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Le Français Laurent Vinatier libéré en échange d’un ressortissant russe

8 janvier 2026 à 15:36

La Russie a remis en liberté le chercheur français de 49 ans Laurent Vinatier, a rapporté ce jeudi 8 janvier l'agence de presse russe Tass, citant le service russe de la sécurité intérieure (FSB).

La France estimait que Laurent Vinatier était arbitrairement détenu et demandait sa libération. Celle-ci a finalement eu lieu après la remise ne liberté par la France d’un ressortissant russe incarcéré, le basketteur Daniil Kasatkin. Selon son avocat, le sportif arrêté en juin dernier à la demande des Etats-Unis pour une implication présumée dans des attaques informatiques, est rentré à Moscou par avion jeudi.

Considéré comme un "agent de l'étranger"

Une grâce présidentielle de Vladimir Poutine a alors été annoncée en faveur de Laurent Vinatier ce jeudi. Laurent Vinatier avait été condamné en octobre 2024 pour avoir enfreint des lois obligeant les personnes considérées comme des "agents de l’étranger" à s’enregistrer auprès des autorités russes. En détention, il avait ensuite fait l’objet d’une enquête supplémentaire pour espionnage et risquait un nouveau procès dans les mois suivants.

© REUTERS

Le chercheur français Laurent Vinatier était soupçonné de collecte illégale d’informations sensibles sur l’armée russe et maintenu en détention à Moscou depuis octobre 2024.

GNL russe : l'Europe accusée de maintenir la machine de guerre du Kremlin

8 janvier 2026 à 15:33

De nouvelles données montrent que le Kremlin a tiré environ 7,2 milliards d’euros de ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Union européenne en 2025, révèle le quotidien britannique The Guardian. Une information qui met en cause certains gouvernements européens, accusés de financer via ces achats l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine.

C’est seulement le 3 décembre 2025 que les dirigeants de l’UE se sont engagés à interdire les importations de GNL russe — du gaz naturel refroidi à très basse température afin de faciliter son transport — d’ici le 1er janvier 2027 dans le cadre de la feuille de route REPowerEU, visant à mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.

15 millions de tonnes achetées au Kremlin en 2025

Mais pour l’heure selon les données du Guardian, les importations de GNL russe n’ont absolument pas décéléré malgré la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, que l’UE est censée soutenir et protéger. Ainsi, plus de 15 millions de tonnes de GNL provenant du complexe de Yamal, situé dans la péninsule de Sibérie occidentale du même nom, ont transité vers des ports européens en 2025, pour un total de plus de 7 milliards d’euros versés au Kremlin selon les chiffres de l’ONG de défense des droits humains Urgewald. Pire encore : la part de l’UE dans les exportations mondiales de GNL de Yamal a même augmenté à 76,1 %. Ces importations restent légales et l’Europe centrale et orientale demeure fortement dépendante de cette énergie, raison pour laquelle l’UE se montrait jusqu’ici réticente à les interdire.

L’UE prend également part logistiquement aux exportations russes. Selon le journal, ce sont ainsi deux compagnies maritimes européennes qui assurent en grande partie la logistique de la plateforme d’exportation GNL de Yamal : la britannique Seapeak et la grecque Dynagas, qui assurent respectivement 37,3 % et 34,3 % du transport. Onze des quatorze méthaniers spécialisés brise-glace de classe Arc7 qui transportent le GNL depuis Yamal appartiendraient ainsi à Seapeak — détenue par le fonds d’investissement américain Stonepeak — et à Dynagas.

La France premier importateur européen

Selon Urgewald, 58 navires ont atteint le terminal belge en 2025, livrant 4,2 millions de tonnes de GNL, tandis que 87 navires ont livré 6,3 millions de tonnes de GNL aux ports français de Dunkerque et de Montoir en 2025, faisant de la France le plus grand importateur, avec TotalEnergies comme investisseur clé du projet Yamal. En comparaison, la Chine a reçu 3,6 tonnes de GNL.

L’accès aux ports européens, notamment celui de Zeebruges en Belgique, permet aux méthaniers brise-glace de retourner rapidement dans l’Arctique pour charger davantage de gaz, sans quoi ils devraient emprunter des routes bien plus longues et être immobilisés pendant des semaines lors de voyages vers l’Asie.

© dpa/picture-alliance

Le navire de gaz naturel liquéfié (GNL) Coral Favia à l’ancre. En arrière-plan, le méthanier Seapeak Hispania, qui avait chargé 140 000 mètres cubes de GNL en provenance d’Égypte.

Plusieurs hauts responsables du Congrès américain victimes d’une cyberattaque chinoise

8 janvier 2026 à 13:53

La Chine a piraté les messageries électroniques utilisées par le personnel de plusieurs commissions influentes de la Chambre des représentants américaine, dans le cadre d’une vaste campagne de cyberespionnage connue sous le nom de Salt Typhoon, révèle le Financial Times ce jeudi 8 janvier. Selon des sources proches du dossier, les services de renseignement chinois ont accédé aux systèmes de messagerie de certains collaborateurs de la commission Chine, ainsi que des commissions des affaires étrangères, du renseignement et des forces armées. Ces intrusions ont été détectées en décembre, et l’identité exacte des personnes visées n’a pas été précisée, ajoute le quotidien financier.

Le ministère de la Sécurité d’État (MSS), les services de renseignement chinois, utilise le logiciel Salt Typhoon depuis plusieurs années pour infiltrer les communications téléphoniques. D'après des sources proches du dossier, il est difficile de déterminer si les courriels des parlementaires eux-mêmes ont été consultés. Les experts estiment néanmoins que cette attaque s’inscrit dans une campagne plus large, menée depuis au moins 2019, qui a permis à la Chine "de pénétrer les réseaux de plusieurs grands opérateurs télécoms, de fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des infrastructures gouvernementales, de transport, hôtelières et militaires sur tout le territoire américain", comme l'écrivait L'Express en septembre dernier. Les enquêteurs ont lié cette campagne à au moins trois sociétés technologiques chinoises, travaillant pour des agences de renseignement militaires et civiles.

Mark Warner, principal démocrate de la commission du renseignement du Sénat, déclarait déjà en décembre, lors d’un événement du Defense Writers Group, qu’il était "déconcertant" que cette campagne chinoise ne suscite pas davantage d’attention. Jake Sullivan, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden, avait, lui, estimé que les entreprises de télécommunications américaines étaient "extrêmement vulnérables" à ce logiciel. Ce que souligne également le New York Times : "Des éléments essentiels du système de télécommunications américain sont trop anciens pour être modernisés avec les protections de cybersécurité actuelles. Certaines parties du système datent de la fin des années 1970 ou du début des années 1980."

"Spéculations et accusations infondées"

De son côté, le porte-parole de l'ambassade de Chine, Liu Pengyu, a condamné ce jeudi ce qu'il a qualifié de "spéculations et accusations infondées", tandis que le FBI s'est refusé à tout commentaire. La Maison-Blanche et les bureaux des quatre commissions qui auraient été visées par cette surveillance n'ont pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires. Au début de l'année dernière, les États-Unis avaient imposé des sanctions au pirate informatique présumé Yin Kecheng et à la société de cybersécurité Sichuan Juxinhe Network Technology, les accusant tous deux d'être impliqués dans l'attaque Salt Typhoon.

À noter que cette campagne s’inscrit dans le cadre d’opérations répétées de cyberespionnage menées par les services chinois et l’Armée populaire de libération contre les infrastructures américaines. En 2024, un autre groupe parrainé par Pékin, Volt Typhoon, avait infiltré les systèmes énergétiques, de transport et de communication des États-Unis, dans ce qui était interprété comme une préparation à un éventuel conflit, rembobine une nouvelle fois le Financial Times. Salt Typhoon, plus ancien, reste particulièrement craint par les services américains, en raison de son ampleur et de sa capacité à collecter des données sensibles, y compris des communications téléphoniques de personnalités politiques et de hauts fonctionnaires.

Selon le New York Times, "le piratage 'Salt Typhoon' pourrait annoncer une nouvelle ère dans les capacités cyber de la Chine, qui mettra à l’épreuve ses rivaux stratégiques, dont les Etats-Unis". Si les attaques chinoises contre les réseaux américains ne sont pas inédites, le ciblage explicite des messageries utilisées par le personnel de commissions du Congrès constitue une première connue à ce stade. Si l’ampleur exacte des intrusions reste à confirmer, cette affaire fait ressortir la vulnérabilité continue des systèmes de communication américains face aux campagnes sophistiquées de cyberespionnage menées par Pékin.

© via REUTERS

Le président chinois Xi Jinping n'a pas réagi à cette campagne de cyberespionnage menée par ses services de renseignement.

Anticiper, c’est penser hors du cadre pour ne pas subir, par Emmanuel Chiva

8 janvier 2026 à 12:00

Voici le premier numéro d’une chronique dans laquelle je vais m’attacher à vous donner quelques clés dans le domaine de l’innovation de défense, des technologies et des enjeux géopolitiques qui en découlent.

Et pour cette première, je souhaitais rendre hommage à un immense auteur de science-fiction qui vient récemment de nous quitter : Pierre Bordage. Cet écrivain français remarquable a publié plus de 40 romans de science-fiction : le cycle de Wang ou celui de L’Enjomineur, ou encore la trilogie Les Guerriers du silence et a connu plusieurs adaptations, notamment en bande dessinée.

Pierre Bordage fut pendant dix ans le président d’un festival de science-fiction remarquable, Les Utopiales, qui a lieu chaque année à Nantes. C’est ce festival, et Roland Lehoucq, son successeur à la présidence, qui ont permis au ministère des Armées français de lancer en 2020 une initiative innovante et de remettre au centre du jeu l’exercice d’anticipation.

Dans le domaine militaire, la prospective et l’anticipation sont au centre de la réflexion stratégique. Pendant des années, la préparation du futur s’appuyait sur deux documents de réflexion : le PP30 (plan prospectif à trente ans publié par la DGA – direction générale de l’armement) et le BMP (oui, on aime bien les acronymes dans ce ministère). Ce dernier, qui signifie "besoin militaire prévisible" était rédigé par l’état-major des armées et éclairait notre besoin en termes de capacités nécessaires pour les dix ans à venir.

Bactérie mangeuse de plastique

Aujourd’hui, le PP30 n’existe plus, il a été remplacé par le Document de référence d’orientation de l’innovation de défense (oui, le Droid !), produit chaque année par l’Agence de l’innovation de défense. Mais ces documents sont rédigés par des ingénieurs, des militaires, des géopoliticiens qui ont, et c’est naturel, du mal à s’affranchir de leur poste actuel, de leur éducation, de leur manière de pensée. Autrement dit, lorsque l’on pose la question : quelles sont les menaces qui pourraient peser sur notre sécurité collective en 2050 ou 2060, la réponse est souvent floue, ou en droite ligne avec celles que nous connaissons aujourd’hui.

L’histoire récente, l’invasion de l’Ukraine en 2022, la guerre des drones que personne n’avait réellement anticipée, ou la désinformation et l’essor de l’intelligence artificielle nous démontrent que souvent, le futur est impensé. Or il est indispensable de se poser la question du long terme. Le président de la République a ainsi annoncé il y a quelques semaines le lancement du porte-avions de nouvelle génération. Ce dernier, s’il est mis à la mer en 2036 ou 2038… devra naviguer jusqu’en 2090 ! Quelles seront les technologies à bord ? Quelle sera notre société, et, partant, les menaces qui pourraient peser sur nous ? Penser un système comme un porte-avions, c’est se poser la question de son emploi dans un monde que nous ne connaissons pas encore.

Le ministère des Armées a donc lancé en 2020 l’expérimentation "Red Team". Des auteurs, scénaristes de science-fiction épaulés par des dessinateurs, des designers, des universitaires, qui travaillent en groupe, en suivant une méthodologie précise, pour penser nos sociétés à venir. Le but ? Penser hors du cadre, nous empêcher de dormir pour mieux nous préparer à ne pas subir. Cette expérimentation fut un succès et une première mondiale. Ces auteurs ont imaginé une nation pirate flottante, une guerre écosystémique dans laquelle le bricolage du vivant échappe à tout contrôle, ou encore un scénario dans lequel l’énergie est régulée, y compris dans les conflits. Avec comme résultats le lancement de plusieurs programmes innovants et classifiés, et la publication pour l’éclairage du grand public d’une série de livres aux éditions Les Equateurs, Ces guerres qui nous attendent, grand succès en librairie.

"Le jour d'après"

Cette réflexion se poursuit aujourd’hui avec le collectif Radar qui vient de publier un ouvrage intitulé Menaces 2035 dans lequel on évoque des scénarios comme une bactérie mangeuse de plastique qui échappe à tout contrôle, ou encore la géo-ingénierie du climat à des fins militaires.

Tout ceci démontre l’importance de l’exercice d’anticipation, par ailleurs une spécialité française. Française ? Ah non pas uniquement. En 1973 Richard Nixon avait créé l’ONA : Office of Net Assessment, au sein du Pentagone. Son rôle : être un laboratoire d’idées pour se projeter de vingt à trente ans dans le futur. L’ONA avait ainsi imaginé "le jour d’après" : comment réagir au premier contact avec une civilisation extraterrestre. Ce service avait contacté le ministère des Armées pour en savoir plus sur la Red Team.

Cela fut stoppé net en 2025 : sur ordre du président Trump, le secrétaire d’Etat à la Défense américain Pete Hegseth a supprimé l’ONA. Le village gaulois français résiste : devenue Radar, la Red Team a aujourd’hui tous les atouts en main pour continuer, en associant diverses communautés et cultures, à éclairer l’avenir. Comme un héritage de la créativité française dont Pierre Bordage fut une flamboyante incarnation.

Emmanuel Chiva, ancien directeur de l'Agence de l'innovation de défense, ancien délégué général pour l'armement

© Kate Copeland

Emmanuel Chiva.

Drame de Crans-Montana : dans les coulisses de l'Europe des secours

8 janvier 2026 à 11:45

Jeudi 1er janvier, dans un immeuble de la rue Joseph II, à Bruxelles. Le Centre de coordination de la réaction d'urgence (ERCC), est en alerte. Dans cette salle de crise tapissée d'écrans qui surveillent la planète 24 heures sur 24, sept jours sur sept, les équipes viennent d'ouvrir un nouveau dossier : "Crans-Montana", du nom d'une station de ski suisse huppée où une catastrophe s'est produite voilà quelques heures à peine. Les membres de la cellule de crise étudient la liste des besoins que les autorités helvètes viennent de leur transmettre : lits de soins intensifs, médecins, capacités de transport médical aérien. Les agents suivent en temps réel ce qu’il se passe, où et quand, puis évaluent la réponse des secours (hélicoptères, ambulances, équipes médicales mobilisées) ainsi que l’impact humain : nombre de victimes, gravité des blessures, capacités hospitalières restantes, transferts de patients, tension sur les lits spécialisés...

"L'ERCC sert à coordonner l’acheminement de l’aide aux pays touchés par une catastrophe, qu’il s’agisse des secours d’urgence, d’expertise, d’équipes de protection civile ou d’équipements spécialisés", résume Eva Hrncirova, porte-parole de la Commission européenne en charge des questions de protection civile. Il s'agit du cœur opérationnel d'un outil méconnu du grand public : le mécanisme de protection civile de l'Union européenne (MPCU), qui dépend de la Commission européenne. Créé en 2001 et renforcé au fil des années, il est doté d’un budget de 3,3 milliards d'euros pour la période 2021-2027. C'est de ce dispositif de solidarité, unique au monde, dont Berne a bénéficié pour organiser le transfert des blessés vers des unités de soins spécialisées hors de ses frontières.

