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Mercosur : la Commission européenne sur le point de passer en force ?

25 janvier 2026 à 16:55

Le soulagement des agriculteurs français pourrait n'être que de courte durée. Certes, mercredi 21 janvier, l'approbation par le Parlement européen de la saisine de la Cour de justice européenne (CJUE) pour vérifier la validité de l'accord avec le Mercosur a résonné comme une victoire pour les producteurs agricoles européens opposés au texte. De quoi retarder d'au moins un an et demi le processus de ratification, le temps pour la justice européenne de rendre ses conclusions. Mais le vote des eurodéputés ne change en définitive pas grand-chose au sort immédiat du traité commercial, contesté par ailleurs par plusieurs membres des 27, en particulier la France et la Pologne. En cause : un élément juridique qui pourrait être utilisé par la Commission européenne pour faire appliquer provisoirement le texte.

Une application provisoire légalement possible

De quoi parle-t-on exactement ? Concrètement, tout traité commercial européen doit être approuvé par le Parlement européen pour être ratifié par Bruxelles, et donc entrer en vigueur définitivement. Signé avec les pays fondateurs du Mercosur par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen à Asunción (Paraguay) le 17 janvier dernier, le texte est donc encore loin d'en être à cette étape, dans l'attente des vérifications de la CJUE. Mais, lors d'une dernière session de négociations à Bruxelles au début du mois, ce long chemin juridique avait été anticipé par une décision du Conseil de l'Union européenne. Ainsi, ce dernier a acté le 9 janvier le principe d'une mise en œuvre temporaire du Mercosur, quand bien même l'accord ne serait pas encore ratifié.

"En vertu de la décision adoptée ce jour, l'UE signera l'accord et appliquera à titre provisoire une grande partie des chapitres consacrés à la politique et à la coopération, dans l'attente de l'achèvement des procédures de ratification", précise l'instance sur son site web au sujet de la décision. Cette mention explicite de l'application provisoire pourrait donc même permettre à Bruxelles de se passer complètement du scrutin du Parlement européen pour appliquer le texte ces prochains mois. "L’application provisoire est prévue dans l’accord, et la demande adressée à la Cour de justice n’a pas d’effet suspensif sur l’application provisoire" explique Ciprian Grumaz, chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), au média Euractiv.

Par ailleurs, aucun traité européen n'empêche Bruxelles d'appliquer provisoirement le texte sans consulter de nouveau le Parlement. Pour autant, il s'agit avant tout d'une question de principe – et de pratique. En effet, dans ce genre de cas, il est de coutume de demander systématiquement l'avis des eurodéputés avant d'acter l'application provisoire de ce texte. Mais les règles européennes n'interdisent pas de contrevenir à cette habitude. Autrement dit, la Commission pourrait, après consultation avec les États membres, ne pas prendre le risque d'un vote serré à Strasbourg afin de faire entrer en vigueur provisoirement le traité. Une condition est cependant indispensable à ce scénario : qu'au moins un des pays sud-américains signataires ait décidé d'appliquer lui aussi le texte de manière provisoire.

"Un viol démocratique", selon Maud Bregeon

"Nous serons prêts lorsqu'ils le seront", a réagi Ursula von der Leyen, vendredi, au lendemain d'un sommet européen extraordinaire consacré aux relations transatlantiques. D'après elle, plusieurs dirigeants des 27 lui ont fait part de leur volonté de voir l'accord avec le Mercosur mis en place "dès que possible". "La question de l'application provisoire a été soulevée", a-t-elle exposé, précisant qu’aucune "décision" n’avait pour le moment été prise sur la problématique. L'Allemagne et l'Espagne, particulièrement favorables à l'accord, pourraient soutenir une telle mesure.

Des positions à l'opposé de celles défendues par la France, où le rejet du traité de libre-échange fait quasiment l'unanimité au sein de l'ensemble de la classe politique. "Il me semble que si l'on respecte l'esprit à la lettre de la démocratie, il ne faut pas appliquer provisoirement cet accord", a déclaré au Sénat la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, mercredi. Le lendemain, sa collègue porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a encore été plus ferme dans ses propos. Pour elle, un passage en force sur l'accord "constituerait (...) une forme de viol démocratique" après son renvoi devant la CJUE par les eurodéputés.

Volte-face chez les Verts allemands

Mais, au-delà de ces considérations juridiques, les rapports de force évoluent aussi sur le plan politique. En effet, seules quelques voix des parlementaires européens ont permis de départager le scrutin ayant conduit à la saisine de la justice européenne (334 pour, 324 contre). Même dans l'hypothèse où Bruxelles choisirait finalement de passer malgré tout par un vote des eurodéputés pour valider l'application provisoire du texte, il n'est pas certain de voir l'hémicycle européen rejeter une telle décision.

En effet, les élus européens issus des Verts allemands, qui s'étaient majoritairement prononcés en faveur d'une vérification de la légalité de l'accord mercredi, viennent de faire volte-face. "Si un vote sur la ratification devait avoir lieu avant la décision de la CJUE, nous y serions favorables", a ainsi indiqué ce week-end Erik Marquardt, leur chef de file, dans un entretien accordé aux journaux du groupe Funke. Celui-ci indique qu'ils seraient également favorables à l'application provisoire du traité.

Les écologistes allemands avaient été critiqués pour avoir mélangé leurs voix la semaine dernière à celles des groupes nationalistes au Parlement européen. Et ce, en ne respectant pas les consignes émises par leur direction nationale. "Cela ne me surprend ni de la part de l'extrême gauche, ni de la part de l'extrême droite, mais le fait que les Verts allemands se prêtent maintenant à ce jeu me laisse sans voix", avait taclé vendredi le chancelier conservateur Friedrich Merz, en marge d'une rencontre à Rome (Italie) avec Giorgia Meloni, selon des propos rapportés par Die Welt. Plus tôt dans la semaine, le dirigeant, fervent partisan de l'accord, avait dénoncé de façon plus générale une décision "regrettable" du Parlement européen.

© REUTERS/Yiannis Kourtoglou

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, lors d'un déplacement à Nicosie (Chypre), le 15 janvier dernier.

Etats-Unis : le meurtre d’un manifestant tué par ICE envenime la crise qui secoue Minneapolis

25 janvier 2026 à 13:18

En quelques heures, il est devenu une nouvelle figure de la contestation contre la police de l'immigration. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, est mort ce samedi 24 janvier à Minneapolis, aux États-Unis, lors d'un nouveau rassemblement destiné à dénoncer les méthodes pratiquées dans la ville par ICE, organe directement piloté par l'administration Trump. Cet homme est la deuxième personne tuée par les agents fédéraux depuis le début de l'année dans la ville la plus peuplée du Minnesota, devenue l'épicentre de la fronde contre la politique d'expulsion massive orchestrée par le président américain depuis son retour au pouvoir. En 2020, la métropole avait déjà été traumatisée par la mort de George Floyd, un homme afro-américain tué lors d'un contrôle de police.

Version contre version

D'après le ministère de la Sécurité intérieure (DHS), Alex Pretti était armé et aurait brandi son pistolet en direction des policiers. Ceux-ci auraient alors tiré des "coups de feu défensifs" pour se protéger. Le trentenaire aurait alors "violemment résisté" lorsque les forces de l'ordre auraient tenté de le désarmer. Mais une vidéo de la scène met en doute la version des autorités fédérales. Sur les images, Alex Pretti, téléphone portable à la main, prend la défense d'une femme interpellée par les forces de l'ordre. Visé par des gaz lacrymogènes, il est mis au sol, puis frappé par les agents. Des coups de feu retentissent alors. Selon le Washington Post, Alex Pretti portait bien sur lui une arme de poing, arme pour laquelle il avait un permis. Mais selon le quotidien, les agents fédéraux sont parvenus à s'emparer de son pistolet avant de lui tirer dessus. Des investigations approfondies devront déterminer les faits réels ayant conduit à sa mort.

Une chose est sûre : ce nouvel épisode de violence marque une nouvelle étape dans la crise qui secoue Minneapolis depuis début janvier. De nombreuses manifestations ont eu lieu ces derniers jours pour demander le départ de la police de l'immigration de la ville. L'origine de cette colère ? La mort de Renee Good, cette Américaine de 37 ans tuée par balles au volant de sa voiture après les tirs d'un autre membre d'ICE, le 7 janvier dernier. Elle faisait partie d'une association organisant des patrouilles destinées à surveiller les pratiques des agents fédéraux à Minneapolis. Là aussi, une vidéo captant la scène des coups de feu ne montre pas de danger imminent représenté par cette femme installée dans son véhicule. Mais, là encore, Washington a évoqué la "légitime défense" pour justifier le geste de l'agent responsable du tir.

Construction de nouveaux centres de rétention, discours agressif contre les migrants, moyens triplés dédiés à ICE... Le renvoi hors des frontières américaines de dizaines de milliers d'étrangers a été érigé comme une priorité par Donald Trump pour son second mandat. Mais, depuis la fin de l'automne, Minneapolis est devenue l'une des priorités du républicain pour mettre en avant ses résultats en matière migratoire. Ainsi, début janvier, son administration a déployé 2 000 agents de l'ICE dans la ville et ses alentours dans le cadre d'une opération spéciale nommée "Metro Surge", décrite par le ministère de la Sécurité intérieure comme "la plus grande" jamais lancée contre l'immigration. Les arrestations sont savamment mises en scène par l'administration républicaine. La responsable à la tête du DHS, Kristi Noem, a par exemple été filmée lors de l'interpellation d'un homme à Saint-Paul, à l'est de Minneapolis. "Vous répondrez de vos crimes", lui glisse-t-elle devant la caméra, bonnet tactique sur les oreilles.

Un enfant de cinq ans arrêté

Au-delà des morts de Renee Good et d'Alex Pretti, d'autres actions d'ICE ont choqué la région ces dernières semaines. Toujours à Minneapolis, un migrant vénézuélien a été blessé par balles le 14 janvier par un policier de l'immigration. Celui-ci aurait tiré "un coup de feu défensif pour protéger sa vie", ont justifié les autorités. L'arrestation et la détention de deux jeunes enfants ont aussi suscité la controverse. L'un d'eux, âgé de 5 ans, est apparu sur une image largement relayée sur les réseaux sociaux. Le petit garçon, cartable sur le dos, tenu par un agent, semble apeuré. Selon la DHS, son père aurait souhaité "prendre la fuite à pied, abandonnant son fils". Une version contestée par plusieurs témoins sur place, interrogés notamment par Reuters. Le vice-président américain, J.D. Vance, a pour sa part choisi de croire les policiers. "Que devaient-ils faire d'autre ? Laisser un enfant de 5 ans mourir de froid ?", a-t-il tenté de justifier.

Dans cette guerre perpétuelle des paroles et des images, les manifestants tentent d'organiser des actions coup de poing pour faire entendre leurs voix. Quitte à prendre, parfois, le risque d'être placés en garde à vue. La semaine dernière, un groupe de protestataires contre ICE ont ainsi pénétré dans une église pendant un office. Leur objectif : pouvoir échanger en face à face avec le directeur adjoint de la police de l'immigration locale, qu'ils pensaient trouver sur place. Un échec, qui a conduit à l'arrestation de plusieurs militants, dont l'avocate Nekima Levy Armstrong. Une photo de cette activiste, la montrant menottée et le visage fermé, a été relayée sur le compte X de Kristi Noem. Puis, dans la foulée, sur celui de la Maison-Blanche... mais cette fois en montrant cette même femme en train de pleurer. Preuve que l'enjeu communicationnel est primordial pour l'administration Trump, la presse américaine a révélé que ces larmes avaient en réalité été ajoutées artificiellement par IA à l'image initiale.

Conséquences politiques

De toute évidence, avec une telle volonté de mise en scène, le président américain veut convaincre la population du bien-fondé de sa politique. Mais la situation à Minneapolis commence à changer l'opinion sur ce thème de nombreux citoyens, y compris ceux qui ont voté pour lui lors de la dernière élection présidentielle. Ainsi, dans un récent sondage, Politico a dévoilé que 29 % des sympathisants trumpistes qui ne s'identifient pas comme des membres actifs de la communauté Maga ("Make America Great Again") jugeaient "trop agressive" la politique d'expulsion d'étrangers initiée par le milliardaire. À terme, certaines personnalités républicaines s'inquiètent de voir une part des votants – les jeunes, la communauté latino... – s'écarter pour ces raisons d'un bulletin du Grand Old Party. Loin d'être idéal, alors que les élections de mi-mandat, prévues en novembre, approchent à grands pas. "Faut-il être un peu plus malins ? Il n’y a aucun doute là-dessus", a admis, toujours auprès de Politico, l'un de ces stratèges.

Souvent arc-bouté sur ses positions, Donald Trump lui-même semble cette fois commencer à prendre conscience de l'effet néfaste de la séquence actuelle à Minneapolis. Sans mettre de côté son autosatisfaction habituelle, le dirigeant a convoqué au dernier moment cette semaine une conférence de presse à la Maison-Blanche pour célébrer sa première année de retour à la présidence, le 20 janvier. A cette occasion, des images de personnes arrêtées par ICE depuis son retour au pouvoir ont défilé sur un écran derrière le président, qui a pris soin de mentionner les crimes présumés de chacune d'entre elles. "Il voulait rappeler au monde entier les raisons des agissements d'ICE", a expliqué à CNN un des hauts responsables de l'administration. La chaîne américaine rapporte en effet que Donald Trump se montre de plus en plus frustré par la tournure des événements à Minneapolis.

Pendant ce temps, l'opposition tente de son côté de réagir pour dénoncer les dérives de la police de l'immigration au Minnesota. Le maire démocrate de la ville ne cesse de demander le départ d'ICE. "Foutez le camp de Minneapolis ! On ne veut pas de vous ici !", a-t-il lancé aux policiers il y a quelques jours. Le gouverneur de l'État, Tim Walz, également démocrate, se situe sur la même ligne. "Le président doit mettre fin à cette opération", a-t-il exigé, sur X, samedi, après la mort d'Alex Pretti. "Il faut retirer immédiatement du Minnesota les milliers de policiers violents et incompétents." Leur opposition frontale au républicain, pas si commune au sein du Parti démocrate depuis la défaite de Kamala Harris à la présidentielle en 2024, ne plaît pas au principal intéressé. De fait, selon Donald Trump, les deux responsables "incitent à l'insurrection par leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante".

© REUTERS

Un agent fédéral américain lance une munition lors d'affrontements avec des manifestants à Minneapolis (États-Unis), le 24 janvier 2026.

"En Iran, c’est le KGB personnel de Khamenei" : les confidences d’un ex-Gardien de la révolution

25 janvier 2026 à 08:45

"En voyant les images, je n’arrive pas à retenir mes larmes." Après le massacre à huis clos des dernières semaines en Iran, Mohsen Sazegara est encore sous le choc. Ce journaliste et activiste de 71 ans, qui vit aujourd'hui exilé aux Etats-Unis, a pourtant tout connu politiquement en Iran : le régime du Chah où il est pourchassé par les services de renseignement, le voyage en France avec l'ayatollah Khomeyni jusqu'à l'établissement de la République islamique en 1979 où il a été l'un des concepteurs des Gardiens de la révolution. "Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis...", affirme-t-il. Ancien directeur de la radiotélévision d’État puis vice-ministre, notamment du Budget, il laisse la politique derrière lui après la mort de Khomeiny en 1989. Constatant depuis longtemps les nombreuses dérives du régime, il commence à fréquenter de nombreux cercles réformateurs, puis candidate à l'élection présidentielle de 2001 (rejetée par le Conseil des Gardiens), avant de devenir un opposant farouche à Khamenei ce qui lui a valu des séjours à la prison d'Evin et plusieurs grèves de la faim.

Aujourd'hui, cette répression en cours en Iran lui rappelle les pires heures de "Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad" et invoque "la responsabilité morale" de Donald Trump qui n'a pas apporté l'aide promise aux manifestants. Dans un entretien à L'Express, celui qui est devenu chercheur invité en sciences politiques dans de prestigieuses universités comme Yale et Harvard, raconte avec une acuité rare tous les secrets des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime.

Mohsen Sazegara (à droite) avec l'ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château.
Mohsen Sazegara (à droite) avec l'ayatollah Khomeini à Neauphle-le-Château.

L'Express : Vous étiez avec l’ayatollah Khomeyni en exil lorsqu’il trouve refuge en France à Neauphle-le-Château, d’octobre 1978 au 31 janvier 1979. Quel était votre rôle ?

Mohsen Sazegara : Lorsque l’ayatollah Khomeyni a été accueilli en France grâce aux efforts d’Ebrahim Yazdi, alors dirigeant du Mouvement de libération de l’Iran à l’étranger, celui-ci m’a appelé. Il m’a dit : "Mohsen, nous avons installé l’ayatollah à Neauphle-le-Château et nous avons besoin de toi." Je me souviens parfaitement de cet appel : il était quatre heures de l’après-midi et j'étais étudiant à l’Institut de technologie de l’Illinois à Chicago. J’ai emprunté 200 dollars à un médecin iranien, acheté un billet d’avion et, à huit heures du soir, je me trouvais déjà en route pour la France.

