts comme prévu pour 2030 !
Ces difficultés à tenir les délais ne sont pas l’apanage du secteur des transports. Dans l’énergie, l’exemple de l’EPR de Flamanville (douze ans de retard et une facture à 19 milliards d’euros) est tout aussi éloquent. Dès lors, une question se pose : sait-on encore mener à bien de tels mégaprojets en Europe ? "Nous en sommes évidemment capables, balaye Alberto Mazzola. Cependant, on pourrait faire bien mieux. Les procédures administratives requises par ces grands travaux prennent trop de temps. Il faudrait les réduire, par exemple à cinq ans. Au-delà, elles allongent fortement les projets et amplifient l’impact des changements opérés en cours de route." Ce qui alourdit la facture globale de manière spectaculaire.
Inflation record pour le Rail Baltica
"Le coût total estimé des huit projets étudiés atteint presque le double du montant initialement prévu", commente Annemie Turtelboom, l’auditrice responsable du rapport. Et encore, il s’agit d’une moyenne. Certains projets font littéralement exploser les scores. Par exemple, le Lyon-Turin (+ 127 %) et le canal Saint-Nord Europe (+ 225 %) sont pointés du doigt. La Cour des comptes européenne avance néanmoins quelques explications. Pour le premier, elle précise que l’évaluation originelle tenait compte d’un tunnel à une seule galerie - contre deux maintenant. Quant au second, l’estimation avait été établie avant même la réalisation des études de faisabilité…
Mais la dérive budgétaire la plus importante concerne l’axe Rail Baltica. Ce projet, qui vise à intégrer les États baltes au réseau ferroviaire européen, enregistre une augmentation des coûts de 291 % ! Selon son promoteur, le manque de maturité et de précision des estimations passées ainsi que les modifications dans le périmètre et la conception du projet expliqueraient environ la moitié du dérapage. Un expert du secteur se montre plus cash : "Ils avaient annoncé, au début, le coût par kilomètre le plus faible jamais construit ! Ils sont partis très bas. Evidemment, au moment de passer à la construction, ils se sont rendu compte que les chiffres ne collaient pas."
Outre ces calculs approximatifs et certains problèmes techniques imprévus, les projets ont aussi subi des aléas externes. Par exemple la pandémie de Covid-19, qui a entraîné une inflation du prix des matériaux. Ou encore la guerre en Ukraine et la crise énergétique qui a suivi. Alberto Mazzola évoque également des incertitudes financières pesantes. "La dynamique des budgets nationaux, revus chaque année, cadre difficilement avec ce genre de travaux de long terme. Heureusement qu’un programme de l’UE, le mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE), permet d’avoir un engagement sur sept ans." Le problème : même cette temporalité paraît inadaptée face aux retards accumulés par ces mégaprojets. For sure.
Une nouvelle fois, Donald Trump règle ses comptes à coups de sanctions douanières. À cause d'un retard de certification d'avions américains Gulfstream au Canada, le locataire de la Maison-Blanche a menacé ce jeudi 29 janvier le pays de droits douaniers de 50 % sur tous ses aéronefs vendus aux Etats-Unis. En parallèle, il a signé un décret indiquant qu’il pourrait frapper de surtaxes, d’un montant non précisé, tous les pays vendant du pétrole à Cuba.Même musique trois jours plus tôt avec la Corée du Sud : Donald Trump, jugeant que le parlement sud-coréen tardait à ratifier un accord commercial conclu fin octobre avec Washington, a menacé lundi de punir Séoul avec des droits de douane plus importants que ceux en vigueur actuellement. Avant d’adoucir le ton dès le lendemain, en disant que les deux pays allaient "trouver une solution".
De fait, les menaces du président américain ne sont finalement que rarement appliquées. Selon un décompte de Bloomberg Economics publié mardi 27 janvier, sur 49 menaces proférées entre son élection le 5 novembre 2024 et le 25 janvier 2026, seulement un peu plus d'un quart (28,6 %) sont à ce jour en application, dont 8,2 % en partie seulement. A l'inverse, 49 % des droits de douane annoncés ont été retirés (22 %) ou pas encore imposés (27 %). Publiée mardi, l'enquête n'intègre logiquement pas les sanctions contre la Corée du Sud, le Canada et l'Iran des derniers jours.
Mais l'étude de Bloomberg montre surtout l'épuisement de la méthode musclée de Donald Trump. Sur les 49 menaces recensées, celles entièrement mises en œuvre ou sous le coup d'une enquête l'ont été entre février et septembre, date de la dernière menace imposée, en totalité ou partiellement. Depuis, huit sanctions ont été annoncées mais aucune d'entre elles n'a été mise en place.
"Trump Always Chickens Out"
Cette analyse de Bloomberg confirme l'acronyme TACO, souvent utilisé pour qualifier le président américain : "Trump Always Chickens Out", soit "Trump se dégonfle toujours". Apparu en mai 2025, peu après son retour à la Maison-Blanche, le terme s'est imposé à cause de sa tendance à revenir sur ses promesses ou ses menaces. Une fâcheuse habitude qui a d'abord fait vivre la vie dure aux marchés financiers. La bourse américaine s'est désormais habituée à ces menaces et n'est plus aussi volatile que lors des premiers mois.
Donald Trump se dégonfle-t-il ? Ou veut-il simplement éviter de voir sa cote de popularité dégringoler davantage ? Car en un an, elle a perdu 11 points : quand 51 % des Américains approuvaient son action en janvier 2025, ils ne sont plus que 40 % aujourd'hui. À l'inverse, ils sont désormais plus de 56 % à désapprouver sa politique. La faute notamment aux mauvais résultats économiques du milliardaire. Et pour cause : les Américains sont les premières victimes des surtaxes mises en place et payent la quasi-totalité du coût de ces sanctions douanières imposées. Selon une étude récente de l'Institut de Kiel, les exportateurs étrangers n'ont absorbé qu'environ 4 % du surcoût lié à l'augmentation des droits de douane, tandis que les consommateurs et importateurs américains en ont absorbé 96 %.