Le Centre de coordination des interventions d'urgence (ERCC) coordonne l'acheminement de l'aide aux pays touchés par une catastrophe, qu'il s'agisse de biens de première nécessité, d'expertise, d'équipes de protection civile ou d'équipements spécialisés.
Le Centre de coordination des interventions d'urgence (ERCC) coordonne l'acheminement de l'aide aux pays touchés par une catastrophe, qu'il s'agisse de biens de première nécessité, d'expertise, d'équipes de protection civile ou d'équipements spécialisés.

Car le jour précédent, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, la fête s’est transformée en cauchemar. Le Constellation, bar discothèque prisé des jeunes vacanciers, s’est embrasé en un éclair. Le bilan est dramatique : quarante morts - dont neuf Français - et 116 blessés, parmi lesquels de nombreux grands brûlés. "Ce type de feu‑là regroupe tout ce qui fait l’horreur : la brûlure, la jeunesse et les lourdes séquelles. À chaque fois, c’est un événement qui marque l’ensemble du pays touché", constate le lieutenant-colonel Frédéric Harrault, porte-parole de la Sécurité civile française.

Très vite, les hôpitaux valaisans et romands se remplissent, puis des patients sont transférés ailleurs dans le pays. Mais une évidence s’impose : la Suisse ne pourra pas, seule, assurer le traitement de tant de blessés. Le pays dispose d’une quinzaine de lits de soins intensifs spécialisés dans la prise en charge des grands brûlés. La France, elle, en compte une cinquantaine. "Aucun pays au monde n’est en capacité d’absorber seul les 116 blessés, résume Frédéric Harrault. D'autant qu’ils doivent bénéficier très rapidement d’une prise en charge spécialisée – idéalement dans les premières 24 à 48 heures – faute de quoi le risque de décès dans les jours qui suivent augmente fortement".

Le premier déploiement des "équipes d'évaluation des brûlés"

C'est là que la mécanique bien huilée du MPCU entre en scène pour sauver des vies. Une fois que le Centre de coordination de la réaction d'urgence a analysé la situation, il diffuse, via une plateforme sécurisée, l’appel à l’aide à tous les États membres du dispositif européen. Il s'appuie alors sur le deuxième pilier du dispositif : le réseau de points de contact des différents pays membres, généralement rattachés aux services de protection civile ou de gestion de crise. Ces derniers indiquent ce que leur pays peut offrir : matériels, personnels, transports, etc. Dans le cas du drame suisse, vingt-trois pays européens se sont manifestés. Certains proposant des lits dans leurs services de grands brûlés, d’autres des avions sanitaires ou des équipes spécialisées comme les Burns Assessment Teams (BAT), les équipes d'évaluation des brûlés.

Créées il y a cinq ans, à la suite de l'incendie de la discothèque Colectiv, à Bucarest, en 2015 – qui avait fait 64 morts et révélé les limites de la coordination européenne face aux afflux de grands brûlés –, ces équipes n'avaient encore jamais été déployées sur le terrain. Composées d'au moins un chirurgien, d'un anesthésiste-réanimateur, d'infirmiers et d'un coordinateur, les BAT participent aux soins dès leur arrivée dans les services où les patients ont été admis en urgence et procèdent à un triage médical secondaire. Ce tri repose sur une évaluation fine de la surface brûlée, de la profondeur des lésions et de l’état des organes vitaux, afin de décider qui peut supporter un transfert aérien, vers quel type de plateau technique et avec quel niveau d’assistance pendant le vol. "Leur mission est de se rendre sur place le plus rapidement possible pour déterminer qui doit être déplacé, quels services peuvent les accueillir et les suivre sur le long terme, car les soins des grands brûlés peuvent durer des mois", résume Frédéric Harrault.

38 patients évacués, dont 16 en France

Dans le cas de Crans-Montana, la séquence a été plus chaotique. Avant même l'activation du MPCU, des hôpitaux suisses avaient déjà appelé des établissements français. "Comme nous avons constaté dès le jeudi 1er janvier l'arrivée de patients en France, nous nous sommes autosaisis et avons directement proposé une équipe BAT à Bruxelles", raconte le lieutenant-colonel Harrault. L’Europe a ensuite proposé son aide à la Suisse, qui a accepté le soir même. "C’est pour cette raison que notre BAT est arrivée le vendredi matin seulement", poursuit le porte-parole de la Sécurité civile française. Sur le terrain, l’équipe française se rend d’abord à Sion, où l’évaluation révèle que les victimes peuvent être traitées sur place. Elle se replie alors vers Lausanne, où elle identifie davantage de patients pouvant être acheminés ailleurs en Europe. "Identifier le bon endroit alors que le temps est compté constitue la principale difficulté", confirme Frédéric Harrault.

Finalement, l’opération a été un succès. "L'ERCC a coordonné l'évacuation médicale de 38 patients vers quatre pays : sept vers la Belgique, seize vers la France, huit vers l’Italie et sept vers l’Allemagne", détaille Eva Hrncirova. La répartition s’est faite en fonction de critères médicaux, mais aussi en tenant compte de la distance, de la langue et parfois des attaches familiales. Cinq pays ont assuré le transport sanitaire, depuis la Suisse ou d’autres hôpitaux européens : la France, l’Italie, le Luxembourg, la Roumanie et la Suisse elle‑même.

38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l'UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l'Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).
38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l'UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l'Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).

Ces évacuations ont aussi mobilisé le troisième pilier du dispositif : la réserve stratégique baptisée rescEU. Financée et gérée en partie par la Commission européenne, elle comprend notamment des avions de lutte contre les incendies, des avions sanitaires et des stocks médicaux d’urgence mobilisables. "Depuis 2019, les choses se sont accélérées, notamment à cause des feux de forêt puis du Covid-19. RescEU est monté en puissance : auparavant chaque pays offrait son équipement, désormais, l’Europe se dote elle-même de moyens d’action, hébergés par les États membres, mais activés par l’Union européenne", souligne Frédéric Harrault.

Un mécanisme ouvert au monde

Depuis sa création, le MPCU a déjà été activé plus de 800 fois pour répondre à des catastrophes au sein et hors de l’UE : incendies de forêt, inondations, séismes, pandémies, crises de réfugiés. L'opération suisse s'inscrit dans une série de drames similaires : en mars 2025, le mécanisme avait été déclenché après l'incendie d'une discothèque à Kočani, en Macédoine du Nord, là aussi pour organiser des évacuations de grands brûlés.

À chaque fois, le mécanisme permet de déployer en quelques heures des équipes et des moyens coordonnés, alors même que les systèmes de santé des pays touchés sont sous tension. Le MPCU prend en charge une partie significative des dépenses de transport et des coûts opérationnels : jusqu'à 75 % pour les États membres. Pour les autres, une partie des frais de transport est prise en charge par solidarité et les soins prodigués aux patients sont d’abord assumés par les États d’accueil, mais ils sont ensuite réglés par des accords bilatéraux et les régimes d’assurance maladie.

Outre les 27 pays de l’Union européenne, dix Etats tiers participent au MPCU : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, l’Islande, la Macédoine du Nord, la Moldavie, le Monténégro, la Norvège, la Serbie, la Turquie et l’Ukraine. Mais pas la Suisse. Berne discute depuis plusieurs années de la possibilité d’adhérer formellement à ce mécanisme, mais le Conseil fédéral a décidé, en novembre 2025, de repousser cette adhésion. Motif invoqué : les bases légales actuelles ne le permettraient pas et le gouvernement suisse préfère attendre une révision du règlement de l’UE.

Pourquoi la Suisse en a-t-elle bénéficié ?

Pourquoi ce report n’a-t-il pas empêché la Suisse de bénéficier de l’activation du dispositif comme pays tiers ? Tout simplement parce que le règlement européen prévoit ce cas de figure. En effet, tout pays au monde peut solliciter le MPCU en cas de catastrophe majeure. Cela a été le cas pour des évacuations médicales d’Ukrainiens vers l’Europe dès mars 2022, ou pour envoyer des équipes de secours après les séismes en Turquie et en Syrie en février 2023. C'est cette disposition qui a permis à la Suisse d’en bénéficier.

Le coût d’une adhésion est évalué à environ 10 millions de francs suisses (9,6 millions d’euros) par an. En échange, la Suisse bénéficierait d’un accès systématique au mécanisme, d’un droit de codécision, d’une participation aux capacités communes, ainsi que d’un accès élargi aux réseaux des États participants. Du côté helvète, on relativise l'enjeu. "La qualité de membre à part entière n'aurait rien changé dans le cas présent pour la Suisse du point de vue de l'aide médicale", a récemment assuré Philippe Boeglin, porte-parole de l'Office fédéral de la protection de la population auprès de nos confrères du Temps.

Une Europe basée sur la solidarité

Mais maintenant que les blessés sont pris en charge, une discussion plus politique se profile déjà à Bruxelles et à Berne, afin de déterminer la place de la Suisse dans ce dispositif qu’elle hésite à rejoindre, mais qu’elle vient d’utiliser dans sa dimension la plus concrète, celle qui consiste à partager des lits de réanimation et des équipes médicales. "Ce mécanisme est basé sur le devoir de solidarité, inscrit noir sur blanc dans les traités européens, rappelle le lieutenant-colonel Harrault. C’est cette Europe basée sur la solidarité qui fait notre force".

Crans-Montana offre ainsi un rare instantané d’une Europe qui fonctionne comme elle a été pensée sur le papier : solidaire, avec une mutualisation volontaire de moyens, où un pays débordé peut s’appuyer sur les autres sans renoncer à sa souveraineté. Derrière les sigles et les acronymes administratifs de l'Union européenne se cache une réalité très simple : des médecins qui se relaient dans des unités surchauffées, des logisticiens qui dénichent des avions à la dernière minute, des administrations qui acceptent de prendre en charge des patients qu’elles n’avaient jamais vus. Une Europe bureaucratique, peut-être, mais qui, certains jours, se transforme en salle d’urgences commune… et fonctionnelle.

© REUTERS

Des personnes applaudissent les secouristes près du bar « Le Constellation », après un incendie et une explosion meurtriers survenus lors d'une soirée du Nouvel An dans la station de ski huppée de Crans-Montana, dans le sud-ouest de la Suisse, le 4 janvier 2026.

Mercosur : la France seule au front après le quasi-ralliement de l’Italie à l’accord

8 janvier 2026 à 11:07

L’Italie semble desserrer l’étau autour de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, laissant entrevoir une ouverture qui pourrait débloquer sa ratification. Mercredi 7 janvier, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a jugé qu’un tel accord offrirait des "avantages énormes" et un "potentiel considérable" pour l’Europe. Une inflexion de ton notable, alors que l’Italie figurait jusqu’ici parmi les États les plus réticents à la signature du texte, aux côtés de la France. Après une réunion des ministres de l’agriculture des Vingt-Sept mercredi, les États membres devraient se prononcer sur l’accord ce vendredi 9 janvier.

Antonio Tajani a toutefois tenu à réfuter toute idée de volte-face. "L’Italie n’a jamais changé de position", assure-t-il dans un communiqué, affirmant avoir toujours soutenu la conclusion de l’accord, à condition que les "préoccupations légitimes du secteur agricole" soient prises en compte. Le chef de la diplomatie italienne a salué, à ce titre, les nouvelles mesures annoncées par la Commission européenne en faveur des agriculteurs, au moment où Bruxelles cherche à lever les derniers blocages autour de cet accord controversé.

Ce glissement italien rebat les cartes alors que la colère agricole en France continue. Dans la nuit de mercredi à jeudi, des agriculteurs opposés à l’accord sont arrivés à Paris, certains tracteurs rejoignant la tour Eiffel pour bloquer plusieurs axes routiers. Leur crainte ? Que l'entrée en vigueur du traité avec les pays sud-américains entraîne une concurrence déloyale avec leurs marchandises.

Or le changement de braquet italien fragilise la position française à Bruxelles. Sans l’Italie, Paris ne pourra pas réunir une minorité de blocage au Conseil de l'UE, malgré l'appui de pays ouvertement hostiles au traité, comme la Pologne ou la Hongrie, et même si d’autres pays restent critiques, à l'image de l'Autriche, des Pays-Bas et de l'Irlande. Le camp favorable à l’accord, conduit par l’Allemagne et l’Espagne, pourrait ainsi sortir renforcé.

Quelques garanties italiennes arrachées à Bruxelles

Encore en décembre 2025, Rome avait rejoint Paris pour demander le report de la signature du traité, jugée "prématurée", en réclamant des garanties supplémentaires — contrôles phytosanitaires renforcés, mécanismes de sauvegarde, fonds de compensation pour les agriculteurs. Depuis, la Commission européenne a fait un geste. Mardi 6 janvier, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, s'est dite "satisfaite" de la décision de Bruxelles de débloquer par anticipation des fonds alloués à l’agriculture, et de modifier le cadre financier pluriannuel afin de dégager 45 milliards d’euros supplémentaires pour la politique agricole commune à partir de 2028. Une concession présentée comme une victoire par Rome.

Pour autant, l’Italie ne donne pas encore un total feu vert à l’accord. Le ministre de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, a indiqué au quotidien économique Il Sole 24 Ore que Rome faisait pression pour abaisser le seuil de déclenchement des clauses de sauvegarde, le ramenant de 8 % à 5 %. Selon ce mécanisme, l'accord serait suspendu si les importations en provenance d'Amérique latine dépassaient ce seuil ou si les prix agricoles européens chutaient d'un montant supérieur. " Nous voulons que ce seuil de 8 % soit abaissé à 5 %. Et nous pensons que les conditions sont réunies pour y parvenir", a déclaré Francesco Lollobrigida. L'Italie souhaite s'assurer que les produits agricoles importés dans l'UE respectent les mêmes normes que celles exigées des producteurs européens, a-t-il aussi indiqué.

Rome avance donc ses pions avec prudence. L’Italie dit se projeter davantage dans l’accord, sans s’y engager pleinement pour l'instant. Une position intermédiaire qui pourrait suffire à faire basculer le rapport de force européen. Quitte à laisser Paris bien isolée.

© REUTERS

La Première ministre italienne, Georgia Meloni, exige toujours des garanties concernant l'accord du Mercosur, sans pour autant exclure sa signature désormais.

Un rachat du Groenland ? Les (nombreuses) questions que pose la lubie de Donald Trump

8 janvier 2026 à 08:49

"Ça pourrait être l'affaire du siècle", s'emballe The Economist. Depuis plusieurs jours, la Maison-Blanche s'accroche à l’idée d’une acquisition du Groenland, invoquant des impératifs de sécurité nationale. Une perspective fermement rejetée par les dirigeants du territoire autonome, du Danemark et par plusieurs responsables européens, qui rappellent que l’île n’est pas à vendre. L’opposition affichée de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, et des autorités de Nuuk n’a pourtant pas freiné les ardeurs de Donald Trump et de son entourage.

"Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale", a martelé le président républicain ce week-end, évoquant sans preuve une présence russe et chinoise accrue. Son secrétaire d’État, Marco Rubio, a indiqué aux parlementaires que l’administration privilégiait une acquisition négociée plutôt qu’un recours à la force et qu’il devait rencontrer des responsables danois la semaine prochaine pour en discuter. Pour rappel, les États-Unis avaient déjà envisagé par le passé l’achat du Groenland. L'Express fait le point sur les questions soulevées par une telle idée.

Y a-t-il des précédents d'achat de territoires ?

Un tel achat est théoriquement possible, "même si l’expansion territoriale par le biais de paiements en or ou autres est devenue plus rare à l’époque moderne", explique le Wall Street Journal. L’histoire montre ainsi que l’argent a déjà redessiné des frontières, en particulier aux États-Unis. Washington a ainsi acheté les îles Vierges au Danemark en 1917. Bien avant, sous la présidence de Thomas Jefferson, la Louisiane avait été rachetée à la France en 1803.