Au quartier général de l’ayatollah Khomeyni, qui était en réalité le centre névralgique de la révolution, j’exerçais plusieurs fonctions. La première consistait à faire partie de l’équipe de traduction. Nous étions cinq ou six personnes chargées d’organiser les interviews avec les journalistes du monde entier. Une autre de mes tâches consistait à passer en revue chaque jour une vingtaine de journaux et de magazines internationaux. Je découpais des articles traitant de l’Iran, les classais, et préparais une synthèse. Chaque soir, je rédigeais un rapport d’une à deux pages en persan pour l’ayatollah. Parfois, ces analyses étaient reprises dans ses discours.

Avez-vous aussi participé à la préparation clandestine d’une armée de libération ?

Oui, c’était une autre de mes missions, dont Khomeyni n’était pas informé. Le Mouvement de libération de l’Iran avait loué deux chambres dans un petit hôtel de Neauphle-le-Château pour préparer cela. À l’automne 1978, nous pensions que la lutte contre le régime du Chah et son principal soutien, les États-Unis, serait longue, comparable à la guerre du Vietnam. Personne n’imaginait que la révolution triompherait en seulement trois mois. À l’époque, nous ne connaissions que la lutte armée et la guérilla ; la notion moderne de résistance civile non violente n’était pas encore théorisée.

Je formais donc des volontaires, venus d’Iran, d’Europe ou des États-Unis, à l’organisation clandestine, à la structuration des réseaux et aux méthodes issues des expériences de guérilla en Amérique latine ou en Irlande. Après cette formation, ils étaient envoyés au Moyen-Orient, notamment au Liban, pour un entraînement militaire. L’idée était qu’ils retournent ensuite en Iran afin de créer leurs propres organisations locales. Ce projet reposait sur la conviction que la pression de la Savak (NDLR : service de renseignement du Chah) avait baissé et qu’il était possible de structurer progressivement une armée populaire à l’échelle nationale.

Comment est née l’idée de créer les Gardiens de la révolution ? Est-il vrai qu’elle est en partie née en France ?

Oui. J’ai participé à la rédaction de sa première charte. Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis. Lorsque nous sommes rentrés en Iran avec l’ayatollah dans le vol historique de Paris à Téhéran (NDLR : 1er février 1979), dix jours seulement se sont écoulés avant la victoire finale de la révolution. Dès le lendemain, la priorité absolue était d’assurer la sécurité du pays. Il n’y avait plus de police fonctionnelle.

Des comités populaires, souvent organisés dans les mosquées, tentaient de maintenir l’ordre dans les quartiers. Par ailleurs, de nombreux groupes armés aux agendas divergents – marxistes, islamo-marxistes, groupes ethniques – opéraient sur le terrain. Une autre inquiétude majeure concernait l’armée régulière : il fallait la reconstruire tout en évitant le risque d’un coup d’État, d’autant plus que le souvenir du renversement du Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh en 1953 (NDLR : une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien de la MI6) était encore vif. Nous redoutions une intervention militaire étrangère, notamment américaine. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’une force populaire destinée à défendre le pays aux côtés de l’armée régulière : le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC).

Quand avez-vous pris conscience de la nature de ce régime ?

Après quelques mois, j’ai compris que ce type de responsabilité militaire ne correspondait pas à ma vocation. J’ai quitté les Gardiens en mai 1979 pour prendre la direction de la radio nationale iranienne, un domaine qui me convenait davantage. Au fil des années, notamment durant la guerre Iran-Irak, puis lors de mon passage à la tête de grandes entreprises industrielles, j’ai rapidement compris que ce n’était pas pour cela que nous nous étions battus, avec notamment l’imposition du hijab pour les femmes…

À partir de 1984, j’ai commencé à relire les textes fondateurs de la révolution et à étudier l’histoire. J’ai compris que les problèmes du régime n’étaient pas accidentels, mais structurels, enracinés dans sa théorie même : une vision maximaliste et idéologique de l’islam, incompatible avec la démocratie. Cette prise de conscience m’a conduit à m’éloigner de mes fonctions gouvernementales et à m’engager dans la presse et la réflexion intellectuelle, notamment au sein du cercle de la revue Kyân, l’un des foyers théoriques du mouvement réformateur iranien.

Au début des années 2000, le régime a-t-il franchi encore un cap supplémentaire en matière de répression ?

A l'époque, j’ai donné plusieurs conférences dans les universités et animé des cours pour les étudiants, afin d’expliquer pourquoi la Constitution était fondamentalement problématique, pourquoi elle devait être entièrement changée, en particulier le principe du pouvoir suprême au sommet, le velayat-e faqih. C’est à ce moment-là que Khamenei et le ministère du Renseignement ont décidé de m’arrêter et j’ai été envoyé à la prison d’Evin. J’ai fait une première grève de la faim puis j’ai été libéré. Mais quelques semaines plus tard, j’ai de nouveau été arrêté, cette fois par le service de renseignement des Gardiens de la révolution, qui fonctionnait en réalité comme une sorte de KGB personnel de Khamenei. Cette seconde arrestation a duré 140 jours. J’ai mené deux autres longues grèves de la faim où j’avais perdu jusqu’à 35 kilos ! Dans le même temps, environ 800 étudiants ont été arrêtés, dont mon fils, qui était à l’université de Téhéran. Puis, je me suis définitivement exilé pour des raisons médicales. Lorsque Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir en 2005, beaucoup de gens m’ont déconseillé de revenir car ils m'ont dit : "Cette fois, ils vont te tuer !".

Les images de la répression de ces derniers jours sont insoutenables avec vraisemblablement plusieurs milliers de morts. Vous qui les connaissez bien, voyez-vous dans la brutalité de la répression la marque des Pasdaran ?

En voyant ces images, je n’arrive pas à retenir mes larmes. Ces massacres de masse et les crimes contre l’humanité commis en Iran récemment comptent parmi les plus brutaux que nous ayons jamais connu. Le nombre de morts est encore inconnu. Le régime a tiré un rideau noir sur le pays en coupant Internet, afin de tuer et de réprimer sans témoin. Les chiffres qui circulent vont de 5 000 à 20 000 morts. Je suis persuadé qu’une fois le pays à nouveau accessible, l’ampleur réelle de ce drame se révélera encore plus grande.

La brutalité exercée par ce régime, par Khamenei, le dictateur, est extrême. Elle a été menée avec l’aide de certains bassidji mais aussi des forces étrangères, comme les divisions Zeynabiyoun et Fatemiyoun, composées d’Afghans et de Pakistanais initialement envoyés en Syrie pour soutenir Bachar el-Assad. On parle d’environ 30 000 mercenaires entraînés. À cela s’ajoutent certaines milices irakiennes du Hachd al-Chaabi. Ce groupe regroupe quatorze organisations, dont au moins quatre sont très proches de la force al-Qods des Gardiens de la révolution. Le régime a donc fait venir des étrangers pour tuer des Iraniens. En parallèle, il a aussi recruté des criminels, rémunérés pour réprimer et tuer. Cette stratégie a été mise en œuvre par Ahmad-Reza Radan, le chef de la police. Un ami à moi, héros de la guerre Iran-Irak, blessé à six reprises et gravement atteint par des armes chimiques, m’a confié : "Nous avons combattu huit ans pour empêcher des étrangers d’entrer en Iran et de tuer nos familles. Aujourd’hui, un dictateur iranien a fait venir des étrangers pour tuer notre propre peuple."

Mohsen Sazegara, en 2012 aux Etats-Unis.
Mohsen Sazegara, en 2012 aux Etats-Unis.

Avez-vous réussi à parler avec vos contacts en Iran ?

Toutes les communications ont été coupées. La dernière fois que j’ai pu parler à nos militants en Iran remonte au mercredi précédant les trois jours sanglants du 7 janvier. Il s’agissait d’organisateurs de terrain du mouvement "Femme, Vie, Liberté", certains ayant également participé au Mouvement vert (NDLR : contre la fraude électorale lors de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009). Mais j’ai su que Khamenei avait décidé de passer à ce que le régime appelle, dans leur langage, la "phase quatre" de la répression. Elle correspond à l’ordre de tirer pour tuer, avec des armes de guerre et des balles réelles, d’arrêter massivement les militants identifiés, même s’ils ne participent pas directement aux manifestations, et de couper totalement le pays du monde extérieur.

J’ai tenté d’alerter les militants pour qu’ils soient prudents. Je savais qu’il y aurait des arrestations et des morts, mais je n’imaginais pas une telle brutalité. Cela rappelle les méthodes de dictateurs comme Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad - mais c’est quelque chose que le peuple iranien n’avait jamais connu à cette échelle. Les forces de répression ont visé aussi délibérément les visages et les yeux des manifestants pour les mutiler. Cette pratique était intentionnelle. L’objectif du régime était clair : terroriser la population en trois ou quatre jours, forcer les gens à rentrer chez eux et instaurer la peur. Aujourd’hui, un couvre-feu non déclaré est en vigueur dans plusieurs villes, notamment à Téhéran. Après 20 heures, les forces de sécurité arrêtent les passants, contrôlent leurs téléphones et procèdent à des arrestations arbitraires. Officiellement, la loi martiale n’a pas été proclamée, mais dans les faits, elle est bien en place.

Des rumeurs ont circulé sur une possible défection de certains cadres des Pasdaran. Voyez-vous des signes d’effritement du soutien des Gardiens de la révolution à Khamenei ?

Il y a de profondes tensions au sein des Gardiens de la révolution. Selon des études internes confidentielles, environ la moitié de leurs membres considèrent leur engagement comme un simple emploi. Ils quitteraient l’organisation s’ils trouvaient mieux ailleurs. Parmi les 50 % restants, 40 % restent attachés à l’idéologie religieuse, mais sont de plus en plus critiques envers le guide suprême et les généraux corrompus. La corruption est un cancer qui gangrène tout le système, de Khamenei jusqu’aux plus hauts niveaux.

Seuls 10 % environ des Gardiens — les cercles dirigeants, proches du guide — sont totalement acquis au régime. Si l’opposition agit intelligemment, en accentuant les fissures internes et en proposant une alternative pluraliste crédible, il est possible d’isoler progressivement le noyau du pouvoir et d’amener une partie des forces à rejoindre le peuple.

Donald Trump, qui avait promis que l’aide était en route, aurait-il dû intervenir pour éviter le bain de sang ?

Donald Trump porte une lourde responsabilité morale envers les Iraniens. Beaucoup l’ont cru et il n’a pas tenu parole. Une intervention "humanitaire" internationale est moralement justifiée lorsque des massacres sont en cours, comme cela aurait pu éviter le génocide au Rwanda, en Libye ou en ex-Yougoslavie. En Syrie, si Barack Obama avait tenu ses engagements, des centaines de milliers de vies auraient peut-être été sauvées…

En Iran, une action extérieure n’aurait de sens que si elle visait clairement à éliminer le dictateur et le noyau dur des Gardiens de la révolution afin de rééquilibrer le rapport de force en faveur du peuple. Toute action limitée, par exemple contre des sites nucléaires, ne ferait que renforcer la propagande du régime et lui fournir un prétexte pour intensifier la répression et les exécutions. Il est donc crucial que toute décision internationale soit mûrement réfléchie.

Le débat fait rage sur l’inscription des Gardiens de la révolution comme mouvement terroriste au sein de l’UE, comme les Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une bonne idée car elle montre que le monde ne tolère pas une organisation qui massacre son propre peuple. Mais avec deux réserves importantes. Premièrement, en Iran, tout homme de plus de 18 ans est soumis à deux années de service militaire obligatoire. Les conscrits sont affectés sans choix possible à l’armée régulière, aux Gardiens de la révolution ou à la police. Or, j’ai constaté qu’aux États-Unis, certaines personnes ayant simplement effectué leur service militaire au sein des Gardiens sont encore, des années plus tard, considérées comme membres de l’IRGC et rencontrent de graves difficultés. Il faut donc préciser clairement que les personnes ayant accompli leur service militaire obligatoire au sein des Gardiens ne doivent pas être assimilées automatiquement à des membres de cette organisation.

Deuxièmement, toute résolution ou loi devrait stipuler que les membres des Gardiens de la Révolution qui font défection, quittent l’organisation et rejoignent le peuple, ne seront plus considérés comme membres d’une organisation terroriste. Cela encouragerait fortement les défections. Si, au contraire, on enferme tout le monde dans une impasse, ils resteront autour du guide suprême par instinct de survie et chercheront à préserver le régime pour se protéger eux-mêmes. Il faut donc prévoir une "porte de sortie" pour ces officiers de rang intermédiaire - colonels, lieutenants-colonels - qui ont des familles et des enfants et souhaitent leur offrir un avenir à l’étranger.

Vous comparez la république islamique à une mafia de narcotrafiquants. Pourriez-vous nous expliquer ?

Il faut distinguer le sommet de la base. En dehors des 10% situés au sommet, la majorité des membres des Gardiens vivent comme les autres fonctionnaires. Leurs salaires sont comparables à ceux des autres administrations, parfois légèrement supérieurs de 10 à 15 %, mais rien d’extraordinaire. Ils subissent eux aussi l’inflation et la crise économique, ce qui explique leur mécontentement croissant, surtout lorsqu’ils voient les généraux corrompus accumuler des milliards. En revanche, au sommet, il existe des réseaux mafieux composés de quelques milliers de personnes - entre 2 000 à 5 000 selon les estimations - qui bénéficient de tout.

Cette oligarchie est impliquée dans des trafics de drogue, de pétrole, de contrebande, parfois même dans la gestion de maisons closes ou de réseaux de jeux illégaux, notamment autour de la force Al-Qods et avec l’aide du Hezbollah. À l’intérieur de l’Iran, certaines entreprises liées aux Gardiens sont officiellement publiques mais servent en réalité les intérêts d’une poignée d’individus proches du guide suprême.

Le pétrole reste leur manne financière principale ?

Ils tirent d’immenses profits de l’exportation illégale de pétrole - environ 65 milliards de dollars en 2024 selon certaines estimations. Une loi adoptée par le Parlement iranien prévoit qu’un baril de pétrole sur quatre soit attribué aux Gardiens de la révolution et aux forces armées iraniennes. L’exportation directe de ces 25 % de la production pétrolière est confiée à une entité appelée "Oil Force". Elle l’achemine par pétroliers et recourt à des méthodes spécifiques pour dissimuler son origine.

Plus de 90 % de ces flux sont dirigés vers la Chine. Sur place, de petites banques assurent les opérations financières et les ventes à des raffineries indépendantes de petite taille, dites "teapot refineries", principalement implantées dans la province du Shandong. Les paiements sont effectués exclusivement en yuans, lesquels restent déposés dans ces établissements bancaires locaux, ne recourant ni au dollar ni à d’autres devises étrangères. Les Gardiens ont donc finalement intérêt au maintien des sanctions et de la répression, car ce système leur permet de continuer à piller le pays.

Bien que le régime soit affaibli, les Gardiens de la révolution ont-ils encore la capacité de projection à l’étranger ?

Oui. Traditionnellement, ces opérations relevaient du ministère du Renseignement et de la force Al-Qods. Mais depuis trois ou quatre ans, le service de renseignement des Gardiens — directement contrôlé par le Guide suprême et son fils — est devenu plus puissant encore et mène des opérations à l’étranger. Ils ont été impliqués dans des tentatives d’enlèvement ou des tentatives d'assassinat, comme celle en 2021 de Masih Alinejad (NDLR : militante politique américaine d'origine iranienne) à New York. Il y a aussi eu des attentats notamment en Bulgarie en 2012 (NDLR : un bus de touristes israéliens qui a fait 6 morts), et d’autres déjoués en Thaïlande ou en Malaisie. Leur méthode consiste souvent à recruter des criminels locaux, des gangs ou des réseaux mafieux étrangers pour mener ces actions. Ici, aux États-Unis, le FBI m’a personnellement informé d’un complot visant à m’assassiner et m’a recommandé de rester vigilant.

Que peut faire l’Europe diplomatiquement ?

Chaque pays décide selon ses intérêts. Mais, a minima, l’Europe pourrait réduire le niveau des relations diplomatiques, rappeler ses ambassadeurs et expulser ceux du régime iranien, tout en maintenant les ambassades ouvertes pour les services consulaires. Cela enverrait un message politique fort sans pénaliser les citoyens iraniens. Je me souviens par exemple, que lorsque l’ayatollah Khomeini a appelé à l’assassinat de Salman Rushdie, neuf pays européens ont rappelé leurs ambassadeurs afin de marquer leur protestation.

Qui peut diriger l’Iran lorsque le régime sera tombé ?

La vraie question n’est pas "qui", mais "comment" l’Iran sera dirigé. La société iranienne est pluraliste. Pour éviter une guerre civile, une transition pacifique doit reposer sur une large coalition nationale, incluant toutes les forces démocratiques, les mouvements sociaux et les minorités.

