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Reçu hier — 24 janvier 2026 6.2 📰 Infos Monde

"Donald Trump cherche à obtenir le meilleur deal en Iran, mais..." : les scénarios d’un expert militaire

24 janvier 2026 à 07:45

Après une semaine où la tension est redescendue d'un cran, Donald Trump a ravivé la menace d'actions militaires en Iran. Le président des Etats-Unis a affirmé, le 22 janvier, qu'une "armada" navale américaine était en route pour le golfe Persique, mais qu'il espérait ne pas avoir à en faire usage. "Nous avons beaucoup de navires qui se dirigent dans cette direction, au cas où. Je préférerais qu'il n'arrive rien mais nous les surveillons de très près", a assuré Donald Trump aux journalistes, à bord de l'avion présidentiel qui le ramenait aux Etats-Unis après son déplacement à Davos, en Suisse.

Alors que la répression du régime iranien a fait plusieurs milliers de morts selon les estimations, le locataire de la Maison-Blanche n'a, semble-t-il, pas l'intention de s'orienter vers une désescalade. Cependant, d’après Guillaume Lasconjarias, historien militaire et professeur associé à Sorbonne Université, la doctrine militaire du républicain impose que l’usage de la force soit "court, efficace et politiquement rentable à court terme". "Donald Trump cherche certainement à obtenir le meilleur deal possible", affirme cet expert militaire, qui dresse pour L'Express tous les scénarios dans une région en pleine effervescence. Entretien.

L’Express : La semaine dernière, le président Donald Trump a semblé reculer sur le dossier iranien, alors qu’il avait pourtant annoncé une aide imminente aux manifestants. Comprend-on aujourd’hui les raisons de ce revirement ?

Guillaume Lasconjarias : Pas totalement. Pour tenter de l’expliquer, il faut moins s’attarder sur la psychologie de Donald Trump que sur sa manière habituelle de concevoir et de conduire les relations internationales. Un élément revient constamment dans son discours : il affirme détester la guerre. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est en réalité structurant. Il rappelle régulièrement qu’il est le président qui aurait mis fin à huit conflits armés.

Même s’il n’exclut pas l’usage de la force — il y a eu des frappes contre l’Iran, l’opération "Midnight Hammer" en juin 2025, ou encore l’opération au Venezuela — ce n’est pas une option qu’il privilégie spontanément. Lorsqu’il y recourt, il souhaite que ce soit bref, efficace et politiquement rentable à court terme. Il s’agit d’éviter à tout prix des engagements militaires longs, coûteux et meurtriers, rejetés à la fois par lui-même et par une large partie de son électorat, notamment la base Maga.

Lorsque les frappes en Iran semblaient imminentes, le destroyer lance-missiles USS Roosevelt était déjà présent dans le golfe Persique. Toutefois, après le déploiement d’un groupe aéronaval et de son escorte dans les Caraïbes, les responsables du Pentagone ont-ils redouté une insuffisance de la puissance de feu américaine ?

Il est vraisemblable que Trump ait demandé à ses états-majors de lui proposer des options militaires. Or, face à la complexité de l’Iran, à l’état de ses forces et aux leviers dont dispose encore le régime, aucune de ces options n’a sans doute répondu à ses exigences de rapidité et d’efficacité immédiate. Cela pourrait expliquer son refus, à ce stade, d’aller plus loin.

Mais de façon plus globale, la puissance navale américaine est considérable : les États-Unis disposent de onze, voire douze groupes aéronavals, capables d’être projetés rapidement. La question n’est donc pas tant celle de la capacité militaire que celle de la conduite simultanée d’opérations complexes sur plusieurs théâtres. Mener de front une action dans les Caraïbes et une autre contre l’Iran exigerait une coordination politique et militaire extrêmement fine. Cela rend l’option plus délicate, sans pour autant l’exclure. Mais la question ne se limite pas à la possibilité de redéployer des forces d’un théâtre à un autre. Les États-Unis disposent également de bases dans les pays voisins, où ils peuvent projeter des moyens supplémentaires, notamment aériens.

Selon le Washington Post, Donald Trump a été informé par l'intermédiaire de Steve Witkoff que le gouvernement iranien avait annulé les exécutions prévues de 800 personnes. Cette raison a-t-elle vraiment pu faire reculer le président américain ?

