Deepfakes : la pudeur à géométrie variable d'Apple et Google
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! » L’Amérique s’émeut de ces applications qui pullulent sur l’App Store et le Google Play Store, permettant de dénuder virtuellement n’importe qui. Le principe n’a rien de nouveau, mais sa simplicité et sa rapidité d’exécution, dopées à l’intelligence artificielle générative, mettent désormais cette pratique à la portée de tous.
À l’image des coussins péteurs qui ont fait le succès de l’App Store à ses débuts, de nombreux développeurs ont passé ces dernières années à tenter de capitaliser sur ces nouvelles capacités techniques, allant parfois jusqu'à en faire la promotion de manière totalement décomplexée.
Un business juteux sous l'œil des géants
Le Tech Transparency Project (TTP) vient de publier un rapport édifiant sur la facilité avec laquelle ces outils de « déshabillage » se dénichent sur les boutiques officielles. Selon les données d'AppMagic, les applications identifiées par le TTP cumulent plus de 705 millions de téléchargements à travers le monde et ont généré la bagatelle de 117 millions de dollars de revenus.
Le détail qui fâche : Apple et Google prélevant leur fameuse commission sur chaque transaction, les deux géants profitent directement de l'activité de ces applications. Pourtant, ces outils semblent être en violation flagrante des règles en vigueur. Le Google Play Store interdit ainsi formellement les « représentations de nudité sexuelle » ou les applications qui « dégradent ou objectivent les personnes ». Même constat chez Apple, où l'on affirme que les contenus ne doivent pas être « offensants, insensibles, bouleversants ou tout simplement glauques ».
La politique de l'autruche
Malgré ces chartes de bonne conduite, le rapport note qu'une simple recherche avec les mots-clés « nudify » ou « undress » suffit à faire remonter ces applications à la surface. Le TTP pointe du doigt l'incapacité d'Apple et Google à suivre le rythme effréné des deepfakes générés par l'IA.
Si les deux entreprises martèlent à l'envi que la sécurité des utilisateurs est leur priorité absolue, elles hébergent pourtant une collection d'outils capables de transformer une photo anodine en un cliché à caractère sexuel, le tout sans le consentement de la personne concernée.
Face à ce phénomène, Apple et Google réagissent timidement. Apple a ainsi confirmé avoir supprimé 28 applications pointées du doigt et averti d'autres développeurs d'un risque d'éviction s'ils ne rentraient pas dans le rang. De son côté, Google a fait le ménage dans la foulée en supprimant 31 applications.
Grok : l'usine à deepfakes d'Elon Musk
Si certaines applications se sont spécialisées dans cette pratique, Grok est sans doute de loin l’IA générative la plus laxiste dans ce domaine. Dans la cour des miracles de l'IA sans filtre, l'outil d'Elon Musk remporte la palme du glauque. Une étude récente donne le tournis : en l’espace de 11 jours seulement, Grok a généré plus de 3 millions de clichés sexualisant des femmes et des enfants. Faites le calcul : c’est un débit industriel de 190 images par minute.
Malgré l’installation de garde-fous plus ou moins poreux, il suffit d’un prompt bien senti, du type « Grok, mets-la en bikini », pour que l'algorithme s’exécute. Le tout, évidemment, sans la moindre once de consentement.
Le 14 janvier 2026, X a finalement annoncé des mesures pour « empêcher » son outil de déshabiller les utilisateurs. Cette fois-ci, le réseau social assure que « cette restriction s’applique à tous, y compris aux abonnés payants ». Un aveu en creux : rappelons qu’entre le 9 et le 14 janvier, la plateforme n'avait aucun scrupule à monnayer l'accès à ces fonctionnalités via ses abonnements premium.
Le silence assourdissant de Cupertino et Mountain View
Face au tollé mondial, la pression juridique monte. De la France à la Californie, les enquêtes se multiplient. La Commission européenne a d'ailleurs sorti l'artillerie lourde en ouvrant une enquête au titre du DSA. Ursula von der Leyen a été on ne peut plus claire : l’Europe ne « tolérera pas les comportements insensés » comme ces fausses images dénudées.
Deepfakes : Grok bloqué en Indonésie et en Malaisie, mais toujours disponible sur l’App Store
Mais certains pointent également dans cette affaire la lâcheté d’Apple et Google. Là encore, les deux géants sont restés extrêmement silencieux, alors qu’ils auraient dû tout simplement retirer Grok de leurs boutiques respectives. Un courage que ne semblent pas avoir Sundar Pichai et Tim Cook. Ce dernier continue pourtant de défendre fermement la protection de la vie privée comme un « droit de l'homme fondamental », tout en laissant prospérer de tels outils sur l'iPhone.