Il n’y aura pas de solution avec un homme providentiel - comme le fils du Chah d’Iran - ou une faction unique. L’unité est essentielle. La démocratie, la laïcité, les droits humains et l’unité territoriale de l’Iran sont les principes de base. Personnellement, je défends une république parlementaire, avec un chef de l’État élu et limité dans le temps. C’est dans cet esprit que nous travaillons au sein du Conseil de transition iranien (ITC), en réunissant monarchistes, républicains, religieux, laïcs, de gauche et de droite. Dire au peuple que l’on va simplement remplacer un pouvoir autoritaire par une nouvelle dictature n’a rien d’attrayant, en particulier pour la classe moyenne iranienne. Le pays compte plus de 15 millions de diplômés de l’enseignement supérieur et 74 % de la population vit dans les grandes villes. Parmi eux, près de 8 millions sont entrepreneurs, souvent dans des activités liées à Internet. Il s’agit d’une population instruite, connectée et ouverte sur le monde.

Êtes-vous optimiste quant à la fin de ce régime ?

Aucun régime de ce genre ne tombe uniquement par les manifestations. Mais lorsque la paralysie progresse, les défections augmentent et lorsque celles-ci atteignent l’appareil répressif, le pouvoir peut alors s’effondrer. Ce régime n’a plus ni légitimité ni popularité. Les crimes récents ont encore accéléré son déclin. Tôt ou tard, un régime aussi discrédité disparaît. La question est de savoir si la transition sera pacifique et débouchera sur une démocratie.

Cette chute pourrait-elle être à l'origine de changements profonds dans le monde musulman ?

La civilisation islamique s’est construite autour de trois piliers majeurs : l’Iran, la Turquie - anciennement l’Empire ottoman - et l’Égypte. Beaucoup de pays musulmans disposent aujourd’hui d’une classe moyenne moderne et instruite, partageant les mêmes aspirations. La contribution iranienne a notamment été déterminante dans le développement de la philosophie, des sciences et des idées. Si les Iraniens réussissent à renverser ce régime et à établir une démocratie, une importante vague démocratique pourrait alors déferler dans tout le Moyen-Orient.

© UPI/MAXPPP

La pression sur le régime de la République islamique et le guide suprême s'accentue.

Dette américaine : qui sont les principaux créanciers européens des Etats-Unis ?

24 janvier 2026 à 18:14

"Malgré toute leur puissance militaire et économique, les Etats-Unis présentent une faiblesse majeure : ils dépendent des autres pour financer leurs dépenses (...). L’Europe a le Groenland, elle détient aussi une grande quantité de bons du Trésor américain", rappelait la semaine dernière dans une note George Saravelos, un responsable de la Deutsche Bank.

Confrontés aux menaces militaires et économiques des Etats-Unis, certains proposent en Europe d'utiliser l'arme du chantage à la dette. Mercredi, le fonds de pension suédois Alecta a ainsi annoncé avoir vendu la majeure partie de ses bons du Trésor américains, tandis que deux fonds danois (AkademikerPension et Pædagogernes Pensionskasse) se sont débarrassés de la moitié de leurs "Treasuries", en raison "du déficit américain", mais aussi "de l'incertitude politique".

Face à cette menace, qui pourrait rendre plus coûteux le financement de la dette des Etats-Unis, Donald Trump a haussé le ton. Depuis Davos, il a menacé de "grosses représailles" les pays européens qui vendraient des titres de la dette américaine, dans le but de faire pression sur Washington. Mais quelle part est détenue à l'étranger, en particulier par les Européens ?

Le Royaume-Uni, premier créancier européen

Début 2026, la dette publique américaine a atteint un record historique : plus de 38 000 milliards de dollars, afin de financer les dépenses, et compenser un déficit public lui aussi abyssal. Comme la plupart des pays, les Etats-Unis se financent auprès de créanciers étrangers : actuellement, environ un tiers des obligations émises par le Trésor américain est détenu par des Etats ou entreprises étrangères.

Près de la moitié de ces bons en circulation à l'étranger (40 %) est détenue par des pays européens, selon Bloomberg. Si l'on prend l'ensemble des actifs américains détenus dans l'Union européenne, (c’est-à-dire les obligations d'Etat, mais aussi les actions des entreprises américaines), ce montant s'élève à 10 000 milliards - près de deux fois plus que le reste du monde réuni.

Le Royaume-Uni est le principal détenteur, en Europe, de la dette américaine : 888 milliards de dollars. Il s'agit néanmoins moins d'une stratégie politique que d'un reflet de l'importance de la City, comme place financière mondiale. Viennent ensuite la Belgique (481 milliards), le Luxembourg (426), la France (376), l'Irlande (340), suivis de la Suisse, la Norvège, et l'Allemagne, détaille Bloomberg.

Le premier créancier étranger des États-Unis est cependant le Japon, qui détient 1 200 milliards de la dette publique américaine : "Les institutions nippones apprécient cet actif refuge, utile pour stabiliser la monnaie nationale, le yen. Une interdépendance confortable pour Washington, mais qui l'expose financièrement", note Le Figaro. La Chine (683 milliards) est aussi un créancier majeur, à la troisième place derrière le Japon et le Royaume-Uni. Néanmoins, au vu de la rivalité croissante du pays avec les Etats-Unis, le Trésor américain a lui-même réduit sa vulnérabilité vis-à-vis de Pékin.

Une arme difficilement mobilisable

L'idée d'utiliser cette dette comme levier stratégique face à Donald Trump est la suivante : une vente massive des titres détenus par les Européens entraînerait des difficultés de financement pour les Etats-Unis, en poussant les taux d’intérêt à la hausse, et avec des conséquences sur la valeur du dollar.

Néanmoins, dans le cas de la France (8e créancier au niveau mondial), mais aussi de la plupart des autres pays, la majeure partie de ces bons sont détenus par des investisseurs privés - banques, assureurs, gestionnaires d'actifs ou fonds de pension. Les gouvernements n'ont pas la main dessus. Par ailleurs, ces créanciers peuvent être également investisseurs dans des entreprises privées américaines, et n'ont pas d'intérêts à déstabiliser l'économie étasunienne.

"Toute instrumentalisation des avoirs américains détenus par des Européens constituerait une grave escalade. De fait, elle transformerait une guerre commerciale latente – que les investisseurs ont largement ignorée l'an dernier – en un conflit financier ayant un impact direct sur les marchés de capitaux", remarque Bloomberg.

Enfin, et c'est probablement l'élément le plus important : la dette américaine est avant tout une dette domestique - détenue à 70 % par les résidents américains. "Pour les Etats-Unis, le problème aujourd'hui n'est pas tant de savoir qui détient sa dette, mais plutôt son coût", note Le Figaro. En 2024, les États-Unis ont dû débourser 880 milliards de dollars uniquement en intérêts : un record absolu.

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Environ un tiers de la dette américaine est détenue par des créanciers étrangers.

Etats-Unis : ce que la nouvelle stratégie de défense américaine va changer pour le reste du monde

24 janvier 2026 à 14:29

"L'Amérique d'abord. La paix par la force. Le bon sens". Le département américain de la Défense a dévoilé, vendredi 23 janvier, sa stratégie de défense nationale pour les prochaines années. Un document d'une trentaine de pages, le premier depuis 2022, qui offre un résumé de la vision de la politique étrangère de l'administration de Donald Trump.

Contrairement à l'orientation prise ces dernières années par les Etats-Unis, la menace représentée par la Chine n'est plus identifiée comme la priorité numéro 1. Washington entend plutôt privilégier la sécurisation de son territoire et la défense de ses intérêts dans l'hémisphère occidental, de l'Arctique à l'Amérique latine. Une annonce en cohérence avec les récents efforts de Donald Trump pour acquérir le Groenland, ou avec ses frappes militaires au Venezuela.

"L'Amérique d'abord"

Cette réorientation part d'un postulat : par leurs interventions étrangères successives, les précédentes administrations ont délaissé la protection des frontières étasuniennes et la défense de leur pré carré - à savoir, le continent américain, comme l'a énoncé le président James Monroe au début du XIXe siècle. "Elles ont ouvert nos frontières, oublié la sagesse de la doctrine Monroe, cédé notre influence dans notre hémisphère et délocalisé l'industrie américaine, y compris la base industrielle de défense", indique en prélude le Pentagone.

Avant de poursuivre : "Sous la direction de Trump, les Etats-Unis disposent désormais de l'armée peut-être la plus puissante que le monde ait jamais connue. Le département ne sera plus distrait par l'interventionnisme. Nous serons l'épée et le bouclier qui dissuaderont la guerre, avec pour objectif la paix".

Le département de la Défense dit ainsi vouloir se concentrer sur la sécurisation de ses frontières terrestres, maritimes, et de son espace aérien, notamment au moyen du "Dôme d'or". Ce gigantesque projet de bouclier anti-missiles est d'ailleurs l'argument utilisé par Donald Trump pour réclamer le Groenland. L'accès militaire et commercial des Etats-Unis au canal de Panama et au golfe du Mexique est également identifié comme stratégique, afin de contrer la montée en puissance de la Chine dans la région.

A noter néanmoins que, même si Donald Trump a toujours promis de mettre fin "aux guerres inutiles", la première année de son mandat a été marquée par la multiplication des opérations militaires, au Yémen, en Iran, au Venezuela, en Syrie, en Somalie, ou encore au Nigeria.

Équilibrer les tensions avec la Chine

Face au déclin de leur hégémonie, et pour pouvoir se concentrer sur la défense de leur propre zone d'influence historique, les Etats-Unis ont besoin d'apaiser les tensions dans l'Indo-pacifique. Cette région stratégique pour l'économie mondiale connaît des tensions exacerbées, en raison de l'influence croissante de la Chine en Mer méridionale.

Ainsi, alors que la première administration Trump plaçait la confrontation avec la Chine au premier plan de sa stratégie de défense (la stratégie du Pentagone de 2018 décrivait alors le pays comme une puissance "révisionniste" qui, avec la Russie, cherchait à s'octroyer un "droit de veto sur les décisions économiques, diplomatiques et sécuritaires des autres nations", rappelle le Wall Street Journal), elle cherche désormais à éviter "les confrontations inutiles". "Notre objectif n'est pas de dominer la Chine, de l'étrangler ou de l'humilier. Mais de l'empêcher de pouvoir nous dominer ou dominer nos alliés, en mettant en place les conditions militaires nécessaires à un équilibre des pouvoirs dans l'indo-pacifique", résume désormais le Pentagone.

La stratégie pour 2026 met donc l'accent sur une approche diplomatique (un sommet est prévu en avril entre Trump et Xi Jinping), tout en consolidant "une solide défense dissuasive". Elle n'évoque cependant pas quels moyens les Etats-Unis sont prêts à déployer, ni la question brûlante de l'île de Taïwan, pour laquelle les Américains ont récemment adopté un programme d'armement de 11 milliards de dollars.

Contraindre les alliés à "partager les charges"

En revanche, le Pentagone indique qu'il pourrait transférer davantage de responsabilités dans la région à la Corée du Sud, où sont stationnés 28 500 soldats américains, pour contenir le régime nord-coréen. Séoul "est capable d'assumer la responsabilité principale de dissuader la Corée du Nord avec un soutien américain essentiel mais plus limité", affirme le document. L'objectif à long terme de l'administration Trump est en effet de réduire son rôle militaire dans la péninsule coréenne, mais aussi en Europe et au Moyen-Orient.

L'administration Trump poursuit ainsi son objectif de faire payer aux alliés les coûts associés à la défense. Pour rappel, elle a déjà augmenté les exigences de participation aux efforts de l'Otan à 5 % du produit intérieur brut de chaque Etat membre. Dans la même logique, elle décrit la Russie, engagée depuis bientôt quatre ans dans une guerre contre l'Ukraine, comme "une menace persistante mais gérable pour les membres orientaux de l'Otan dans un avenir prévisible", en se préoccupant en revanche de la capacité des forces américaines à se prémunir contre les menaces russes contre leur propre territoire.

Enfin, pour mettre à bien ces ambitions militaires, Washington va renforcer et relocaliser son industrie militaire, en s'appuyant sur l'intelligence artificielle, mais aussi en faisant sauter certaines réglementations en vigueur dans l'industrie. Le monde ne semble donc pas en avoir encore fini avec les interventions américaines.

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Le Pentagone a publié, vendredi 23 janvier, un document résumant la vision de la politique étrangère de l'administration Trump

Gaza : comment Israël continue de grignoter du terrain en avançant sa "ligne jaune"

24 janvier 2026 à 12:35

L'accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, encadré par les Etats-Unis, était censé figer les lignes de front à Gaza. La trêve, entrée en vigueur le 10 octobre, devait voir les troupes israéliennes se retirer au-delà d'une ligne jaune tracée sur les cartes militaires, et matérialisée sur le terrain par des blocs de béton peints en jaune, séparant le territoire palestinien en deux : une zone contrôlée par Tsahal, une autre contrôlée par le Hamas.

Mais des images satellites examinées par Reuters, appuyées par des témoignages de résidents, montrent qu'Israël a unilatéralement déplacé les blocs marquant la ligne d'armistice plus profondément dans la bande de Gaza, tout en détruisant des dizaines de bâtiments et en déplaçant des Palestiniens, en violation de l'accord de cessez-le-feu. Selon ces images, l'Etat hébreu a ainsi grignoté des dizaines, voire des centaines de mètres à l'intérieur du territoire contrôlé par le Hamas, et son armée a construit au moins six fortifications pour y stationner des troupes. Et ce alors même que la deuxième phase du plan de Donald Trump prévoit un nouveau retrait des troupes israéliennes.

L'élargissement de la zone de contrôle israélienne est particulièrement flagrant à Al-Tuffah, autrefois un quartier historique de la ville de Gaza, aujourd'hui transformé en un champ de ruines jonché de bâtiments détruits et de métal tordu après deux ans de bombardements israéliens. Après le cessez-le-feu d'octobre, des milliers de Palestiniens ont trouvé refuge à Al-Tuffah, où la "ligne jaune" devait longer la limite est du quartier. Les images satellites de la zone prises les 2 et 13 décembre montrent toutefois qu'Israël a d'abord placé des blocs du côté contrôlé par le Hamas, avant de les déplacer plus loin, d'environ 200 mètres.

Après quoi l'armée israélienne a commencé à raser la zone, détruisant au moins 40 bâtiments, comme le montre une analyse des images réalisée par Reuters. Peu d'édifices sont encore debout entre les blocs nouvellement positionnés et la "ligne jaune". Reuters souligne qu'on ignore encore comment Israël a démoli les bâtiments. Dans le passé, l'Etat hébreu a utilisé une combinaison de bombardements aériens, d'explosions contrôlées et de bulldozers pour raser les structures palestiniennes.

Tsahal dément

Dans un communiqué publié après les premières révélations de Reuters, l'armée israélienne a dénoncé des allégations "incorrectes". Elle n'a toutefois fourni aucune preuve pour appuyer sa déclaration, et a refusé de répondre aux questions de Reuters, qui lui demandait pourquoi les blocs d'Al-Tuffah avaient été déplacés, ou pourquoi des bâtiments avaient été démolis. "L'armée marque la ligne jaune de manière visuelle en fonction du terrain et des conditions topographiques, et dans le cadre des opérations nécessaires pour faire face aux menaces dans la région", indique son communiqué.

Une source militaire a déclaré qu'il n'était pas possible de tracer la "ligne jaune" exactement comme elle apparaissait sur les cartes, car des maisons, des bâtiments ou d'autres obstacles se trouvaient souvent sur le tracé. Cette source a qualifié les représentations de la frontière publiées par l'armée et l'administration Trump d'"illustrations".

Appelant à un arrêt immédiat des combats, le plan en 20 points de Donald Trump établissait clairement que "toutes les opérations militaires, y compris les bombardements aériens et d'artillerie", seraient suspendues. "Les lignes de front resteront gelées jusqu'à ce que les conditions soient réunies pour un retrait complet par étapes", affirmait-il aussi.

Des Palestiniens "forcés de partir"

Interrogée par Reuters, Manal Abu Al-Kas fait partie des nombreux Palestiniens qui affirment avoir été contraints de fuir l'est d'Al-Tuffah après qu'Israël a déplacé la "ligne jaune" au-delà de l'endroit où ils vivaient. Elle et son mari ont déclaré que leurs deux fils avaient été tués et enterrés à Al-Tuffah avec d'autres membres de leur famille. Celle-ci vivait heureuse là-bas, "jusqu'à ce qu'ils installent ces pierres jaunes et que nous soyons forcés de partir". Manal Abu Al-Kas s'est enfuie avec son mari et un autre fils, tous deux amputés des jambes. L'armée a déplacé les blocs à la mi-décembre et ils ont décidé de fuir en janvier, a-t-elle raconté, ajoutant : "Si des obus ne tombaient pas sur nos maisons, nous n'aurions pas quitté notre foyer."

Au-delà d'Al-Tuffah, les images satellites montrent qu'Israël a déplacé ses blocs en béton à l'intérieur du territoire contrôlé par le Hamas dans différentes zones de Gaza. À Khan Younès, dans le sud, l'armée a installé en décembre un bloc à environ 390 mètres au-delà de la ligne jaune, et un autre à environ 220 mètres au-delà. Au cours de cette période, plusieurs bâtiments ont été détruits et deux groupes de tentes destinés à héberger des personnes déplacées ont été démantelés, comme le montrent les images.