Très sincèrement, j’en doute. D’abord, aucune preuve tangible ne confirme réellement cette suspension des exécutions. Ensuite, même si elle était avérée, une suspension n’implique pas une annulation définitive. Une fois la pression internationale retombée, elles pourraient reprendre. À mes yeux, cet argument relève davantage d’un prétexte commode que d’un véritable facteur décisionnel. Il permet de justifier un recul sans en assumer pleinement la portée stratégique.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Oman et d’autres alliés du Golfe ont visiblement fait pression pour que Donald Trump ne frappe pas l’Iran. La guerre des "douze jours" a-t-elle provoqué un électrochoc dans la région ?

Très clairement. L’Iran adresse des messages explicites aux États de la région : toute action militaire américaine entraînerait des répercussions immédiates. Lors de la "guerre des douze jours", les Américains ont agi avec retenue, mais de manière brutale, et il est probable que le recours à ce que Donald Trump appelle, dans la lignée de Roosevelt, le big stick - le "gros bâton" - permette parfois de contenir une escalade. En revanche, un déploiement de forces beaucoup plus massif, visant explicitement à faire tomber le régime iranien, entraînerait très probablement des conséquences bien plus lourdes pour l’ensemble des pays de la région. Il est peu probable que l’Arabie saoudite, le Qatar ou Bahreïn souhaitent en assumer le coût sécuritaire.

Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.
Des voitures brûlent dans une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 8 janvier 2026.

Israël aurait aussi freiné une frappe américaine contre son ennemi juré, le régime iranien. Pourquoi ?

Une hypothèse plausible concerne l’état de préparation militaire d’Israël. La "guerre des douze jours" a été extrêmement coûteuse en matériel, notamment en systèmes de défense antimissile. Il est légitime de se demander si Israël dispose aujourd’hui des capacités nécessaires pour affronter une nouvelle vague de représailles iraniennes, tout en assurant sa propre défense.

Mais l’Iran dispose-t-il encore de capacités de représailles ?

On ignore si le régime a reconstitué ses stocks, s’il peut mobiliser efficacement ses réseaux régionaux ou ses capacités balistiques. Les milices affiliées, comme le Hezbollah ou le Hamas, sont aujourd’hui affaiblies. La véritable incertitude porte sur les stocks d’uranium enrichi et sur la capacité réelle du régime à escalader davantage.

Un responsable américain a déclaré que le porte-avions USS Abraham Lincoln et plusieurs destroyers, des navires de guerre à missiles guidés, devraient arriver au Moyen-Orient dans les jours qui viennent. Donald Trump parle d'une "armada" en route vers le Moyen-Orient. Si l’Iran refuse de négocier aux conditions américaines, des frappes sont-elles inévitables ?

Il s’agit avant tout d’une forme de pression exercée sur Téhéran. Il faut voir si la menace d'un recours à la force et la capacité réelle de mener une opération dans la durée, avec un niveau d’intensité variable - qu’elle soit progressive ou, au contraire, massive et immédiate - sont susceptibles de contraindre le régime à négocier. La question centrale ne tient d’ailleurs pas uniquement aux intentions américaines, mais aussi aux conditions que les Etats-Unis souhaitent imposer à l’Iran. S’agit-il d’obtenir l’abandon définitif du programme nucléaire ou de mettre fin à la répression indiscriminée exercée contre la population ? Ces objectifs sont fondamentalement distincts.

Si Washington intervient, visera-t-il une décapitation du régime ou des infrastructures stratégiques ? Ou les deux ?

On peut établir un parallèle avec ce qu'il s’est produit au Venezuela. Une frappe dite de "décapitation" a été envisagée dans la mesure où la capture de Maduro aurait effectivement fragilisé le régime. Toutefois, cette action n’a pas été suivie d’effets durables, et l’on a finalement privilégié la négociation avec ses successeurs. La question se pose sensiblement dans les mêmes termes pour l’Iran.

Frapper au sommet - c’est-à-dire éliminer un dirigeant comme Khamenei, qui demeure malgré tout l’un des interlocuteurs possibles, ou encore le président, souvent perçu, avec beaucoup de réserves, comme plus modéré — serait-ce suffisant ? La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien. Il pourrait basculer dans une logique de surenchère ou pourrait concéder, pour préserver l’essentiel, des compromis majeurs aux Américains. À mon sens, la situation se situe dans un entre-deux. Le régime privilégie traditionnellement la sécurité et l’idéologie, du moins pour l’instant, au détriment des considérations économiques ou d’une véritable négociation internationale. D’autres frappes américaines sur les sites nucléaires font partie du spectre des options possibles, mais leur efficacité réelle reste incertaine.

