Coup de force de Donald Trump au Venezuela : ce Far-West mondial qui sidère l’Europe
Chaque semaine, Luc de Barochez, éditorialiste Europe à L'Express, publiera une chronique intitulée "Erasme" traitant d'une question de politique européenne afin d’éclairer les débats actuels. Pour cela, elle ne se limitera pas aux activités des institutions transnationales mais elle s’attachera aussi à la vie politique et intellectuelle, ainsi qu'aux questions de société ayant une résonance transfrontalière dans les pays de l’Europe au sens large. Le patronage d’Erasme de Rotterdam est choisi pour trois raisons : le grand penseur humaniste de la Renaissance militait pour l’unité entre Européens, qu’il jugeait liés par un destin commun ; il a observé une attitude critique des pouvoirs de son temps, exprimée dans sa devise “cedo nulli” (je ne cède rien à personne) ; et enfin, son nom est synonyme pour le grand public d’un programme éducatif européen couronné de succès, Erasmus. La première chronique est à découvrir ci-dessous.
Le grand retour de la diplomatie de la canonnière, version Donald Trump, stupéfie l’Europe. Car pour elle, les leçons de l’opération américaine au Venezuela sont tout aussi dérangeantes les unes que les autres.
Primo, le monde dans lequel l’Union européenne a grandi n’existe plus. Le droit de la force supplante désormais la force du droit. Pour l’UE, fille du doux commerce et du consensus, la survie va demander beaucoup plus qu’une réforme : une révolution. Simple entité juridique, elle doit devenir un acteur géopolitique doté non seulement des moyens de peser mais aussi de la volonté de les utiliser.
Secundo, Trump est on ne peut plus sérieux dans ses menaces. Le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro l’a appris à ses dépens. Le Groenland, qui appartient au Danemark, est déjà ciblé par Washington pour une prochaine prédation. Et plus généralement, l’Europe doit s’attendre à une intensification des pressions sur le numérique, le commerce ou la défense, de la part d’une Amérique de plus en plus dominatrice.
Tertio, la Chine et la Russie qui ont vu, avec l’Iran et le Venezuela, deux de leurs alliés les plus proches ciblés par Trump en six mois, sont, à n’en pas douter, en train de préparer leur riposte. Laquelle risque fort d’impacter l’Europe et son économie, tant il est vrai que lorsque les grands carnivores s’affrontent, il vaut mieux ne pas être un herbivore égaré sur le champ de bataille.
L’Europe doit apprendre à ne compter que sur elle-même
Soyons justes : Trump n’est pas le premier à se moquer du droit international pour parvenir à ses fins. Vladimir Poutine s’est assis dessus quand il a annexé la Crimée en 2014. Il continue à le violer chaque jour en agressant militairement l’Ukraine. Et contrairement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’exfiltration du dictateur vénézuélien par les Etats-Unis peut se justifier moralement. Maduro était le chef d’un régime brutal, coupable de violations massives des droits de l’homme. Il s’était maintenu au pouvoir bien qu’il ait perdu l’élection présidentielle de 2024. Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne, ni la France ne le reconnaissaient plus comme un chef d’Etat légitime. Pour la Maison-Blanche, il n’était qu’un simple quidam, narcotrafiquant présumé, qui devait répondre de ses crimes devant la justice. L’immunité fonctionnelle due à tout chef d’Etat ne s’appliquerait donc pas dans son cas, car elle ne peut pas servir de prétexte à l’impunité.
Il n’en reste pas moins que l’opération américaine constitue une violation éhontée de la charte des Nations unies, qui stipule dans son article 2, alinéa 4, que tout Etat doit respecter la souveraineté des autres Etats et leur indépendance politique et s’abstenir de recourir à la force. Car maintenant que Trump a fait incarcérer Maduro et proclamé qu’il allait gouverner lui-même le Venezuela, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher d’autres pays de monter des opérations militaires similaires ciblant des dirigeants étrangers qu’ils jugent hostiles.
La loi de la jungle est orthogonale au monde qui fut celui de l’Europe contemporaine. C’était un monde où des nations autrefois ennemies surent, à l’image de l’Allemagne et de la France, se réconcilier après les deux guerres mondiales pour construire une maison commune. Un monde où l’on pouvait compter sur les Etats-Unis pour être protégé, sur la Russie pour acquérir une énergie bon marché, sur la Chine pour y vendre ses produits. Un monde où l’on conquérait des marchés plutôt que des territoires ; où les nations devaient, pour s’enrichir, opter pour la coopération économique plutôt que pour la prédation. Un idéal qui ne s’est jamais vraiment concrétisé mais qui s’en approchait.
L’Europe doit tirer les leçons de sa disparition et, d’abord, apprendre à ne compter que sur elle-même. Elle ne part pas de zéro : en 2025, elle a montré qu’elle savait innover dans les crises lorsque ses intérêts stratégiques étaient menacés, en prenant en charge la quasi-totalité du soutien occidental à l’Ukraine. Mais en 2026, il va falloir aller beaucoup plus loin.
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