Celles-ci montrent également que Tsahal a construit au moins six grandes fortifications, toutes situées du côté israélien, à moins de 700 mètres de la ligne de contrôle. L'une d'entre elles, à Beit Hanoun, dans le nord de Gaza, se trouve à environ 264 mètres de la ligne jaune.

L'armée israélienne n'a pas répondu aux questions de Reuters concernant Khan Younès et les fortifications. La source militaire a assuré que les fortifications, construites principalement à partir de boue et de terre, étaient de nature temporaire et destinées à protéger les troupes des tirs ennemis.

Près de 500 Palestiniens tués depuis le cessez-le-feu

Hazem Qassem, porte-parole du Hamas, a de son côté déclaré que l'élargissement de la ligne jaune avait poussé des milliers de personnes à fuir vers l'ouest. "Cela signifie également que toute la population de la bande de Gaza va être entassée dans une bande étroite à l'ouest, dans une zone qui représente moins de 30 % de la superficie de la bande", a-t-il souligné.

Le plan américain prévoyait un cessez-le-feu complet, mais laissait Israël contrôler plus de la moitié de Gaza, le retrait des troupes supplémentaires étant lié au désarmement du Hamas. Jeudi, Donald Trump a lancé son "Conseil de paix" après avoir annoncé la semaine dernière la création d'un comité technocratique palestinien dans le but de faire passer l'accord à la phase suivante.

La quasi-totalité des 2 millions d'habitants de Gaza ont été contraints de se réfugier dans une étroite bande côtière où le Hamas a conservé le contrôle et où la plupart vivent dans des tentes ou des bâtiments endommagés. Les autorités ont exprimé leurs inquiétudes quant à une partition de facto du territoire, la reconstruction étant susceptible de se limiter aux zones contrôlées par Israël.

Depuis la conclusion de l'accord de cessez-le-feu en octobre, Israël a tiré à plusieurs reprises sur des personnes se trouvant dans les zones proches de la ligne jaune, accusant souvent ces personnes d'avoir tenté de franchir la ligne ou d'attaquer ses troupes. À Al-Tuffah, des vidéos prises début janvier et vérifiées par Reuters montrent Israël faisant voler des quadricoptères, ou petits drones, au-dessus de bâtiments situés à environ 500 mètres au-delà de la ligne jaune. L'armée n'a fait aucun commentaire sur l'utilisation de ces appareils.

Selon les médecins de Gaza, plus de 460 Palestiniens, dont de nombreux enfants, ont été tués par Israël depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, tandis que trois soldats israéliens ont été tués. Les deux parties s'accusent mutuellement d'avoir violé l'accord de trêve.

© MAXPPP

A Gaza, des blocs de béton jaune matérialisent la frontière entre la zone contrôlée par Israël et celle contrôlée par le Hamas.

"Donald Trump cherche à obtenir le meilleur deal en Iran, mais..." : les scénarios d’un expert militaire

24 janvier 2026 à 07:45

Après une semaine où la tension est redescendue d'un cran, Donald Trump a ravivé la menace d'actions militaires en Iran. Le président des Etats-Unis a affirmé, le 22 janvier, qu'une "armada" navale américaine était en route pour le golfe Persique, mais qu'il espérait ne pas avoir à en faire usage. "Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où. Je préférerais qu'il n'arrive rien mais nous les surveillons de très près", a assuré Donald Trump aux journalistes, à bord de l'avion présidentiel qui le ramenait aux Etats-Unis après son déplacement à Davos, en Suisse.

Alors que la répression du régime iranien a fait plusieurs milliers de morts selon les estimations, le locataire de la Maison-Blanche n'a, semble-t-il, pas l'intention de s'orienter vers une désescalade. Cependant, d’après Guillaume Lasconjarias, historien militaire et professeur associé à Sorbonne Université, la doctrine militaire du républicain impose que l’usage de la force soit "court, efficace et politiquement rentable à court terme". "Donald Trump cherche certainement à obtenir le meilleur deal possible", affirme cet expert militaire, qui dresse pour L'Express tous les scénarios dans une région en pleine effervescence. Entretien.

L’Express : La semaine dernière, le président Donald Trump a semblé reculer sur le dossier iranien, alors qu’il avait pourtant annoncé une aide imminente aux manifestants. Comprend-on aujourd’hui les raisons de ce revirement ?

Guillaume Lasconjarias : Pas totalement. Pour tenter de l’expliquer, il faut moins s’attarder sur la psychologie de Donald Trump que sur sa manière habituelle de concevoir et de conduire les relations internationales. Un élément revient constamment dans son discours : il affirme détester la guerre. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est en réalité structurant. Il rappelle régulièrement qu’il est le président qui aurait mis fin à huit conflits armés.

Même s’il n’exclut pas l’usage de la force — il y a eu des frappes contre l’Iran, l’opération "Midnight Hammer" en juin 2025, ou encore l’opération au Venezuela — ce n’est pas une option qu’il privilégie spontanément. Lorsqu’il y recourt, il souhaite que ce soit bref, efficace et politiquement rentable à court terme. Il s’agit d’éviter à tout prix des engagements militaires longs, coûteux et meurtriers, rejetés à la fois par lui-même et par une large partie de son électorat, notamment la base Maga.

Lorsque les frappes en Iran semblaient imminentes, le destroyer lance-missiles USS Roosevelt était déjà présent dans le golfe Persique. Toutefois, après le déploiement d’un groupe aéronaval et de son escorte dans les Caraïbes, les responsables du Pentagone ont-ils redouté une insuffisance de la puissance de feu américaine ?

Il est vraisemblable que Trump ait demandé à ses états-majors de lui proposer des options militaires. Or, face à la complexité de l’Iran, à l’état de ses forces et aux leviers dont dispose encore le régime, aucune de ces options n’a sans doute répondu à ses exigences de rapidité et d’efficacité immédiate. Cela pourrait expliquer son refus, à ce stade, d’aller plus loin.

Mais de façon plus globale, la puissance navale américaine est considérable : les États-Unis disposent de onze, voire douze groupes aéronavals, capables d’être projetés rapidement. La question n’est donc pas tant celle de la capacité militaire que celle de la conduite simultanée d’opérations complexes sur plusieurs théâtres. Mener de front une action dans les Caraïbes et une autre contre l’Iran exigerait une coordination politique et militaire extrêmement fine. Cela rend l’option plus délicate, sans pour autant l’exclure. Mais la question ne se limite pas à la possibilité de redéployer des forces d’un théâtre à un autre. Les États-Unis disposent également de bases dans les pays voisins, où ils peuvent projeter des moyens supplémentaires, notamment aériens.

Selon le Washington Post, Donald Trump a été informé par l'intermédiaire de Steve Witkoff que le gouvernement iranien avait annulé les exécutions prévues de 800 personnes. Cette raison a-t-elle vraiment pu faire reculer le président américain ?

Très sincèrement, j’en doute. D’abord, aucune preuve tangible ne confirme réellement cette suspension des exécutions. Ensuite, même si elle était avérée, une suspension n’implique pas une annulation définitive. Une fois la pression internationale retombée, elles pourraient reprendre. À mes yeux, cet argument relève davantage d’un prétexte commode que d’un véritable facteur décisionnel. Il permet de justifier un recul sans en assumer pleinement la portée stratégique.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Oman et d’autres alliés du Golfe ont visiblement fait pression pour que Donald Trump ne frappe pas l’Iran. La guerre des "douze jours" a-t-elle provoqué un électrochoc dans la région ?

Très clairement. L’Iran adresse des messages explicites aux États de la région : toute action militaire américaine entraînerait des répercussions immédiates. Lors de la "guerre des douze jours", les Américains ont agi avec retenue, mais de manière brutale, et il est probable que le recours à ce que Donald Trump appelle, dans la lignée de Roosevelt, le big stick - le "gros bâton" - permette parfois de contenir une escalade. En revanche, un déploiement de forces beaucoup plus massif, visant explicitement à faire tomber le régime iranien, entraînerait très probablement des conséquences bien plus lourdes pour l’ensemble des pays de la région. Il est peu probable que l’Arabie saoudite, le Qatar ou Bahreïn souhaitent en assumer le coût sécuritaire.

Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.
Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.

Israël aurait aussi freiné une frappe américaine contre son ennemi juré, le régime iranien. Pourquoi ?

Une hypothèse plausible concerne l’état de préparation militaire d’Israël. La "guerre des douze jours" a été extrêmement coûteuse en matériel, notamment en systèmes de défense antimissile. Il est légitime de se demander si Israël dispose aujourd’hui des capacités nécessaires pour affronter une nouvelle vague de représailles iraniennes, tout en assurant sa propre défense.

Mais l’Iran dispose-t-il encore de capacités de représailles ?

On ignore si le régime a reconstitué ses stocks, s’il peut mobiliser efficacement ses réseaux régionaux ou ses capacités balistiques. Les milices affiliées, comme le Hezbollah ou le Hamas, sont aujourd’hui affaiblies. La véritable incertitude porte sur les stocks d’uranium enrichi et sur la capacité réelle du régime à escalader davantage.

Un responsable américain a déclaré que le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers, des navires de guerre à missiles guidés, devraient arriver au Moyen-Orient dans les jours qui viennent. Donald Trump parle d'une "armada" en route vers le Moyen-Orient. Si l’Iran refuse de négocier aux conditions américaines, des frappes sont-elles inévitables ?

Il s’agit avant tout d’une forme de pression exercée sur Téhéran. Il faut voir si la menace d'un recours à la force et la capacité réelle de mener une opération dans la durée, avec un niveau d’intensité variable - qu’elle soit progressive ou, au contraire, massive et immédiate - sont susceptibles de contraindre le régime à négocier. La question centrale ne tient d’ailleurs pas uniquement aux intentions américaines, mais aussi aux conditions que les Etats-Unis souhaitent imposer à l’Iran. S’agit-il d’obtenir l’abandon définitif du programme nucléaire ou de mettre fin à la répression indiscriminée exercée contre la population ? Ces objectifs sont fondamentalement distincts.

Si Washington intervient, visera-t-il une décapitation du régime ou des infrastructures stratégiques ? Ou les deux ?

On peut établir un parallèle avec ce qu'il s’est produit au Venezuela. Une frappe dite de "décapitation" a été envisagée dans la mesure où la capture de Maduro aurait effectivement fragilisé le régime. Toutefois, cette action n’a pas été suivie d’effets durables, et l’on a finalement privilégié la négociation avec ses successeurs. La question se pose sensiblement dans les mêmes termes pour l’Iran.

Frapper au sommet - c’est-à-dire éliminer un dirigeant comme Khamenei, qui demeure malgré tout l’un des interlocuteurs possibles, ou encore le président, souvent perçu, avec beaucoup de réserves, comme plus modéré — serait-ce suffisant ? La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien. Il pourrait basculer dans une logique de surenchère ou pourrait concéder, pour préserver l’essentiel, des compromis majeurs aux Américains. À mon sens, la situation se situe dans un entre-deux. Le régime privilégie traditionnellement la sécurité et l’idéologie, du moins pour l’instant, au détriment des considérations économiques ou d’une véritable négociation internationale. D’autres frappes américaines sur les sites nucléaires font partie du spectre des options possibles, mais leur efficacité réelle reste incertaine.

Les manifestations vont-elles reprendre tôt ou tard ?

Il convient d’abord de mesurer l’ampleur de la répression. Celle-ci est sans précédent, d’une brutalité littéralement inouïe. Les nombreux témoignages montrent que cette violence extrême est à la hauteur de la peur réelle qui habite le régime. D’un point de vue historique, un pouvoir qui craint pour sa survie tend toujours à écraser la contestation intérieure avec une violence proportionnelle à la menace qu’il perçoit.

Cela étant, de nombreuses incertitudes demeurent. Lorsque la peur s’estompe ou que le régime n’a plus rien à perdre, il n'est pas exclu que de nouvelles vagues de manifestations puissent provoquer un basculement. Ou que certains cadres du pouvoir pourraient céder, fuir, ou même rejoindre les manifestants. Et qu’en serait-il de l’armée ? On sait qu’elle est relativement affaiblie et que le contrôle du dispositif sécuritaire repose principalement sur les Gardiens de la révolution. Si l’armée venait à se rallier entièrement au mouvement populaire, l’équilibre des forces s’en trouverait profondément bouleversé, avec des conséquences majeures.

Par ailleurs, une aide extérieure - en particulier américaine - pourrait accentuer la fragilisation du régime en exerçant une double pression, intérieure et extérieure, comparable à un effet de tenaille. Toutefois, nous restons ici dans le registre de l’incertitude et du pari. Il faut saluer le courage et la persévérance du peuple iranien. Ce n’est plus seulement de la brutalité : c’est de l’ordre du crime.

Un canal subsiste entre Washington et Téhéran, notamment entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump. Une désescalade est-elle totalement exclue ?

L’intérêt même de ces canaux parallèles réside dans leur capacité à ouvrir la voie à des négociations informelles, susceptibles d’être ensuite formalisées et amplifiées. Ce qui est frappant, c’est que le même acteur, Witkoff, semble systématiquement à la manœuvre, qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Russie ou encore du Moyen-Orient. On a le sentiment que Trump s’appuie toujours sur un cercle restreint de personnes pour tenter de faire aboutir ses initiatives.

Cette méthode s’inscrit pleinement dans une approche fondamentalement transactionnelle. Trump cherche à obtenir le "meilleur deal" possible, tout en limitant au maximum son degré d’engagement : une action brève, ciblée et offrant le rendement politique le plus élevé. Dès lors, la question centrale devient celle des bénéfices pour les États-Unis. C’est à partir de là que l’analyse doit se construire, et la question du nucléaire figure très probablement parmi les éléments clés de cette équation.

Certains redoutent un scénario chaotique, voire autodestructeur, du régime iranien car Khamenei a perdu de nombreux conseillers durant la "guerre des douze jours". Est-ce crédible ?

Le régime iranien est plus complexe qu’une simple figure autoritaire isolée. Il repose sur des structures profondes, construites sur quatre décennies. S’il existe une part d’incertitude liée à l’élimination de certains cadres clés, le régime conserve une rationalité stratégique. Toute frappe ciblée pose toujours la question de la succession et du risque de voir émerger un pouvoir encore plus dur.

© REUTERS

La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien face au président américain.

"La Pologne a vécu un rêve depuis 1989, elle ne doit pas le gâcher" : l'avertissement du grand poète Tomasz Rozycki

23 janvier 2026 à 17:00

Le grand poète polonais Tomasz Rozycki, s'est fait connaître du public français l'an dernier en publiant son roman "Les voleurs d'ampoules" (Ed. Noir sur Blanc), qui raconte dans un style onirique et plein d'humour la journée d'un jeune garçon dans une barre d'immeuble de la Pologne communiste. Le livre a obtenu le prix Grand Continent. Tomasz Rozycki, qui est également essayiste, professeur de littérature française et traducteur de Stéphane Malarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen, vit dans sa ville natale, Opole, dans le sud-ouest de la Pologne. Il plaide depuis le début de la guerre pour la défense de l'Ukraine au nom des valeurs européennes. Voici le texte qu'il nous a envoyé, en français, au moment où L'Express consacre son dossier de couverture au "décollage fou" de la Pologne.

Ce qui s'est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Je suis né dans un pays gouverné par un régime autoritaire dépendant de Moscou. À l'âge de onze ans, j'ai vu, au milieu de la nuit, la police secrète emmener mon père, serrurier dans une usine de machines-outils et élu vice-président du syndicat par le personnel de l'usine. Il a été emmené vers une destination inconnue et nous sommes restés longtemps sans nouvelles de lui, car il avait osé exiger des autorités qu'elles respectent les droits fondamentaux de l'homme.

Et pourtant, ce que nous pensions impossible s'est produit : le régime est tombé, puis l'empire soviétique s'est effondré comme un château de cartes. Depuis la chute du régime totalitaire en 1989 et l'adhésion à l'Union européenne en 2004, mon pays a parcouru un long chemin. Nous vivons dans une démocratie, en harmonie et en coopération avec nos voisins, ce qui est un miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l'Europe, est devenu, grâce au talent et à l'esprit d'entreprise de ses habitants, ainsi qu'aux subventions de l'Union européenne, l'un des pays les plus prospères d'Europe. Chaque génération qui a grandi dans cette partie de l'Europe dans la liberté et la paix est un trésor.

En Pologne, on le sait très bien après avoir vécu la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. Notre situation géographique, entre deux géants qui écrasent tout sur leur passage, la Russie et l'Allemagne, nous a valu une malédiction historique que nous avons réussi à surmonter. L'Histoire nous enseigne que nous ne pouvons pas nous opposer seuls à ces géants, surtout lorsqu'ils coopèrent entre eux. L'histoire nous dit que nous ne pouvons pas compter sur des alliances, surtout celles qui sont lointaines, comme celles avec la France ou la Grande-Bretagne en 1939. La Pologne sera tôt ou tard trahie, même si nous nous battons héroïquement et sacrifions la vie de milliers de nos meilleurs citoyens pour nos alliés. Ce fut le cas en 1945, lorsque les Alliés victorieux – dont nous faisions pourtant partie – ont établi sans nous un nouvel ordre mondial à Yalta. La méfiance actuelle des Polonais envers les Alliés occidentaux découle précisément des leçons de l'Histoire : à l'heure de l’épreuve, notre malédiction revit.