Les manifestations vont-elles reprendre tôt ou tard ?

Il convient d’abord de mesurer l’ampleur de la répression. Celle-ci est sans précédent, d’une brutalité littéralement inouïe. Les nombreux témoignages montrent que cette violence extrême est à la hauteur de la peur réelle qui habite le régime. D’un point de vue historique, un pouvoir qui craint pour sa survie tend toujours à écraser la contestation intérieure avec une violence proportionnelle à la menace qu’il perçoit.

Cela étant, de nombreuses incertitudes demeurent. Lorsque la peur s’estompe ou que le régime n’a plus rien à perdre, il n'est pas exclu que de nouvelles vagues de manifestations puissent provoquer un basculement. Ou que certains cadres du pouvoir pourraient céder, fuir, ou même rejoindre les manifestants. Et qu’en serait-il de l’armée ? On sait qu’elle est relativement affaiblie et que le contrôle du dispositif sécuritaire repose principalement sur les Gardiens de la révolution. Si l’armée venait à se rallier entièrement au mouvement populaire, l’équilibre des forces s’en trouverait profondément bouleversé, avec des conséquences majeures.

Par ailleurs, une aide extérieure - en particulier américaine - pourrait accentuer la fragilisation du régime en exerçant une double pression, intérieure et extérieure, comparable à un effet de tenaille. Toutefois, nous restons ici dans le registre de l’incertitude et du pari. Il faut saluer le courage et la persévérance du peuple iranien. Ce n’est plus seulement de la brutalité : c’est de l’ordre du crime.

Un canal subsiste entre Washington et Téhéran, notamment entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump. Une désescalade est-elle totalement exclue ?

L’intérêt même de ces canaux parallèles réside dans leur capacité à ouvrir la voie à des négociations informelles, susceptibles d’être ensuite formalisées et amplifiées. Ce qui est frappant, c’est que le même acteur, Witkoff, semble systématiquement à la manœuvre, qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Russie ou encore du Moyen-Orient. On a le sentiment que Trump s’appuie toujours sur un cercle restreint de personnes pour tenter de faire aboutir ses initiatives.

Cette méthode s’inscrit pleinement dans une approche fondamentalement transactionnelle. Trump cherche à obtenir le "meilleur deal" possible, tout en limitant au maximum son degré d’engagement : une action brève, ciblée et offrant le rendement politique le plus élevé. Dès lors, la question centrale devient celle des bénéfices pour les États-Unis. C’est à partir de là que l’analyse doit se construire, et la question du nucléaire figure très probablement parmi les éléments clés de cette équation.

Certains redoutent un scénario chaotique, voire autodestructeur, du régime iranien car Khamenei a perdu de nombreux conseillers durant la "guerre des douze jours". Est-ce crédible ?

Le régime iranien est plus complexe qu’une simple figure autoritaire isolée. Il repose sur des structures profondes, construites sur quatre décennies. S’il existe une part d’incertitude liée à l’élimination de certains cadres clés, le régime conserve une rationalité stratégique. Toute frappe ciblée pose toujours la question de la succession et du risque de voir émerger un pouvoir encore plus dur.

© REUTERS

La véritable interrogation porte sur la solidité actuelle du régime iranien face au président américain.
Reçu — 20 janvier 2026 6.2 📰 Infos Monde

Sanctions contre l'Iran : jusqu’où peut aller l'Union européenne ?

20 janvier 2026 à 17:30

Face au massacre à huis clos en Iran, qui a fait plusieurs milliers de morts depuis le 28 décembre, l’Union européenne ne peut rester les bras croisés. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a promis qu’elle allait proposer rapidement aux Vingt-Sept de nouvelles sanctions. Mais jusqu'où doit aller l’UE ?

Fin août, Paris, Londres et Berlin ont déjà activé le "snapback", rétablissant toutes les sanctions de l'ONU pour non-respect par Téhéran de ses engagements nucléaires. Alors que la répression de la République islamique ne connaît plus de limites, Bruxelles doit maintenant élargir sa "liste noire" de 230 Iraniens déjà visés pour leurs violations alarmantes des droits humains et de son programme balistique.