Les relations entre les Etats-Unis et le Canada sentaient déjà la poudre. Il n'a fallu que quelques réunions entre l'administration Trump et des séparatistes albertains pour lancer une polémique nationale. Selon un article du Financial Times, publié jeudi 29 janvier, des membres de l'Alberta Prosperity Project (APP), un groupe d'extrême droite qui milite pour l'indépendance de l'Alberta, une province canadienne frontalière avec les États-Unis, ont rencontré des responsables du département d'État américain à trois reprises depuis avril dernier.
Alors que l'APP souhaite une nouvelle réunion le mois prochain, notamment avec des responsables du Trésor américain pour demander une facilité de crédit de 500 milliards de dollars dans l'optique d'un potentiel référendum sur l'indépendance de la province, la nouvelle a provoqué une réelle secousse politique au sein du Canada. "Aller dans un pays étranger et demander de l'aide pour briser le Canada, il y a un mot à l'ancienne pour cela, et ce mot est trahison", a fustigé ce jeudi David Eby, le Premier ministre de la Colombie-Britannique, une province frontalière avec l'Alberta, lors du Conseil de la fédération entre les Premiers ministres canadiens. Sans reprendre les mots d'Eby, la Première ministre de l'Alberta Danielle Smith, opposée à l'indépendance, a souhaité que les Américains "laissent les discussions sur le processus démocratique de l'Alberta aux Albertains et aux Canadiens".
Droits de douane et annexion
"Je m’attends à ce que l’administration américaine respecte la souveraineté du Canada en tout temps, sans exception, a réagi de son côté le Premier ministre canadien Mark Carney, nommé en mars dernier, en remplacement de Justin Trudeau. Quand j’ai des conversations avec le président des États-Unis,je suis très clair là-dessus." Si le chef du gouvernement canadien conserve un discours bien plus policé que son homonyme de Colombie-Britannique, difficile de balayer le sujet de ces réunions d'un coup de main.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump n'a cessé de faire du Canada son souffre-douleur, menaçant à plusieurs reprises d'augmenter les droits de douane imposés au pays. Ce vendredi, le président américain a récidivé, faisant peser une augmentation de 50 % des droits de douane sur les avions fabriqués au Canada, après que celui-ci a retardé la certification d'avions américains Gulfstream. La semaine dernière, le Premier ministre canadien avait exhorté les nations à accepter la fin de l'ordre mondial fondé sur des règles que Washington avait autrefois défendues.
L'ombre de Donald Trump sur l'Alberta ravive des souvenirs très récents au Canada. Ces dernières années, le milliardaire a répété à maintes reprises son souhait de voir le pays du nord de l'Amérique devenir le 51e État des États-Unis. Ce qui passait pour les lubies d'un enfant capricieux jusque-là est devenu bien plus palpable. Car les velléités expansionnistes de Donald Trump se sont concrétisées avec la tentative de bras de fer du président américain avec le Danemark au sujet du Groenland, dans la foulée de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro.
"Aucun engagement n'a été pris"
D'autant que l'Alberta est assise sur un trésor pétrolier. La province du sud concentre 97 % des réserves prouvées du pays selon le cahier d'information sur l'énergie 2024-2025, et produit plus de 90 % du pétrole national. Rien d'étonnant si le secrétaire au Trésor Scott Bessent a qualifié de "partenaire naturel des Etats-Unis" l'Alberta la semaine dernière.
Pour le moment, la Maison-Blanche nie toute proposition d'aide, financière ou matérielle à l'APP. "Le département rencontre régulièrement des acteurs de la société civile. Comme c'est typique dans les réunions de routine comme celles-ci, aucun engagement n'a été pris", a répondu l'un des porte-parole du département d'État au Financial Times. Mais les soutiens de Donald Trump gardent un œil sur l'Alberta alors que l'APP tente de recueillir 177 000 signatures pour présenter une pétition d'indépendance, celle-ci étant souhaitée par trois résidents de l'Alberta et du Québec sur dix.
De leur côté, les dirigeants du Parti québécois ont calmé les tensions politiques en assurant ne pas vouloir d'aide de Washington pour organiser un référendum, alors que le parti indépendantiste et son chef Paul St-Pierre Plamondon sont en tête des sondages, à quelques mois des élections provinciales. "Le seul fait pour des citoyens, ou un mouvement, de rencontrer des élus américains, non, ça ne constitue pas de l’influence étrangère", a tout de même plaidé le leader québécois, refusant le terme de "trahison".
En paraphrasant la réplique culte "Houston, we have a problem", prononcée lors de la mission Apollo 13 en 1970 lorsqu’un astronaute signala une grave avarie à bord, les conseillers de Donald Trump pourraient lui dire : "President, we have a problem !" Un gros problème, même. A l’heure où le locataire de la Maison-Blanche affiche ses ambitions au Groenland (et au-delà) afin de contrer celles de la Russie et de la Chine dans l’Arctique, les Etats-Unis se réveillent en sursaut pour découvrir qu’ils sont pratiquement incapables de cingler vers les eaux polaires, région stratégique riche en minerais, en hydrocarbures et en poissons convoités par Pékin.