La Pologne vit désormais dans "le monde normal"

C'est précisément de cela qu'il s'agit, de la vie de nos enfants, d'une nouvelle génération vivant sans guerre. La Pologne est sortie de la Seconde Guerre mondiale avec un traumatisme terrible, elle a subi d'énormes destructions et des changements territoriaux. Elle a perdu six millions de citoyens, dont toute la communauté juive. Les victimes de cette guerre n'ont toujours pas été pleurées à ce jour. Depuis l'adhésion à l'Union européenne, une nouvelle génération a grandi en Pologne, qui se considère comme citoyenne de l'Occident. Elle vit désormais "dans le monde normal, le monde réel". Elle n'a plus de complexes vis-à-vis de l'Europe occidentale. Ils ne veulent plus émigrer pour trouver du travail et une vie meilleure, car ils se sentent mieux et en sécurité en Pologne, où règne une énergie qui, selon eux, fait désormais défaut à Bordeaux ou à Stuttgart.

Beaucoup considèrent que l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne a été un acte de retour juste au sein de la civilisation occidentale. Associés à des investissements dans les infrastructures, les transports, l'amélioration des conditions de vie, le développement de l'éducation et la possibilité d'utiliser des fonds pour la protection de la nature, le renforcement des institutions et des organisations non gouvernementales, la mobilisation de la société civile et le confort de vie ont donné l'espoir que la Pologne, au sein de l'Union européenne et de l'Otan, pourrait se libérer de la malédiction de son histoire et de sa géographie.

Ne pas abandonner les Ukrainiens

Mais attention. À peine plus de trente ans se sont écoulés : la démocratie polonaise est jeune et le nombre de personnes mécontentes des changements est proportionnellement élevé par rapport à celles qui les considèrent comme une bénédiction. La société polonaise est profondément divisée, tout comme celles de nombreux autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Beaucoup de gens ne parviennent pas à suivre le rythme des changements ; ils ont perdu le sentiment de sécurité que leur procurait le régime totalitaire en les dispensant de toute obligation de réflexion et d'engagement politique.

L'Union européenne est perçue comme une entité étrangère qui priverait la Pologne de son indépendance et serait responsable de tout ce que les gens redoutent dans le monde moderne : la destruction des traditions familiales et l'effondrement des valeurs conservatrices, si importantes dans un pays où l'Église catholique a, pendant des siècles, été la gardienne des traditions, de la langue et de l'identité. Selon eux, la nouvelle Europe sécularisée, c'est la "propagande du genre" qui détruit toutes les valeurs ou le "Pacte vert" qui serait néfaste pour l'agriculture polonaise. Pour couronner le tout, face à l'agression russe, l'Europe apparaît faible et l'Amérique de Trump ne semble plus digne de confiance. La peur de l'avenir est devenue un sujet brûlant — après tout, toute l'habileté politique des populistes consiste à parasiter les angoisses des gens.

Les jeunes Polonais nés après 1989 ont la chance de vivre comme leurs homologues occidentaux. Au début, ils se sont rapidement désintéressés des problèmes politiques et de la "malédiction de régler les affaires polonaises". Les préoccupations des adolescents polonais d'aujourd'hui sont souvent les mêmes que celles de leurs homologues américains. Grâce à Internet, aux séries télévisées et aux réseaux sociaux, des milliers de passionnés de mangas se réunissent chaque année lors de conventions et de rencontres, et les fans de tel ou tel groupe de musique occidentale connaissent par cœur les paroles des chansons, mais ignorent tout de la géographie et de l'Histoire, et laissent la politique entre les mains des fonctionnaires et des manipulateurs. Malheureusement, ce sont souvent les supporters de football qui semblent être les plus intéressés par la politique, les plus actifs et les plus vulnérables à la propagande russe et aux mensonges qui déstabilisent la société.

Les contrastes et les divisions se multiplient. Des milliers de fans de séries télévisées et de livres de fantasy, tout en essayant de continuer à vivre normalement, s'inquiètent du réchauffement climatique, des incendies de forêt en Australie, des manifestations des Afro-Américains aux États-Unis, de leur propre sexualité ou enfin des droits des animaux, parfois plus que de la situation en Ukraine, chez nos voisins proches qui n'ont pas eu la même chance que nous. La pandémie et la catastrophe climatique sont une expérience commune plus réelle pour la jeunesse qu’une nouvelle guerre absurde dans la région. C'est un cauchemar devant lequel ils préfèrent fermer les yeux.

C'est pourtant pour cela que nous nous sommes battu : pour sortir du cercle vicieux des malheurs historiques de la Pologne et vivre une vie normale au sein d'une communauté universelle. En résumé, la guerre en Ukraine et la perspective d'une nouvelle invasion de la Pologne par la Russie sont comme un "memento mori" que personne ne voudrait entendre, comme un réveil d'un rêve si beau qu'il en devient irréel. Pourtant, nous rêvons encore et nous regardons les Ukrainiens mourir pour notre sécurité - ce sont eux qui nous sauvent, ce sont eux qui sont en première ligne. C'est pourquoi la Pologne doit faire tout son possible pour les aider, les soutenir et prouver sa solidarité. En les abandonnant, nous ferions renaître la malédiction de l'Histoire.

© Grzegorz Kubiak

L'écrivain et poète polonais Tomasz Rozycki.

Groenland : ces zones d'ombre qui demeurent sur le projet négocié entre Donald Trump et l'Otan

23 janvier 2026 à 14:02

Les Etats-Unis "n'emploieront pas la force" pour se saisir du Groenland, mais ils exigent "des négociations immédiates" : c'est le message qu'a tenté de faire passer Donald Trump, lors du forum économique mondial de Davos. Mercredi 21 janvier, le président a annoncé avoir posé "le cadre d'un futur accord" sur l'île appartenant au Royaume du Danemark, lors de discussions avec le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, rapporte la chaîne TV5Monde.

L'esprit de l'accord consisterait à accroître la présence de l'Otan dans l'Arctique et à renforcer le contrôle des Etats-Unis sur certaines parties du territoire, tout en empêchant la Chine et la Russie de s'approcher des ressources minières de l'île, rapporte, de son côté, le New York Times. Les détails des discussions restent néanmoins flous : voici ce que l'on sait sur le projet des Etats-Unis pour le Groenland.

La révision d'un accord de défense

Selon le New York Times, et des sources au fait des discussions, les Américains envisagent une renégociation de l'accord de défense de 1951 entre les Etats-Unis et le Danemark, afin de consacrer la pleine souveraineté de Washington sur ses bases militaires, sans rendre de comptes au Danemark. "Cette solution, si elle aboutit, sera excellente pour les Etats-Unis d'Amérique et tous les pays membres de l'Otan", avait déclaré Donald Trump au sujet de l'accord, lors de son discours à Davos.

En effet, selon l'accord conclu en 1951, les Etats-Unis assurent la défense du Groenland, en contrepartie du droit d'être présents via leurs bases militaires sur l'île, et d'établir de nouvelles bases ou "zones de défense", si l'Otan le juge nécessaire. Les Etats-Unis n’ont cependant pas la main sur tous leurs mouvements. Ils ont le droit d’envoyer autant de troupes qu’ils le souhaitent vers leur base, mais doivent informer le gouvernement danois de toutes leurs opérations.

"Les représentants de l'Otan ont envisagé d'étendre le pacte de 1951 au sein du territoire. Un tel accord s'inspirerait probablement de l'accord de "zone de souveraineté" en vigueur à Chypre, où les bases militaires britanniques sont considérées comme faisant partie du territoire britannique", résume le New York Times.

Pleine souveraineté sur la base de Pituffik

Cela conférerait notamment aux Etats-Unis la pleine souveraineté sur leur base spatiale de Pituffik, au nord-ouest de l'île de glace. Cette installation militaire, qualifiée de "sommet du monde", est l'une des plus isolées. Selon la Force spatiale américaine, elle sert, entre autres, à effectuer des missions "d'alerte antimissile, de défense antimissile et de surveillance spatiale", protégeant ainsi le territoire américain des missiles ennemis depuis l'arctique. "Ce territoire groenlandais pourrait s'avérer crucial pour le projet américain de construction du système de défense antimissile "Dôme d'or", dont certains éléments pourraient être déployés au Groenland", note le quotidien new-yorkais.

L'accord visera également à empêcher les pays non membres de l'Otan, en particulier la Russie et la Chine, d'exploiter les terres rares qui se trouvent sous la calotte glaciaire du Groenland, et qu'ils "ne puissent avoir accès économiquement et militairement" à l'île, ainsi qu'au sept pays de l'arctique (les Etats-Unis, le Canada, le Danemark, l'Islande, la Suède, la Finlande et la Norvège), a révélé Mark Rutte sur Fox News.

Pas de légitimité politique

Néanmoins, si les Etats-Unis tentent de trouver une solution sur le plan militaire, ils pâtissent d'un manque de légitimité politique et de consensus avec le Danemark. En effet, une telle révision de l'accord de défense ne peut aboutir sans l'accord du royaume, qui contrôle le Groenland. Or, la Première ministre danoise a affirmé ne pas avoir été consultée à ce sujet.

"Il va de soi que seuls le Danemark et le Groenland eux-mêmes peuvent prendre des décisions concernant les questions relatives au Danemark et au Groenland", a ainsi martelé Mette Frederiksen, au lendemain de l'annonce. Pour sa part, si Donald Trump tente désormais d'obtenir satisfaction en utilisant un ton moins martial, il a néanmoins prévenu les principales puissances mondiales : "si nous n'obtenons pas le Groenland, nous nous en souviendrons". Une menace à peine voilée, symptôme des tensions toujours à l'oeuvre dans cette région stratégique.

© REUTERS/Kevin Lamarque/File Photo

Le président américain Donald Trump, lors d'une rencontre avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, en octobre 2025.

Groenland : les vraies raisons de la défaite de Donald Trump

23 janvier 2026 à 13:04

Donald Trump a été défait dans sa bataille du Groenland par le front uni des Européens mais aussi par les marchés financiers américains, qui ont perdu 1 000 milliards de dollars en un jour, le 20 janvier. "Nos marchés ont connu hier leur première baisse à cause du Groenland, qui nous a donc déjà coûté beaucoup d’argent", a reconnu Trump le lendemain, avant de renoncer à annexer l’île de force et à taxer les Européens qui s’y opposeraient.

La tragi-comédie a mis au jour la grande vulnérabilité financière de Washington, qui s’explique d’abord par son endettement public record. Une fragilité que les Européens pourraient être tentés d’exploiter dans de prochaines querelles transatlantiques, si d’aventure le président américain devait renouveler ses prétentions sur le Groenland ou ouvrir un autre front.

La crainte des effets destructeurs des guerres commerciales

La dépendance à l’égard du mégalomane de Washington et de ses foucades est périlleuse, non seulement pour les pays du Vieux Continent qui ont besoin de son appui face à l’impérialisme russe, mais aussi pour les investisseurs. Ceux qui disposent de grandes quantités de dollars américains et de bons du trésor US sont de moins en moins disposés à financer le déficit de la balance américaine des paiements courants, par crainte des effets destructeurs des guerres commerciales de Trump. Vendre l’Amérique est devenu tendance.

Ainsi George Saravelos, analyste de Deutsche Bank, écrivait le 18 janvier à ses clients : "Alors que la stabilité géoéconomique de l’alliance occidentale est perturbée de manière existentielle, il n’est pas évident que les Européens soient toujours aussi enclins à jouer leur rôle" quant à la dette américaine. Deux jours plus tard, un fonds de pension danois annonçait qu’il allait vendre ses bons américains. Un fonds suédois lui emboîtait le pas peu après.

Les Européens ne sont pas seuls. Le montant de dette américaine détenu par la Chine est au plus bas depuis 18 ans, car Pékin a choisi de privilégier l’or aujourd’hui. Les investisseurs japonais, plus gros détenteurs de dette américaine dans le monde, sont tentés de profiter de la hausse des taux au Japon. Même le géant américain de la gestion d’actifs Pimco a fait savoir qu’il allait vendre une partie de ses bons américains.

La dette publique des États-Unis atteint le montant faramineux de 38 000 milliards de dollars et la montagne continue de croître : 6 milliards de dollars s’y ajoutent chaque jour, depuis que Trump est revenu à la Maison-Blanche il y a un an ! "Le dollar est notre monnaie mais votre problème" se vantait il y a un demi-siècle John Connally, le ministre des Finances du président Richard Nixon, devant des Européens estomaqués. Entre-temps, il est devenu aussi le talon d’Achille de l’Amérique.

L’Union européenne aurait d’ailleurs intérêt à juguler les flots d’épargne européenne qui partent aux Etats-Unis (quelque 300 milliards d’euros par an) pour investir dans les pays européens eux-mêmes. Car l’épargne des citoyens européens finit souvent dans des fonds étrangers, notamment américains, qui s’en servent pour acheter des entreprises européennes. L’argent serait mieux utilisé s’il servait à financer l’innovation et le réarmement en Europe même.

Pour cela cependant, l’UE doit commencer par balayer devant sa porte. Il serait nécessaire de réaliser enfin l’union des marchés de capitaux, comme l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi l’a préconisé dans son rapport de 2024. Il faudrait aussi permettre à l’Union européenne d’emprunter plus largement, afin que les investisseurs disposent de bons du Trésor européens à acheter - les 90 milliards d’euros que l’UE va emprunter pour aider l’Ukraine sont un pas dans la bonne direction.

Enfin et surtout, il faut accroître l’attractivité et le dynamisme de l’économie européenne, tant il est vrai que si les Européens envoient autant d’argent aux Etats-Unis, c’est d’abord parce que ce type de placement rapporte. L’indépendance de l’Europe n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui, mais elle a un prix.

© REUTERS

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 9 janvier 2026.

Les films projetés aux agents de la DGSE, les industriels de défense furieux contre Macron

23 janvier 2026 à 07:45

La CIA noyaute l'entourage du président vénézuélien,le Mossad israélien piège les bipeurs du Hezbollah,les espions de Poutine payent des petites mains pour dessiner des étoiles de David dans Paris... Si vous ne vous intéressez pas au monde de la défense et de l'espionnage, c'est lui qui s'intéressera à vous. Retrouvez, chaque semaine, notre sélection d'indiscrets exclusifs en France... et notre revue de presse des nouvelles les plus saillantes en Europe.

La DGSE fait son cinéma

On peut être espion, cinéphile et même avoir de l’auto-dérision. Cet automne, la DGSE a fait diffuser trois films pour ses agents dans le cadre de son "ciné-club". D’abord L’Armée des Ombres, de Jean-Pierre Melville, le récit de la lutte clandestine de quatre résistants dans la France occupée. Puis Les Patriotes, d’Eric Rochant, souvent projeté aux nouvelles recrues du service secret. Et enfin, plus étonnant, Opération Corned-beef, la comédie de Jean-Marie Poiré dans laquelle un agent de la DGSE, joué par Jean Reno, doit gérer l’irruption en pleine mission de sa compagne, chargée… de séduire sa cible.

Macron va parler dissuasion nucléaire…

Emmanuel Macron devrait prononcer "bientôt" un grand discours doctrinal sur la dissuasion nucléaire. La date évoquée est le 24 février. Au cours de chaque quinquennat, les présidents français s’expriment sur le sujet ; Emmanuel Macron l’avait ainsi fait le 7 février 2020 à l’École de guerre. Cette année, il insistera sur la dimension européenne des intérêts vitaux de la France et pourrait introduire la notion d'"épaulement conventionnel européen" à nos forces nucléaires.

… et fâche les industriels de la défense

Les "vœux aux armées" du président de la République, le 15 janvier à Istres, sont restés en travers de la gorge des industriels du secteur. Reconnaissant que, contrairement à ses promesses de 2022, la France n’était pas en "économie de guerre", le chef de l’Etat a réclamé que l’industrie "s’adapte davantage", rappelant que les armées n’étaient pas "un client captif". En privé, les entreprises font valoir l’absence de nouvelles commandes et le chaos budgétaire. "L’économie de guerre ? Pour nous, c’est terminé. On a compris que ça n’avançait pas", entend-on.

Et notre revue de presse vue d'Europe...

Conquête. Selon plusieurs experts britanniques, Vladimir Poutine pourrait tenter d’envahir l’Estonie via la ville frontalière de Narva en cas d’accord de paix favorable en Ukraine. Et ce dès 2026. (The Sun, Londres, 18 janvier)

Cyber-espion. Un Suédois de 33 ans a été arrêté pour espionnage au profit de la Russie. Ce consultant informatique, ancien prestataire de l’armée, s’occupait de la cybersécurité de plusieurs médias suédois, dont Dagens Nyether, le premier quotidien du pays. (Dagens Nyether, Stockholm, 15 janvier).