Un risque de rupture des canaux diplomatiques

La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, qui a récemment interdit aux diplomates iraniens d'entrer dans leurs bureaux de Strasbourg, milite activement pour l’inscription des Gardiens de la révolution au rang d’organisation terroriste, comme les Etats-Unis en 2019. Une mesure qui serait sans précédent pour l’UE envers l'institution militaire d’un État souverain. Cette option, qui asphyxierait financièrement encore un peu plus le bras armé iranien mais nécessiterait un processus juridique rigoureux, est loin de faire consensus au sein des Etats membres.

Si l’UE déploie cette arme, elle acterait alors sa rupture avec la République islamique qui fermerait tous ses canaux diplomatiques en guise de représailles. Et laisserait le peuple iranien, qui fait preuve d’un courage inouï, encore un peu plus seul face à l’implacable oppression.

© REUTERS

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à Bruxelles le 19 décembre 2025.
Reçu — 13 janvier 2026 6.2 📰 Infos Monde

L’Iran sous tension : les scénarios de la contestation qui met le régime à l’épreuve

14 janvier 2026 à 17:32

Il y a ces médecins à qui l’on ordonne de ne pas soigner les blessés - au torse, au cou, aux yeux -, affluant en masse dans les hôpitaux ; ces hommes et femmes qui n’hésitent plus à brûler des photos du Guide suprême ; et ces dizaines, voire centaines, de sacs mortuaires qui s’entassent au centre médico-légal Kahrizak de Téhéran. Des manifestants abattus froidement par les services de sécurité iraniens.

Entre deux coupures d’Internet et quelques brèves discussions grâce au réseau Starlink, des témoignages glaçants affluent des 31 provinces du pays. Brutalité abjecte d’un régime islamiste aux abois face au courage inouï de la population iranienne qui, jour après jour, descend dans la rue au péril de sa vie. Les chiffres du bain de sang sont effroyables : plus de 2400 morts et 18 000 manifestants arrêtés (et donc menacés d'exécution) au 14 janvier depuis le 28 décembre, selon l'ONG Hrana, basée aux Etats-Unis. Une hécatombe.

Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.
Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.

Quarante-sept ans après l’instauration de la République islamique, le régime des mollahs reste une machine à réprimer implacablement son peuple. Mais telle une vague qui revient chaque fois plus forte, les Iraniens continuent de se lever face à un régime liberticide, corrompu et inapte. Ils ont lancé le mouvement "vert" de 2009 contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, les protestations contre la hausse des prix du carburant en 2019, la révolution "Femme, Vie, Liberté" en 2022, après la mort de Mahsa Ahmini pour un voile mal ajusté. Aujourd’hui, encore, tout un peuple revient à la charge, dépassant ses peurs, pour en finir avec ce régime honni. Nul ne peut prédire si ce mouvement sera, comme les précédents, fauché par les balles.

Un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté

"Je suis dévasté… Ce black-out numérique et les rares nouvelles, sombres et sanglantes, venant d'Iran me tuent à petit feu", témoigne Maziar, un ingénieur de 31 ans qui, avant de rejoindre l'Allemagne, a participé à tous les mouvements de colère de ces dernières années. Cette fois, l’étincelle est venue des bazars, qui ont baissé le rideau face à l’hyperinflation. Un coup dur pour les mollahs, tant ce cœur battant de l’économie, soutien stratégique du régime, avait été l’épicentre de la chute du chah en 1979. Presque cinq décennies plus tard, un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté. "La République islamique n’a pas tenu ses promesses. Elle s’est montrée incapable d’assurer la protection sociale des Iraniens, résume Riccardo Alcaro, directeur de recherche à l'Istituto Affari Internazionali, à Rome. Son projet d'organisation de l'économie et de la société est un échec total."

Décrié depuis longtemps, le pouvoir théocratique a perdu toute crédibilité. Jamais le régime des mollahs, menacé à l’intérieur et à l’extérieur du pays, n’aura paru aussi en danger. "Sa situation est fragile. Chaque vague de protestations a ajouté une couche supplémentaire à cette crise de légitimité”, souligne Raz Zimmt, directeur du programme Iran à l’Institut national d’études de sécurité (INSS) de l’université de Tel-Aviv.