"Les États-Unis ont également acquis tout ou partie de territoires devenus la Floride, la Californie, le Nevada, l’Utah ou l’Arizona auprès de l’Espagne et du Mexique. L’Alaska, achetée à la Russie en 1867, représente à elle seule environ un cinquième du territoire américain actuel", poursuit le quotidien américain. Après la Seconde Guerre mondiale, l’administration américaine a exploré la possibilité d’un achat du Groenland, sans succès : le Danemark a opposé un refus. En 1951, les deux pays ont finalement signé un traité autorisant le maintien des forces américaines sur l’île et qui accorde à Washington une large marge de manœuvre pour l’exploitation d’installations militaires.

Combien coûterait le rachat du Groenland ?

Le prix d’un tel rachat reste hautement spéculatif. "Les estimations de la valeur du Groenland avancées par les économistes oscillent entre 12 milliards et plus de 1 000 milliards de dollars", note le Wall Street Journal. Faute d’acquisitions territoriales comparables ces dernières décennies, toute projection demeure incertaine. Une chose est toutefois acquise : le montant serait sans commune mesure avec l’offre formulée par Washington en 1946, qui proposait 100 millions de dollars pour l’île — l’équivalent de plus de 1,6 milliard de dollars aujourd’hui, inflation comprise.

L’un des derniers échanges fonciers entre États remonte à 1958, lorsque le Pakistan avait racheté pour 3 millions de dollars le port de Gwadar au sultanat de Mascate et d’Oman. Dans ce contexte, la perspective de mobiliser des milliards, voire des milliers de milliards de dollars d’argent public pour une île largement recouverte de glace pourrait être très mal reçue par l’électorat "Make America Great Again" (Maga), relève la BBC.

Quelles modalités ?

Le statut du Groenland au sein du Royaume du Danemark fait l’objet de débats politiques internes depuis des décennies. Longtemps, ces discussions ont porté sur une éventuelle indépendance de l’île, et non sur un changement de nationalité — une hypothèse remise sur la table lors du premier mandat de Donald Trump. Colonisé par l’union dano-norvégienne dès 1721, puis administré par le Danemark seul à partir de 1814, le Groenland s’est doté d’un Parlement en 1979 avant d’obtenir un statut de large autonomie en 2009. Cette législation prévoit que toute décision de séparation relève exclusivement du peuple groenlandais.

Sur le plan juridique, toute cession devrait donc être approuvée par le Groenland lui-même, même si le Danemark conserverait un rôle politique et moral, soulignent les experts. En cas de vente, les fonds reviendraient à l’île, et non à Copenhague, soulignent nos confrères de TF1 Info. Côté américain, l’opération supposerait un financement validé par le Congrès et l’approbation des deux tiers du Sénat, une majorité jugée difficile à atteindre. L’accord devrait enfin recevoir l’aval de l’Union européenne, rappelle la BBC.

Et si le Danemark refuse ?

Donald Trump et son entourage n’excluent pas le recours à la force pour prendre le contrôle du Groenland : "L’utilisation de l’armée américaine est toujours une option", a rappelé la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt. Cette hypothèse a gagné en crédibilité après l’arrestation récente de Nicolas Maduro par des forces spéciales américaines, perçue comme un signal de durcissement. Si la faible population de l’île — 56 000 habitants pour un territoire plus vaste que le Mexique — la rendrait militairement contrôlable par une force limitée, une telle intervention porterait un coup sévère à l’Otan et aux relations transatlantiques, déjà fragilisées par les tensions entre Washington et ses alliés européens.

© REUTERS

Le Groenland a été à plusieurs reprises convoité par les Etats-Unis, notamment après la Seconde Guerre mondiale.

"FAFO" : quelle est cette nouvelle doctrine que Donald Trump veut imposer au monde ? 

7 janvier 2026 à 20:10

Après MAGA (Make America Great Again), un nouvel acronyme circule dans le monde trumpiste, et gagne du terrain dans les pages de la presse américaine. Surnommée "FAFO. Pour "Fuck Around and Find Out", il traduit une dynamique qui tend à se confirmer chaque mois un peu plus : les dirigeants mondiaux qui défient Donald Trump s’exposent à des représailles violentes et complètement dénuées de considérations diplomatiques. Autrement dit, l'approche préférée du président milliardaire consiste à punir immédiatement ceux qui s’opposent aux intérêts américains, ou en tout cas à l’image qu'il s’en fait.

Cette pseudo-doctrine doit son nom au chef du Pentagone, Pete Hegseth, qui l'a résumée en déclarant que le président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé le 3 janvier par les forces américaines car accusé de narcoterrorisme, "effed around, and he found out" ("a tenté le coup, et il a vu ce qui se passait"). "Je ne comprends toujours pas comment ils n’ont pas encore compris", s’exclamait quant à lui le secrétaire d’Etat Marco Rubio aux journalistes à Mar-a-Lago, quelques heures après la capture du chef d'Etat sud-américain. Une doctrine qui repose finalement moins sur un cadre stratégique formalisé que sur une démonstration de force personnelle du président, présenté par son propre entourage comme imprévisible et prêt à agir sans délai.

Le concept déjà viral sur les réseaux

Chez les adeptes de MAGA, le terme prend. Sur les réseaux sociaux, des vidéos virales décorellées floquées "FAFO" circulaient déjà ces derniers mois, montrant des enfants à la mine déconfite, découvrant les conséquences auto-punitives de leurs bêtises : croquer dans un piment, jouer avec le tuyau d’arrosage… Bien qu’il existait déjà sur internet, le terme semble bénéficier d’un nouveau coup de projecteur et d’un tournant éditorial avec sa trumpisation. Les vidéos de parents hilares ont peu à peu été remplacées par des montages des images de Nicolas Maduro menotté, superposées sur les expressions faciales d’un Trump triomphant sur fond de bandes son épiques.

La Maison-Blanche n’a pas tardé à adopter une communication autour de ce concept, en diffusant une image de Trump légendée "FAFO" après sa conférence de presse à Mar-a-Lago samedi 3 janvier. Marco Rubio a quant à lui averti les nations étrangères de ne pas "jouer avec le président Trump". "Le 47ᵉ président des Etats-Unis n’est pas un joueur. Si vous ne le saviez pas, maintenant vous savez", a-t-il menacé. Le chargé de La Défense américaine Pete Hegseth a quant à lui cité plusieurs exemples d’application de la doctrine FAFO, notamment l’Iran, les rebelles houthis au Yémen et la frontière sud des Etats-Unis, déclarant que "beaucoup de politiciens veulent parler… Le président Trump agit par l’action".

"Il ne faut pas magnifier la politique de Trump"

Pour le journal américain The Atlantic, Donald Trump semble pour l’heure réserver la doctrine FAFO à l’ouest du planisphère, qu’il considère comme une zone où les Etats-Unis peuvent agir plus librement que dans le reste du monde. Dans cette logique, il a adressé un avertissement direct à Delcy Rodríguez, devenue présidente par intérim du Venezuela après la capture de Nicolas Maduro : si elle ne se conforme pas aux exigences américaines, elle s’exposerait à une nouvelle action militaire. "Si elle ne fait pas ce qui est juste, elle va payer un très gros prix, probablement plus gros que Maduro", a-t-il déclaré d’un ton menaçant auprès d’un correspondant du journal dimanche 4 janvier. Une stratégie qui s’inscrirait dans une vision plus large visant à affirmer la domination américaine dans les Amériques et à dissuader toute ingérence de puissances rivales comme la Russie ou la Chine.

Selon le journal américain pourtant, certains experts contestent néanmoins que cette approche constitue une véritable doctrine. "Il n’y a pas de Trump Doctrine : quoi qu’il fasse, il n’existe pas de grand cadre conceptuel ; c’est juste ce qui lui convient à l’instant" estime ainsi auprès du journal John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale du président. Pour Kori Schake, directrice des études de politique étrangère à l’American Enterprise Institute, "il ne faut pas magnifier la politique de Trump en disant qu’il y a une doctrine".

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Surnommée FAFO, l'approche préférée du président milliardaire consiste exposer immédiatement quiconque s'oppose à lui à des représailles violentes et dénués de considérations diplomatiques.

Donald Trump étudie un "achat" du Groenland, Marco Rubio évoque une rencontre entre les Etats-Unis et le Danemark

7 janvier 2026 à 19:28

Le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a déclaré mercredi 7 janvier qu'il s'entretiendrait la semaine prochaine avec des responsables danois à propos du Groenland, sans signaler une quelconque volonté de Washington de renoncer à l'objectif exprimé par Donald Trump de prendre le contrôle du territoire. Une rencontre confirmée par la cheffe de la diplomatie de l'île arctique, Vivian Motzfeldt, qui annonce que le Groenland y participera également.

L'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela le week-end dernier, lors de laquelle l'armée américaine a bombardé la capitale Caracas et a capturé le président Nicolas Maduro, a exacerbé les craintes du Danemark et de ses alliés européens de voir le Groenland faire face à un scénario similaire. D'autant que la Maison-Blanche a répété mercredi que "toutes les options" sont sur la table pour acquérir, pour des raisons de sécurité nationale selon le président américain, l'île de l'Arctique semi-autonome.

Une porte-parole de la présidence américaine a déclaré mardi qu'une intervention militaire était "toujours une option", alors même que des dirigeants européens, dont le président français Emmanuel Macron, ont marqué leur soutien au Danemark et au Groenland.

Interrogé mercredi sur la proposition de Copenhague de dialoguer sur la situation au Groenland, où les Etats-Unis disposent d'une base militaire, Marco Rubio a déclaré aux journalistes qu'il rencontrerait la prochaine semaine des responsables danois. "Nous allons discuter", dit-il.

Première volonté : acheter le Groenland

Le secrétaire d'Etat américain a rappelé que la volonté de Donald Trump a toujours été d'acheter le Groenland, sans toutefois exclure une opération militaire. "Si le président identifie une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis, chaque président conserve l'option d'y répondre par des moyens militaires", a-t-il déclaré. "En tant que diplomate (...), ce sur quoi nous travaillons, c'est plutôt de régler la situation de manière différente - cela inclut le Venezuela", a-t-il ajouté.

Le Premier ministre du Groenland a exhorté Donald Trump à mettre en sourdine ses velléités d'annexion de l'île, déjà exprimées par le président américain en 2019 lors de son premier mandat à la Maison-Blanche. Donald Trump juge le Groenland comme essentiel à la stratégie militaire américaine et reproche au Danemark de n'avoir pas ouvré suffisamment à la protection du territoire.

Une intervention militaire de Washington au Groenland provoque une vague de choc au sein de l'Otan, dont les Etats-Unis et le Danemark sont tous les deux membres.

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Le président Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre lors de leur réunion annuelle de la conférence sur les questions, au Kennedy Center, rebaptisé Trump-Kennedy Center par le conseil d'administration nommé par Trump, à Washington, D.C., États-Unis, le 6 janvier 2026.

Cathryn Clüver Ashbrook : "Trump ne renoncera pas à envahir le Groenland par respect de l'ordre mondial"

7 janvier 2026 à 18:00

C'était jusqu'ici un tabou, presque un sujet de plaisanterie : depuis des années, Donald Trump clame son ambition d'annexer le Groenland, territoire immense qui fait partie du royaume du Danemark. Le 3 janvier, tout a changé. L'intervention militaire américaine pour enlever Nicolas Maduro, à Caracas, a ébranlé toutes les certitudes européennes. Oui, les Etats-Unis de Donald Trump sont capables d'agir à l'intérieur de pays souverains, sans aucun respect pour le droit international. Oui, le président américain répète, ces derniers jours, sa détermination à "s'occuper" du Groenland dans les semaines qui viennent. Oui, il faut prendre au sérieux ce que dit Donald Trump.

"Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse", constate Cathryn Clüver Ashbrook, politologue germano-américaine et vice-présidente de la fondation Bertelsmann Stiftung, inquiète des manoeuvres de l'administration Trump à la fois aux Etats-Unis et en Europe. Mais les Européens peuvent agir contre cette agressivité inédite, assure-t-elle, à condition de s'en donner les moyens.

L'Express : Depuis l'intervention américaine au Venezuela, les Européens redoutent les visées de Donald Trump sur le Groenland, territoire danois dont le président américain dit vouloir s'occuper "dans environ deux mois". A quel point ce scénario doit-il inquiéter les Européens ?

Cathryn Clüver Ashbrook : Nous devons prendre au pied de la lettre ce que l'administration américaine a écrit dans sa Stratégie de sécurité nationale, parue en décembre. Il s'agit d'un changement extrêmement important par rapport à la première administration Trump [2017-2021], pendant laquelle il fallait "prendre au mot Donald Trump, mais pas au sérieux". A présent, ses décisions ont des conséquences très concrètes pour l'ensemble de la planète.

Les Européens doivent établir une stratégie diplomatique vis-à-vis de cette administration américaine, mais aussi une stratégie de défense commune pour le Groenland comme pour tous les territoires et intérêts européens dans le monde. Il s'agit d'une nouvelle urgence : définir clairement les intérêts stratégiques communs et concentrer nos forces sur la région arctique. Ces dernières heures, les pays nordiques, notamment la Finlande et bien sûr le Danemark, ont esquissé les premiers pas de cette stratégie en contestant les plans de la Maison-Blanche pour le Groenland et en prenant très au sérieux la situation, même si leurs réponses restent vagues.

Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse, ce qui requiert un partage d'informations sans précédent entre Européens et une coordination extrêmement étroite. Ce que font les Américains actuellement n'a aucun équivalent dans les 80 dernières années de collaboration entre nos deux continents.

Les Européens doivent-ils considérer les Etats-Unis, qui assurent pourtant leur protection depuis la Seconde Guerre mondiale, comme des ennemis ?

Oui, au moins dans la préparation stratégique. L'intervention militaire au Venezuela montre que le système d'alerte entre alliés n'existe plus, y compris pour les Five Eyes [l'alliance des services de renseignements des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande]. Au sein de ses propres institutions, l'administration américaine n'a pas respecté les processus prévus et n'a prévenu ni le Congrès ni l'ensemble des services de renseignements. Ces derniers mois, les zigzags américains sur l'Ukraine montrent que Washington n'est pas un partenaire fiable.

Après le coup de force américain au Venezuela, les réactions des dirigeants européens ont été pour le moins timides. Emmanuel Macron a, dans un premier temps, salué la chute de "la dictature Maduro" sans mentionner le droit international. Est-ce un aveu de faiblesse, de la peur ou simplement de la realpolitik ?

C'est un jeu de realpolitik avant tout. Les Européens connaissent leur degré de dépendance aux Américains sur les questions de sécurité et de défense, malgré leurs immenses efforts entamés l'année dernière. De nombreux sujets doivent être abordés d'urgence, notamment celui du parapluie nucléaire qui provoque beaucoup d'émotions en France et au Royaume-Uni. Aussi, comment changer l'Otan sur le court terme, puisque les Etats-Unis sont prêts à en déchirer les fondations ?

La réaction timide au coup de force au Venezuela exprime cette relation complexe avec les Etats-Unis. Tout le week-end, les chefs d'Etat européens ont tenté de gagner du temps pour pouvoir coordonner leur approche. Il s'agit de réagir à un moment historique car, même en le comparant à l'Irak, la Libye ou l'Afghanistan, nous n'avions jamais été dans une situation semblable, dans laquelle les Etats-Unis, pouvoir fondateur du droit international, torpillent à ce point les fondements des relations internationales.

