Groenland : Donald Trump étudie « plusieurs options » y compris « utiliser l’armée », déclare sa porte-parole

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Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.
Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération "détermination absolue" à Caracas et peut-être d’autres à venir ?
Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.
Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.
Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.
Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.
À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.
"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.
On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et d'inverser les mauvais sondages avant les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.
Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.
Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".
L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."
Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.
Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.
Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

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Trois jours après l'enlèvement spectaculaire et l'incarcération aux Etats-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, les questions autour de sa succession à la tête du pays émergent. Lundi 5 janvier, la vice-présidente Delcy Rodríguez a prêté serment devant l'Assemblée nationale vénézuélienne. Elle a été officiellement investie présidente par intérim pour une période de 90 jours renouvelables, “à regret”, a-t-elle dit, affichant sa loyauté au président déchu.
Son investiture a été actée avec le feu vert des Etats-Unis et du président américain Donald Trump. Le journal espagnol El País souligne toutefois que Delcy Rodríguez, âgée de 56 ans, est un pilier du régime chaviste, ajoutant qu'elle a prêté serment devant un Parlement "dominé par une écrasante majorité chaviste, élu lors d’élections entachées d’accusations de fraude" et présidé par son propre frère, Jorge Rodríguez. "Tout change, et pourtant rien ne change", ironise le journal madrilène.
Pourtant, l'opposante et lauréate du prix Nobel de la paix 2025 Maria Corina Machado, s'est manifestée pour la tenue d'une élection démocratique et rapide. "Je prévois de revenir au Venezuela dès que possible", a déclaré l'avocate et ancienne députée âgée de 58 ans, dans une interview à la chaîne Fox News ce mardi 6 janvier. Mais l'hypothèse a été écartée par les autorités américaines et Donald Trump, qui a exclu lundi, dans une interview à la chaîne NBC, la tenue d'élections libres dans le pays dans les trente prochains jours. Quand bien même l'opposante en exil à Nicolas Maduro avait dédié son prix Nobel de la paix au président américain en octobre dernier et rendu plusieurs hommages à son action ces derniers mois.
"Je pense qu'il serait très difficile pour elle d'être la leader", a déclaré le président américain à bord de son avion Air Force One, tout juste quelques heures après la capture de Nicolas Maduro dimanche. Et d'ajouter : "Elle (s'agissant de Maria Corina Machado) n'a pas le soutien au sein du pays, ou le respect au sein du pays. C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas le respect". Selon la presse américaine, dont le Wall Street Journal, les propos du locataire de la Maison-Blanche s'appuieraient entre autres sur un rapport de la CIA, non daté, qui indique que les forces loyalistes proches de Maduro seraient les mieux placées pour diriger le pays en cas de départ du leader, contrairement à l'opposition qui pourrait "déstabiliser le pays". "Depuis toujours, Donald Trump est convaincu que la stabilité à court terme au Venezuela ne peut être maintenue que si le remplacement de Maduro a le soutien des forces armées du pays et d'autres élites", écrit The Wall Street Journal. "Pour l’instant au moins", Delcy Rodríguez bénéficie du "soutien des bastions chavistes au sein de son gouvernement et du président américain, Donald Trump, qui a déclaré [ce week-end] qu’elle collaborerait avec Washington pour rendre sa grandeur au Venezuela", relève de son côté le media économique américain Bloomberg. Après avoir dans un premier temps fustigé l'"enlèvement" de Nicolas Maduro et un comportement colonial des Etats-Unis, Delcy Rodríguez a adopté dimanche un ton nettement plus conciliant en appelant aux relations équilibrées et respectueuses entre Caracas et Washington.
Au fil des mois, alors que l'assaut pour capturer Nicolas Maduro se préparait, l'argumentaire de la CIA et de hauts fonctionnaires dont le secrétaire d'Etat Marco Rubio, qui a déclaré que si les Etats-Unis essayaient de soutenir l'opposition cela pourrait déstabiliser davantage le pays et nécessiter une présence militaire plus robuste à l'intérieur du pays, ont fini d'achever la décision de Donald Trump, rapporte encore The New York Times. "Pour Donald Trump, au Venezuela l'accent est mis sur le pétrole, pas sur la promotion de la démocratie", poursuit sans ambages le quotidien new-yorkais. Et pour cause : l'accès au pétrole vénézuélien était l'un des principaux objectifs de l'opération menée dans la nuit de vendredi à samedi par les forces spéciales américaines, a reconnu Donald Trump, dont l'administration prévoit de rencontrer dans le courant de la semaine des dirigeants de compagnies pétrolières américaines.
En outre, au-delà de ces considérations sur la stabilité du pays, plusieurs médias américains rapportent un refroidissement des relations entre l'administration Trump et Maria Corina Machado ces derniers mois. Elle-même a reconnu auprès de Fox News qu'elle n'avait plus parlé à Donald Trump depuis le 10 octobre dernier, jour de l'attribution de son Nobel.
D'autres questions sur l'après-Maduro et le contrôle "à distance" du pays par Washington restent toutefois sans réponse. Alors que Donald Trump n'a pas exclu de frapper à nouveau le Venezuela s'il ne se pliait pas à ses exigences, le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, a écarté l'hypothèse de l'envoi de troupes américaines ou d'une occupation du pays par les Etats-Unis, lundi soir à l'issue d'un "briefing" entre les élus du Congrès, le secrétaire d'Etat Marco Rubio et le chef du Pentagone Pete Hegseth.