Pendant les sept mois de l’année, d’octobre à avril, où l’océan gèle et se solidifie, les brise-glaces seraient pour les Américains le seul moyen d’y assurer une présence réelle. Hélas, les Etats-Unis de Donald Trump ne possèdent que trois engins de ce genre, dont l'un est assigné à des missions scientifiques au pôle Sud. Ce n'est pas tout. Sur ces trois navires américains, le premier atteint la limite d’âge ; un autre a subi deux gros incendies à bord, en 2020 et en 2024 ; le troisième est, selon des experts, inadapté aux besoins des garde-côtes.
Leur nombre de trois est en outre ridiculement faible comparé aux 42 brise-glaces de la flotte russe (dont 8 fonctionnent avec une propulsion nucléaire qui leur confère cinq ans d'autonomie), aux 12 du Canada, aux 7 de la Finlande ou encore aux 5 de la Chine, qui en comptera bientôt davantage. Aussi faut-il ajouter que Pékin, conformément à ce qu'elle indique dans son livre blanc publié en 2018, La Politique arctique de la Chine, entend "densifier sa présence" dans la région. Et que Vladimir Poutine a annoncé en avant-première le lancement du plus grand brise-glace du monde pour 2030.
Les brise-glaces, cette arme secrète de la Finlande dont Donald Trump ne peut pas se passer
Dans son bureau de conseiller du ministre de l’Economie, au cœur d’Helsinki, le longiligne Reko-Antti Suojanen, un ancien navigateur polaire devenu "expert brise-glaces" pour le gouvernement finlandais, cherche un moyen poli de décrire le retard de Washington sans paraître désobligeant : "Disons que les Américains ne sont pas très forts et qu’ils le savent ; c’est pourquoi ils ont décidé de coopérer avec un petit pays comme le nôtre."
Un mégacontrat de 11 brise-glaces
Fin connaisseur des questions de sécurité en Arctique, Harri Mikkola, du prestigieux think tank Finnish Institute of International Affairs, enfonce le clou : "Dans la région polaire, les Etats-Unis sont capables d'opérer dans les airs et sous la mer grâce à leur aviation et à leurs sous-marins mais, à la surface de l’eau, ils ne sont nulle part. Or, ajoute-t-il, s’ils entendent préserver leur statut de superpuissance, ils doivent impérativement posséder une capacité de projection dans les régions polaires, en Arctique et en Antarctique." Ce qui est loin d'être le cas. Non seulement les Etats-Unis n’ont pas construit de brise-glace depuis cinquante ans, mais en plus, leur récente tentative s'est traduite par des retards, des problèmes techniques et, finalement, l’abandon du projet sans qu’aucun navire ne sorte des chantiers navals. Un fiasco évalué à deux milliards de dollars.
A l’inverse, le petit pays nordique (5,5 millions d’âmes), célèbre pour ses milliers de lacs, est universellement reconnu pour son savoir-faire dans ce domaine. Ainsi, 80 % des navires de ce type en service dans le monde ont été conçus dans des bureaux d’études de cette nation d’Europe du Nord, y compris l’Astrolabe de la Marine nationale française et le Commandant Charcot de la Compagnie du Ponant, un paquebot de luxe qui peut écraser jusqu’à 2,50 mètres d’épaisseur de glace sur son passage – un record à comparer au 1,50 à 1,80 mètre habituel pour les autres bateaux du genre. De plus, 60 % de la centaine d'"icebreakers" existants, toutes nations confondues, ont été construits dans l’un des trois chantiers navals finlandais : Helsinki, Turku ou Rauma.
Rien d’étonnant, dès lors, si Donald Trump a signé, le 9 octobre, avec le président finlandais Alexander Stubb un mégacontrat pour la conception et la fabrication de 11 brise-glaces, dont 4 seront construits en Finlande et 7 aux Etats-Unis. Ce partenariat stratégique nommé ICE Pact (pour Icebreaker Collaboration Effort Pact) inclut aussi le Canada, troisième signataire de l’accord tripartite, et vise à permettre à Washington de reprendre pied dans une région qui est le terrain d'affrontement et de lutte d'influence des grandes puissances – et dont l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton a dit qu'elle était devenue "le point faible de l'Otan".
Le président finlandais Alexander Stubb et le président américain Donald Trump se rencontrent dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche à Washington, le 9 octobre 2025.
Trente mois seulement pour construire un brise-glace !
Puissance maritime montante, la Chine s’y affirme de plus en plus : l’été dernier, plusieurs de ses navires scientifiques ont été localisés au large de l’Alaska et dans les eaux territoriales américaines – une provocation, aux yeux de Washington. En octobre, lorsque la calotte glaciaire est la plus réduite, un porte-conteneurs a rejoint le Royaume-Uni en seulement vingt jours depuis la Chine en empruntant la route du pôle, le long des côtes russes. Le même trajet via le canal de Suez nécessite quarante jours de navigation. Seulement 90 navires ont emprunté cette route au cours des douze derniers mois (alors que 13 000 ont traversé le canal de Suez), mais des perspectives de business alléchantes s'ouvrent pour la Russie, qui possède déjà de nombreuses infrastructures portuaires et logistiques le long de ce littoral.
Quoi qu'il en soit, entre Helsinki et Washington, l’accord ICE Pact est "gagnant-gagnant". En Finlande, les Américains ont trouvé des experts capables de produire des navires de qualité, deux fois plus vite et trois fois moins chers que dans n'importe quel autre pays. Construits en un temps record – trente mois seulement –, les premiers mastodontes des mers seront livrés aux Américains avant la présidentielle américaine de 2028. De leur côté, les Finlandais - et leur président Alexander Stubb qui partage déjà la passion du golf avec son homologue de la Maison-Blanche - consolident leur relation privilégiée avec les Etats-Unis, tout en engrangeant 6 milliards de dollars.