En décembre, l'administration américaine a sanctionné cinq individus européens, dont l'ancien commissaire européen Thierry Breton, pour leur supposée atteinte à la liberté d'expression. Là aussi, la réaction européenne a été faible, voire inexistante…

Nous, Européens, avons été pris au dépourvu, parce que nous n'avons pas anticipé que des sanctions américaines pourraient viser des individus européens d'une telle façon. C'est de l'hubris absolu de la part des Américains et la marque de fabrique des systèmes autoritaires, ou au moins de la naissance des systèmes autoritaires. Ils ne s'entourent que de gens loyaux, incapables de donner une opinion divergente, ce qui aveugle les gouvernants et leur donne une idée démesurée de leur propre pouvoir. L'idée qu'en contrôlant toutes les ressources — pétrole, informations, technologie — vous n'avez plus besoin de respecter les relations internationales, constitue une caractéristique des systèmes autoritaires.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

De quelles armes dispose l'Europe pour contrer cette administration américaine ? Si demain son armée intervient au Groenland ou si davantage de sanctions touchent des dirigeants européens, que se passe-t-il ?

C'est la question la plus cruciale du moment. Nous avons besoin de stratégies qui planifient ces scénarios jusqu'au bout : s'il y a une invasion du Groenland, quelles réactions à la fois diplomatiques et militaires engageons-nous à chaque étape ? Jamais nous ne nous étions permis d'élaborer ce genre d'hypothèses, et surtout pas de les communiquer entre capitales européennes. Mais c'est la réalité aujourd'hui : l'espoir n'est pas une stratégie. Il est illusoire de penser que les Américains n'envahiront pas le Groenland pour des raisons de morale ou de respect de l'ordre mondial. Ces concepts ne signifient rien pour cette administration américaine.

La priorité doit être l'unité absolue. Ce qui signifie augmenter la coordination entre toutes les capitales, entre les conseils de sécurité nationaux, entre les services de renseignements. Les Britanniques vont avoir un rôle majeur à jouer sur ce dossier, notamment en convainquant les autres Five Eyes [Canada, Australie, Nouvelle-Zélande] d'aider les Européens à atteindre leurs objectifs de planification et de stratégie. Les Européens doivent s'aligner et coordonner leur action diplomatique au maximum, puis déterminer qui sera le porte-parole du continent sur des questions spécifiques et à des moments spécifiques. Ils le font déjà sur l'Ukraine, il faudra maintenant le faire pour tous les sujets relatifs aux Américains : le Groenland mais aussi les tentatives d'ingérence dans les élections en Allemagne cette année et, encore plus important, dans la présidentielle française de 2027.

Comment contrer ces ingérences américaines dans les élections en France et en Allemagne ?

Ces ingérences vont se produire : la Stratégie de sécurité nationale indique clairement que des ressources américaines seront dévolues à cet effet, ce qui jusqu'à présent se faisait de manière clandestine via des réseaux de droite, qui se sont développés dans l'ombre depuis dix ans et opèrent maintenant en pleine lumière. La principale réponse doit consister à renforcer nos propres systèmes. En Allemagne, les réseaux Maga cherchent les failles dans nos démocraties, en particulier les aspects qui reposent sur des habitudes et ne sont pas protégés par des normes. Le système allemand a par exemple des faiblesses sur les dons d'argent faits aux partis politiques, qui devraient être bien plus encadrés et régulés.

Dans toutes les démocraties, ces mouvements commencent par menacer et affaiblir les réseaux d'éducation publique, puis ils sapent la confiance dans les autorités et dans les médias avec de la désinformation. Ils visent tous les secteurs où demeurent des insécurités, d'ordre législatif ou structurel. Nous devons renforcer ces secteurs d'urgence, dans les six prochains mois en Allemagne, puisque les premières élections régionales ont le lieu le 6 septembre prochain. C'est à nous, Européens, de faire nos devoirs.

L'AfD, parti d'extrême droite allemand, semble particulièrement important pour l'Amérique Maga : Elon Musk l'a soutenu publiquement, plusieurs de ses dirigeants ont voyagé à Washington… Pourquoi ce parti politique paraît-il central en Europe pour l'administration Trump ?

En France, le Rassemblement national est très bien organisé, complet sur la stratégie et opérationnel. Jordan Bardella a du charisme et peut gagner les élections. Ce genre de profil n'existe pas en Allemagne. L'AfD, à l'inverse des autres mouvements à tendance autoritaire en Europe, a besoin d'aide pour se renforcer politiquement, structurellement et stratégiquement. Si ce parti trouve autant d'écho à Washington, c'est parce qu'en Allemagne il leur reste beaucoup à faire pour concrétiser leur ascension politique et que les stratèges Maga pensent qu'il peut réussir.

Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.
Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.

Des élections vont aussi avoir lieu aux Etats-Unis cette année, avec les midterms en novembre…

Cette administration est tellement remplie de courtisans et de partisans que, soit elle ne s'intéresse même plus aux élections à venir, soit elle se pense capable de manipuler le système électoral et le mode de scrutin pour garder la main sur son électorat, malgré un rejet très net de ses décisions. Tous les sondages parus aux Etats-Unis depuis le 3 janvier indiquent que les Américains, de tous bords politiques, ne veulent pas que leur pays soit impliqué au Venezuela. Les électeurs veulent voir leurs problèmes résolus à la maison, sur leur territoire, ils veulent des solutions pour le coût de la vie, et leur gouvernement n'agit pas sur ces questions. Sur cette base, les démocrates mènent de 16 points sur l'ensemble du pays.

A moins que les changements du système électoral ne bouleversent largement la motivation des électeurs américains, le contrôle des deux chambres par les Républicains se trouve plus que jamais en danger. Mais cette administration, qui redéfinit le pouvoir exécutif, semble n'en avoir rien à faire : ils pensent que, quand viendra l'heure des élections, ils auront arraché tellement de pouvoir aux institutions de contrôle démocratique — les deux chambres du Congrès, la Cour suprême, le département de la Justice — qu'elles ne pourront plus les stopper.

Dans un essai paru dans Foreign Policy, vous encouragez les Européens à aider la démocratie américaine. Mais, concrètement, que peuvent faire les Européens ?

Le premier élément consiste à faire prendre conscience aux Américains que tout un système travaille de manière déterminée à détruire la démocratie américaine et les démocraties dans le monde. Il faut aussi soutenir les poches de résistance, non seulement ceux qui manifestent dans les rues des Etats-Unis mais aussi les Etats américains directement : vous avez par exemple onze procureurs généraux qui mettent en cause la légalité des droits de douane devant la Cour suprême, décidés par le président sur la base de ses pouvoirs d'urgence. Sur les questions médicales, plusieurs Etats — qui ont des gouverneurs démocrates comme républicains — s'allient contre le département de la Santé afin de protéger leurs citoyens avec leurs propres recommandations vaccinales. Ces décisions ouvrent de nouveaux canaux diplomatiques aux Européens, différents de la Maison-Blanche mais essentiels pour préserver le dialogue transatlantique et les valeurs américaines, alors que les Etats-Unis célèbrent leur 250e anniversaire cette année.

Les Européens n'ont pas l'habitude de ces procédés et ne sont, là encore, pas dotés des bonnes stratégies : ils doivent pourtant les mettre en place d'urgence, alors que les gouverneurs américains cherchent des moyens pour préserver la viabilité économique de leur Etat, sa santé, sa capacité à organiser des élections… Ils auront besoin d'un soutien international, à la fois moral mais aussi structurel. Ce sont des opportunités pour les Européens.

© REUTERS

Donald Trump lors d'un discours en Pennsylvanie, le 9 décembre 2025.

Groenland, immigration… Stephen Miller, l’homme qui murmure à l’oreille de Donald Trump

7 janvier 2026 à 16:38

Il semble gagner en notoriété à mesure que les politiques trumpiennes gagnent en extrémisme. Stephen Miller s’est imposé ces derniers mois aux yeux de la presse américaine comme "l’un des hommes les plus influents de la Maison-Blanche", "le bureaucrate non élu le plus puissant des Etats-Unis" ou encore "l’architecte du plan du président pour remodeler l’Amérique". Fidèle de la première heure depuis le premier mandat de Donald Trump, il est devenu en janvier 2025 le chef adjoint du personnel pour la politique de l’administration Trump, et conseiller très spécial à la sécurité intérieure du président.

Orateur connu pour sa brutalité verbale et son ton criard, il émerge sur la scène médiatique comme l’idéologue en chef du trumpisme, jouant un rôle central dans la définition des priorités politiques du président. De l’obsession migratoire aux discours de reconquête géopolitique chers au président, jusqu’aux fantasmes d’expansion comme le Groenland, Stephen Miller façonne pour le président des Etats-Unis une rhétorique de confrontation permanente, centrée sur une vision ultra-nationaliste où l’Amérique est présentée comme un territoire assiégé. Contre qui se bat-il ? Contre "la culture communiste woke cancérigène qui détruisait notre pays, nous conduisant à croire que les hommes sont des femmes, que les femmes sont des hommes, que la discrimination raciale contre les Blancs est bonne, que le mérite est mauvais, et que la sûreté et la sécurité physique importent moins que les sentiments des idéologues libéraux", raillait-il en mai dernier.

Anti-migration obssessif

Selon Le Monde, Stephen Miller est le principal architecte de la ligne chaque jour un peu plus dure de l’exécutif américain sur l’immigration. Il décrit les migrants illégaux comme une menace criminelle, justifiant un recours massif aux mesures coercitives, y compris la mobilisation de l’armée dans des villes démocrates pour réprimer les manifestations contre les expulsions de masse qui s’intensifient au fil des mois. Il était aussi l’un des premiers à pousser l’idée de déclencher la loi d’exception, l’Alien Enemy Act de 1798, qui permet au président — en temps de guerre seulement — d’expulser sans formalités les participants à une invasion étrangère. Donald Trump l'a finalement invoquée pour expulser les membres d’un gang vénézuélien en mars dernier.

Sous sa direction, selon Reuters, l’administration Trump a doublé les arrestations liées à l’immigration, repoussé les limites légales des expulsions, interdit l’entrée aux voyageurs de 19 pays, tenté de restreindre le droit du sol et aidé les républicains à faire adopter un projet de dépenses allouant environ 170 milliards de dollars à la répression migratoire. A sa demande et dès les premiers mois du second mandat de Donald Trump, la police de l’immigration (ICE) avaient reçu l’ordre d’accélérer la traque aux immigrés sans papier en arrêtant au moins 3 000 clandestins par jour, contre 400 auparavant, selon le média américain Axios. Poussant les agents de l’ICE à intervenir dans davantage de communautés et d’entreprises. S’en est suivie depuis l’automne une multiplication des vidéos d’arrestations plus violentes les unes que les autres, parfois tournées en clip promotionnels par l’équipe de communication de l’administration Trump.

L’été dernier, le conseiller spécial a réagi aux affrontements et aux dégradations survenus à Los Angeles lors de manifestations liées à la politique anti-migrants, alors que la Garde nationale était déployée à Chicago, Portland et LA. Sur les réseaux sociaux, il avait alors présenté Los Angeles comme le théâtre d’une guerre civilisationnelle : "Nous reprendrons l’Amérique", a-t-il promis, se focalisant sur un drapeau mexicain brandi par un manifestant. "Regardez tous ces drapeaux étrangers. Los Angeles est un territoire occupé", ajoutait-il.

Les yeux fixés sur le Groenland et le Venezuela

Stephen Miller étend désormais son influence au-delà de l’immigration, vers la projection militaire et stratégique américaine à l’étranger. Selon le New York Times, il joue un rôle clé dans la stratégie de Donald Trump envers le Groenland et le Venezuela, en promouvant une approche agressive : "le monde est gouverné par la force et le pouvoir", déclarait-il il y a peu à CNN, présentant l’annexion potentielle du Groenland comme un moyen de protéger la sécurité nationale américaine. Sous ses conseils, juge le NYT, ce qui était "une plaisanterie du premier mandat est devenue une menace présidentielle du second mandat : attaquer et annexer le territoire danois du Groenland par la force si nécessaire".

Toujours sur CNN, il a réitéré l’intention de Donald Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolas Maduro et de son épouse par une opération militaire américaine. Selon le Financial Times, Stephen Miller supervise par ailleurs un vaste personnel et coordonne ces initiatives avec le Homeland Security Council, consolidant son rôle central dans la projection militaire et économique américaine.

Pour un renforcement du pouvoir exécutif

L’influence de Stephen Miller dépasse donc largement la seule question migratoire. Son dernier cheval de bataille n’est d’ailleurs pas le moins dangereux : le conseiller spécial défend ardemment le renforcement du pouvoir exécutif, ou plutôt celui de Donald Trump. Selon Le Monde, il aurait ainsi participé en 2020 à la tentative de renversement du résultat électoral lors des élections qui avaient porté Joe Biden au pouvoir, en promouvant de fausses listes de grands électeurs.

Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, il pousserait explicitement le président à en étendre "au maximum les limites", rapport le quotidien français, y compris face aux juges fédéraux. En plus de soutenir l’usage de décrets présidentiels massifs, la mobilisation de l’armée et le recours à l’Alien Enemy Act, Stephen Miller défend publiquement la possibilité de suspendre l’habeas corpus en cas d'"invasion". Suspendre ce principe fondamental permettrait d’expulser des personnes sans contrôle judiciaire immédiat, concentrant l’autorité politique entre les mains du président et portant un coup brutal à l’Etat de droit.

Celui qui semble bénéficier de la confiance totale du président dispose d’un personnel de plus de 40 personnes. Selon Le Monde, il est aussi devenu un intermédiaire obligatoire entre Donald Trump et les membres du parti républicain, dont il filtre les demandes. Un gardien de l'idéologie et de l'identité américaine selon Donald Trump, chargé de transformer les intuitions politiques du président en décisions exécutives concrètes.

© REUTERS

Le Conseiller Stephen Miller a récemment réitéré l’intention de Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolás Maduro.

Adina Revol : "Derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir"

7 janvier 2026 à 16:00

Cinq jours après l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, Donald Trump vient de préciser ses plans concernant l’or noir du pays. Le président américain a annoncé hier soir avoir obtenu "entre 30 et 50 millions de barils de haute qualité de pétrole sous sanction" de la part des "autorités intérimaires" du Venezuela. Un pétrole "remis" par Caracas qui pourrait être vendu aux prix du marché, ce qui représente un pactole de 2,5 milliards de dollars aux cours actuels. Reste à savoir à qui les Etats-Unis le destinent, alors que jusqu’à présent la Chine achetait 80 % de la production vénézuélienne ?

"Derrière cette intervention, Donald Trump cherche d’abord à fragiliser la Chine", avertit Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen aux éditions Odile Jacob (2024).

L'Express : Le marché pétrolier a finalement peu réagi à l’intervention américaine au Venezuela et au départ du président Maduro. Comment expliquez-vous cette relative stabilité ?

Adina Revol : Ce n’est pas très étonnant car ce qui compte à court terme sur le marché pétrolier, ce sont les flux physiques. Or, nous sommes dans une situation où l’offre au niveau mondial est abondante. Tous les analystes anticipent par ailleurs un surplus et un accroissement des stocks. Cette situation permet donc de mieux résister aux chocs géopolitiques.

En outre, même si les réserves de pétrole vénézuéliennes sont gigantesques, l’état des infrastructures du pays, après des années de sous-investissement et de sanctions économiques, fait qu’il faudra attendre longtemps pour que les capacités d’extraction retrouvent les niveaux d’il y a vingt-cinq ans. Tout cela explique la relative stabilité des cours depuis le coup de force de Trump.