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A Copenhague comme à Nuuk, la capitale du Groenland, c’est d’un œil plus qu’inquiet qu’on regarde la récente aventure militaire de Donald Trump au Venezuela. Et pour cause. Au lendemain de l’annonce de la capture de Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier, le président républicain, enivré par son coup de force en Amérique latine, a réitéré ses menaces d’annexion de la grande île de l'Arctique appartenant à la couronne danoise. Et promis de s’en occuper "dans environ deux mois". Depuis, dans les capitales européennes, la sidération le dispute à l’inquiétude quant à l’avenir de ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés peuplé de 57 000 habitants.
En l'absence de plus de précisions, difficile pour l’heure de savoir ce que Donald Trump a réellement en tête. "Il pourrait envoyer plus de troupes et essayer de prendre le contrôle du gouvernement local ou installer un pantin, avance Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The National Interest. Si un tel scénario devait se confirmer, ce serait proche d’une opération de type Crimée." En février 2014, cette péninsule ukrainienne avait été occupée par des troupes russes avant d’être annexée un mois plus tard par le Kremlin.
De là à voir Washington marcher dans les pas de Moscou ? La mise en œuvre d’un tel scénario pourrait s’avérer complexe. "Envoyer des troupes au sol nécessiterait l’accord du Congrès, relève Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes et ancien directeur de l’Institut Jacques Delors. Et il n’est pas garanti que la prédation d’un territoire européen soit acceptée par une majorité de sénateurs et représentants." Un risque politique d’autant plus prégnant à l’approche des élections de mi-mandat prévues dès novembre prochain – et historiquement défavorables au pouvoir en place.
Autre possibilité, moins baroque : un accord de libre association avec le Groenland - si Nuuk accédait à l’indépendance -, à l’image de celui existant avec les îles Marshall, Palau et la Micronésie, accordant à Washington un accès militaire exclusif à leur territoire en échange d’une protection américaine et d’aides au développement. Problème, à ce stade, 85% des Groenlandais rejettent toujours l'idée d'un rattachement à l’oncle Sam.
En cas de coup de force de Washington, les options militaires restent limitées pour les Européens. "Politiquement et stratégiquement, ils ne peuvent pas se permettre de faire la guerre contre les États Unis, résume Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale à l’Université catholique de Lille. En revanche, ils pourraient faire monter la pression diplomatique et ne pas reconnaître une éventuelle annexion." Et accroître en parallèle les coûts de la décision américaine. "Des mesures de rétorsion comme la restriction de l’accès des Gafam au marché européen ou un arrêt des achats de bons du trésor américain sont tout à fait envisageables", évalue Yves Bertoncini.
Les conséquences d’une offensive américaine seraient donc dévastatrices sur la relation transatlantique. "Rien n’a été prévu dans le cas où un membre de l’Otan en agresse un autre, pointe le général Nicolas Richoux, ancien commandant de la 7e brigade blindée. L’Alliance ne s’en relèverait pas." Un point sur lequel la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a été on ne peut plus claire le 5 janvier à la télévision nationale : "Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête. Y compris notre Otan, et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale." De quoi donner le vertige.