Brise-glaces à Helsinki, en Finlande, en novembre 2025
"C’est certainement l’une des dix plus grosses commandes de l’histoire finlandaise", calcule Antti Leino, le porte-parole du chantier naval Helsinki Shipyard situé non loin du centre-ville de la capitale. "Lorsque la nouvelle du contrat est tombée, en octobre, elle a fait la Une de tous les médias pendant deux jours, se souvient-il. Toute la Finlande ne parlait que de ça. Même les chauffeurs de taxi étaient intarissables au sujet de l'ICE Pact."
Au fond, il en va des brise-glaces comme de la culture du sauna : en la matière, la Finlande n’a pas de rival. "Seuls les Russes ont (presque) autant d’expérience que nous", dit justement Jari Hurttia, robuste business manager d'Aker Arctic, un bureau d’études qui a conçu la majorité de ces géants des glaces actuellement en exploitation dans le monde. "Loin derrière arrivent les Chinois, nouveaux venus sur le marché mais qui progressent rapidement, puis la Corée, les Pays-Bas ou encore l’Allemagne qui possèdent quelques compétences."
"A -40 degrés, tout doit continuer à fonctionner"
La maestria de la Finlande s’explique par la géographie. "Notre pays est le seul dont 100 % des ports sont prisonniers des glaces à un moment ou un autre de la saison hivernale, décrypte l’architecte naval Arto Uuskallio, directeur commercial d'Aker Arctic. Etant donné que 90 % de nos échanges commerciaux se font par voie maritime, ces navires étaient et demeurent la seule solution pour désenclaver le pays et poursuivre nos échanges commerciaux via la Baltique pendant les mois d’hiver." Ainsi la Finlande a baptisé son premier brise-glace la Voima ("Force") en 1924, soit un quart de siècle après la Russie qui inaugura le premier au monde en 1898.
Depuis plus de cent ans, Helsinki est à la pointe de l'innovation, comme en témoigne cette invention des années 1990 : le brise-glace à coque asymétrique et à hélice pivotante qui permet une propulsion oblique (en crabe) et l’utilisation de tout le flanc bâbord (ou tribord) de sa coque pour écraser des bandes de glace plus larges qu'en employant seulement la proue du navire. "L’architecture des brise-glace comporte des contraintes énormes car tous leurs composants doivent résister à des températures extrêmes, souligne Antti Leino, le porte-parole du chantier naval Helsinki Shipyard (dont l’actionnaire majoritaire, Davie, est un constructeur naval canadien). A -40°C ou davantage, tout doit continuer à fonctionner parfaitement : l’air conditionné, les équipements électroniques, les pièces mécaniques, les soudures, tout."
Le "prochain Nokia"
Pour relever ces défis, la Finlande s’appuie sur un écosystème de centaines d’entreprises représentant 13 000 salariés, depuis Wärtsilä, géant mondial de la propulsion navale (moteurs de cargos) jusqu’à Aker Arctic, le bureau d’études qui possède notamment une piscine de tests permettant de reproduire les conditions de navigation en milieu polaire. Long de 75 mètres et large de 8, le bassin est caché dans un hangar où des maquettes (de 3 à 5 mètres de long) naviguent par une température artificielle négative de 20, 30 ou 40 degrés et où la salinité de l’eau varie.
"Chaque mer possède ses spécificités : l’océan Arctique gèle à -2 degrés tandis que la mer Baltique, qui est moins salée, gèle à -0,2 degré", explique le vétéran d’Aker Arctic, Arto Uuskallio, en déambulant – en bras de chemise ! – dans l’immense hangar frigorifique où tout visiteur non Finlandais claque des dents après une minute. Lors des tests, toujours ultrasecrets, les experts filment le prototype sous tous les angles avec des caméras sous-marines. Grâce à des capteurs, ils observent, étudient, analysent, dissèquent le comportement du bateau ainsi que celui de la banquise artificielle au passage du navire miniature.
Il est rare que les Etats-Unis soient dépendants d'un petit pays pour quoi que ce soit. Mais pour la constitution de leur flotte polaire, c'est bien le cas. Pour la première fois, Washington a même contourné sa propre loi protectionniste datant de 1920, le Jones Act, selon laquelle les bateaux faisant du cabotage doivent impérativement être construits aux Etats-Unis, battre pavillon américain, être détenus par un Américain et avoir un équipage américain. Les 11 brise-glaces de l’ICE Pact ont mis fin à cette règle. Et ce n'est sans doute qu’un début. "Les Américains ont déjà évoqué l'idée de commandes supplémentaires", confie l’expert gouvernemental Reko-Antti Suojanen, sans savoir si celles-ci se concrétiseront. Les Américains en voudront probablement 40 en tout ; les Canadiens, 20. "Le marché explose", s’enthousiasme Antti Leino, le porte-parole d'Helsinki Shipyard. A l'échelle mondiale, la flotte de brise-glaces devrait doubler dans la prochaine décennie.
En 2013, alors Premier ministre, Jyrki Katainen, avait vanté, par un jeu de mot évoquant la neige, le savoir-faire ("know-how") de son pays en parlant de "snow-how" finlandais. "L’Arctique sera notre prochain Nokia", avait-il ajouté par allusion à la société de télécoms qui a fait la fortune de la Finlande au début du siècle. Il était visionääri (visionnaire), comme on dit en finnois.
Face aux menaces d'envahissement du Groenland, ou encore aux rapprochements vers la Russie de Vladimir Poutine, la dépendance européenne aux Etats-Unis en matière de défense semble de plus en plus difficile à tenir.
