"HugoDécrypte en Russie", la BD qui dérange Vladimir Poutine
Publiée en novembre, la bande dessinée HugoDécrypte en Russie* est déjà un succès d’édition. Avec 80 000 exemplaires vendus, voici cet ouvrage dans le peloton de tête des best-sellers du genre, avec Astérix en Lusitanie, le dernier Blake et Mortimer ou le nouvel album du Chat, de Philippe Geluck. Deux traductions, en espagnol et en coréen, sont en cours ; d’autres sont prévues. Mais la preuve ultime du succès de cet album de 200 pages qui raconte l’histoire de la Russie à travers les yeux du youtubeur journaliste Hugo Travers (représenté comme un Tintin moderne qui voyage à travers les siècles pour interviewer Ivan le Terrible, Raspoutine ou Staline) provient de Moscou.

Car sur les rives de la Moskova, la BD du fondateur d'HugoDécrypte, le média en ligne le plus suivi par les Français de moins de 35 ans, fait jaser. Peu après sa parution en France, un certain Roman Krastelev s’émeut, sur la chaîne RuNews24, que l’ouvrage soit déjà classé numéro 1 sur le site de vente en ligne Amazon. En direct, le politicien moscovite pointe les auteurs du doigt : "Ils accusent systématiquement la Russie de déclencher des guerres, des conflits internationaux et de despotisme sanglant. Et ils ne se gênent pas pour représenter les personnages historiques russes de manière caricaturale", dénonce ce dirigeant du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR), le parti de feu Vladimir Jirinovski qui n’est ni "libéral" ni "démocrate", mais d’extrême droite et pro guerre.
"Ceci est particulièrement ridicule venant de la part de représentants d’un pays qui, il y a deux siècles, a attaqué la Russie et subi une défaite", poursuit le quadragénaire, en faisant référence à la campagne de Russie de Napoléon. "Visiblement, conclut Roman Krastelev, cette production imprimée, nuisible et de bas étage, a pour but de façonner l’opinion sur la Russie dès le jeune âge et d’apprendre aux enfants comment ne pas aimer les Russes et la Russie. C’est bête, c’est minable, mais que faire ?"

On voit ainsi que, dans sa guerre de l’information, la Russie est attentive à tout ce qui se publie à son sujet, ses ambassades à l’étranger ayant pour mission de détecter en amont les mauvais "buzz". En l’occurrence, deux semaines après la parution de l’album HugoDécrypte en Russie, Jean-Noël Barrot faisait la promotion de l’album sur son compte Instagram (42K followers). Comme en réponse au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, l’agence Ria Novosti (équivalent de l’Agence France Presse) publie une dépêche afin de faire savoir à toute la Russie qu’une "malfaisante" BD antirusse connaît un grand succès en France. Une performance d’autant plus fâcheuse qu’Hugo Travers n’est pas le dernier des journalistes : sa chaîne YouTube HugoDécrypte est suivie par… plus de 20 millions d’abonnés !

"Les autorités russes ne peuvent concevoir qu’un tel ouvrage soit publié par un youtubeur indépendant, remarque Pierre Gonneau, l’un des quatre historiens qui a validé l’exactitude des informations contenues dans HugoDécrypte en Russie. Le Kremlin voit cette bande dessinée comme un manuel officiel visant à endoctriner les écoliers hexagonaux." Il est vrai qu’il n’existe, en Russie, qu’un seul livre d’Histoire destiné aux jeunes : c’est le nouveau manuel distribué dans tous les lycées du pays depuis 2023, où Poutine est présenté comme un sauveur ; la Crimée, comme une province russe ; les Ukrainiens, comme des génocidaires et les Russes, comme un peuple victime de l’agression occidentale."
"Au lycée, le programme de première étudie l’histoire russe jusqu’en 1945 avec une place considérable dédiée à la Seconde Guerre mondiale, poursuit Pierre Gonneau. Puis, en Terminale, les élèves se penchent sur la période qui va de l’après-guerre jusqu’à "l’opération spéciale" en Ukraine, présentée comme une nécessité absolue par les enseignants. A cela s’ajoute, chaque lundi, après le lever des couleurs, une heure de "conversations sur l’essentiel", autrement dit de discussion sur le thème du jour : la guerre, la démographie, les valeurs traditionnelles, la religion, etc."
Accusations de "russophobie"
En matière de BD, la Russie n’est pas en reste. L’une des plus célèbres s’intitule Staline : 20 leçons. C’est un plaidoyer pour le "Petit père des peuples". "Au fil des pages, le lecteur est prié de comprendre que Staline avait raison sur presque tout, raconte l’historien Pierre Gonneau, qui l’a lue. Lorsqu’une fillette fait remarquer que le règne stalinien a tout de même fait quelques victimes [NDLR : entre 15 et 20 millions de morts], Molotov en personne lui explique l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… A un garçon qui s’inquiète de purges dans l’armée, Beria, le bras droit de Staline, se montre rassurant : il lui explique que des centaines de milliers de détenus ont été libérés du goulag pour combattre les Allemands. Et à propos de la "terreur jacobine", il explique que toutes les révolutions sont passées par là… Bien entendu, la déstalinisation n’est pas évoquée. Au contraire, le récit s’achève sur la première mission spatiale de Gagarine qui, est-il souligné, n’aurait jamais vu le jour sans le grand Staline." Le récit se conclut sur cette morale : "Gagarine, c’est l’URSS !"

A l’inverse, pour le Kremlin, la bande dessinée d’Hugo Travers relève de la "russophobie" – vocable officiel, défini par un décret, qui est la version moderne de l’expression "anticommunisme primaire" usitée pendant la guerre froide. "L’écho donné par Moscou à HugoDécrypte en Russie montre que l’Histoire reste un combat politique incessant", observe l’éditeur Guillaume Allary, pour qui ce livre représente un enjeu démocratique majeur à l’heure où les réseaux sociaux sont noyés sous la désinformation. "Grâce à la crédibilité d'HugoDécrypte, source d’information préférée des moins de 35 ans, nous proposons un vrai savoir, accessible dès la classe de 3e et sur lequel peuvent s’appuyer les enseignants qui le veulent. Le cœur du sujet de notre BD, c’est l’impérialisme. Si l’on ignore la dimension impériale de l’histoire russe, on ne comprend rien à la Russie. Voilà d’ailleurs pourquoi Donald Trump et son envoyé spécial Steve Witkoff ne saisissent rien à ce qui arrive, glisse Allary. Pour eux, la guerre en Ukraine se résume à un conflit régional avec, en perspective, du business potentiel à faire avec Moscou." A quand une version HugoDécrypte en Russie en langue anglaise, d’une lecture accessible au clan Trump ?
*HugoDécrypte en Russie (Allary Editions, novembre 2025) par Kris (scénario), Kokopello (dessins) et HugoDécrypte. 207 pages, 26 euros.

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