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Après trois ans de services reconnus à la tête des services secrets ukrainiens, sa démission a été annoncée de façon très brève sur la chaîne de communication Telegram de la SBU. Lundi 5 janvier, Vasyl Maliuk, patron du SBU et principal planificateur d'années d'opérations de sabotage et d'attaque réussies derrière les lignes russes a ainsi déclaré quitter son poste de chef du service de sécurité.
"Je resterai dans le système pour effectuer des opérations qui continuent d'infliger un maximum de dégâts à l'ennemi. Un service de renseignement solide et moderne est essentiel à la sécurité de notre Etat", a-t-il écrit, tout en remerciant le président Volodymyr Zelensky pour les réformes du secteur de la défense.
Chef des services de renseignement ukrainiens depuis février 2023, Vasyl Maliuk, 42 ans, était très apprécié parmi les hauts fonctionnaires des services de sécurité de Kiev. Dès sa nomination, il avait contribué à réviser la SBU après avoir remplacé Ivan Bakanov, licencié par Volodymyr Zelensky en juillet 2022 pour ne pas avoir éradiqué les espions russes. Sous le commandement de Vasyl Maliuk, la SBU a mené la guerre clandestine de l'Ukraine contre la Russie, "avec une grande efficacité", souligne le quotidien ukrainien. Il est notamment connu pour être le cerveau de l’audacieuse opération surnommée "Toile d’araignée". Une vaste attaque inédite de drones coordonnés contre quatre aérodromes militaires en Russie, qui avait conduit à la destruction d'une bonne partie de la flotte aérienne russe le 1er juin dernier. Les drones, cachés dans des camions de marchandises, avaient endommagé et/ou détruit environ un tiers de la flotte de bombardiers stratégiques du Kremlin – 41 avions selon Kiev.
Pour les Ukrainiens, le patron de la SBU était parmi les personnalités publiques reconnues de la guerre contre la Russie. Cet officier aux larges épaules et à la mâchoire carrée apparaissait souvent en conférence de presse pour détailler sans ambages les opérations de sabotage menées par les Russes. Un dessin animé populaire sur YouTube le dépeint comme un personnage ressemblant à Hulk piétinant le Kremlin.
Décoré au titre de héros de l'Ukraine en mai 2025 pour son service, le lieutenant général Vasyl Maliuk était ainsi reconnu et apprécié. Son éviction a provoqué quelques mécontentements dans les rangs des hauts responsables militaires, qui, selon le journal américain The Washington Post, ont averti que sa destitution comme chef du SBU risquait de déstabiliser la chaîne de commandement alors que la Russie continue d'avancer sur le champ de bataille. Samedi, alors que les bruits autour de sa destitution se sont amplifiés, Robert Brovdi, commandant des Forces ukrainiennes de systèmes sans pilote (de drones notamment) a écrit sur sa page Facebook que "remplacer le chef de la SBU aujourd'hui est un risque", quelle que soit son efficacité dans d'autres rôles de sécurité.
Solomiia Bobrovska, membre du comité de la défense, de la sécurité et du renseignement, a de son côté déclaré qu'elle ne pensait pas que le renvoi de Maliuk était "nécessaire aujourd'hui". "A mon avis, sous la direction de Maliuk, la SBU a fait son travail avec succès dans la situation politique actuelle, en équilibrant entre les tâches politiques, les opérations de combat et les questions économiques", a-t-elle déclaré à Reuters.
L'éviction de Vasyl Maliuk intervient dans un contexte de remaniement général dans les services de sécurité ukrainiens. Son successeur, le major-général Yevhenii Khmara qui prend la tête par intérim du SBU est moins connu du grand public. Selon certains médias ukrainiens, dont The Kyiv Post, Vasyl Maliuk longtemps entouré des bonnes grâces de Volodymyr Zelensky, est entré en conflit avec le président pour avoir initialement refusé de déployer des agents et des ressources de la SBU pour la lutte contre la corruption. Selon l'agence de presse britannique Reuters, citant un haut responsable ukrainien, le président ukrainien aurait proposé un poste comme chef du service de renseignement étranger à Vasyl Maliuk, mais ce dernier a refusé, expliquant vouloir rester pour apporter sa pierre dans les arcanes de la SBU.
D'après The Kyiv Post, le président ukrainien prévoit des rotations plus larges dans tous les départements des services de sécurité, des forces de l'ordre et de l'armée pour assurer une "force nouvelle" à mesure que la guerre se poursuit. Les chefs des administrations militaires des régions de Vinnytsia, Dnipropetrovsk, Poltava, Ternopil et Chernivtsi ont également été annoncés comme mouvants. Vendredi, le président ukrainien a par ailleurs annoncé son intention de remplacer son ministre de la Défense Denys Chmygal par Mykhaïlo Fedorov, actuel vice-Premier ministre et ministre de la Transformation numérique, âgé de seulement 34 ans, sans en expliquer les raisons.

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