Face à ce constat, l'Allemagne tente d'en sortir. Selon une information du Financial Times, Berlin prévoit d'être la première puissance européenne à développer sa propre capacité de détection de missiles spatiaux. Autrement dit, il s'agit de la capacité à détecter le lancement d’un missile, d’en suivre la trajectoire tout au long de son vol et de transmettre les données en temps réel aux centres de commandement pour pouvoir prendre des contre-mesures adaptées, comme l'interception. Pour l'heure, l'Europe s'appuie principalement sur un système d'alerte spatial commun partagé fourni par les Etats-Unis pour repérer les menaces telles que les missiles à longue portée. Si l'Otan est un intermédiaire, les Etats-Unis restent aux commandes, a minima en observation. En outre, la véhémence du président américain à l'égard de l'institution n'apporte plus vraiment de sérénité.
"Plus d'autonomie"
L'un des derniers exemples, récent, de cette dépendance est très percutant et a certainement conforté Berlin dans ses choix vers davantage d'autonomie. Comme le raconte le journal Le Monde, alors queles Etats-Unis menaçaient il y a peu de prendre possession du Groenland, le Danemark, propriétaire de ce territoire autonome, protégeait son espace aérien avec des avions de chasse F-35 américains du fabriquant Lockheed Martin. Problème : pour préparer leurs missions, les pilotes des F-35 européens (dont le Royaume-Uni, l'Italie, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande, la Norvège, le Danemark, la Pologne, la Roumanie, la Grèce, la Suisse et la République tchèque en possèdent), doivent envoyer leurs plans de vol vers des centres de données américains. Un processus qui ampute clairement l'autonomie des pays utilisateurs de l'avion miliaire. Mais au-delà des F-35, de nombreux pays européens sont également dépendants dans le domaine des télécommunications, des services numériques ou encore du spatial.
"L'Europe dépend des Etats-Unis... plus ou moins dans tous les aspects de la capacité spatiale", a déclaré le chef du commandement spatial allemand, le major-général Michael Traut, auprès du Financial Times. Interrogé par le quotidien économique britannique à l'occasion de la conférence spatiale européenne à Bruxelles les 27 et 28 janvier derniers, Michael Traut, a ainsi déclaré que Berlin voulait aller de l'avant avec des plans pour un système national de détection de missiles conçu pour identifier les menaces de missiles à longue portée depuis l'espace. Et d'ajouter que : "Le projet serait mené à l'échelle nationale, mais structuré pour permettre la coopération avec les partenaires européens". Si le projet voit le jour, il pourrait devenir la première capacité de détection opérationnelle de l'Europe. Une tentative similaire avait été tentée par la France, notamment en 2009 avec le programme Spirale, mais pas développée sur le long terme.
Coopération européenne
Josef Aschbacher, directeur général de l'Agence spatiale européenne, a de son côté déclaré dans une interview au magazine économique être "en discussion" sur la façon dont l'institution pourrait être impliquée dans le développement futur de la technologie de détection de missiles.
Déterminée à acquérir une certaine souveraineté, Berlin a annoncé investir près de 35 milliards d'euros pour étoffer ses capacités nationales de technologie spatiale militaire d'ici 2030. En octobre déjà, la France et l’Allemagne avaient annoncé poser la première pierre d’une capacité européenne d’alerte avancée quant à la détection de tirs de missiles. Le dispositif, nommé Jewel (Joint Early Warning for a European Lookout, ou Système d'alerte précoce conjoint pour une surveillance européenne en français), avait été conjointement signé par la ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, et le ministre fédéral allemand de la Défense, Boris Pistorius.
Déterminée à acquérir une certaine souveraineté, Berlin a annoncé investir près de 35 milliards d'euros pour étoffer ses capacités nationales de technologie spatiale militaire d'ici 2030.
"Nous voulons que le programme SAN, notre nouvelle couche de défense aérienne, serve de modèle pour l'ensemble de l'Otan", scande le ministre de la Défense polonais, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, devant des rangées de membres du corps diplomatique militaire. Au pupitre, ce poids lourd du gouvernement a de quoi jubiler : la Pologne est le premier pays européen de l’Alliance atlantique à annoncer le déploiement d'un système aussi fourni pour défendre la protection de ses frontières face à l’intrusion de drones russes.
Il était temps, s’accordent les observateurs. La nuit du 9 au 10 septembre dernier a laissé un traumatisme vivace sur les bords de la Vistule. A l’époque, les Polonais se réveillent au petit matin dans la stupeur, bouleversés par l’intrusion d’une vingtaine de drones russes dans leur espace aérien. Un précédent inédit dans l’histoire de l’Otan, et vécu ensuite par plusieurs autres membres de l’Alliance atlantique, France incluse.
L’incident a alimenté les débats pendant plusieurs semaines, à mesure que des débris de drones étaient retrouvés sur une large partie du territoire polonais. "Cela a révélé les failles de notre défense anti-aérienne", concède Tomasz Pawłuszko, professeur à l’Université Opole et spécialiste affilié à Lukasiewicz-ITECH, un centre de recherche en innovation.
"Vaisseaux connectés"
À l’automne, des chasseurs polonais et des F-35 néerlandais, sous l’égide du Commandement aérien allié de l’Otan, ont dû être mobilisés pendant plusieurs heures. Un dispositif disproportionné, ni viable opérationnellement ni soutenable financièrement face à des drones produits à bas coût par la Russie. "Nous n’avons pas suffisamment tiré les enseignements du front ukrainien. L’investissement dans le développement de logiciels intelligents, notamment en matière de systèmes autonomes ou d’aide à la décision a pêché", poursuit l’expert.