Cobayes. Le renseignement serbe et son homologue russe du FSB ont mené des essais conjoints sur des chiens, en 2025. Ces expériences avaient pour but de tester un canon à son, une arme utilisée pour le contrôle des foules. Une alliance qui documente le rapprochement entre les deux pays. (Politico, Bruxelles, 15 janvier)

Méga-ambassade. Plusieurs élus conservateurs s’inquiètent d’une pièce secrète installée dans la future "méga-ambassade" chinoise à Londres, dont le Telegraph révèle les plans. Elle se situe à proximité du réseau de câbles à fibre optique londonien, rendant possible un espionnage technique des données de la City. (The Daily Telegraph, Londres, 12 janvier)

Maître-espion Marius Lazurca, conseiller présidentiel à la sécurité nationale, est pressenti pour devenir directeur d’un des deux services secrets roumains. Il a étudié la littérature comparée et l’histoire pendant neuf ans à Paris IV-Sorbonne, jusqu’à y soutenir une thèse sur "l'anthropologie du corps dans le monde romain sous le Haut-Empire", en 2003. (Adevarul, Bucarest, 19 janvier)

© imageBROKER/Timon Schneider

Le logo de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)

Iran : Donald Trump déclare qu'une "armada" navale se dirige vers le golfe Persique

23 janvier 2026 à 07:17

Donald Trump mettra-t-il finalement à exécution ses menaces contre l'Iran ? Alors que la pression sur la République islamique semblait redescendre cette semaine, le président des Etats-Unis a affirmé, jeudi 22 janvier, qu'une "armada" navale américaine était en route pour le golfe Persique, mais qu'il espérait ne pas avoir à l'utiliser.

"Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où. Je préférerais qu'il n'arrive rien mais nous les surveillons de très près", a dit Donald Trump aux journalistes, à bord de l'avion présidentiel qui le ramenait aux Etats-Unis après son déplacement en Suisse, où il a participé au Forum économique mondial de Davos.

Navires de guerre

Un responsable américain, qui a tenu à rester anonyme, a par ailleurs déclaré que le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers, des navires de guerre à missiles guidés, devraient arriver au Moyen-Orient dans les jours qui viennent. Un autre responsable a déclaré que l'envoi de systèmes de défense aérienne supplémentaires était envisagé afin de protéger les bases militaires américaines de la région d'éventuelles frappes iraniennes.

Le président américain a menacé l'Iran à de nombreuses reprises lors de la répression des plus importantes manifestations depuis la Révolution islamique de 1979, évoquant à demi-mot une intervention militaire en soutien aux manifestants. Il a toutefois fait marche arrière la semaine dernière, annonçant qu'il avait empêché des exécutions de prisonniers.

Nucléaire iranien

Donald Trump a également déclaré que Washington agirait si Téhéran reprenait son programme nucléaire. Les Etats-Unis ont frappé en juin plusieurs sites nucléaires iraniens lors d'une guerre de 12 jours opposant Israël à l'Iran.

"S'ils essaient de (reprendre leur programme nucléaire), ils devront aller dans une autre zone. Nous les frapperons là aussi, tout aussi facilement", a dit jeudi le locataire de la Maison-Blanche.

© REUTERS

Donald Trump fait une annonce devant des journalistes à bord de son avion Air Force One, au retour du forum de Davos, jeudi 22 janvier.

"C'est extrêmement préoccupant" : l'Europe dans la tempête et... Chypre prend la barre

23 janvier 2026 à 06:30

Habitué aux ovations à Londres, Berlin ou Paris, Volodymyr Zelensky n'est pourtant pas un héros partout en Europe. Ce 8 janvier, le président ukrainien a effectué sa première visite à Chypre, pour assister à la cérémonie d'ouverture des six mois de présidence chypriote du conseil de l'Union européenne. A Nicosie, une formule est alors devenue virale sur les réseaux sociaux : "Rentre chez toi le clown".

Dans son discours, le chef de l'Etat ukrainien a commis un impair historique pour cette île coupée en deux, entre la partie sud qui fait partie de l'Union européenne et le nord de facto contrôlé par la Turquie depuis 1974. "Zelensky est venu chez nous et il n'a même pas mentionné l'invasion turque… Forcément, les gens d'ici l'ont remarqué, souffle Andreas Theophanous, spécialiste des relations internationales à l'Université de Nicosie. Ce que la Turquie a fait à Chypre est encore pire que ce que la Russie fait à l'Ukraine : la Turquie a pris 40% de Chypre à l'époque [NDLR : pendant l'invasion de 1974], puis a déplacé la population d'Anatolie pour prendre possession des maisons des Chypriotes grecs expulsés. Zelensky ne l'a pas du tout évoqué dans sa prise de parole."

Un symbole des divergences d'intérêts européens

De manière réaliste, le président ukrainien ne pouvait pas se permettre de critiquer la Turquie, deuxième armée de l'Otan et pays clé de l'accès à la mer Noire. Mais cet épisode ukrainien reflète la complexe équation européenne, dans laquelle vingt-sept pays n'ont évidemment pas les mêmes intérêts politiques et géographiques : pour de nombreux Chypriotes, l'Union européenne se mobiliserait davantage pour le Groenland ou pour l'Ukraine —qui n'est pas un pays membre— que pour Chypre, Etat de l'UE depuis 2004 et en conflit avec la Turquie.

Chypre succède pour six mois au Danemark à la présidence du Conseil de l'UE, avant de laisser la place à l'Irlande au 1er juillet. A ce poste, le pays méditerranéen est chargé de coordonner les positions des Vingt-Sept, d'appeler à des réunions d'urgence et de présider les sessions entre ministres. Un rôle qui peut être décisif, comme lorsque la France présidait le Conseil de l'UE lors du premier semestre 2022 et a pu impulser la réponse européenne à l'invasion russe de l'Ukraine. Un costume trop grand pour un pays d'1,2 millions d'habitants ? "Par définition, la présidence d'un petit Etat membre est une présidence très faible, en particulier dans le cas de Chypre, soulève un diplomate européen. Aujourd'hui, personne ne pense sérieusement que la présidence chypriote incarne le visage de l'Union européenne sur le plan géopolitique. Personne. Si vous aviez l'Allemagne ou la France, ça aurait plus de poids."

Mais cette présidence se retrouve sous le feu des projecteurs en ce début d'année, alors que Donald Trump menace d'annexer le Groenland, territoire d'un pays membre, et que Vladimir Poutine redouble de violence contre l'Ukraine. "Chypre prend la présidence et l'Europe se trouve à la croisée des chemins, que ce soit dans ses relations avec les Etats-Unis, avec la Russie ou la Chine, mais aussi sur les questions économiques", souligne le professeur Andreas Theophanous.

Pour les dirigeants chypriotes, le statut délicat de l'île donne toutefois un atout de poids à leur présidence : celui de saisir à quel point les souverainetés territoriales de Kiev et Nuuk sont importantes. "Nous sommes le seul État membre de l'Union européenne sous occupation d'une puissance étrangère et nous comprenons ainsi l'Ukraine mieux que n'importe qui", a déclaré le président chypriote Nikos Christodoulidis. Suffisant pour affronter la tempête mondiale qui s'annonce ?

Une affaire de corruption qui tombe mal

D'autant que Chypre traverse son propre cyclone : le 8 janvier, une vidéo publiée sur X montre de nombreux hommes politiques de premier plan expliquant comment contourner les règles encadrant le financement des partis, notamment avec des sommes en liquide. Le président Christodoulidis et son épouse sont directement nommés dans les vidéos, accusés de corruption, ce qui pousse l'opposition à réclamer une enquête officielle.

Le chef de cabinet du président, qui était aussi son beau-frère, a déjà démissionné et la Première dame a dû quitter ses fonctions à la tête d'une organisation caritative mise en cause. "C'est extrêmement préoccupant pour une présidence du Conseil de l'UE qui se déroule déjà dans une période dramatique, réagit Laurence Farreng, députée européenne du groupe Renew. Nous espérons que toute la transparence sera faite sur cette affaire."

L'eurodéputée française explique par ailleurs avoir été "choquée" par les premiers pas de la présidence chypriote, qui permet au Mercosur d'entrer en vigueur avant même le passage du texte au Parlement européen, par le simple vote du Conseil européen à la majorité. "Ils autorisent l'entrée en application provisoire du Mercosur, ce qui constitue un très mauvais signal et mérite d'enclencher un débat sur cette présidence chypriote", estime Laurence Farreng.

Autre affaire gênante pour les autorités chypriotes : deux hommes russes ont été retrouvés morts sur l'île en ce début d'année, un diplomate qui se serait suicidé dans l'ambassade de Russie et un oligarque dont le corps a été retrouvé sur la côte. Ces deux décès mettent en lumière la forte présence russe à Chypre, où Moscou reste le premier investisseur international, devant l'UE et les Etats-Unis, avec 83,4 milliards d'euros en 2024.

© REUTERS

Le président chypriote Nikos Christodoulides et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen observent la zone tampon contrôlée par l'ONU à Nicosie, Chypre, le 15 janvier 2026. REUTERS/Yiannis Kourtoglou

Groenland : les menaces de l’Europe ont-elles fait changer d’avis Donald Trump ?

23 janvier 2026 à 06:00

Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous. Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.

Pour marquer sa première année de retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a frappé fort. Après avoir vivement critiqué les Européens au Forum de Davos, en Suisse, il a annoncé être parvenu à un accord sur le Groenland, après des discussions avec le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte.

Un accord qui reste flou, mais qui permet de lever la menace de 10 % de droits de douane supplémentaires pour les pays qui s’opposent à l’annexion du Groenland.

Pour autant, la crise diplomatique et commerciale n’est peut-être pas finie. Ce deal a été négocié sans le Groenland et sans les Européens. Alors les 27 pourraient continuer de préparer leur riposte, en cas de nouveau revirement du président américain.

Pour comprendre les outils dont dispose l’Europe pour faire face à l’imprévisible administration Trump, Muriel Breiman, rédactrice en chef adjointe du service Economie de L’Express est dans cet épisode de "La semaine européenne".

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : AFP

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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Le président américain à Davos, le 21 janvier 2026.

"Personne d'autre ne la possède" : les Etats-Unis ont-ils utilisé une arme sonique secrète au Venezuela ?

22 janvier 2026 à 20:03

Est-ce un élément de communication, un moyen de faire peur et d’impressionner des adversaires, ou bien une arme secrète a-t-elle vraiment été utilisée par les Américains ? Pour la première fois, Donald Trump a indiqué que les Etats-Unis ont employé une arme sonique "secrète" lors de la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro le 3 janvier. Dans une interview accordée à la chaîne d'information NewsNation mardi, Donald Trump a affirmé que "personne d'autre" ne possédait cette arme qui aurait été utilisée lors de l'opération Absolute Resolve. Le dirigeant s'est cependant montré inhabituellement évasif lorsqu'il s'est agi de donner des détails. "Nous avons des armes dont personne d’autre n’a connaissance. Et, je pense qu’il vaut sans doute mieux ne pas en parler, mais nous avons des armes extraordinaires", a-t-il affirmé, comme le relate The Independant.

Interrogé sur cette prétendue "arme sonique" par le site Web d'information et d'analyse sur la défense The War Zone, le Pentagone s'est lui aussi montré peu loquace. "Afin de préserver la sécurité des opérations, nous ne disposons d'aucune information supplémentaire à communiquer", a répondu un porte-parole du Pentagone.

La Russie s’intéresse de près à cette arme prétendument utilisée. Moscou a déclaré qu'il était nécessaire de clarifier les propos du président américain à ce sujet, rapporte Reuters. Interrogé sur ces déclarations, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a indiqué que la Russie disposait de services spéciaux chargés de collecter et d'analyser les informations, et que ces services s'acquittaient de leur mission.

"Certains vomissaient du sang"

Les Etats-Unis ont déjà évoqué cette arme par le biais de Karoline Leavitt. Le 10 janvier, sur le réseau social X, la porte-parole de la Maison Blanche a relayé le récit d'une personne présentée comme un membre des forces de sécurité vénézuéliennes impliqué dans la défense du palais présidentiel. "À un moment donné, ils ont lancé quelque chose. Je ne sais pas comment le décrire… C'était comme une onde sonore très intense. J'ai soudain eu l'impression que ma tête explosait de l'intérieur. On a tous commencé à saigner du nez. Certains vomissaient du sang. On est tombés au sol, incapables de bouger", déclarait cet homme dans cette vidéo partagée par Mike Netter, un commentateur politique et militant. L'opération militaire américaine à Caracas a coûté la vie à 32 soldats et agents de renseignement cubains appartenant à la protection de Nicolas Maduro. On ignore cependant si des victimes ont été tuées par cette potentielle arme sonique…et si elle existe.

Comme l'explique Slate, le terme d'arme sonique englobe aussi bien des appareils de contrôle de foule, comme les canons à son LRAD, des haut-parleurs directionnels émettant des sons assourdissants, que des concepts plus expérimentaux utilisant l'infrason ou l'ultrason. Les dispositifs acoustiques à longue portée (LRAD) sont des systèmes conçus pour diffuser des alertes et des avertissements sonores, mais peuvent également émettre des rafales de bruit désorientant, voire douloureux. Ils sont principalement par les forces de l'ordre dans un but de contrôler des foules. Ces dispositifs sonores peuvent provoquer des douleurs, des nausées ou encore une désorientation si leur intensité est suffisante. Pour autant, selon Slate, les symptômes décrits par le soldat vénézuélien, comme les saignements et les vomissements de sang, "semblent peu crédibles".

Autre possibilité : l'utilisation non pas d'une arme acoustique, mais d'une d'arme à énergie dirigée (AED) à travers des lasers ou encore des micro-ondes haute intensité. Ces systèmes existent bien dans les programmes de recherche militaires américains, mais leur usage connu reste défensif et consiste principalement à neutraliser des drones, à brouiller des capteurs ou désactiver des systèmes. L'un des plus célèbres est l'"Active Denial System" (ADS). Celui-ci émet un puissant rayon micro-ondes, généré via des aimants supraconducteurs. Il est destiné à disperser les foules tout en limitant les risques de pertes en vie humaine. Il occasionne une sensation de brûlure désagréable sur la peau des personnes touchées. Bien qu'en théorie non létal, l'ADS, rapidement surnommé "rayon de douleur" par la presse, a toutefois suscité des inquiétudes quant à sa capacité à causer des dommages réels, voire mortels, en cas de surpuissance ou de mauvais réglage de la fréquence. Un prototype a été brièvement déployé en Afghanistan en 2010, mais n'a jamais été utilisé, indique The War Zone. Au moins deux prototypes différents auraient été développés en 2020 et seraient disponibles pour des "tests et une évaluation". Un projet de troisième génération serait prévu.

Par ailleurs, relate ce média spécialisé, l'armée américaine mène depuis une dizaine d'années des recherches publiques sur des systèmes non létaux capables de produire une combinaison d'effets de type ADS, LRAD et éblouissant. Une grande partie de ces travaux porte sur de nouvelles applications du plasma induit par laser. Ce système est capable de projeter des sons étranges et désorientant sur les forces ennemies, et ce, potentiellement de manière secrète ou clandestine.

Le précédent du "syndrome de La Havane"

Rien n'indique à ce stade que les Etats-Unis ont utilisé l'un de ces dispositifs sonores. Les troubles rencontrés par les agents vénézuéliens pourraient avoir d’autres explications. Les blessures décrites sont cohérentes avec le fait d'être heurté par une onde de choc lors d'une explosion, alors que ces explosions étaient nombreuses au cours de l'opération. Être soumis à une explosion pourrait avoir un impact sur la façon dont l'individu pourrait se souvenir de la séquence générale des événements, relève en outre The War Zone.

Les événements au Venezuela décrits rappellent un autre phénomène étrange, baptisé "syndrome de la Havane". Migraines, vertiges, nausées, acouphènes, insomnie, troubles de la vision… à partir de 2016, des diplomates américains en poste à Cuba ont dit être frappés par des troubles étranges. Ces "incidents anormaux de santé", selon la terminologie employée aux Etats-Unis, ont ensuite été signalés ailleurs dans le monde (Chine, Allemagne, Australie, Russie, Autriche) et même à Washington. Au total, plus d'une centaine de diplomates, de membres de la CIA, d'officiers militaires et d’entrepreneurs américains ainsi que plusieurs responsables canadiens ont été affectés par ces maux.

A cette époque, certains pointent du doigt des agents cubains, russes et/ou chinois, mais aucune preuve n'existe. Une évaluation non classifiée des Etats-Unis, publiée en janvier 2025, révèle que "la plupart des IC (NDLR : Intelligence Community, qui regroupe diverses organisations dans le domaine du renseignement) continuent d'évaluer qu'il est 'très improbable' qu'un adversaire étranger soit responsable des événements signalés". Très improbable… mais pas totalement "exclu" pour autant, selon cette évaluation.

Les Etats-Unis semblent en tout cas s'intéresser de près à ces dispositifs. Selon CNN, le gouvernement américain aurait dépensé "plusieurs millions de dollars" pour acquérir à la fin du mandat de Joe Biden un appareil suffisamment petit pour tenir dans un sac à dos, ce qui pourrait expliquer au moins une partie des cas du "syndrome de La Havane", selon des spécialistes. Selon quatre sources anonymes interrogées par CNN, le département de la Défense a passé plus d'un an à tester ce dispositif acquis lors d'une opération secrète. L'appareil produirait des ondes radio pulsées. Un dispositif qui n'est pas entièrement d'origine russe… mais contient des composants russes.