La mainmise américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes bouleverse-t-elle la géopolitique mondiale de l’énergie ?

En fait, je dirais même qu’elle renverse totalement la géopolitique du monde. Cette intervention - concomitante avec la révolution larvée en Iran que soutiennent les Etats-Unis - fait suite aux sanctions américaines contre les géants énergétiques russes Lukoil et Rosneft. Tout cela n’a qu’un seul but : casser l’axe qui relie le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine. Avec un seul et même objectif à la fin, la fragilisation de l’empire du Milieu dont la puissance économique obsède le président américain.

On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Or, 80 % de la production vénézuélienne était exportée à très bas coût en Chine. Potentiellement, l’intervention américaine et la redirection de la production du pays vers les Etats-Unis impactent la sécurité énergétique de la Chine à court terme. Même si Pékin a les moyens de s’approvisionner ailleurs, elle le fera à un prix supérieur.

C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes.

La Russie est donc elle aussi touchée par le coup de force de Trump ?

Certes, Donald Trump admire Vladimir Poutine, mais il est en concurrence énergétique avec le maître du Kremlin. Et les sanctions sur les deux compagnies pétrolières russes ont clairement pour objectif de réduire les revenus de la flotte fantôme et donc le financement de la guerre en Ukraine. Finalement, Trump apparaît comme le maître du jeu énergétique mondial. La guerre géoéconomique entre la Chine et les Etats-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie.

La Chine a-t-elle les moyens de répondre à Trump ?

Oui, et de façon presque symétrique. Trump est le champion de la géopolitique liée à l’énergie fossile. Aujourd’hui, les États-Unis sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. A l’inverse, la Chine, aujourd’hui, détient le quasi-monopole du raffinage des matières premières critiques, une technologie essentielle pour la transition énergétique. Et Pékin en use. Avec les mêmes instruments d’extraterritorialité et de chantage que les États-Unis, à l’image des restrictions d’exportation de terres rares.

A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie.

Avec ce cadre d’analyse, comment expliquez-vous la réponse assez mesurée de l’Europe à l’exfiltration de Maduro ?

Là encore, je pense que la géopolitique de l’énergie joue un rôle. L’Europe, aujourd’hui, ne peut pas se passer du gaz américain. C’est l’une des clés de lecture de la réaction européenne.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump est assis dans le Bureau ovale pour signer un décret recommandant un assouplissement des réglementations fédérales sur le cannabis, à la Maison-Blanche, à Washington (D.C.), le 18 décembre 2025.

Pétrolier russe saisi par les Etats-Unis : les contours d'une course-poursuite dans l'Atlantique

7 janvier 2026 à 22:14

Une énième tension diplomatique, entre Washington et Moscou, prend des allures de bataille navale au milieu de l'océan Atlantique. Les Etats-Unis ont intercepté ce mercredi 7 janvier au large de l'Islande un pétrolier battant pavillon russe, et escorté à distance par un sous-marin russe, après une traque de plus de deux semaines dans l'Atlantique. Cette opération intervient dans le cadre de leurs efforts pour entraver les exportations de pétrole du Venezuela par la mer, ont déclaré des responsables américains.

Si les Etats-Unis ont multiplié les interventions contre des pétroliers depuis le début de leur blocus maritime du Venezuela, bloquant de nombreux tankers chargés de brut au large de ce pays d'Amérique latine depuis le mois dernier, il semble qu'il s'agisse de la première interception américaine d'un navire battant pavillon russe. Ce pétrolier sous sanctions américaines, appelé initialement Bella-1 et désormais enregistré sous le nom de Marinera, avait échappé le mois dernier au blocus américain dans les Caraïbes et son équipage avait refusé de laisser les garde-côtes américains monter à son bord. Le commandement de l'armée américaine en Europe a déclaré dans un message sur X que ce pétrolier avait été intercepté dans l'Atlantique Nord pour violation des sanctions américaines.

"Le blocus du pétrole vénézuélien illicite et sanctionné reste PLEINEMENT EFFECTIF, partout dans le monde", a écrit le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, en commentaire de cette publication sur X.

YOU CAN RUN, BUT YOU CAN'T HIDE 🔥

In predawn operations this morning, the U.S. Coast Guard boarded two "Ghost Fleet" Tankers in the North Atlantic Sea and in international waters near the Caribbean. Both vessels were either last docked in Venezuela or en route to it. pic.twitter.com/4ftu01lqIg

— The White House (@WhiteHouse) January 7, 2026

L'opération a été conduite par l'US Coast Guard et l'armée américaine au large de l'Islande, ont indiqué deux responsables américains ayant requis l'anonymat. Des bâtiments de la marine militaire russe, dont un sous-marin, naviguaient dans les parages au moment de l'intervention, ont-ils ajouté, sans préciser à quelle distance. Aucun affrontement entre forces américaines et russes n'a été signalé. Le média russe RT a cité une source anonyme selon laquelle un hélicoptère avait déposé sur le pont du Marinera ce qui semble être des militaires américains.

Une première tentative d'interception

Le ministère russe des Transports a dénoncé une violation du droit maritime et a dit avoir perdu contact avec le Marinera. "Aucun pays n'a le droit de recourir à la force contre des navires dûment enregistrés auprès des juridictions d'autres Etats", a-t-il dit dans un communiqué. On ignore vers quelle destination le pétrolier va désormais être emmené mais, selon plusieurs sources, il devrait entrer dans les eaux territoriales britanniques.

Les garde-côtes américains avaient tenté une première fois d'intercepter le Bella-1 le mois dernier mais l'équipage avait refusé de les laisser monter à bord. Il s'est depuis enregistré sous pavillon russe.

Un autre pétrolier saisi

L'armée américaine a annoncé que l'US Coast Guard avait intercepté ce mercredi un autre pétrolier sous sanctions, le supertanker M Sophia battant pavillon du Panama, dans les eaux proches de l'Amérique latine. Il a quitté le littoral du Venezuela début janvier au sein d'une flotte transportant du pétrole vénézuélien à destination de la Chine de manière clandestine, avec les transpondeurs éteints, selon des données maritimes et des sources.

Le président américain Donald Trump a décidé d'étouffer les exportations de pétrole du Venezuela par la mer dans le cadre de sa campagne contre les autorités en place à Caracas. Ces nouvelles interceptions de pétroliers interviennent quelques jours après la capture par les forces spéciales américaines du président vénézuélien Nicolas Maduro, accusé de "narcoterrorisme" par Washington,lors d'un raid à Caracas le week-end dernier. Donald Trump exige des autorités vénézuéliennes qu'elles permettent aux compagnies pétrolières américaines d'exploiter les réserves du Venezuela, considérées comme les plus importantes au monde. Les responsables vénézuéliens accusent les Etats-Unis de vouloir piller le pétrole de leur pays.

© Hakon Rimmereid via REUTERS

Le pétrolier Bella 1 dans le détroit de Singapour en mars. La Russie a dépêché au moins un navire de guerre pour l'escorter. L'armée américaine poursuit et tente de saisir le pétrolier.

Venezuela : une vague de répression s'abat sur le pays depuis la capture de Nicolas Maduro

7 janvier 2026 à 13:00

Après l’arrestation de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier, le Venezuela connaît une vague de répression qui rappelle les heures les plus sombres du régime. Depuis plusieurs jours, journalistes, civils et opposants vivent sous un contrôle strict des forces de sécurité et des groupes paramilitaires loyalistes, les "colectivos". Dans les rues de Caracas, la peur s’est installée : beaucoup évitent désormais de célébrer ou de manifester ouvertement. "Nous avons gagné, mais nous avons aussi perdu", résume une quinquagénaire au Washington Post en comparant la situation actuelle à la dernière élection présidentielle de 2024, où Nicolas Maduro avait revendiqué la victoire malgré des résultats favorables à l’opposition.

Au moins quatorze journalistes et employés de médias ont été arrêtés lundi 5 janvier, dont onze appartenant à la presse internationale, selon le Syndicat national des travailleurs de la presse. La plupart ont été relâchés après plusieurs heures, mais plusieurs ont vu leurs téléphones fouillés par des agents du contre-espionnage militaire. Plusieurs arrestations ont eu lieu près de l’Assemblée nationale, au moment où Delcy Rodríguez prêtait serment comme présidente par intérim lors d’une cérémonie présidée par son frère, Jorge Rodríguez, président du Parlement.

Malgré cette transition de façade, l’appareil militaire reste arrimé à l’ancienne architecture du pouvoir. Lundi, le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, a réaffirmé le soutien de l’armée à Delcy Rodríguez, assurant que les forces armées "se tiendront à ses côtés dans la tâche difficile que les turbulences géopolitiques et les impératifs de la patrie exigent d’elle". Le rôle précis que l'ex vice-présidente sera amenée à jouer demeure toutefois flou. Donald Trump a indiqué que la supervision de l’engagement américain au Venezuela serait confiée à un cercle restreint de hauts responsables — parmi lesquels le secrétaire d’État Marco Rubio ou encore le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Lundi, le président a par ailleurs affirmé sur NBC que le Venezuela n’était pas en mesure d’organiser des élections.

"Le peuple vénézuélien mérite que justice soit faite"

L’état d’urgence, publié lundi mais daté du 3 janvier, étend également les pouvoirs du gouvernement, s'inquiète de son côté le Financial Times. Selon le décret, les autorités doivent "procéder immédiatement à la recherche et à l’arrestation de toute personne impliquée dans la promotion ou le soutien de l’attaque armée menée par les États-Unis contre le territoire de la République"". Il prévoit également des restrictions à la circulation, la suspension des droits de réunion et de manifestation, et la saisie de biens jugés nécessaires à la "défense nationale".

La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a exprimé son inquiétude face à cette situation. "Le peuple vénézuélien mérite que justice soit faite dans le cadre d’un processus équitable et centré sur les victimes", a déclaré Ravina Shamdasani, soulignant que l’état d’urgence "suscite de sérieuses inquiétudes" quant aux libertés fondamentales.

"Effrayants, terrifiants"

Dans Caracas, les colectivos, héritiers de l’appareil sécuritaire créé sous Hugo Chavez, patrouillent dans les rues et installent des barrages, notamment le long de l’autoroute Cota Mil. Des Vénézuéliens rapportent avoir été arrêtés, interrogés et contraints de remettre leurs téléphones, tandis que leurs messages et réseaux sociaux sont scrutés pour détecter le moindre soutien au raid américain. Ces groupes restent en grande partie sous le contrôle du ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, figure de l’aile dure du régime. Ce dernier a d'ailleurs publié une photo de lui posant avec des policiers armés qui scandaient "Toujours loyaux, jamais traîtres", rapporte The Guardian.

Pour les habitants, le climat est devenu oppressant. Jeaneth Fuentes, médecin de 53 ans, assure - toujours dans le média britannique - que la présence de groupes armés, en uniforme ou en civil, rend ses trajets domicile-travail "effrayants, terrifiants". Pour l’opposition, représentée par Maria Corina Machado, également prix Nobel de la Paix 2025, la répression actuelle est "très alarmante". Elle appelle la communauté internationale, et en particulier les États-Unis, à suivre de près l’évolution de la situation et à soutenir une transition démocratique réelle.

© REUTERS

Depuis l'enlèvement de Nicolas Maduro, le peuple vénézuelien connaît une forte vague de répression de la part du régime chaviste toujours en place, menée par la présidente par intérim Delcy Rodriguez.

Stéphane Audrand : "Le destin de l’Occident se jouera dans les six mois à venir"

7 janvier 2026 à 12:00

Il y a de quoi faire tourner la tête de bookmakers. Qui sera la prochaine cible de Donald Trump ? Le Groenland ? L’Iran ? Cuba ? A moins que le patron de la Maison-Blanche ne crée la surprise ailleurs ? Depuis la capture éclair du dictateur venezuelien Nicolas Maduro le 3 janvier dernier, au mépris total du droit international, tout semble possible. Un nouveau grand partage du monde se dessine en temps réel. L’Europe, estomaquée, a peu d’options. Et l’année 2026 ne fait que commencer… La suite pourrait s’avérer bien plus dangereuse d’après Stéphane Audrand, consultant en risques géopolitiques. Entretien.

L’Express : Quel monde est en train de se recomposer sous nos yeux ?

Stéphane Audrand : L’Europe assiste à la sortie brutale des grands compromis de l’après Seconde Guerre mondiale qui avaient permis de trouver un modus vivendi à l’issue de 200 ans de soubresauts marquant l’entrée dans la modernité. A l’échelle internationale, la création de l’ONU actait l’engagement des puissances à se restreindre et accepter un cadre normatif commun. Ce tournant reposait sur un intérêt compris pour une organisation plus pacifique du monde, avec des marchés économiques mieux organisés. Le corollaire, c’est que les petites nations pouvaient vivre sans dépendre du bon vouloir des grandes. Tout cela fonctionnait bon an mal an, avec des actions hybrides, parfois des guerres, mais l’Europe semblait protégée grâce à ses démocraties avancées et à une relation transatlantique solide.

Aujourd’hui, ce compromis craque. L’idée que la puissance est porteuse de sa propre légitimité en dehors du droit revient. Cela ne veut pas dire que le droit international va disparaître ou que l’on ne commercera plus, mais on le fera comme au XVe siècle, avec le fusil sur l’épaule. Les petites nations se chercheront des protecteurs plus que des amis. La France a son arme nucléaire et une armée à peu près complète, mais des pays comme la Belgique, le Luxembourg ou les États baltes ont du souci à se faire.

Longtemps, Trump s’est dit non-interventionniste, opposé aux changements de régime par la force. Le revirement semble spectaculaire…

En fait, Donald Trump est assez cohérent à la fois avec lui-même et avec une vision américaine de la projection de puissance, proche de la doctrine du Royaume-Uni à l’époque de la Pax Britannica au XIXe siècle, c’est-à-dire la volonté d'une grande puissance maritime de pouvoir régler un certain nombre de problèmes par un usage unilatéral de la force, en faisant des coups de projection sans se laisser entraîner dans une guerre au sol.

Trump a une pratique féodale du pouvoir.

C’est ce que firent les Britanniques en bombardant Zanzibar en 1896, furieux de ne pas avoir été consultés pour la succession du sultan probritannique. La guerre la plus courte de l’histoire, dit-on : en 38 minutes, le palais était bombardé, la flotte locale coulée et un nouveau souverain imposé.

130 ans plus tard, les Etats-Unis capturent Nicolas Maduro en une nuit. Trump fait bien la différence entre une guerre et un acte de guerre, qu’il peut parfaitement mettre en scène. "Regardez comme l’Amérique a le bras long et musclé, je peux frapper n’importe quel pays quand et comme je veux depuis mon sanctuaire nord-américain." C’est rapide, ça ne coûte pas cher au contribuable américain, ça ne tue pas de soldats.

Trump s’inscrit ici dans une tradition américaine. Dès la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis interviennent fréquemment dans l’arc des Caraïbes, qu’ils considèrent comme leur arrière-cour. Ils ont accepté de se restreindre avec l’administration Roosevelt puis dans l’après-guerre, tout en poursuivant des actions moins directes ou cinétiques. Aujourd’hui, Washington revient à cet usage unilatéral de la puissance, car Donald Trump et la sphère Maga ne voient plus aucun profit à tirer de l’ordre international.

La différence est peut-être là : avant, les Etats-Unis acceptaient d'être le Léviathan bienveillant qui garantissait la liberté de navigation pour tous et respectait l’ordre international, car ils pensaient y avoir intérêt. Aujourd’hui, la galaxie Maga estime que les lois et les traités des autres lui nuisent.

Quels dividendes réels peut obtenir Trump par cette politique de la canonnière ?