Conscient de la gravité de la situation, le ministre de la Défense polonais prévient : "Ce projet s’inscrit dans une procédure d'urgence opérationnelle et doit être mis en œuvre dans un délai de deux ans". C’est le mastodonte national PGZ, l’entreprise de technologie polonaise Advanced Protection Systems et la société norvégienne Kongsberg qui ont été choisis pour mener conjointement ce projet d’ampleur. "Une bonne nouvelle pour notre tissu industriel, note l’analyste Tomasz Pawłuszko. Il y a cinq ans, nous aurions sans doute dû acheter du matériel fini et entièrement fabriqué à l’étranger".
"Il s’agit de mettre en œuvre un véritable système de 'vaisseaux connectés'", explique le ministre de la Défense. Car d’une part, il faut détecter et suivre la menace, à l’aide d’une multitude de senseurs - comprenant radars, caméras et capteurs. Et, en parallèle, il faut pouvoir agir vite. Pour cela, des effecteurs d’artillerie, des missiles à bas coût, des engins de brouillage et des drones kamikazes seront à disposition. "Le célèbre 'Monstre de Tarnow', une arme multi-canons capable de tirer jusqu’à 3 000 fois par minute, fera par exemple partie du système", révèle le vice-ministre de la Défense, Cezary Tomczyk, dans une interview accordée au média Wirtualna Polska.
Le tout sera financé par le mécanisme européen Safe, qui assure des prêts avantageux aux Etats membres, et dont la Pologne est le plus large bénéficiaire, forte de plus de 43 milliards d’euros à utiliser d’ici 2030. Un véritable tour de force diplomatique qui appelle désormais des résultats opérationnels. "L’irruption de drones sur le champ de bataille nécessite une intégration poussée entre les armées de terre et de l’air", souligne l’expert Tomasz Pawłuszko, qui juge cruciale la formation rapide des soldats au nouveau système. Sur le papier, ce nouveau rideau défensif, qui vient s'ajouter aux programmes déjà engagés jusqu'ici (à l'image de l'acquisition des systèmes américains Patriot), pourrait faire de la Pologne un des pays les mieux dotés au monde en matière de défense antiaérienne d'ici quelques années.
Une aubaine, dans un contexte dégradé par actions malveillantes du Kremlin, entre sabotages répétés, attaques cyber et pression migratoire constante à la frontière orientale. "Nous construisons un système antidrones polonais pour pouvoir faire face au risque de guerre", lâche le vice-ministre de la Défense, Cezary Tomczyk. En Pologne, la menace est particulièrement réelle.
Un nouveau train de sanctions européennes doit s'abattre sur l'Iran, en réponse à la répression "la plus violente" de l'histoire du pays. D’après un nouveau décompte de l’ONG Human Rights Activists News Agency, basée aux Etats-Unis, 6 373 personnes ont été tuées durant le mouvement de contestation (3 000 selon un bilan officiel des autorités), 11 018 gravement blessées et 42 486 arrêtées.
Les Vingt-Sept, réunis en Conseil des Affaires étrangères ce jeudi 29 janvier, viennent ainsi d'annoncer avoir sanctionné quinze hauts responsables iraniens et six entités, dont le ministre de l'Intérieur, Eskandar Momeni. Le chef de la police de la sécurité publique et le commandant de la brigade des forces spéciales Saberin Takavar du Corps des gardiens de la révolution islamique sont également visés selon un règlement d'exécution du Conseil publié dans l'après-midi. Mais, pour aller plus loin encore que les vagues de sanctions économiques (gel des avoirs...) et autres interdictions de pénétrer sur le sol européen, les Vingt-Sept se sont s'accordés, ce jeudi, pour inscrire le Corps des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime théocratique en Iran, sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. "Les ministres des Affaires étrangères de l'UE viennent de prendre la décision de désigner la Garde révolutionnaire iranienne comme une organisation terroriste. Tout régime qui tue des milliers de personnes de son propre peuple travaille à sa propre disparition", a déclaré Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne.
Des poursuites pénales ?
Longtemps réticente à cette mesure par crainte de rupture de dialogue sur le nucléaire mais aussi sur le sort des otages français Cécile Kholer et Jacques Paris, la France a finalement emboîté le pas à l'Italie et l'Espagne mercredi 28 janvier dans la soirée. "L’insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse, a indiqué, mercredi soir, Jean-Noël Barrot, le chef de la diplomatie française", sur le réseau social X. Et d'ajouter : "Avec nos partenaires européens, nous prendrons demain à Bruxelles des sanctions contre les responsables de ces exactions". De quoi donner encore un peu plus de vigueur à la mesure, soutenue de longue date par l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède.
Déjà en 2023, après le mouvement de contestation "Femme, vie, liberté", plusieurs pays européens soutenaient la mesure d'inscription au registre des organisations terroristes. Mais concrètement, qu'est-ce que cela peut changer ? Selon le site du Conseil de l'Union européenne, "toutes les personnes, tous les groupes et toutes les entités figurant sur la liste en matière de terrorisme font l'objet de mesures concernant le gel des fonds et des avoirs financiers dans le cadre de la coopération policière et judiciaire en matière pénale". Dans les colonnes du journal Le Monde, le spécialiste de l’Iran Matthew Levitt, du Washington Institute, explique ainsi que cette désignation"rendrait passible de poursuites pénales le fait d’appartenir à cette organisation, de soutenir le groupe, d’assister à ses réunions ou d’afficher son logo en public".