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Le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores sont arrivés en détention par hélicoptère avant leur comparution prévue devant le tribunal fédéral de Manhattan, à l'héliport de Westside à New York.

A Davos, Volodymyr Zelensky s'en prend aux Européens et annonce un accord avec Donald Trump

22 janvier 2026 à 18:46

Dans un discours particulièrement offensif donné à la tribune du Forum économique mondial de Davos en Suisse ce jeudi 22 janvier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a reproché aux Européens de ne pas agir avec plus de force sur la scène mondiale et a appelé à plus de courage de la part de ses partenaires. "Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l'Europe demeure un kaléidoscope magnifique mais fragmenté de petites et moyennes puissances", a-t-il regretté.

"Au lieu de prendre l'initiative de défendre la liberté dans le monde, surtout lorsque l'attention des Etats-Unis se porte ailleurs, l'Europe semble perdue, tentant de convaincre le président américain de changer", a-t-il lancé, appelant ses partenaires à "agir ensemble" et à "surtout avoir le courage d'agir".

"Sans action maintenant, il n'y a pas de lendemain. Mettons fin à ce "jour sans fin". Car si l’Europe n’est pas perçue comme une force mondiale, si ses actions n’effraient pas les acteurs malveillants, alors l’Europe sera toujours en train de réagir, de rattraper son retard face aux nouveaux dangers et aux nouvelles attaques", a ajouté Volodymyr Zelensky.

Un accord sur les garanties de sécurité trouvé

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a par ailleurs affirmé être parvenu à un accord avec Donald Trump sur les garanties de sécurité pour son pays, si un cessez-le-feu a lieu avec l'Ukraine. "Les garanties de sécurité, c’est prêt (..) le document doit être signé par les parties, par les présidents, et ensuite, il ira aux Parlements nationaux", a-t-il déclaré en marge du Forum économique mondial de Davos.

Il a cependant ajouté que la question territoriale "n'a pas encore été résolue". "Tout tourne autour de la partie orientale de notre pays. Tout tourne autour des territoires. C’est le problème que nous n’avons pas encore résolu", a-t-il précisé.

Dans ce qu'il a présenté comme un signe positif de progrès dans les pourparlers de paix qui durent depuis longtemps et visent à mettre fin au conflit qui dure depuis quatre ans, Volodymyr Zelensky a déclaré que des négociateurs russes, ukrainiens et américains tiendraient des réunions trilatérales pour la première fois à Abou Dhabi vendredi et samedi.

Il a également indiqué qu'un accord sur la relance économique après la guerre avec la Russie était presque finalisé, un élément clé des propositions soutenues par Kiev visant à contrer un précédent plan de paix américain perçu comme favorisant fortement Moscou. Volodymyr Zelensky est confronté à une crise énergétique nationale à la suite des frappes aériennes russes qui ont privé des millions d'Ukrainiens d'électricité et de chauffage.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky participe à la 56e réunion annuelle du Forum économique mondial (FEM) à Davos, en Suisse, le 22 janvier 2026.

"Conseil de la Paix" : l’embarras du président polonais, grand allié de Donald Trump

22 janvier 2026 à 18:30

"J’aimerais remercier le Polonais Karol Nawrocki. Une personne fantastique [...] Je suis très fier de lui", lance Donald Trump depuis la tribune du Forum économique mondial de Davos, ce jeudi 22 janvier, au moment de lister les noms des chefs d’État invités à assister à l’inauguration de son "Conseil de la paix", une instance censée piloter la reconstruction de Gaza et s’immiscer dans la résolution des conflits mondiaux, quitte à faire de l’ombre à l'ONU. Des phrases qui illustrent la proximité entre le maître de la Maison-Blanche et son homologue polonais, chantre de "la Pologne d’abord" et proche des cercles Maga.

Un président tiraillé

En vérité, la situation est délicate pour Karol Nawrocki, qui a dû être fort contrit de voir Vladimir Poutine et le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, conviés à rejoindre, eux aussi, cette nouvelle institution. Deux hommes qui incarnent la menace existentielle qui plane aux portes de la Pologne.

Comment Karol Nawrocki, recherché par la justice russe pour avoir fait retirer des monuments soviétiques dans le nord de la Pologne et dont l'hostilité envers Moscou est devenue un cheval de bataille, pourrait-il s’asseoir à la même table que Vladimir Poutine ? "Si je me retrouvais face à lui lors d’une réunion, je ne manquerais pas de lui dire exactement ce que je pense", a-t-il assuré lors d’un entretien à Telewizja Republika.

Du reste, la posture de Donald Trump sur le dossier ukrainien, et plus récemment sur la question du Groenland, pourrait nuire à Nawrocki : seuls 32,2 % des Polonais portent aujourd’hui un regard positif sur l’action internationale du président américain, tandis qu'une proportion comparable soutient son "Conseil de la paix".

Des doutes dans son propre camp

Un malaise que le chef de l’État polonais s’emploie à dissimuler. À Davos, Karol Nawrocki a multiplié les sourires et les poses aux côtés du président américain. "Notre rencontre a porté sur la confirmation des garanties de sécurité pour la Pologne, ainsi que sur le maintien des 10 000 soldats américains sur notre territoire", confiait-il après un entretien bilatéral en marge du Forum. Depuis son entrée en fonction en août dernier, le président polonais a érigé sa relation avec Washington en pilier de son mandat, y effectuant sa première visite officielle et se voyant associé à des discussions stratégiques sur la paix en Ukraine, tandis que son pays était invité au G20, organisé par les Etats-Unis, à la place de l’Afrique du Sud.

Toutefois, en coulisses, l’épineuse invitation au "Conseil de la paix" fait des remous dans son propre camp. Au point que le chef d’Etat a choisi de consulter son Premier ministre Donald Tusk, malgré leurs relations tumultueuses. Une configuration qui, paradoxalement, peut tourner à l'avantage de Nawrocki. La décision d'intégrer ou non ce "Conseil de la paix" relève en effet du gouvernement. Le président va donc pouvoir faire porter le chapeau à son Premier ministre pro-européen… "Je suis conscient de mes obligations constitutionnelles et le président Donald Trump les comprend parfaitement", a-t-il déjà dit. Une tempérance inhabituelle pour celui qui n’a jusqu’ici pas hésité à engager des bras de fer institutionnels sur la conduite de la politique étrangère, en atteste l’impasse persistante sur la nomination des ambassadeurs polonais.

Dans l’attente d’une décision officielle, les spéculations vont bon train. L’ancien président conservateur Andrzej Duda, lui aussi proche de Donald Trump durant son premier mandat, tranche sans ambiguïté : "Personne ne semble s’offusquer qu’au Conseil de sécurité de l'ONU, on siège à la même table que la Russie."

La communauté stratégique se montre plus prudente. "Dans son mode de fonctionnement, le 'Conseil de la Paix' n’apparaît pas comme une organisation multilatérale, mais comme un outil de légitimation de la politique étrangère agressive menée par Donald Trump, prévient Marta Prochwicz-Jazowska, directrice adjointe du bureau varsovien du European Council on Foreign Relations.

Pendant que la Pologne temporise, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a déjà accepté l’invitation. Lui n’a pas perdu de temps pour se positionner dans la course au titre de favori de Donald Trump.

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Poland's President Karol Nawrocki attends the 56th annual World Economic Forum (WEF) meeting in Davos, Switzerland, January 21, 2026. REUTERS/Denis Balibouse

La Chine plus populaire que les Etats-Unis en Europe ? Les chiffres inattendus du Pew Research Center

22 janvier 2026 à 18:08

Dès son investiture il y a un an jour pour jour, le président américain Donald Trump a jeté son dévolu sur le Groenland, vaste territoire du cercle polaire arctique rattaché au royaume du Danemark. Qu'importe qu'une large majorité de ses 56 000 habitants refuse de passer sous pavillon américain : depuis quelques jours, le commandant en chef des Etats-Unis multiplie les déclarations provocatrices auxquels les Européens répliquent par des cris d'orfraie. La confiance dans l'allié historique du Vieux Continent semble de plus en plus entamée à chaque saillie du président Donald Trump.

Mais cette méfiance à l'égard de Washington n'est pas née avec ses vélléités sur le Groenland. Au printemps dernier, une étude du Pew Research Center, un think tank américain qui produit de nombreuses études chiffrées, démontrait que l'opinion des Européens à l'égard des Etats-Unis était de plus en plus défavorable. Des dix peuples européens interrogés, seuls les Hongrois et les Polonais en ont encore une image positive (respectivement 60 et 55 % d'opinions favorables). A l'inverse, le pays possède une image nettement plus déplorable en Suède (19 %) ou aux Pays-Bas (29 %).

Ces chiffres reflètent une inflexion brutale de la tendance puisque lors du mandat présidentiel de Joe Biden, une majorité de répondants déclarait avoir une image positive des Etats-Unis. "Après l'élection de Joe Biden, environ deux tiers des Français disaient avoir confiance dans notre pays, cite Jonathan Schulman, chercheur associé au Pew Research Center et coauteur de l'étude, cette proportion a diminué progressivement jusqu'en 2024, avant d'atteindre son plus bas niveau avec la réélection de Donald Trump."

Cette "côte de favorabilité" des Etats-Unis retrouve approximativement le même niveau qu'à la fin du premier mandat de Donald Trump ou qu'à la fin du second mandat de George W. Bush. Pour Jonathan Schulman cependant, "on ne peut pas établir de corrélation directe entre l'interventionnisme ou l'isolationnisme des Etats-Unis. Globalement, les personnes interrogées souhaitent une collaboration étroite avec les Etats-Unis, notamment sur le plan économique. Ils ne font juste pas confiance à Donald Trump pour conduire l'économie mondiale."

Pékin, plus populaire ?

Si on élargit la focale, il est intéressant de souligner que les Etats-Unis jouissent d'une plus grande popularité chez certains de ses alliés historiques comme Israël, le Japon ou encore la Corée du Sud. A l'inverse, les régions dans lesquelles ils enregistrent les moins bons scores sont l'Europe de l'Ouest, ainsi que le Mexique et le Canada. Des alliés historiques que Donald Trump n'a cessé d'aliéner depuis son retour à la Maison-Blanche.

Cette impopularité est d'autant plus remarquable quand on la rapporte à la perception que les peuples interrogés ont de la Chine, autre superpuissance mondiale. Au Mexique, en Grèce ou encore en Espagne, la part de personnes ayant une opinion favorable de Pékin est nettement plus importante que celle ayant une opinion favorable de Washington. Il est encore un peu tôt pour savoir si les événements des dernières semaines ont eu un impact sur l'image que les Européens ont des Etats-Unis. Le Pew Reseach Center nous donne rendez-vous à l'été pour une nouvelle édition de son sondage.

© Mathias Penguilly / L'Express

Les Etats-Unis sont de plus en plus impopulaires depuis la réélection de Donald Trump.

Le régime castriste en danger ? Comment les Etats-Unis veulent faire tomber le pouvoir cubain

22 janvier 2026 à 17:01

Après la chute de Nicolas Maduro au Venezuela, bientôt celle du régime castriste à Cuba ? Encouragé par le départ du pouvoir du président vénézuélien, Washington cherche cette fois activement à provoquer un changement de régime à Cuba d'ici la fin de l'année 2026, indique le Wall Street Journal (WSJ) dans un article détaillé. Donald Trump et ses soutiens n’ont pas caché leurs ambitions sur cette île ces dernières semaines. Le 11 janvier, sur son réseau Truth social, le président américain a ainsi exhorté Cuba à "accepter un accord" avec les Etats-Unis, sans préciser sa nature, "avant qu'il ne soit trop tard" et que le pays ne se retrouve sans pétrole ni argent vénézuéliens.

Washington n'a pas publiquement menacé d'utiliser la force militaire à Cuba. La Maison-Blanche en-a-t-elle vraiment besoin ? Selon le WSJ, des membres de l'administration Trump estiment en privé que le raid du 3 janvier qui a permis d'exfiltrer Nicolas Maduro vers les Etats-Unis devrait constituer une menace implicite pour La Havane. Ce raid nocturne visant à capturer Nicolas Maduro a bénéficié de la complicité d'un informateur au sein du cercle rapproché du dirigeant vénézuélien, ont indiqué au quotidien américain des responsables de l'administration Trump. Signe de la proximité entre le Venezuela et Cuba, cette opération militaire américaine à Caracas a coûté la vie à 32 soldats et agents de renseignement cubains appartenant à la protection de Nicolas Maduro.

Un Cubain pour succéder au régime castriste… avant Marco Rubio ?

Pour l'île de 9,6 millions d'habitants, l'administration Trump n’envisage pas d’enlèvement. Elle recherche des personnes influentes au sein du gouvernement cubain susceptibles de faciliter un accord visant à chasser le régime communiste du pouvoir d'ici la fin de l'année, selon des sources proches du dossier interrogées par le WSJ. Un responsable américain indique à nos confrères que, lors de rencontres avec des exilés cubains et des organisations de la société civile à Miami et à Washington, les autorités américaines se sont attachées à identifier, au sein du gouvernement actuel, une personne qui sera disposée à négocier… en attendant de confier le pouvoir à Marco Rubio ? Donald Trump a partagé le 10 janvier un message suggérant que son secrétaire d'Etat, né de parents immigrés cubains, pourrait devenir un jour président de Cuba. Le président américain a republié sur Truth Social un message de l'utilisateur Cliff Smith affirmant : "Marco Rubio sera président de Cuba", accompagné d'un émoji rieur, ajoutant en commentaire : "Cela me paraît très bien !".

Actuellement, le régime cubain est toujours dominé par Raúl Castro, 94 ans, le frère cadet de Fidel, tandis que le président Miguel Díaz-Canel, 65 ans, considéré comme un apparatchik, gère les affaires courantes. Renverser le gouvernement en place devrait toutefois être une mission difficile. En près de 70 ans d'existence, le régime castriste n'a jamais été disposé à négocier des changements de son système politique et n'a mis en œuvre que des réformes économiques mineures et sporadiques. "Les Cubains sont bien plus difficiles à convaincre" que les Vénézuéliens, affirme au WSJ Ricardo Zúñiga, ancien membre de l'administration Obama qui a participé aux négociations lors de la brève détente entre les Etats-Unis et Cuba de 2014 à 2017. "Personne ne tenterait de collaborer avec les Etats-Unis."

L'économie cubaine au bord de l'effondrement ?

Les Etats-Unis estiment malgré tout que la période est propice au renversement du régime. L'administration Trump veut en effet croire que l'économie cubaine est au bord de l'effondrement et que le gouvernement n'a jamais été aussi fragile depuis la perte de son allié essentiel. Les évaluations des services de renseignement américains dressent un tableau sombre de l'économie cubaine, minée par des pénuries chroniques de produits de première nécessité et de médicaments, ainsi que par des coupures de courant fréquentes.

Dans la tête de Washington, le changement de régime serait donc facilité aussi bien par le contexte économique que politique, avec la chute de Nicolas Maduro. Le destin de Cuba est depuis longtemps lié à celui du Venezuela : le pétrole vénézuélien subventionné est un pilier de son économie depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez en 1999. Washington fait désormais pression sur la nouvelle présidente vénézuélienne par intérim, Delcy Rodriguez, pour mettre un terme aux livraisons de pétrole vers Cuba. Washington entend donc affaiblir le régime en coupant cet approvisionnement, indispensable au fonctionnement de l’île. La Havane pourrait ainsi se retrouver à court de pétrole d'ici quelques semaines, paralysant ainsi son économie.

De son côté, le régime cubain, n’entend évidemment pas laisser les clés du pays. "Il n'y a ni reddition ni capitulation possible, pas plus qu'un quelconque accord fondé sur la coercition ou l'intimidation", a déclaré Miguel Díaz-Canel lors d'une récente commémoration des membres des forces de sécurité cubaines tués à Caracas. Face à la montée des tensions avec les Etats-Unis, Cuba a observé une journée nationale de défense dimanche. Les Cubains s'entraînaient à une "guerre de tout le peuple" pour repousser les envahisseurs.

Par le passé, le régime a résisté à des années de pressions américaines intenses, depuis le débarquement de la Baie des Cochons en 1961, soutenu par la CIA, jusqu'à l'embargo sévère imposé en 1962 et qui s'est durci au fil du temps.

© REUTERS/Norlys Perez

Le président cubain Miguel Diaz-Canel brandissant un drapeau cubain avec d'autres manifestants lors d'une marche devant l'ambassade des Etats-Unis pour protester contre Washington.

Un pétrolier "en provenance de Russie" a été arraisonné par la Marine nationale, annonce Emmanuel Macron

22 janvier 2026 à 16:31

La marine française a intercepté jeudi 22 janvier un pétrolier russe sous sanctions internationales en Méditerranée. "Nous ne tolérerons aucune violation. Ce matin, la Marine nationale française a arraisonné un pétrolier en provenance de Russie, soumis à des sanctions internationales et soupçonné de naviguer sous faux pavillon. L'opération s'est déroulée en haute mer Méditerranée, avec le soutien de plusieurs de nos alliés. Elle a été menée dans le strict respect de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer", déclaré le président français Emmanuel Macron sur X.