Trump cherche d’abord à s’enrichir personnellement, c’est sa marque de fabrique. Il y a eu d’autres présidents corrompus à la Maison-Blanche, mais ce niveau de prédation personnelle pour lui et sa famille est unique dans l’histoire américaine et le rapproche de dictateurs de certains pays émergents dans les années 1960. Ensuite, il ne faut pas négliger l’agenda intérieur dans l’affaire vénézuélienne. En ce moment, les mauvaises nouvelles se succèdent : l'affaire Epstein, les contre-attaques démocrates, l’inflation… Le président occupe le terrain à l’étranger par ces démonstrations de force, en espérant arriver aux élections de mi-mandat dans des conditions plus favorables.

Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk".

Enfin, au-delà de l’accès des ressources qui obsède la clique de Trump, le retour des Etats-Unis dans leur "pré carré" marque la volonté de bouter tous leurs compétiteurs stratégiques hors des Amériques, du grand nord canadien à la Terre de Feu. Sur le Donbass, on ne sait pas très bien ce que Poutine et Trump ont dealé. Mais le président américain a déjà prévenu qu’il serait le garant à titre personnel du "plan de paix".

Il veut la gloriole. Le roi du Danemark devrait peut-être songer à le faire "comte de Thulé", "prince du Grand Nord" ou "archiduc de Nuuk". Qui sait, peut-être que cela suffira à satisfaire sa vanité et à calmer ses ardeurs !

Trump et son clan Maga semblent pratiquer une forme de tribalisme politique ?

Trump a une pratique féodale du pouvoir. En plus de l’approche transactionnelle, il exige maintenant une soumission idéologique de ses alliés. C’est pourquoi les Etats-Unis considèrent désormais la Hongrie, l'Italie ou la Pologne comme des pays plus proches que le Royaume-Uni ou la France.

Que peut encore l’Europe face à cet impérialisme débridé ? Les 27 ont semblé tièdes face au "coup" de Trump au Venezuela…

Cette passivité n’a rien d’inédit, même devant des événements majeurs. Quand les Etats-Unis envahissent la Grenade en 1983, une île-Etat des Caraïbes qui faisait parie du Commonwealth, la Reine d’Angleterre qui était pourtant formellement la cheffe d’Etat était furieuse… mais a mangé son chapeau. Ce que la France a fait en 2003 en condamnant l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis semble inconcevable aujourd’hui, car ce serait trop dangereux.

En 2003, on était dans un autre monde, et on n’avait rien à craindre des Etats-Unis, à les clouer au pilori au Conseil de sécurité avec le discours de Dominique de Villepin. Les seules conséquences ? Quelques portes claquées et du "french bashing", mais à l’époque Washington n’a même pas réduit les coopérations militaires ! On a continué d'entraîner des pilotes français à Pensacola [NDLR : la plus grande base de l’aéronavale américaine en Floride], ils ont continué de nous livrer le matériel, etc.

Si aujourd'hui on adoptait, pour le Venezuela, la même attitude que la France en 2003 face à l'invasion de l'Irak, Trump pourrait dire : terminé, plus de pilotes français formés à Pensacola, plus de catapultes pour vos porte-avions, plus d'avions radars et plus de pièces de rechange pour vos avions radars… En un mot : rideau ! Et pourquoi pas des sanctions contre Emmanuel Macron, son gouvernement, contre la France… Bref, c'est un bras de fer, qu’il faudra peut-être faire demain sur le Groenland, mais il aura un coût : celui de s’opposer à la puissance quand on n’est pas soi-même puissant.

Assistons-nous aux prémices d’un nouveau grand partage du monde ?

Oui, c’est le retour à une logique de puissances désinhibées. La Chine partage la même approche que Trump, régionaliste plutôt que mondialiste. Elle veut avoir la main libre dans son étranger proche. De même que la Russie. Les Européens, eux, ont très tôt essayé de mettre en place des contre-pouvoirs pour ne pas retomber dans les travers du passé, ils ne sont pas équipés pour ce monde qui arrive.

Une chose est sûre, les États-Unis nous montrent aujourd’hui deux choses. D'abord, qu'ils ne sont pas déclassés face à la Chine. Et ensuite, qu'ils conservent des avantages de puissance considérables par rapport à leurs compétiteurs et leurs alliés. Aujourd'hui, personne ne peut ni faire ce que les Américains font, ni s'y opposer.

L’Europe n’est pas condamnée, mais elle est au pied du mur. Et malheureusement, selon qu'on est petit ou grand en Europe, on n’a pas le même réflexe. Un des grands défis des 27 sera de rassurer les petites nations et leur faire passer de l'envie d'aller se soumettre, car ce sera leur premier réflexe naturel.

Je ne suis toutefois pas totalement pessimiste car les Européens, qui passent leur temps à s’engueuler sur la couleur des poireaux et la longueur des pieds de chaise, ont montré qu’ils étaient capables de se serrer les coudes début 2022, quand ils ont aperçu le feu à la grange après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Ce sursaut a existé, malheureusement il n’a pas duré. Mais l’Europe a ce réflexe de solidarité naturelle en elle, nous avons co-construit notre destin ensemble depuis 70 ans. A contrario, les Chinois, les Iraniens et les Russes savent hurler ensemble en temps de paix, mais quand l'un d'entre eux est en danger, il n’y a plus personne. Les Indiens et les Pakistanais se sont battus, personne n'a soutenu personne. Idem quand l'Iran s‘est fait bombarder, personne n'est venu à son secours, pareil pour le Venezuela. Dans l’adversité, ces pays se retrouvent seuls. Les Européens ont ce réflexe qui peut les sauver au bord du gouffre…

Quels sont, selon vous, les plus grands risques qui nous attendent en 2026 ?

Le destin de l'Occident et du monde se jouera dans les six prochains mois, sur la capacité qu'aura ou non la société américaine à organiser des élections justes et équitables dans le cycle qui commence aux midterms – les élections de mi-mandat - et qui se finit à la prochaine présidentielle. Il y a un vrai risque que la combinaison du gerrymandering [NDLR : le redécoupage des circonscriptions à but partisan], de toutes les actions électorales du Parti républicain, de l'atmosphère délétère sur le plan sécuritaire, de la propagande massive des grandes boîtes de la tech qui soutiennent Trump… fassent que les élections américaines se tiennent formellement, mais ne soient pas libres et démocratiques. Bref, que la sphère trumpiste parvienne à confisquer durablement le pouvoir en Amérique du Nord. Cela aura des répercussions sur le monde entier. C’est le quitte ou double de l’année.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump le 6 janvier 2026, à Washington, aux Etats-Unis.

Etats-Unis : les visées de Donald Trump sur le Groenland divisent le camp des républicains

7 janvier 2026 à 08:32

Après le kidnapping de Nicolas Maduro, président vénézuélien, l'envie de Donald Trump de redessiner le monde semble loin d'être rassasiée. Comme un enfant qui déplace ses pions sur un plateau à sa guise, le chef de l'Etat a réaffirmé son ambition d’annexer le Groenland, qu’il considère comme indispensable à la sécurité nationale des États-Unis. La Maison-Blanche a indiqué mardi 6 janvier que son administration étudiait les options en vue d’une acquisition du territoire, le recours aux forces armées américaines restant "toujours une option". Une priorité jugée essentielle pour dissuader les adversaires de Washington dans la région arctique.

Cependant, les ambitions de Donald Trump divisent jusque dans son propre camp. Son insistance récente pour que les États-Unis s'emparent du Groenland a suscité incrédulité et consternation au Capitole, où certains élus républicains estiment qu’une telle prise de contrôle serait trop dangereuse pour être envisagée. Plusieurs d’entre eux, pourtant majoritairement favorables à la mission américaine au Venezuela, jugent ainsi les menaces d’annexion du Groenland inappropriées, comme le rapporte le Wall Street Journal.

"Les menaces d’annexion du Groenland sont inutilement dangereuses", a par exemple tancé le représentant républicain de l'Utah, Blake Moore, dans une déclaration conjointe avec le démocrate Steny Hoyer (Maryland). Les coprésidents du groupe parlementaire bipartisan des Amis du Danemark ont rappelé que le Danemark était un allié de l’Otan et l’un des partenaires les plus proches des États-Unis, estimant qu’une attaque contre le Groenland "reviendrait tragiquement à une attaque contre l’Otan". Les élus ont également fait valoir que Copenhague répond de longue date aux exigences sécuritaires de Washington au Groenland.

"Mépriser ses alliés ne sert à rien"

Le représentant Don Bacon (républicain du Nebraska), critique ponctuel de Donald Trump et qui quittera le Congrès à l’issue de son mandat, a pour sa part dénoncé sur les réseaux sociaux une stratégie contre-productive. "Mépriser ses alliés ne sert à rien et n’apporte aucun bénéfice", a-t-il écrit, avant d’ajouter : "Il faut arrêter avec ce stupide 'nous voulons le Groenland'." D’autres élus ont dit douter du sérieux de cette perspective, tout en affichant leur scepticisme. "On ne peut pas annexer le Groenland", a ainsi déclaré le sénateur Thom Tillis (républicain de Caroline du Nord).

Il n’est pas le seul à ne pas prendre les déclarations de Donald Trump au sérieux, à en croire le Wall Street Journal. Le sénateur John Kennedy (républicain de Louisiane) a balayé l’hypothèse d’une invasion : "Pensez-vous vraiment qu’il va envahir le Groenland ? Non. Le président aime parler à voix haute… Parfois, c’est simplement pour vous agacer". Le chef de la majorité au Sénat, John Thune (républicain du Dakota du Sud), a lui aussi écarté toute perspective d’attaque. De son côté, le secrétaire d'État Marco Rubio a assuré aux parlementaires que les récentes menaces de l'administration contre le Groenland ne présageaient pas d'une invasion imminente et que l'objectif était plutôt de racheter l'île au Danemark.

Avant-poste stratégique

La question de l’avenir du Groenland a ressurgi après l’intervention militaire américaine au Venezuela. Le lendemain de ce raid, Katie Miller, épouse d’un proche conseiller de Donald Trump, a publié sur les réseaux sociaux une carte du Groenland aux couleurs du drapeau américain, assortie du mot "Bientôt". Lundi, son mari, Stephen Miller, a affirmé que "la position officielle du gouvernement américain est que le Groenland doit faire partie des États-Unis". Le New York Times souligne que le contrôle de l’île offrirait à Washington "un avant-poste dans un corridor maritime stratégique reliant l’Atlantique à l’Arctique". Le Groenland abrite par ailleurs d’importantes réserves de terres rares, un marché aujourd’hui dominé par la Chine.

Le Groenland, peuplé de 57 000 habitants, bénéficie d’une large autonomie depuis 1979, même si sa défense et sa politique étrangère demeurent sous la responsabilité du Danemark. Si une majorité de Groenlandais se disent favorables à une indépendance future, les enquêtes d’opinion montrent une opposition massive à un rattachement aux États-Unis, qui disposent déjà d’une base militaire sur l’île, souligne la BBC. Cette perspective reste également marginale outre-Atlantique : selon un sondage, seuls 7 % des Américains soutiendraient une prise de contrôle militaire du territoire. Une hostilité qui pourrait toutefois ne pas suffire à dissuader Donald Trump, habitué à tester les lignes rouges.

© Reuters

Donald Trump a fait part à plusieurs reprises de sa volonté d'acquérir le Groenland.

Audiovisuel public : ces grandes réformes européennes qui pourraient nous inspirer

7 janvier 2026 à 07:00

Comparer les lois, les chiffres, les phénomènes de société, les politiques publiques... Chaque semaine, L'Express explore les pratiques de nos voisins européens afin de trouver les meilleures inspirations sur notre continent et nourrir ainsi le débat en France.

Comment l’Etat peut-il faire des économies sans augmenter les impôts ? Partout en Europe, la question se pose, avec un secteur dans le viseur : l’audiovisuel public. Alors que des coupes budgétaires sont attendues en 2026 aux Pays-Bas, en Allemagne ou encore en France, plusieurs voix s’élèvent en faveur d’une privatisation de Radio France et de France Télévision, en particulier au sein de Reconquête et du RN qui reprochent au service public d’être tout à la fois dispendieux et partial - une commission d'enquête sur sa "neutralité", son "fonctionnement" et son "financement" a notamment été ouverte fin novembre au Palais Bourbon à la demande du groupe UDR d'Eric Ciotti, allié des frontistes.

Une double charge qui s’entend dans plusieurs des 24 langues du Vieux Continent, et ce depuis quelques années déjà. Des projets de privatisation ont même été amorcés, mais aucun n’a abouti. "Même lorsque la privatisation a été présentée comme une solution évidente, en particulier dans les années 1980 et 1990, l’expérience a montré ses limites, décrypte Jo Bardoel, chercheur associé à l’Amsterdam School of Communication Research. Les responsables politiques ont constaté qu’en laissant l’information, l’actualité politique ou la culture aux acteurs commerciaux, la quantité et la qualité des contenus d’intérêt général diminuaient." Il n'en reste pas moins que certains de nos voisins ont entrepris d'importantes réformes. Preuve qu'entre maintien du statu quo et privatisation, d'autres voies existent. Tour d’horizon européen.

Le Royaume-Uni met la BBC en chantier

Outre-Manche, une consultation a été lancée début décembre sur le devenir du mastodonte BBC qui continue à dominer le marché de l’audiovisuel malgré une récente crise précipitée par un montage à charge contre Donald Trump qui a conduit à la démission de son directeur général, Tim Davie. Pour l’essentiel, le débat ouvert fin 2025 s’articule sur le maintien ou non de la redevance, qui demeure jusqu’à présent l’unique source de financement du service public dont le budget tutoie les 6,7 milliards de livres sterling.

Plusieurs alternatives sont à l’étude, à l’instar de l’ouverture aux annonceurs - selon le modèle de Channel 4, financée par la pub ; mais aussi des pistes plus originales, comme un abonnement premium, ou la mise en place de contenus payants. L’exécutif travailliste a, en revanche, déjà écarté le remplacement de la redevance par un financement via le budget de l’Etat, qui accroîtrait la dépendance de la BBC au politique en soumettant son financement aux arbitrages budgétaires annuels. Mais c’est seulement à l’issue de cette consultation, le 10 mars prochain, que le gouvernement présentera sa vision globale pour l’avenir de l’historique BBC.

En Italie, les dessous très politiques de la RAI

Pas de grande consultation dans la botte de l’Europe, en dépit des nombreuses contestations de l’audiovisuel public transalpin, lui aussi financée pour l’essentiel par une redevance, la Canone. Dès son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni a été accusée par l’opposition de vouloir prendre le contrôle de la RAI dont les 8 chaînes de télévision et les trois stations de radios se partagent une enveloppe de quelque 2,8 millions d’euros et détiennent près de 40 % des parts d’audiences. Certains reprochent même au service public d'avoir muté en "Télé Meloni" depuis l'arrivée à sa tête de de Giampaolo Rossi, placé par la patronne de Fratelli d'Italia. Une nomination rendue possible par une réforme de Matteo Renzi qui, en 2015, a donné au gouvernement un rôle central dans la désignation du directeur général de la RAI. À l'époque, l’objectif était de tordre le cou à la vieille lottizzazione (une pratique jugée très politisée, consistant à répartir les postes de direction entre les partis politiques) et ainsi, de rendre l’audiovisuel public plus indépendant du politique. Loupé !