"Riposte écrasante" face aux pressions internationale
Mais d'autres chercheurs spécialistes de la zone nuancent les effets d'une telle mesure, qui relèverait davantage du symbolique notamment parce que nombre de Gardiens de la révolution font déjà l'objet de sanctions de la part de l'Union européenne. "Il est très improbable que cette mesure ait un impact majeur sur les calculs des dirigeants iraniens, qui se concentrent désormais soit sur une guerre, soit sur un accord avec Donald Trump", indique Ellie Geranmayeh, du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations, auprès du Monde. Mardi, 24 heures avant le basculement de la position de la France, Téhéran avait convoqué l'ambassadeur d'Italie, jugeant"irresponsables"les déclarations italiennes et avertissant de "conséquences destructrices"si l'UE endossait cette proposition, a rapporté l'agence de presse officielle de la République islamique (Irna).
Fondé à la suite de la révolution islamique de 1979 en Iran, le puissant corps iranien des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) dispose d'une grande influence dans le pays, où il contrôle des pans de l'économie et des capacités militaires, rappelle l'agence de presse Reuters. Ils supervisent notamment les programmes balistique et nucléaire de Téhéran. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont déjà classé les Gardiens de la révolution iranienne comme organisation terroriste.
Après l'Espagne et l'Italie, la France a soutenu l'inscription des gardiens de la révolution islamique sur la liste européenne des organisations terroristes décidées ce jeudi à Bruxelles.
Deux semaines après avoir promis aux manifestants iraniens que "l’aide est en route", Donald Trump s’apprête-t-il à attaquer Téhéran ? L’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln et de son escorte au large des côtes iraniennes en début de semaine rend le scénario plus crédible que jamais. Le locataire de la Maison-Blanche avait déjà menacé de "frapper très fortement" le régime en début de mois, avant de reculer brusquement au prétexte d’une pause de la répression en interne. "A ce moment-là, les Américains ne disposaient pas dans la région des forces nécessaires à la conduite d’une opération de grande ampleur, relève David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique. Mais ils y ont aujourd’hui déployé un dispositif militaire inédit depuis l’invasion de l’Irak en 2003."
Outre son groupe aéronaval, Washington a dépêché sur place une douzaine de chasseurs F-15E, plusieurs avions-cargos et ravitailleurs, ainsi que des systèmes anti-aériens Patriot et THAAD, afin de renforcer la protection du ciel en cas de menace. Exploitant cette spectaculaire démonstration de force, le président américain a pressé l’Iran, ce mercredi 28 janvier, de conclure un accord sur les armes nucléaires, au risque d’une "attaque bien pire" que les frappes américaines de juin dernier. Pour l’instant, rien n’indique toutefois qu’une issue diplomatique soit atteignable à court terme. Après avoir estimé que des "discussions ne pourront avoir lieu que lorsqu'il n'y aura plus de menaces ni d'exigences excessives", la République islamique a promis de riposter "comme jamais" à toute attaque américaine.
Blocus ou frappes aériennes
Quelle que soit la décision finale du président républicain, le déploiement de son armada lui offre de nombreuses options. "Un blocus maritime pourrait d’abord être envisagé pour mettre un coup d’arrêt aux exportations de pétrole iranien contournant les sanctions, jauge David Rigoulet-Roze. Cela accentuerait la pression sur le régime en tarissant complètement ses maigres ressources financières." Malgré la pression occidentale, Téhéran a exporté plus de 46 milliards de dollars de pétrole brut en 2024, principalement vers la Chine. La disparition de cette manne dégraderait encore des finances déjà au bord du gouffre. Depuis le début du mois, la monnaie iranienne a perdu 5 % de sa valeur, atteignant même son plus bas historique ce mardi 27 janvier, avec 1,5 million de rials pour un dollar.
Les moyens colossaux déployés par Washington ouvrent en parallèle la voie à des options plus agressives. Les trois destroyers de classe Arleigh-Burke accompagnant le porte-avions Abraham Lincoln sont tous dotés de missiles de croisière Tomahawk - déjà employés par Washington pour bombarder l'Iran en juin. "Une nouvelle campagne aérienne contre ce qui reste du programme nucléaire, ou les capacités balistiques du régime, font partie des possibilités, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies (FDD) à Washington. Cela pourrait s'accompagner de frappes contre les élites politico-militaires et l’appareil répressif." Parmi les cibles potentielles : les bases du Corps des gardiens de la révolution et des Bassidjis, une milice chargée de la sécurité intérieure du pays, ou encore le Conseil suprême de sécurité nationale, qui supervise l'action des forces armées. Une telle opération s’étalerait vraisemblablement sur plusieurs semaines, contrairement aux frappes ciblées contre les installations nucléaires iraniennes lors de la "guerre des 12 jours".
Décapiter le régime
Une action contre le guide suprême Ali Khamenei est-elle possible ? En juin, Trump affirmait savoir "exactement" où il se trouve, mais ne pas vouloir l'éliminer "pour l'instant". "Vu le succès de Trump contre Nicolas Maduro au Venezuela et sa préférence pour une action militaire ciblée et décisive, je suis certain que l'idée d'une décapitation du régime l'intéresse, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur à la FDD. Le problème est qu’il n’est pas assuré que cela suffise à faire basculer le pouvoir du côté des manifestants." En l’absence d’alternative crédible au sein de l’opposition, rien ne garantit en effet l’émergence d’un successeur non moins extrémiste. "Personne ne sait qui prendrait le dessus", a résumé le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio devant le Sénat ce mercredi 28 janvier. Face au risque d’une attaque américaine, le guide suprême aurait été transféré dans un bunker souterrain fortifié à Téhéran, selon une information du site d'opposition Iran International.