Aux motifs économiques, tels que les pénuries d’eau, d’aliments et les coupures électriques, se sont ajoutées des revendications politiques. La jeunesse, très mobilisée, ne voit aucun avenir dans l’Iran exsangue de Khamenei. Une scène, filmée par un téléphone portable lors de la "journée de l’étudiant" le 7 décembre dernier, illustre cet incroyable souffle de liberté qui la traverse depuis plusieurs années. Un jeune homme lit d’une voix ferme, à l’émotion contenue, le discours qu’il a préparé, face à Saïd Jalili, un proche d’Ali Khamenei, venu à l’université de la capitale s’exprimer devant une salle remplie d’élèves. "Vous, dont les mains et chaque souffle, chaque respiration portent l’odeur du sang, vous inondez les rues de vos forces répressives [...] Vous tuez et vous tuez. Mais vous ne savez pas que la voix de la liberté ne s’éteindra pas. [...] Alors tuez-nous. Peut-être viendra-t-il un jour où mon Iran, ma belle patrie, du fait de votre incurie et de vos politiques insensées, n’aura plus d’air pour respirer ni d’eau pour étancher sa soif. Mais même ce jour-là, la voix sera. La plume sera." Tout est résumé dans les mots poignants de cet étudiant d’un courage fou, dont le sort reste inconnu… Le désespoir est tel, en Iran, qu’il est plus fort que la mort.

Ce sont encore les étudiants qui, face aux miliciens bassidjis, ont scandé le 30 décembre "Mort au principe du Velayate Faqih !", le concept théologique qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique. Au sein de la population, l’une des moins religieuses de la région, les aspirations pour une société plus séculière ne cessent de grandir. "On voit dans les cortèges un impressionnant rejet de l’islam. Des femmes et des hommes affirment ne pas être musulmans, mais persans, et se réclament de Cyrus le Grand [fondateur du premier grand empire iranien, vers 550 avant J.-C.] et de Xerxès [roi de l’empire achéménide, au Ve siècle avant notre ère]. C'est l'affirmation d’une identité iranienne fondée sur le zoroastrisme [religion dominante en Iran avant l’islam] et l’héritage de la Perse antique", constate Bernard Haykel, professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton.

Des secousses externes

A cette vague de contestations se sont greffées toute une série de secousses externes. Depuis la chute de son allié Bachar al-Assad en Syrie, en décembre 2024, le pouvoir enchaîne les catastrophes géopolitiques. Israël a décapité le Hezbollah et affaibli le Hamas, ses bras armés dans la région. Téhéran ne s’est jamais vraiment remis de la "guerre des douze jours" qui, en juin dernier, a vu Israël frapper des sites stratégiques iraniens, éliminer des hauts cadres du régime, et les Etats-Unis bombarder des installations nucléaires. Les deux piliers stratégiques de Téhéran ont été ébranlés : son programme nucléaire et son influence régionale.

Et voilà que Donald Trump menace ouvertement le régime iranien de représailles en cas de violences sur les manifestants. Si l’envoi de troupes au sol paraît exclu, le récent coup de force américain au Venezuela, l’allié de l’Iran en Amérique latine, et la capture de Nicolas Maduro ont déclenché un vent de panique à Téhéran. Les Etats-Unis pourraient-ils reproduire l’opération chirurgicale menée en Amérique latine à 11 000 kilomètres de là, au cœur des montagnes de l’Alborz, en mêlant frappes ciblées et enlèvement du Guide suprême ? Certains médias iraniens pro régime affirment - sans confirmation à ce stade - que les Etats-Unis ont déjà déployé la 101e division aéroportée à la frontière. Reste qu'une offensive contre ce pays difficile d'accès serait autrement plus compliquée que dans les Caraïbes. "Quand bien même ils captureraient l’ayatollah Khamenei, cela ne signifierait pas la chute immédiate du régime, qui pourrait mener des représailles dans toute la région, même avec des alliés diminués", tempère Ali Vaez, directeur du projet Iran de l’International Crisis Group. A l’inverse du clan Assad, le système iranien ne dépend pas d’un seul homme. Après les éliminations ciblées menées par le Mossad israélien en juin dernier, le Guide suprême, déjà très âgé (87 ans) et malade, aurait déjà choisi plusieurs dignitaires religieux comme successeurs potentiels.