Le singulier modèle "Yle" finlandais

Avec 43 % de parts de marché TV, et une radio écoutée chaque semaine par 92 % de la population adulte, l’audiovisuel public finlandais, Yle, compte parmi les plus populaires du Vieux continent. Des performances remarquables, qui se cumulent à un modèle économique unique en Europe. En 2013, plutôt que de remplacer la redevance par un financement adossé au budget de l’État, comme le fera la France en 2022, la Finlande a opté pour un impôt progressif prélevé sur les revenus et bénéfices des entreprises, et directement affecté à son service public, dont le budget gravite autour de 550 millions d’euros. Un mode de financement qui a permis de collecter en 2024 548 millions d’euros, et surtout, qui protège la radio-télévision publique finlandaise d’éventuelles coupes budgétaires, son budget n'étant pas renégocié chaque année lors du vote de la loi de finances.

D'après RSF, la Suède est le pays d'Europe où les médias publics sont les plus indépendants. La France ne pointe qu'à la 11e place.
D'après RSF, la Suède est le pays d'Europe où les médias publics sont les plus indépendants. La France ne pointe qu'à la 11e place.

En Suisse, l’audiovisuel public plébiscité

En 2018, un petit séisme a secoué l’audiovisuel public de la plus directe des démocraties européennes. Une initiative citoyenne visant à supprimer la redevance audiovisuelle et à interdire toute aide publique structurelle au secteur a recueilli les 100 000 signatures requises pour être soumise à un référendum. L’enjeu du scrutin était de taille car l'adoption du texte condamnait l’audiovisuel public sinon à la privatisation, à puiser ses recettes auprès des annonceurs ou des consommateurs via un système d’abonnements payants. Mais à cette logique commerciale, les Helvètes ont préféré le maintien de la SSR et de son financement public ; 72 % d’entre eux (le taux de participation était de 54 %) se sont prononcés contre l’initiative. L’audiovisuel public a néanmoins subi quelques secousses : la réduction progressive de la redevance audiovisuelle a contraint la SRG/SSR a engagé un plan de restructuration. 900 emplois devraient être supprimés d’ici 2029.

Table rase en Slovaquie

C’est probablement à Bratislava que la remise en cause de l’audiovisuel public a pris la tournure la plus radicale. En 2024, le leader d’extrême droite Roberto Fico, de retour au pouvoir à la tête d’une coalition de partis nationalistes et pro-russes, réussit à faire voter au Parlement la dissolution de la RTVS. Le radiodiffuseur public historique est remplacé par une nouvelle entité, la STVR, au sein de laquelle la majorité au pouvoir détient un rôle clé dans les nominations. Avant la réforme, la direction du service public était désignée directement par le Parlement, ce qui laissait théoriquement la place à des équilibres, voire à des compromis entre forces politiques. Depuis, ce mécanisme a été remplacé par un conseil composé de membres désignés par le gouvernement et par un Parlement dominé par sa majorité. De nombreuses manifestations ont émaillé le pays pour empêcher cette reprise en main par le politique sur l’audiovisuel public. En vain.

© IP3 PRESS/MAXPPP

La question d'une réforme de l'audiovisuel public n'est pas réservée à la France, bien au contraire.

Les Etats-Unis sont-ils encore un Etat de droit ? L'analyse d'un juriste qui tord le cou aux idées reçues

7 janvier 2026 à 16:17

Avocat international et essayiste, auteur notamment de Guerre ou paix, essai sur le monde de demain (Grasset, 2007) et Résistances, la démocratie à l’épreuve (L’Observatoire, 2018), Laurent Cohen-Tanugi est un fin connaisseur du droit et des institutions politiques américains. Sous le titre, Les Etats-Unis sont-ils encore un Etat de droit ?, il dresse un bilan un an après le retour de Donald Trump au pouvoir.

L’Express : L’agression des Etats-Unis contre le Venezuela sonne-t-elle le glas du droit international et l’avènement de la loi du plus fort ?

Laurent Cohen-Tanugi : Le droit international est malmené de tous côtés depuis longtemps. Il s’est construit sur plusieurs siècles et survivra à cette opération, qui n’est pas en elle-même la plus grave des violations qu’il a subies ces dernières années. De même, l’avènement de la loi du plus fort et le changement de paradigme géopolitique sont en germe depuis le début des années 2000 ; je les avais anticipées dans un essai de 2007 intitulé Guerre ou paix.

Les Etats-Unis ont souvent pris des libertés avec le droit international. Les Européens s’alarmeraient sans doute moins de l’opération Maduro si elle ne s’inscrivait pas dans une visée impérialiste et prédatrice affirmée, qui englobe le Groenland, donc l’Europe et l’Otan eux-mêmes. C’est là que se situe la gravité du moment présent.

Cette opération militaire a mis les dirigeants européens dans l’embarras. Ils sont apparus divisés. L’Europe, comme puissance normative internationale, n’est-elle pas en train de prendre conscience de son impuissance ?

En effet, et il était temps ! L’Europe apparaît aujourd’hui comme seule porteuse des valeurs du droit contre la force et de la coopération internationale contre la confrontation et la transaction généralisées. Le défi pour elle est de parvenir à rejoindre le club des puissances mondiales ou régionales sans pour autant renoncer aux valeurs qui fondent son identité.

Peser à son juste poids dans le monde est depuis longtemps la finalité de la construction européenne : l’Europe en a les moyens, à condition d’approfondir son unité politique, de renforcer sa compétitivité économique et de se doter d’une capacité de défense autonome.

Vieille antienne, mais la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping et aujourd’hui surtout l’Amérique de Donald Trump en ont fait une urgence absolue.

La Chambre des représentants et le Sénat n’ont été ni consultés ni informés avant l’opération vénézuélienne. Un pas de plus vers la marginalisation du pouvoir législatif aux Etats-Unis ? Ne disposant pas de majorité parlementaire, Donald Trump préfère légiférer par décret.

Le second mandat de Donald Trump se caractérise par une extension à l’extrême des pouvoirs présidentiels, déjà historiquement très importants depuis Franklin Roosevelt et en expansion continue depuis. Au cours de l’année écoulée, nombre de décrets présidentiels ont empiété sur les pouvoirs du Congrès ou contrevenu à des lois votées ou à des financements déjà attribués. Le Congrès n’exerce plus sa fonction de contre-pouvoir, les démocrates y étant minoritaires et les républicains, qui ne disposent que d’une courte majorité, restant officiellement muets face à la Maison-Blanche. Mais les opérations militaires de ces derniers mois dans les Caraïbes et au large de l’Amérique centrale ont commencé à faire des vagues.

Un an après sa réélection, l’Etat de droit américain est "fortement dégradé", écrivez-vous dans votre contribution au dernier numéro de la revue Commentaires. Jusqu’à quel point ?

Il est clair que l’administration américaine actuelle n’a qu’un respect très relatif pour l’Etat de droit, qu’elle instrumentalise ou dévoie de manière opportuniste. La mise sous tutelle du département de la Justice, donc du ministère public, par un exécutif qui s’assoit sur le principe d’impartialité et les droits de la défense est à cet égard particulièrement préoccupante.

Cependant, l’Etat de droit résiste et cette résistance est portée par les tribunaux fédéraux et les institutions qui les saisissent quasi quotidiennement pour combattre les décrets et les mesures individuelles de l’exécutif : États, villes, associations, universités, syndicats... Et ces recours judiciaires invalident ou suspendent fréquemment les actes de l’administration, contrainte de se justifier sur le terrain du droit.

Les pères fondateurs de l’Amérique, rappelez-vous, avaient conçu les institutions afin que "le pouvoir arrête le pouvoir". Qui peut encore arrêter le pouvoir trumpiste aujourd’hui ?

Les tribunaux fédéraux aujourd’hui, le Congrès demain si les démocrates y retrouvent une majorité, mais aussi les marchés, comme ce fut le cas en avril dernier lors de la première salve de droits de douane lancée par Donald Trump, ou encore l’opinion publique américaine. La popularité du président a fortement baissé, et il n’est pas sûr que l’aventure vénézuélienne la renforce.

La Cour suprême peut-elle encore faire respecter ces principes alors qu’elle paraît acquise à Trump ? A ce stade, elle n’a pas encore rendu de décisions de fond.

Le camp conservateur y dispose en effet d’une majorité de six contre trois, dont trois juges nommés par Donald Trump, et la Cour, saisie en urgence par l’administration pour invalider certaines décisions des juridictions inférieures qui lui étaient défavorables, lui a souvent donné provisoirement raison. Mais les décisions de fond restent à venir, notamment sur la légalité des tarifs douaniers ou le droit du sol, et la Cour a récemment invalidé le recours à la garde nationale à Chicago.

Elle est traditionnellement prudente et cherche à éviter une confrontation directe avec le président, mais elle joue sa crédibilité et sur certains sujets clés, une majorité de cinq juges contre quatre peut parvenir à défendre les principes fondamentaux.

Dans votre conclusion, vous expliquez que "la mondialisation ne permet plus aujourd’hui d’insulariser les atteintes à l’Etat de droit". Pourquoi ?

Je faisais allusion à la théorie de "l'Etat dual" caractéristique de l’Allemagne nazie, où l’Etat de droit coexistait formellement avec les pires violations des droits de l’homme pour certaines minorités, notamment les juifs.

Aujourd’hui, la mondialisation de l’économie et de l’information interdit tout cantonnement national d’un effondrement de l’Etat de droit : l’impact sur les flux d’investissements internationaux, les marchés, la monnaie serait immédiat.

© DR

Laurent Cohen-Tanugi

La France et le Royaume-Uni s'accordent sur le déploiement de forces en Ukraine, en cas d'accord de paix

6 janvier 2026 à 21:59

Réunis lors d'un nouveau sommet, les 35 pays de la "coalition des volontaires" ont affiché un front uni ce mardi 6 janvier à Paris, en s'engageant à fournir des garanties de sécurité "robustes" à l'Ukraine, en cas d'accord de cessez-le-feu avec la Russie, une perspective encore lointaine.

Ces garanties de sécurité, prévues dans la "déclaration de Paris", que les pays essentiellement européens prévoient d'apporter sont "la clé pour que jamais un accord de paix ne puisse signifier une reddition ukrainienne et que jamais un accord de paix ne puisse signifier une menace nouvelle pour l’Ukraine" de la part de la Russie, a assuré Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse.

La réunion de Paris acte une unité sans précédent entre la Coalition des volontaires, I'Ukraine et les États-Unis sur la dimension centrale des garanties de sécurité pour une paix juste et durable en Ukraine. pic.twitter.com/n1DxjGP0cU

— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) January 6, 2026

"Cette déclaration de la coalition des volontaires vient pour la première fois reconnaître une convergence opérationnelle entre les 35 pays qui composent la coalition des volontaires, l'Ukraine et les Etats-Unis d'Amérique, pour bâtir des garanties de sécurité robustes", a encore déclaré Emmanuel Macron. Les alliés promettent de fournir à Kiev une aide militaire à long terme, dont la livraison d'armes, ainsi que la constitution d'une force multinationale qui appuierait la reconstruction de l'armée ukrainienne tout en renforçant la dissuasion. "Ces engagements pourraient inclure l'utilisation de capacités militaires, le soutien en matière de renseignement et de logistique, l'adoption de sanctions supplémentaires", dit la déclaration.

Le déploiement d'une force multinationale

Par ailleurs, le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont signé une déclaration d'intention sur "le déploiement d'une force multinationale après un cessez-le-feu" en Ukraine. Cette force, à l'étude depuis plusieurs mois et formée par les pays volontaires de la coalition, sera menée par les Européens et soutenue par les Etats-Unis, selon la déclaration finale publiée par la présidence française.

Un peu plus tard dans la soirée, Emmanuel Macron a indiqué sur France 2 que "des milliers de soldats français" pourraient être déployés au sein de cette force, avec l'objectif de maintenir la paix en Ukraine. "Ce ne sont pas des forces qu’on engage au combat. C’est une force de réassurance", a-t-il assuré.

Le rythme des discussions pour mettre fin au conflit s'est accéléré depuis le mois de novembre, mais la question des territoires reste une pierre d'achoppement majeure entre la Russie et l'Ukraine , et rien n'indique que Vladimir Poutine soit disposé à accepter un cessez-le-feu si toutes les revendications de Moscou ne sont pas satisfaites.

© via REUTERS

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer se serrent la main à l'occasion de la signature de la déclaration sur le déploiement de forces en Ukraine après le cessez-le-feu, lors du sommet dit de la "Coalition des volontaires", au palais de l'Élysée à Paris, le 6 janvier 2026.

Un mystérieux trader gagne 400 000 dollars en pariant sur la chute de Nicolas Maduro

6 janvier 2026 à 20:22

Il est 21h58 (heure de Caracas et de Washington) ce vendredi 2 janvier, lorsqu'un mystérieux trader parie en ligne sur la plateforme Polymarket (qui permet des paris en fonction d'événements sportifs ou non) près de 34 000 dollars (29 000 euros) sur la chute du président vénézuélien Nicolas Maduro "avant le 31 janvier 2026".

Moins de 5 heures plus tard, des explosions retentissent dans la capitale vénézuélienne. L'opération américaine "Absolute Resolve" vient d'aboutir à la capture du dirigeant, alors en route par les airs vers New York, où il sera incarcéré et déféré devant un juge. Le compte anonyme empoche alors 400 000 euros, soit douze fois plus que sa mise. De quoi alimenter les théories au sujet d'un délit d'initié et ainsi la fuite d'informations pourtant classées confidentielles jusqu'à l'assaut.

Valeur multipliée par douze

La valeur des paris du compte anonyme, d'environ 34 000 dollars avant la capture de Nicolas Maduro, a grimpé juste après l'annonce de l'opération militaire américaine contre le dirigeant vénézuélien, selon les données de Polymarket, rapporte l'agence de presse britannique Reuters. Le compte du trader, anonyme, a été créé le mois dernier, tandis que le 27 décembre, celui-ci a acheté pour 96 dollars de contrats gagnants en cas d'invasion par les Etats-Unis du Venezuela avant le 31 janvier, et multipliant les paris similaires dans les jours qui ont suivi, alors que la tension montait entre Washington et Caracas.

Ces paris sur la chute de Maduro avant le 31 janvier 2026 n'étaient affichés qu'au prix de 8 cents chacun (soit 68 centimes), ce qui implique que les utilisateurs de Polymarket n'ont vu qu'une probabilité de 8 % que l'homme fort vénézuélien perde du pouvoir ce mois-ci, selon les données de la plate-forme, analyse le quotidien économique The Wall Street Journal. Plusieurs heures plus tard, après les premières explosions, les paris ont pris de la valeur. Finalement, le commerçant a réalisé près de 410 000 dollars de bénéfices sur environ 34 000 $ de paris, alors que plus de la moitié de la valeur totale du pari a été placée la veille de l'attaque. "Il est probable qu'il s'agisse d'un délit d'initié. C'est beaucoup d'argent à mettre sans informations", a estimé Tre Upshaw, fondateur de Polysights, une start-up qui fournit des outils d'analyse aux traders de Polymarket, y compris une fonctionnalité pour signaler les activités privilégiées potentielles.

Délit d'initié ?

Si le délit d'initié est illégal en bourse, où les régulateurs surveillent régulièrement les transactions suspectes avant les grandes nouvelles du monde économique afin de pouvoir poursuivre les initiés qui tentent de s'enrichir en utilisant des informations non publiques, il est moins encadré sur un site comme Polymarket. Le site permet aux utilisateurs de parier sur une variété d'événements futurs, allant des nominations politiques du président Trump à la Coupe du monde de cette année (juin 2026) en passant par les personnages qui mourraient dans la récente saison de la série Netflix "Stranger Things", note The Wall Street Journal. L'opération devrait néanmoins attirer l'attention des parlementaires américains, qui poussent en faveur de règles plus strictes en matière de délits d'initiés, notamment en interdisant aux élus du Congrès d'acquérir des actions. Pour ce cas précis, il pourrait s'agir d'un fonctionnaire lui-même ou bien de la fuite d'information à propos de l'opération. Annoncée ultrasecrète avant le déploiement des effectifs américains à Caracas, l'opération a toutefois nécessité une coopération entre plusieurs branches militaires, la mobilisation de 150 avions de guerre et de 20 bases dans l'hémisphère occidental.

