Et si Viktor Orban tombait ? Le scénario qui pourrait bouleverser l'Europe, par Catherine Fieschi
En avril 2026, la Hongrie votera. À première vue, un scrutin national de plus, dans une Europe déjà saturée d’élections. En réalité, un test continental, presque civilisationnel. Car Viktor Orban n’est pas seulement un Premier ministre hongrois. Il est devenu, en quinze ans, l’idéologue le plus efficace de l’extrême droite européenne, son dirigeant le plus retors, et peut-être son exportateur le plus influent. Mais pour la première fois sa réélection est loin d’être assurée.
Au pouvoir depuis 2010, ancien boursier de la fondation Soros devenu pourfendeur obsessionnel de George Soros, Orban a méthodiquement refaçonné la Hongrie. Il a théorisé la "démocratie illibérale" (selon l’expression forgée par Fareed Zakaria en 1997), un régime où l’élection subsiste mais où tout le reste est neutralisé : justice sous contrôle, médias alignés, société civile asphyxiée. La presse indépendante a été rachetée par des proches du pouvoir ; les ONG critiques sont harcelées ; la Central European University, a été poussée à l’exil. À cela s’ajoute une kleptocratie assumée : marchés publics captés par les amis du régime, et fortunes fulgurantes de proches du Premier ministre - son gendre, notamment, devenu milliardaire.
Mais l’impact d’Orban dépasse largement la Hongrie. Il est le premier dirigeant à avoir affirmé clairement ne pas vouloir quitter l’Union européenne, mais la transformer de l’intérieur. Parasiter sans soutenir. Profiter sans contribuer. Utiliser les règles - unanimité, veto, procédures institutionnelles - pour bloquer les sanctions contre Moscou, les aides à Kiev, les avancées sur l’État de droit. Cette stratégie a fragilisé l’Union, ralenti ses décisions, parfois miné sa crédibilité. Et pourtant, paradoxalement, elle l’a aussi déniaisée. L’Europe de 2025 sait désormais que ses ennemis peuvent être assis à la table du Conseil, et en service commandé.
Et enfin, les États-Unis. On a longtemps cru que Trump avait inspiré Orban. C’est sans doute l’inverse. Défenseur acharné des frontières, admirateur déclaré de Vladimir Poutine, contempteur des élites libérales, Orban a théorisé avant Trump ce national-populisme agressif, identitaire, et décomplexé. Il a accueilli les conservateurs américains à Budapest, offert un modèle, un récit, une méthode.
Jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ?
Voilà pourquoi les élections hongroises de 2026 nous concernent tous puisqu’un challenger, Péter Magyar et son parti Tisza sont en tête des sondages. Magyar n’est ni un tribun incandescent ni un révolutionnaire. Il est l’antithèse d’Orban : calme là où l’autre tonne, méthodique là où l’autre est brutal. Juriste passé par les arcanes de l’État, et proche, hier encore de Fidesz et du pouvoir, il incarne cette figure redoutée des régimes illibéraux : le dissident crédible, qui connaît la machine de l’intérieur. Il ne promet pas une Hongrie idéale, mais une Hongrie normale - un État de droit restauré, des institutions désinfestées de la corruption, une Europe réinvestie sans naïveté mais sans sabotage. Il propose la déconstruction patiente des années Orban. Et c’est pour cela qu’il inquiète le régime. Pourtant rien n’est gagné : à l’ère de Trump et de sa nouvelle stratégie de sécurité qui prône ouvertement le soutien aux partis pro-Maga, jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ? Et sur quelle "aide" américaine (ou russe) pourra-t-il compter ?
Si Orbán tombait, Budapest et Bruxelles seraient en partie transformées. D’abord, une conséquence mécanique : un veto en moins c’est une Europe plus rapide ; sur l’aide à l’Ukraine, sur les sanctions, sur l’État de droit, sur l’immigration même. Ensuite, une conséquence politique : Meloni et le Slovaque Fico perdraient leur meilleur bouclier. Car Orban est le spécialiste des bras de fer, et celui qui encaisse pour les autres. Sans lui, Meloni se retrouverait plus exposée mais aussi sûrement moins tentée par un camp radical amputé de son plus habile stratège. Fico, lui, perdrait un partenaire de blocage, et donc une part de sa capacité à monnayer son obstruction.
Surtout, la chute d’Orban tuerait l’idée qu’un régime "illibéral" peut durer indéfiniment au cœur de l’Union. Ce serait un signal pour les apprentis populistes : la rente de la provocation n’est pas éternelle. Ce serait aussi une leçon pour l’Europe : l’unité se défend - et parfois, elle se libère. Avril 2026 n’est pas une date hongroise, c’est une date européenne.
Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence
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