Anticiper, c’est penser hors du cadre pour ne pas subir, par Emmanuel Chiva
Voici le premier numéro d’une chronique dans laquelle je vais m’attacher à vous donner quelques clés dans le domaine de l’innovation de défense, des technologies et des enjeux géopolitiques qui en découlent.
Et pour cette première, je souhaitais rendre hommage à un immense auteur de science-fiction qui vient récemment de nous quitter : Pierre Bordage. Cet écrivain français remarquable a publié plus de 40 romans de science-fiction : le cycle de Wang ou celui de L’Enjomineur, ou encore la trilogie Les Guerriers du silence et a connu plusieurs adaptations, notamment en bande dessinée.
Pierre Bordage fut pendant dix ans le président d’un festival de science-fiction remarquable, Les Utopiales, qui a lieu chaque année à Nantes. C’est ce festival, et Roland Lehoucq, son successeur à la présidence, qui ont permis au ministère des Armées français de lancer en 2020 une initiative innovante et de remettre au centre du jeu l’exercice d’anticipation.
Dans le domaine militaire, la prospective et l’anticipation sont au centre de la réflexion stratégique. Pendant des années, la préparation du futur s’appuyait sur deux documents de réflexion : le PP30 (plan prospectif à trente ans publié par la DGA – direction générale de l’armement) et le BMP (oui, on aime bien les acronymes dans ce ministère). Ce dernier, qui signifie "besoin militaire prévisible" était rédigé par l’état-major des armées et éclairait notre besoin en termes de capacités nécessaires pour les dix ans à venir.
Bactérie mangeuse de plastique
Aujourd’hui, le PP30 n’existe plus, il a été remplacé par le Document de référence d’orientation de l’innovation de défense (oui, le Droid !), produit chaque année par l’Agence de l’innovation de défense. Mais ces documents sont rédigés par des ingénieurs, des militaires, des géopoliticiens qui ont, et c’est naturel, du mal à s’affranchir de leur poste actuel, de leur éducation, de leur manière de pensée. Autrement dit, lorsque l’on pose la question : quelles sont les menaces qui pourraient peser sur notre sécurité collective en 2050 ou 2060, la réponse est souvent floue, ou en droite ligne avec celles que nous connaissons aujourd’hui.
L’histoire récente, l’invasion de l’Ukraine en 2022, la guerre des drones que personne n’avait réellement anticipée, ou la désinformation et l’essor de l’intelligence artificielle nous démontrent que souvent, le futur est impensé. Or il est indispensable de se poser la question du long terme. Le président de la République a ainsi annoncé il y a quelques semaines le lancement du porte-avions de nouvelle génération. Ce dernier, s’il est mis à la mer en 2036 ou 2038… devra naviguer jusqu’en 2090 ! Quelles seront les technologies à bord ? Quelle sera notre société, et, partant, les menaces qui pourraient peser sur nous ? Penser un système comme un porte-avions, c’est se poser la question de son emploi dans un monde que nous ne connaissons pas encore.
Le ministère des Armées a donc lancé en 2020 l’expérimentation "Red Team". Des auteurs, scénaristes de science-fiction épaulés par des dessinateurs, des designers, des universitaires, qui travaillent en groupe, en suivant une méthodologie précise, pour penser nos sociétés à venir. Le but ? Penser hors du cadre, nous empêcher de dormir pour mieux nous préparer à ne pas subir. Cette expérimentation fut un succès et une première mondiale. Ces auteurs ont imaginé une nation pirate flottante, une guerre écosystémique dans laquelle le bricolage du vivant échappe à tout contrôle, ou encore un scénario dans lequel l’énergie est régulée, y compris dans les conflits. Avec comme résultats le lancement de plusieurs programmes innovants et classifiés, et la publication pour l’éclairage du grand public d’une série de livres aux éditions Les Equateurs, Ces guerres qui nous attendent, grand succès en librairie.
"Le jour d'après"
Cette réflexion se poursuit aujourd’hui avec le collectif Radar qui vient de publier un ouvrage intitulé Menaces 2035 dans lequel on évoque des scénarios comme une bactérie mangeuse de plastique qui échappe à tout contrôle, ou encore la géo-ingénierie du climat à des fins militaires.
Tout ceci démontre l’importance de l’exercice d’anticipation, par ailleurs une spécialité française. Française ? Ah non pas uniquement. En 1973 Richard Nixon avait créé l’ONA : Office of Net Assessment, au sein du Pentagone. Son rôle : être un laboratoire d’idées pour se projeter de vingt à trente ans dans le futur. L’ONA avait ainsi imaginé "le jour d’après" : comment réagir au premier contact avec une civilisation extraterrestre. Ce service avait contacté le ministère des Armées pour en savoir plus sur la Red Team.
Cela fut stoppé net en 2025 : sur ordre du président Trump, le secrétaire d’Etat à la Défense américain Pete Hegseth a supprimé l’ONA. Le village gaulois français résiste : devenue Radar, la Red Team a aujourd’hui tous les atouts en main pour continuer, en associant diverses communautés et cultures, à éclairer l’avenir. Comme un héritage de la créativité française dont Pierre Bordage fut une flamboyante incarnation.
Emmanuel Chiva, ancien directeur de l'Agence de l'innovation de défense, ancien délégué général pour l'armement

© Kate Copeland