Après la révélation publique des transactions du trader sur Polymarket, l'élu démocrate à la Chambre des représentants Ritchie Torres a dit prévoir de présenter cette semaine un projet de loi qui interdirait aux représentants élus, aux parlementaires et aux fonctionnaires fédéraux de placer des paris sur des plateformes de marché prédictif. Polymarket a déjà fait l'objet d'un examen minutieux concernant d'éventuels délits d'initiés. Si la plateforme est pour l'heure largement inaccessible aux Etats-Unis, de nombreux traders utilisent des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner l'interdiction.

© REUTERS

Le président vénézuélien Nicolas Maduro s'adresse à ses partisans lors de son dernier meeting de campagne à Caracas, au Venezuela, le 17 mai 2018

Et Donald Trump renversa l’ordre mondial : le début d'une "république impériale" américaine ?

6 janvier 2026 à 20:00

Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.

Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération "détermination absolue" à Caracas et peut-être d’autres à venir ?

Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.

"Diplomatie de la canonnière"

Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.

Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.

Trump veut faire de la zone sa mare nostrum

Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.

À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

L'accès aux ressources, bataille du XXIe siècle

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.

"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.

On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et d'inverser les mauvais sondages avant les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.

Quel est le plan au Venezuela ?

Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.

Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".

L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."

Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.

La Chine pourrait y voir le signe d'un contexte international plus permissif

Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.

Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

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Donald Trump lors d'une conférence de presse au Trump-Kennedy Center, le 6 janvier 2026.

Venezuela : pourquoi Donald Trump a tourné le dos à l'opposante et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado

6 janvier 2026 à 19:02

Trois jours après l'enlèvement spectaculaire et l'incarcération aux Etats-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, les questions autour de sa succession à la tête du pays émergent. Lundi 5 janvier, la vice-présidente Delcy Rodríguez a prêté serment devant l'Assemblée nationale vénézuélienne. Elle a été officiellement investie présidente par intérim pour une période de 90 jours renouvelables, “à regret”, a-t-elle dit, affichant sa loyauté au président déchu.

Son investiture a été actée avec le feu vert des Etats-Unis et du président américain Donald Trump. Le journal espagnol El País souligne toutefois que Delcy Rodríguez, âgée de 56 ans, est un pilier du régime chaviste, ajoutant qu'elle a prêté serment devant un Parlement "dominé par une écrasante majorité chaviste, élu lors d’élections entachées d’accusations de fraude" et présidé par son propre frère, Jorge Rodríguez. "Tout change, et pourtant rien ne change", ironise le journal madrilène.

Rapport de la CIA

Pourtant, l'opposante et lauréate du prix Nobel de la paix 2025 Maria Corina Machado, s'est manifestée pour la tenue d'une élection démocratique et rapide. "Je prévois de revenir au Venezuela dès que possible", a déclaré l'avocate et ancienne députée âgée de 58 ans, dans une interview à la chaîne Fox News ce mardi 6 janvier. Mais l'hypothèse a été écartée par les autorités américaines et Donald Trump, qui a exclu lundi, dans une interview à la chaîne NBC, la tenue d'élections libres dans le pays dans les trente prochains jours. Quand bien même l'opposante en exil à Nicolas Maduro avait dédié son prix Nobel de la paix au président américain en octobre dernier et rendu plusieurs hommages à son action ces derniers mois.

"Je pense qu'il serait très difficile pour elle d'être la leader", a déclaré le président américain à bord de son avion Air Force One, tout juste quelques heures après la capture de Nicolas Maduro dimanche. Et d'ajouter : "Elle (s'agissant de Maria Corina Machado) n'a pas le soutien au sein du pays, ou le respect au sein du pays. C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas le respect". Selon la presse américaine, dont le Wall Street Journal, les propos du locataire de la Maison-Blanche s'appuieraient entre autres sur un rapport de la CIA, non daté, qui indique que les forces loyalistes proches de Maduro seraient les mieux placées pour diriger le pays en cas de départ du leader, contrairement à l'opposition qui pourrait "déstabiliser le pays". "Depuis toujours, Donald Trump est convaincu que la stabilité à court terme au Venezuela ne peut être maintenue que si le remplacement de Maduro a le soutien des forces armées du pays et d'autres élites", écrit The Wall Street Journal. "Pour l’instant au moins", Delcy Rodríguez bénéficie du "soutien des bastions chavistes au sein de son gouvernement et du président américain, Donald Trump, qui a déclaré [ce week-end] qu’elle collaborerait avec Washington pour rendre sa grandeur au Venezuela", relève de son côté le media économique américain Bloomberg. Après avoir dans un premier temps fustigé l'"enlèvement" de Nicolas Maduro et un comportement colonial des Etats-Unis, Delcy Rodríguez a adopté dimanche un ton nettement plus conciliant en appelant aux relations équilibrées et respectueuses entre Caracas et Washington.

"Le pétrole, pas la promotion de la démocratie"

Au fil des mois, alors que l'assaut pour capturer Nicolas Maduro se préparait, l'argumentaire de la CIA et de hauts fonctionnaires dont le secrétaire d'Etat Marco Rubio, qui a déclaré que si les Etats-Unis essayaient de soutenir l'opposition cela pourrait déstabiliser davantage le pays et nécessiter une présence militaire plus robuste à l'intérieur du pays, ont fini d'achever la décision de Donald Trump, rapporte encore The New York Times. "Pour Donald Trump, au Venezuela l'accent est mis sur le pétrole, pas sur la promotion de la démocratie", poursuit sans ambages le quotidien new-yorkais. Et pour cause : l'accès au pétrole vénézuélien était l'un des principaux objectifs de l'opération menée dans la nuit de vendredi à samedi par les forces spéciales américaines, a reconnu Donald Trump, dont l'administration prévoit de rencontrer dans le courant de la semaine des dirigeants de compagnies pétrolières américaines.

En outre, au-delà de ces considérations sur la stabilité du pays, plusieurs médias américains rapportent un refroidissement des relations entre l'administration Trump et Maria Corina Machado ces derniers mois. Elle-même a reconnu auprès de Fox News qu'elle n'avait plus parlé à Donald Trump depuis le 10 octobre dernier, jour de l'attribution de son Nobel.

D'autres questions sur l'après-Maduro et le contrôle "à distance" du pays par Washington restent toutefois sans réponse. Alors que Donald Trump n'a pas exclu de frapper à nouveau le Venezuela s'il ne se pliait pas à ses exigences, le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a écarté l'hypothèse de l'envoi de troupes américaines ou d'une occupation du pays par les Etats-Unis, lundi soir à l'issue d'un "briefing" entre les élus du Congrès, le secrétaire d'Etat Marco Rubio et le chef du Pentagone Pete Hegseth.

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Maria Corina Machado , lauréate du prix Nobel de la paix et figure de l'opposition vénézuélienne, s'exprime lors d'une conférence de presse à Oslo, en Norvège, le 11 décembre 2025.

"L’Otan ne s’en relèvera pas" : que se passera-t-il demain si Trump s'empare du Groenland ?

6 janvier 2026 à 17:29

A Copenhague comme à Nuuk, la capitale du Groenland, c’est d’un œil plus qu’inquiet qu’on regarde la récente aventure militaire de Donald Trump au Venezuela. Et pour cause. Au lendemain de l’annonce de la capture de Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier, le président républicain, enivré par son coup de force en Amérique latine, a réitéré ses menaces d’annexion de la grande île de l'Arctique appartenant à la couronne danoise. Et promis de s’en occuper "dans environ deux mois". Depuis, dans les capitales européennes, la sidération le dispute à l’inquiétude quant à l’avenir de ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés peuplé de 57 000 habitants.

En l'absence de plus de précisions, difficile pour l’heure de savoir ce que Donald Trump a réellement en tête. "Il pourrait envoyer plus de troupes et essayer de prendre le contrôle du gouvernement local ou installer un pantin, avance Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The National Interest. Si un tel scénario devait se confirmer, ce serait proche d’une opération de type Crimée." En février 2014, cette péninsule ukrainienne avait été occupée par des troupes russes avant d’être annexée un mois plus tard par le Kremlin.

Dans les pas de Moscou ?

De là à voir Washington marcher dans les pas de Moscou ? La mise en œuvre d’un tel scénario pourrait s’avérer complexe. "Envoyer des troupes au sol nécessiterait l’accord du Congrès, relève Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes et ancien directeur de l’Institut Jacques Delors. Et il n’est pas garanti que la prédation d’un territoire européen soit acceptée par une majorité de sénateurs et représentants." Un risque politique d’autant plus prégnant à l’approche des élections de mi-mandat prévues dès novembre prochain – et historiquement défavorables au pouvoir en place.

Autre possibilité, moins baroque : un accord de libre association avec le Groenland - si Nuuk accédait à l’indépendance -, à l’image de celui existant avec les îles Marshall, Palau et la Micronésie, accordant à Washington un accès militaire exclusif à leur territoire en échange d’une protection américaine et d’aides au développement. Problème, à ce stade, 85% des Groenlandais rejettent toujours l'idée d'un rattachement à l’oncle Sam.

L'Otan en danger

En cas de coup de force de Washington, les options militaires restent limitées pour les Européens. "Politiquement et stratégiquement, ils ne peuvent pas se permettre de faire la guerre contre les États Unis, résume Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale à l’Université catholique de Lille. En revanche, ils pourraient faire monter la pression diplomatique et ne pas reconnaître une éventuelle annexion." Et accroître en parallèle les coûts de la décision américaine. "Des mesures de rétorsion comme la restriction de l’accès des Gafam au marché européen ou un arrêt des achats de bons du trésor américain sont tout à fait envisageables", évalue Yves Bertoncini.

Les conséquences d’une offensive américaine seraient donc dévastatrices sur la relation transatlantique. "Rien n’a été prévu dans le cas où un membre de l’Otan en agresse un autre, pointe le général Nicolas Richoux, ancien commandant de la 7e brigade blindée. L’Alliance ne s’en relèverait pas." Un point sur lequel la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a été on ne peut plus claire le 5 janvier à la télévision nationale : "Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête. Y compris notre Otan, et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale." De quoi donner le vertige.

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Le président américain Donald Trump à Washington DC le 6 janvier 2026

En Ukraine, l’étonnant renvoi du chef du SBU par Volodymyr Zelensky

6 janvier 2026 à 17:14

Après trois ans de services reconnus à la tête des services secrets ukrainiens, sa démission a été annoncée de façon très brève sur la chaîne de communication Telegram de la SBU. Lundi 5 janvier, Vasyl Maliuk, patron du SBU et principal planificateur d'années d'opérations de sabotage et d'attaque réussies derrière les lignes russes a ainsi déclaré quitter son poste de chef du service de sécurité.

"Je resterai dans le système pour effectuer des opérations qui continuent d'infliger un maximum de dégâts à l'ennemi. Un service de renseignement solide et moderne est essentiel à la sécurité de notre Etat", a-t-il écrit, tout en remerciant le président Volodymyr Zelensky pour les réformes du secteur de la défense.

Un renvoi "pas nécessaire aujourd'hui"

Chef des services de renseignement ukrainiens depuis février 2023, Vasyl Maliuk, 42 ans, était très apprécié parmi les hauts fonctionnaires des services de sécurité de Kiev. Dès sa nomination, il avait contribué à réviser la SBU après avoir remplacé Ivan Bakanov, licencié par Volodymyr Zelensky en juillet 2022 pour ne pas avoir éradiqué les espions russes. Sous le commandement de Vasyl Maliuk, la SBU a mené la guerre clandestine de l'Ukraine contre la Russie, "avec une grande efficacité", souligne le quotidien ukrainien. Il est notamment connu pour être le cerveau de l’audacieuse opération surnommée "Toile d’araignée". Une vaste attaque inédite de drones coordonnés contre quatre aérodromes militaires en Russie, qui avait conduit à la destruction d'une bonne partie de la flotte aérienne russe le 1er juin dernier. Les drones, cachés dans des camions de marchandises, avaient endommagé et/ou détruit environ un tiers de la flotte de bombardiers stratégiques du Kremlin – 41 avions selon Kiev.

Pour les Ukrainiens, le patron de la SBU était parmi les personnalités publiques reconnues de la guerre contre la Russie. Cet officier aux larges épaules et à la mâchoire carrée apparaissait souvent en conférence de presse pour détailler sans ambages les opérations de sabotage menées par les Russes. Un dessin animé populaire sur YouTube le dépeint comme un personnage ressemblant à Hulk piétinant le Kremlin.

Décoré au titre de héros de l'Ukraine en mai 2025 pour son service, le lieutenant général Vasyl Maliuk était ainsi reconnu et apprécié. Son éviction a provoqué quelques mécontentements dans les rangs des hauts responsables militaires, qui, selon le journal américain The Washington Post, ont averti que sa destitution comme chef du SBU risquait de déstabiliser la chaîne de commandement alors que la Russie continue d'avancer sur le champ de bataille. Samedi, alors que les bruits autour de sa destitution se sont amplifiés, Robert Brovdi, commandant des Forces ukrainiennes de systèmes sans pilote (de drones notamment) a écrit sur sa page Facebook que "remplacer le chef de la SBU aujourd'hui est un risque", quelle que soit son efficacité dans d'autres rôles de sécurité.

Solomiia Bobrovska, membre du comité de la défense, de la sécurité et du renseignement, a de son côté déclaré qu'elle ne pensait pas que le renvoi de Maliuk était "nécessaire aujourd'hui". "A mon avis, sous la direction de Maliuk, la SBU a fait son travail avec succès dans la situation politique actuelle, en équilibrant entre les tâches politiques, les opérations de combat et les questions économiques", a-t-elle déclaré à Reuters.

Remaniement général

L'éviction de Vasyl Maliuk intervient dans un contexte de remaniement général dans les services de sécurité ukrainiens. Son successeur, le major-général Yevhenii Khmara qui prend la tête par intérim du SBU est moins connu du grand public. Selon certains médias ukrainiens, dont The Kyiv Post, Vasyl Maliuk longtemps entouré des bonnes grâces de Volodymyr Zelensky, est entré en conflit avec le président pour avoir initialement refusé de déployer des agents et des ressources de la SBU pour la lutte contre la corruption. Selon l'agence de presse britannique Reuters, citant un haut responsable ukrainien, le président ukrainien aurait proposé un poste comme chef du service de renseignement étranger à Vasyl Maliuk, mais ce dernier a refusé, expliquant vouloir rester pour apporter sa pierre dans les arcanes de la SBU.

D'après The Kyiv Post, le président ukrainien prévoit des rotations plus larges dans tous les départements des services de sécurité, des forces de l'ordre et de l'armée pour assurer une "force nouvelle" à mesure que la guerre se poursuit. Les chefs des administrations militaires des régions de Vinnytsia, Dnipropetrovsk, Poltava, Ternopil et Chernivtsi ont également été annoncés comme mouvants. Vendredi, le président ukrainien a par ailleurs annoncé son intention de remplacer son ministre de la Défense Denys Chmygal par Mykhaïlo Fedorov, actuel vice-Premier ministre et ministre de la Transformation numérique, âgé de seulement 34 ans, sans en expliquer les raisons.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky accueilli par le président allemand Frank-Walter Steinmeier au palais de Bellevue à Berlin, en Allemagne, le 15 décembre 2025.
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