Des appels à la défection

Si la brutale répression a réduit les chances d’une chute à court terme du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement demeure entière dans les semaines ou les mois qui viennent. Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, il ne fait guère de doute qu'il "vit ses derniers jours et semaines". Depuis plusieurs jours, des appels à la défection visant les Gardiens de la révolution circulent abondamment sur les réseaux, sans que l’on sache s’ils se traduisent dans les faits. "Il existe trois grandes conditions pour transformer cette vague de protestation en changement politique. La première, une participation très importante des manifestants ; la deuxième, l'existence d'une forme de coalition entre différentes couches de la société iranienne (les jeunes, les commerçants, les travailleurs, les enseignants, la classe moyenne), énumère le chercheur Raz Zimmt. Et la troisième, la seule qui manque vraiment, c'est l'apparition de divisions au sein de l'élite politique, en particulier parmi les Gardiens de la révolution, les forces de l'ordre et les miliciens des bassidji, qui se manifesteraient par des défections ou par une répression moins sévère".

"Face à une révolte, le régime se ressoude. Les forces ultraconservatrices, les Gardiens de la révolution et tout l'entourage de Khamenei se rassemblent pour la défense de leur pouvoir et de leurs intérêts économiques", complète Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le centre d’étude Etopia. En exerçant une pression maximale sur Téhéran - déjà étranglé par les sanctions américaines -, Donald Trump espère faire émerger une ligne plus modérée et conciliante avec les intérêts américains. Par ricochet, il perturbe deux grands partenaires de l’Iran : la Russie et surtout la Chine, de loin le premier acheteur de pétrole iranien. Deux superpuissances qui pâtiraient déjà des droits de douane à 25 % que le président américain a annoncés le 12 janvier contre les pays commerçant avec l’Iran.

Dans ce contexte, Téhéran cherche à garder le canal ouvert avec Washington, via l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff. Certains conseillers de la Maison-Blanche plaident pour privilégier la voie diplomatique face à la ligne interventionniste qui a prévalu depuis la réélection de Donald Trump. Une rencontre entre officiels iraniens et américains pourrait même avoir lieu. Enivré par son succès au Venezuela, le président américain poursuivra-t-il sur sa lancée ? "Il reste convaincu, comme les dirigeants de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et d’Israël, que le régime iranien est le plus dangereux et menaçant de la région", note Bernard Haykel. S’il décide d’écarter l’option militaire, d’autres solutions - non létales - restent à sa disposition, comme l'imposition de nouvelles sanctions contre des personnalités du régime ou des cyberattaques afin de court-circuiter le black-out imposé aux Iraniens.

Pour l’heure, rien ne semble pouvoir apaiser la colère de la population. Les mesures prises par le régime - une aide à hauteur de 6 euros par mois et par personne durant quatre mois, alors que le salaire moyen s’élève à 170 euros - n’ont rien changé. "C’est comme mettre un pansement sur un cancer, résume Raz Zimmt, de l’INSS. La seule véritable solution serait un changement radical de politique. Mais au vu des discours de Khamenei, il est clair qu'il n'a aucune intention de changer de cap".

Au sein des cortèges, certains manifestants réclament le retour de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d'Iran, seule option crédible selon eux, alors qu’il n’existe aucune opposition libre et structurée dans ce pays de plus 90 millions d’habitants. Benyamin Netanyahou rêve de le voir conduire la transition démocratique en Iran. Mais sa légitimité, très relative, reste encore à prouver.

Cette révolution sera-t-elle la bonne ? Sans aide extérieure et face à des tireurs sans pitié, les manifestants risquent de s’épuiser. Le régime ne fera alors que repousser sa fin. "Même si, dans quelques jours, le régime vient à bout des manifestations, ce ne sera qu'une question de temps avant qu'une nouvelle vague n'éclate, car aucun problème fondamental n'aura été résolu", pronostique Raz Zimmt, pour qui le régime devra, quoi qu'il arrive, se transformer. "Il est probable qu'après la mort de Khamenei, ou même avant, nous assistions à un changement radical dans le mode de gouvernement de l'Iran - et que des révisions constitutionnelles transforment par exemple la République islamique en une sorte de régime autoritaire militaire avec un Guide suprême beaucoup plus faible et un président plus fort issu des rangs des gardiens de la révolution."

Maziar, cet Iranien exilé en Allemagne ne s’en satisferait pas. Il lance un appel aux responsables politiques occidentaux : "Vous devez stopper le régime islamique en Iran. C'est un massacre, ils chassent des gens désarmés dans les rues. Vous devriez expulser leurs ambassadeurs et rappeler les vôtres. Cette dictature doit prendre fin le plus vite possible. Entendez notre voix, sauvez notre nation."

© EPA

es policiers anti-émeutes iraniens montent la garde tandis que des étudiants manifestent devant l'ambassade britannique à Téhéran, en Iran, le 14 janvier 2026.
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