En dépit de la force de frappe américaine, se pose la question de la capacité de riposte iranienne. Le régime a d'ores et déjà déclaré qu'il considérerait toute attaque comme une "guerre totale", suggérant des représailles massives en cas d'agression américaine. Après les frappes de juin contre ses sites nucléaires, l'Iran s'était limité à quelques salves de missiles et drones contre la base d'Al-Udeid - la plus importante des forces américaines au Moyen-Orient. Les bombardements pourraient cette fois être d'une tout autre ampleur. "L’Iran conserve une force de frappe redoutable et il est fort probable qu’il cherchera à riposter avec ses missiles balistiques", prévient Behnam Ben Taleblu, de la FDD.
Son arsenal compterait environ 3 000 engins - de quoi tenter de saturer les défenses antiaériennes américaines. "Même si les Etats-Unis et Israël disposent de moyens d’interception, il est possible que certains projectiles parviennent à passer au travers", pointe Behnam Ben Taleblu. L’autre incertitude concerne les répercussions d’un conflit sur la navigation dans le golfe Persique, par lequel transite 20 % du pétrole mondial. Autant de risques que devra avoir en tête le président américain au moment de prendre sa décision.
Une hausse de la TVA pour fournir davantage de ressources à l'armée ? En Suisse, le Conseil fédéral l'envisage sérieusement. La proposition, portée par Martin Pfister, à la tête du département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, fait débat dans la nation alpine. Concrètement, le plan du responsable prévoit d'augmenter de 0,8 % la taxe sur la valeur ajoutée pour améliorer les capacités de défense suisses. Dans un contexte de menace sécuritaire accrue pour l'Europe, et donc pour la Confédération suisse, "des moyens financiers supplémentaires sont nécessaires pour protéger la population et le pays", justifie Martin Pfister dans un communiqué. "L’augmentation prévue des dépenses de l’armée à 1 % du PIB d’ici à 2032 n’est pas suffisante."
Besoin de systèmes antiaériens et antidrones
Si ce projet aboutissait, il permettrait à Berne de récupérer 31 milliards de francs suisses sur une période de dix ans, soit environ 33,6 milliards d'euros. Et donc, à terme, de pousser l'effort en matière de défense entre 1,3 et 1,5 % du PIB. Encore bien loin des 5 % du PIB (dont 3,5 % strictement dédiés aux dépenses militaires) décidés en juin dernier par la quasi-totalité des membres de l'Otan, mais un pas important pour le pays d'un peu plus de 9 millions d'habitants traditionnellement neutre. Avec ces possibles fonds, la Suisse serait en mesure de financer de nouveaux systèmes de défense antiaériens, dont elle manque aujourd'hui. Les États-Unis s'étaient engagés à lui livrer un précieux système antimissile Patriot, mais ils ont depuis reporté cette livraison à une date inconnue.
La Suisse, qui a identifié les menaces hybrides comme un des principaux risques sécuritaires dans les prochaines années, cherche aussi à se doter de systèmes antidrones. Si le territoire helvétique n'a pas directement été concerné, plusieurs États européens ont dû faire face depuis l'été dernier à de multiples incursions d'engins volants de ce type, difficiles à identifier et abattre sans technologies spécifiques à cette lutte. Si un incident similaire au survol d'une vingtaine de drones russes au-dessus de la Pologne en septembre avait eu lieu en Suisse, les appareils "n'auraient pas pu être abattus", avait à l'époque alerté Martin Pfister, lors d'un entretien au Aargauer Zeitung. Le principal modèle d'avion de chasse à disposition de l'armée suisse, le FA-18, n'aurait pas été "capable de détecter de tels drones, notamment en raison des performances insuffisantes de son système radar", soulignait-il.
Opposition de la majorité des partis politiques
Dans ces circonstances, la plupart des forces politiques suisses s'accordent sur la nécessité de renforcer les capacités armées du pays. En revanche, le mécanisme présenté par Martin Pfister pour financer cette action ne convainc pas les différents partis du pays. À part les centristes, camp auquel il appartient, l'immense majorité des responsables des autres formations politiques ont exprimé de véhémentes critiques à l'égard de cette idée de hausse de la TVA. "En un mot, c’est non : nous ne soutenons pas une nouvelle hausse fiscale", a évacué Damien Cottier, élu fédéral du Parti libéral-radical (centre-droit), auprès du Temps. Même opposition dans les rangs des Vert'libéraux (centre gauche), des Vert-e-s (gauche) ou de l'Union démocratique du centre (droite radicale). Ce dernier parti populiste, qui détient le plus de sièges à l'Assemblée fédérale, appelle avant tout à reverser des fonds liés "au chaos de l'asile" pour financer le renforcement de l'armée.
Un autre argument est avancé par le Parti socialiste suisse, seconde formation la plus représentée au Parlement. Dans un communiqué, son coprésident, Cédric Wermuth, s'est en effet dit "très sceptique" quant à la réalisation du plan porté par Martin Pfister. Le responsable pointe du doigt l'ampleur des contrats passés en matière militaire par Berne à Washington. 36 avions de combat F-35 de fabrication américaine avaient ainsi été commandés en 2022 par la Confédération, pour un montant de 6 milliards de francs suisses (6,4 milliards d'euros).
Mais, en décembre, les États-Unis ont notifié qu'il leur était impossible d'honorer ce contrat sans surcoût, contraignant Berne à annoncer sa décision d'acheter finalement moins d'appareils. "Si le Conseil fédéral veut augmenter la TVA pour l’armée, il ne peut pas en même temps engloutir des milliards dans des chars, des systèmes d’artillerie et des avions de combat F-35", tacle ainsi l'élu socialiste, dans un communiqué. La hausse de ce prélèvement indirect est de toute façon encore loin d'être actée. Pour entrer en vigueur, la mesure devra passer par une révision de la Constitution. Une évolution qui, afin d'être effective, doit absolument être validée par le peuple suisse, par voie de référendum.