"Nous sommes déterminés à faire respecter le droit international et à assurer l'application effective des sanctions. Les activités de la "flotte de l'ombre" contribuent au financement de la guerre d'agression contre l'Ukraine", a-t-il ajouté précisant qu'une enquête judiciaire a été ouverte.

We will not tolerate any violation.

This morning, the French Navy boarded an oil tanker coming from Russia, subject to international sanctions and suspected of flying a false flag.

The operation was conducted on the high seas in the Mediterranean,… pic.twitter.com/zhXVdzPx1r

— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) January 22, 2026

"Menée sur la base de l'article 110 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, cette opération visait à vérifier la nationalité d'un navire soupçonné d'arborer un faux pavillon (...) après la montée à bord de l'équipe de visite, l'examen des documents a confirmé les doutes quant à la régularité du pavillon arboré", a indiqué la préfecture maritime de la Méditerranée dans un communiqué.

Le navire a été dérouté et "est actuellement escorté par des moyens de la Marine nationale vers un point de mouillage pour la poursuite des vérifications", a ajouté la préfecture qui précise que cette action a été menée en coopération avec les alliés de la France dont le Royaume-Uni.

En octobre dernier, la Marine française avait arraisonné au large des côtes bretonnes un pétrolier sous sanctions européens pour son appartenance à la flotte fantôme russe, utilisée par Moscou pour contourner les sanctions occidentales contre ses ventes de pétrole.

© Etat major des armées / France

La marine nationale française a arraisonné ce jeudi 22 janvier en mer Méditerranée "un navire pétrolier en provenance de Russie".

Donald Trump - Léon XIV : le duel entre deux Américains que tout oppose

22 janvier 2026 à 12:15

Le pape Léon XIV et le président Donald Trump sont les deux Américains les plus influents du moment sur la scène géopolitique. Ils incarnent des projets antagonistes. Leurs caractères sont aux antipodes. Mais le duel à fleurets mochetés que Robert Francis Prevost mène depuis Rome contre son compatriote de Washington atteste que la brutalité et la coercition ne sont pas le seul avenir des rapports internationaux. Son exemple pourrait devenir une source d’inspiration pour les dirigeants européens qui peinent à gérer les foucades de leur homologue américain.

Le choix de placer un Américain à sa tête, effectué par l’Eglise catholique peu après la réélection du milliardaire, n’est pas une coïncidence. La simultanéité des mandats de Trump et de Prevost reflète le chamboulement d’un monde qui tâtonne pour se chercher une direction. Le premier, tout en excès et en égotisme, préside aux destinées d’une puissance militaire inégalée dans l’Histoire ; il ne croit qu’aux rapports de force ; il se moque que la paix soit juste, du moment qu’elle permet les affaires. Le second, modèle de modération et d’humilité, dirige l’Etat le plus minuscule qui soit ; il incarne un projet moral, soucieux de justice et attentif aux laissés-pour-compte ; la paix ne vaut rien à ses yeux si elle ne respecte pas la dignité de tout être humain.

L’aura de Prevost n’est pas moindre que celle de Trump. Elle s’appuie sur ce que le politologue américain Joseph Nye, décédé l’an dernier, appelait le soft power, l’influence que confèrent l’autorité morale et la capacité de séduction exercée par un idéal civilisationnel. Son moteur est l’exemplarité, plutôt que la carotte et le bâton. Les Etats-Unis ont longtemps disposé d’un soft power de premier plan, fondé sur la démocratie, le capitalisme libéral et le rêve américain popularisé par Hollywood.

Trump a transformé le rêve en cauchemar en maltraitant ses alliés, en piétinant le droit international et en versant de l’huile sur le feu de la polarisation politique. Il n’en a cure, car il ne croit qu’au hard power, la puissance dure. "Nous vivons dans un monde - le monde réel - régi par la force, la puissance et le pouvoir", disait le 6 janvier son conseiller politique Stephen Miller. Trois jours plus tard, Léon XIV lui répondait indirectement en critiquant, devant les ambassadeurs près le Saint-Siège, "une diplomatie qui est fondée sur la force au lieu de promouvoir le dialogue et le consensus".

"Je pense que Dieu est très fier du boulot que j’ai fait"

Sur l’accueil dû aux migrants, sur le respect du droit international et de sa dimension humanitaire, sur la justice sociale, le Pape prend le contre-pied du président. Pour lui, "l’État de droit est le fondement de toute coexistence civile pacifique". Il met le doigt sur les contradictions du mouvement trumpien lorsqu’il dit que l’opposition à l’avortement au nom du respect de la vie humaine, qui est la position de l’Eglise, est incompatible avec l’approbation de la peine de mort et le traitement inhumain des migrants. "Je pense que Dieu est très fier du boulot que j’ai fait", a rétorqué Trump le 20 janvier, premier anniversaire de son retour à la Maison-Blanche. On ignore ce que Dieu en pense mais on suppute que Prevost y voit une fanfaronnade déplacée.

À la fin du XIXe siècle, un autre pape Léon, le treizième du nom, inspirateur de la doctrine sociale de l’Eglise, avait critiqué "l’américanisme", la tendance de ceux qui, à l’époque, voulaient à tout prix adapter le catholicisme à la modernité américaine. Aujourd’hui, c’est contre un tout autre américanisme que le Pape se dresse : celui qui voudrait que l’attachement à une certaine idée de la culture nationale, fondée sur l’identité, l’emporte sur la fidélité à l’Évangile.

Au président américain qui dénigre la "décomposition" de l’Europe, le pape répond en rappelant l’importance de préserver la cohérence de l’Occident. L’alliance transatlantique est à ses yeux "très importante, aujourd’hui et dans l’avenir". Léon XIV et Donald Trump ne se sont encore jamais rencontrés mais ils ont déjà beaucoup à se dire.

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Donald Trump lors du Forum de Davos, le 22 janvier 2026.

Groenland : pourquoi Donald Trump a renoncé à l'usage de la force

22 janvier 2026 à 12:10

Ce n'est ni le premier ni le dernier revirement de Donald Trump. Mais celui-ci n'a pas fini d'interroger les Européens. Pourquoi le président américain a-t-il finalement renoncé à recourir à la force pour acquérir le Groenland, mettant ainsi fin à plusieurs semaines de chaos politique ? En réalité, cette volte-face est loin d'être de son seul fait. Moult proches conseillers à Washington ont travaillé d'arrache-pied pour l'en dissuader. Idem pour le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, dont les courbettes face à Donald Trump ont manifestement fini par payer. La pression est aussi venue des marchés financiers, qui ont traversé une période de turbulences ces derniers jours. Retour sur les coulisses de ce changement de cap.

Conseillers américains divisés

Tout a commencé à Washington, où l'entourage du président n'a pas réussi à tomber d'accord sur la méthode à adopter, ont confié à Reuters deux sources proches du dossier. Si la plupart des conseillers du président américain ont soutenu son objectif de prendre le contrôle du Groenland, ils sont en revanche restés divisés sur l'approche, oscillant entre encouragements à recourir à la force et appels à la prudence. In fine, les seconds se sont révélés être plus nombreux lors des réunions organisées à Washington, ce qui a pu influencer le renoncement final du président.

Les conseillers de Donald Trump ont indiqué au Wall Street Journal qu’il avait été enhardi par l’opération américaine visant à capturer le dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro. Mais devant la rhétorique agressive du président, certains d'entre eux se sont inquiétés de voir s'éloigner la perspective d'un accord. Ils ont donc redoublé d'efforts pour présenter des propositions de compromis, qui donneraient entre autres accès à des minerais et à des terrains pour des bases militaires. Options qui semblent avoir été retenues.

Efforts des Européens et de Mark Rutte

Mais ce n'est pas tout : certains leaders européens ont également joué les négociateurs, à l'image de Friedrich Merz, ou encore du secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, qui a peu pris position en public mais s'est démené en privé pour multiplier les incitations et les mises en garde à l'égard de Donald Trump, raconte Le Monde.

Mark Rutte a également axé sa rhétorique autour des enjeux cruciaux de la sécurité de l'Arctique, selon la porte-parole de l'Otan, n'abordant jamais directement la question de la souveraineté du Groenland. Il a également alerté le président américain sur les risques pour les États-Unis d’une rupture plus profonde au sein de l’Alliance, et fait en sorte de rapprocher au maximum les points de vue américain et danois. Il a par exemple suggéré de transférer la souveraineté de la base dont disposent aujourd'hui les Etats-Unis au Groenland, pour qu'elle passe sous contrôle américain et non danois. "Cela a pu jouer un rôle", confie au Monde un diplomate européen, qui a suivi les négociations.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l'ancien Premier ministre des Pays-Bas est parfois tourné en dérision pour ses flatteries envers celui-ci - il était allé jusqu'à le qualifier de "papa" lors du dernier sommet de l'Otan en juin dernier, et Donald Trump a partagé des messages envoyés par Mark Rutte dans lesquels celui-ci le brossait dans le sens du poil. Mais il semble avoir réussi à "apprivoiser" quelque peu le président américain, et à gagner sa confiance. Interrogé ce jeudi par Reuters sur sa relation avec Donald Trump et sa position d'interlocuteur privilégié, le Néerlandais a répondu : "Je peux seulement vous dire que j'aime ce gars, que je respecte son leadership".

Pression des marchés financiers

Enfin, un autre élément semble avoir inquiété dans l'entourage du président américain. Au-delà des mesures de rétorsion économique que menaçait de prendre l'Union Européenne face aux droits de douane brandis par Donald Trump, ce sont bien les marchés financiers qui ont suscité de vives craintes. Après une forte chute des bourses -à commencer par Wall Street- à la suite des menaces tarifaires liées au Groenland, plusieurs fervents supporters du président, directement liés aux milieux financiers, lui ont demandé d'arrêter la casse.

Les principaux indices boursiers américains ont d'ailleurs fini en hausse mercredi, marquant un apaisement après le changement de ton de Donald Trump. +1.21 % pour le Dow Jones, + 1.16 % pour le S&P 500, et +1,18 % pour le Nasdaq, à forte composante technologique, qui a connu sa meilleure journée en un peu plus d'un mois. A Wall Street, les analystes ont fait état d'un mercredi "TACO" en référence au slogan "Trump Always Chickens Out" (en français, "Trump se dégonfle toujours"), raconte CNN. Mais ils sont bien conscients qu’avec Donald Trump, un revirement peut en cacher un autre.

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Donald Trump et Mark Rutte lors du Forum de Davos, le 21 janvier 2026.

Un futur accord avec l’Otan sur le Groenland ? Ce que l’on sait de l’annonce de Donald Trump

22 janvier 2026 à 08:05

C'est un soupir de soulagement à Bruxelles... et sur les marchés financiers des deux côtés de l'Atlantique. Donald Trump a annoncé dans la soirée du mercredi 21 janvier, depuis le Forum de Davos, qu'un accord était en vue avec l'Otan sur le Groenland. Il renonce du même coup aux surtaxes douanières de 25 % qu'il avait juré d'imposer à tout pays s'opposant à cette annexion.

Si les contours précis de cet accord restent flous, et que "beaucoup de travail reste encore à faire" selon le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, qui a précisé n'avoir pas encore abordé la question de la souveraineté de l'île avec Donald Trump, le président américain n'a pas tardé à s'en vanter.

"Il s'agit d'un accord à très long-terme. Il place tout le monde dans d'excellentes conditions, en particulier en matière de sécurité et de minerais", a-t-il déclaré. Selon lui, cet accord "pour toujours" permettrait de satisfaire son désir d'accéder aux minerais essentiels de l'île de l'Arctique et de bâtir un "Dôme d'or" antimissiles.

Alors que Donald Trump avait ancré sa rhétorique sur la nécessité d'acquérir le Groenland devant d'hypothétiques menaces russes ou chinoises, la porte-parole de l'Otan a tenu à rassurer, déclarant que sept pays alliés dans l'Arctique travailleraient conjointement pour garantir leur sécurité collective. "Les négociations entre le Danemark, le Groenland et les Etats-Unis iront de l'avant avec l'objectif de s'assurer que la Russie et la Chine n'auront aucun ancrage - économique ou militaire - au Groenland", a-t-elle fait savoir.

Concessions territoriales et accès aux minerais

Un peu plus tard, sur Truth Social, le président américain a levé le doute sur la question du maintien ou non de sanctions douanières : "Sur la base de cette entente, je n'imposerai pas les droits de douane qui devaient entrer en vigueur le 1er février", a-t-il assuré. Le locataire de la Maison-Blanche a aussi indiqué que le vice-président américain J.D. Vance, le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio et l'émissaire spécial Steve Witkoff seraient chargés de mener des discussions supplémentaires sur le Groenland. Il a ajouté que des détails seraient communiqués à mesure de l'avancée des discussions.

A en croire le New York Times, qui cite plusieurs hauts responsables de l'Otan, le Danemark pourrait, selon l'accord envisagé, accorder la souveraineté de petites zones du territoire groenlandais à Washington pour y construire des bases militaires. Cette idée, évoquée lors d’une réunion de l'Otan mercredi, serait similaire aux bases britanniques à Chypre, considérées aujourd'hui comme des territoires britanniques.

Le Wall Street Journal, qui cite des responsables européens proches du dossier, rapporte quant à lui que les négociations pourraient inclure le fait d'accorder aux États-Unis un droit de préemption sur les investissements dans les ressources minières du Groenland, sous la forme d'un droit de veto destiné à empêcher la Russie et la Chine d'exploiter les richesses de l'île.

"Totalement absurde"

Réagissant aux annonces de Donald Trump, le Danemark a déclaré que la question du Groenland devait être réglée via des efforts diplomatiques privés plutôt que sur les réseaux sociaux. "Ce qui est crucial pour nous est que nous parvenions à régler cela dans le respect de l'intégrité et de la souveraineté du royaume (du Danemark) et du droit du peuple groenlandais à l'autodétermination", a déclaré le ministre danois des Affaires étrangères à la télévision publique danoise.

La diplomatie groenlandaise s'est quant à elle étranglée devant ces annonces. Ce cadre d'accord est "totalement absurde", a dénoncé Aaja Chemnitz, l’une des deux députées groenlandaises au Parlement danois. "L’Otan n’a absolument aucun mandat pour négocier quoi que ce soit sans nous au Groenland. Rien sur nous, sans nous", a-t-elle martelé sur Facebook dans la nuit de mercredi à jeudi. "Et que l’Otan ait quoi que ce soit à dire sur notre pays et nos minéraux est complètement absurde".

L'Union européenne, qui avait planifié un sommet de crise ce jeudi pour discuter d'une réponse conjointe à Donald Trump, a fait savoir qu'elle maintenait cette réunion malgré le recul soudain du président des Etats-Unis. Mardi, le Parlement européen avait pris une première mesure en riposte à ce dernier : le gel de la ratification de l'accord commercial conclu cet été entre l'UE et Washington, très défavorable aux Européens.

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Le président américain à Davos, le 21 janvier 2026.

La Pologne, nouveau moteur de l’Europe ? Récit d’une montée en puissance

22 janvier 2026 à 06:00

Le passé permet souvent d'éclairer l'actualité. Chaque jeudi, dans notre nouveau podcast Hier à la Une, on se plonge dans les archives de L’Express, pour comprendre autrement la couverture du magazine de la semaine.

Il y a quelques années, si on parlait d’Europe et de la Pologne, on entendait souvent le cliché du "plombier polonais". Désormais, les Européens ne peuvent plus regarder la Pologne avec dédain. Car en trente ans, ce pays aux 38 millions d'habitants s’est métamorphosé, comme l’explique Cyrille Pluyette, rédacteur en chef adjoint du service Monde de L’Express, dans son dernier article. D'abord sur le plan économique : aujourd’hui, c’est elle qui tire l’Europe, avec une hausse du PIB d’environ 3,2 % en 2025 selon les estimations du FMI. Le pays compte également un grand nombre d’entreprises très dynamiques, tandis que le paysage des villes s’est transformé.

La Pologne est aussi l’un des leaders européens sur le plan militaire. Face à la menace russe, elle a investi dans la défense, bien plus que la France par exemple, devenant la plus grande armée de l’Union européenne. Et Varsovie compte aussi peser diplomatiquement. L’influence de la Pologne vient notamment d’une personnalité : Donald Tusk. L’ancien président du Parlement européen a repris son fauteuil de Premier ministre en 2023, et a su garder des oreilles attentives à Bruxelles.

Résultat, c’est tout le centre de gravité de l’Europe qui se redirige vers l’Est. Un dynamisme qui explique pourquoi L’Express consacre cette semaine sa Une au miracle polonais.

Mais l’histoire de la Pologne avec l’Europe est complexe. Dans cet épisode d'Hier à la Une, on vous propose de regarder ce qu'en disait L’Express il y a quelques années.

En 1997, les jeunes Polonais placent leur confiance dans l'Union européenne avant même que le pays l'intègre. Quelques années plus tard, en 2006, l'enthousiasme laisse place, dans une partie de la population, à un regret causé par des fortes inégalités économiques et par un rejet des valeurs culturelles portées, selon eux, par l'Europe.

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : INA

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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Le Premier ministre polonais Donald Tusk s'adresse à la presse lors d'un sommet européen à Bruxelles le 18 décembre 2025 REUTERS/Yves Herman/File Photo
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