La France bientôt en guerre contre la Russie ? Ne cédons pas à la panique, mais...
Dans l’esprit des Français, la peur d’une guerre avec la Russie est désormais bien installée. Si la question trottait dans nos têtes depuis que Moscou a décidé d’envahir l’Ukraine, il y aura bientôt quatre ans, elle se pose désormais avec une acuité particulière. Insidieuse, parfois maladroitement exprimée, cette crainte n’est toutefois pas irrationnelle. Selon plusieurs sondages, plus de la moitié des Français estiment qu’une telle guerre est possible dans les prochaines années, même si la Russie peine à conquérir les derniers arpents du Donbass.
Sonnant l’alarme pour mobiliser l’opinion, les responsables politiques et les chefs militaires ont récemment renforcé cette peur, sans jamais trouver les mots pour rassurer leurs concitoyens inquiets. À cet égard, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a fait, si l’on ose dire, un sans-faute. Le 22 octobre, il expliquait que "le premier objectif que j'ai donné aux armées est de se tenir prêtes à un choc [avec la Russie] dans trois-quatre ans." Un mois plus tard, devant les maires de France, il redoutait que "notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants." Dans le même temps, Emmanuel Macron annonçait, le 27 novembre, le retour du service militaire – certes, pour quelques milliers de jeunes volontaires. Et quelques jours auparavant, le gouvernement avait publié "un guide pratique pour aider chaque citoyen à se préparer aux situations de crise".
Depuis deux ans, surtout, le président de la République évoque régulièrement l’envoi de "troupes au sol" en Ukraine. Ce fut d’abord, le 26 février 2024, parce que "rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre". Puis, devant l’échec de cette proposition, il s’agit aujourd’hui d’offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, dans le cadre d’une "coalition des volontaires", mais uniquement après un cessez-le-feu. Si l’on ajoute le doublement prévu du budget des armées entre 2017 et 2027, tout cela finit par créer une drôle d’ambiance de guerre.
"Paix impossible, guerre improbable"
Pour ne pas céder à la panique ou la fatalité, quoi de plus utile que de relire Raymond Aron ? Dès 1948, à l’orée de la guerre froide, ce penseur de la stratégie parlait de "paix impossible, guerre improbable". Avec son réalisme glacial, la formule, maintes fois reprise, reste actuelle.
"Guerre improbable" parce que ce qui fondait le raisonnement de Raymond Aron existe toujours : les armes nucléaires et la dissuasion qu’elles permettent. On l’observe depuis février 2022 : l’arme atomique russe a bel et bien dissuadé les Occidentaux – l’Administration Biden en premier lieu - d’engager massivement leurs troupes pour soutenir l’Ukraine, comme ils auraient pu le faire sans la menace nucléaire. Les Occidentaux ont donc été dissuadés d’entrer en guerre contre la Russie.
Réciproquement, la Russie a été dissuadée par l’Otan - alliance nucléaire - de frapper, dans les pays membres de l’Alliance atlantique, les bases logistiques et les lignes d’approvisionnement soutenant l’effort de guerre ukrainien. A l’exception de quelques petites incursions de drones ou d’avions dans l’espace aérien de l’Otan – sans réelles conséquences militaires – la Russie a pris garde de ne pas aller trop loin. Les nombreuses déclarations et mises en scènes du Kremlin sur les armes nucléaires sont restées ce qu’elles étaient : des déclarations et des mises en scènes. Aucun changement notable de posture nucléaire n’a été constaté par les services occidentaux. La dissuasion nucléaire a donc joué son rôle en limitant l’escalade entre les puissances, empêchant la "montée aux extrêmes" décrite par le théoricien de la guerre Clausewitz.
Les conflits récents ont toutefois provoqué un changement majeur. On a en effet découvert que le seuil nucléaire était beaucoup plus haut qu’on ne le pensait. Le "seuil nucléaire", c’est le point à partir duquel l’acteur d’un conflit décide de passer à l’emploi de ses armes nucléaires. Cette hausse du seuil est, à la fois, une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que la probabilité d’une guerre nucléaire s’éloigne. Et mauvaise parce qu’un seuil plus élevé libère de l’espace en dessous de lui. Et dans cet espace, là où la dissuasion nucléaire n’empêche pas la guerre, beaucoup de choses très désagréables peuvent se dérouler. La guerre russo-ukrainienne, par exemple.
Une opposition "fondamentale" entre la Russie et l'Europe ?
Qui pouvait imaginer qu’une puissance nucléaire, telle la Russie, puisse voir une parcelle de son territoire envahie par son voisin, comme la région de Koursk d’août 2024 à mars 2025 ? Que les installations militaires et énergétiques sur son territoire soient quotidiennement frappées par les drones et les missiles ?
Il n’y a pas que l’Ukraine. En trois offensives (avril et octobre 2024, juin 2025), l’Iran a lancé de l’ordre de 2000 drones et missiles contre Israël, autre puissance nucléaire, déclenchant la plus grande bataille aérobalistique de l’histoire. En mai 2025, une spectaculaire bataille aérienne - plus d’une centaine d’avions engagés – a eu lieu entre l’Inde et le Pakistan, deux États nucléaires. Dans tous ces cas, l’affrontement a été contenu mais à un niveau très supérieur à ce qu’imaginaient la plupart des grandes capitales. Le retour d’expérience de ces conflits va conduire à des révisions dans les stratégies de défense – car les Européens pourraient, demain, se retrouver dans une situation comparable. Il devrait en être question dans le discours important que le président Macron doit prononcer dans les prochaines semaines, dans lequel il évoquera, outre la dimension européenne, "l’épaulement conventionnel" de la dissuasion nucléaire.
Si la guerre reste "improbable", comme le pensait Raymond Aron, cela ne concerne que la guerre totale, "l’affrontement majeur de haute intensité" entre les grandes puissances. Il reste beaucoup de place pour ce que le colonel Michel Goya, auteur de Théorie du combattant (Perrin, 2025) appelle la "confrontation" - un concept plus pertinent que celui, trop vague, de "guerre hybride". Là, les choses sont claires : nous y sommes déjà ! L’Europe et la Russie sont dès à présent dans une logique de confrontation, même si, pour désagréables qu’ils soient, les survols de drones ou la désinformation ne sont pas des menaces majeures.
La seconde proposition de Raymond Aron, la "paix impossible", reste, elle aussi, d’actualité. Elle l’était à l’époque à cause de l’incompatibilité idéologique entre le communisme et la démocratie libérale. "La paix est impossible tant que subsistent les oppositions fondamentales", écrivait Aron. La question est de savoir si l’opposition entre la Russie et l’Europe est "fondamentale" ? Comment, en effet, coexister pacifiquement avec une puissance qui veut réviser le tracé de ses frontières et limiter la souveraineté de ses voisins ? Pour contenir une telle ambition révisionniste, il n’y a pas d’autres choix que de dissuader la Russie de se lancer dans de nouvelles aventures militaires catastrophiques. Pour cela, il faut des moyens militaires crédibles, nucléaires et conventionnels. E si l’on parvient à rétablir la dissuasion face à Moscou, la perspective d’une guerre ouverte avec la Russie cessera d’être vue comme inéluctable.

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