François Heisbourg : "Sur le Groenland, Emmanuel Macron a joué un rôle majeur face à Donald Trump"
Un ballet inhabituel s'est déroulé à l'Elysée, ce mercredi 28 janvier. Le président français, lunettes de soleil sur le nez, était entouré de deux Premiers ministres danois : Mette Frederiksen, celle du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, celui du Groenland. L'occasion pour Emmanuel Macron de relancer un appel au "réveil stratégique de l'Europe", après le bras de fer inédit engagé par Donald Trump autour du territoire autonome danois en début d'année.
François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, rapporte le choc terrible provoqué par ces menaces américaines sur nos voisins, encore plus affectés que les Français. "Le réveil a vraiment été brutal pour de nombreux Européens", assure l'auteur du Suicide de l'Amérique (Odile Jacob, 2025), estomaqué par l'attitude de l'administration Trump et qui salue la réponse française.
L'Express : Emmanuel Macron a reçu les premiers ministres du Danemark et du Groenland à l'Élysée, ce 28 janvier. Est-ce le signe de l'importance prise par la France sur ce dossier ?
François Heisbourg : La réponse courte, c'est oui. La France a joué un rôle tout à fait majeur dans l'évolution de la crise groenlandaise, et cette rencontre à Paris en est une manifestation tangible.
Les Français ont joué un rôle à deux égards. D'abord, l'envoi de soldats au Groenland. Non pas qu'ils aient été nombreux mais les Français ont été relativement plus nombreux que les autres Européens, notamment que les quinze Allemands qui se sont aperçus assez bizarrement qu'il faisait froid au Groenland en hiver et qui sont déjà rentrés chez eux. Les Français ont de plus envoyé une unité excellemment choisie, les chasseurs alpins. Ce mouvement de troupes a attiré l'attention des Américains, en particulier de ceux préoccupés par l'avenir du lien transatlantique, et il y en a davantage qu'on ne le croit.
La deuxième manifestation de l'influence française a été l'affaire du fameux "bazooka" [NDLR : la menace d'utiliser l'instrument anti-coercition de l'Union européenne contre les Etats-Unis]. Donald Trump a été un peu plus rapide que les Européens à convoquer l'arme des barrières douanières dans cette affaire mais il est vrai que le "bazooka" était une arme particulièrement lourde, même s'il n'y a pas eu besoin de passer à l'exécution. Les marchés ont pris l'affaire au sérieux, peut-être davantage encore que certains politiques à l'étranger. Pendant le Forum de Davos, l'évolution du Dow Jones était très directement corrélée à la perception qu'avaient les marchés du risque de déclenchement d'une guerre commerciale à grande échelle. C'est le président de la République française qui a convoqué cette arme-là le premier, qui l'a mise en scène. C'était intelligent, ça a marché.
Envoyer des soldats au Groenland et menacer les États-Unis d'une guerre commerciale serait donc la bonne manière de négocier avec Trump ?
Dans le cas d'espèce, cette manière a rempli son office puisque Trump, pour calmer le jeu, a été amené à indiquer clairement qu'il n'était pas question de recourir à la force. Cette hypothèse d'une guerre entre alliés a débarrassé le plancher. Le risque d'une guerre commerciale, qui a été manié au profit des Américains jusqu'à présent, a cette fois servi la dissuasion du côté européen.
Le discours offensif d'Emmanuel Macron à Davos a aussi été très commenté. Est-il en train de changer son rapport à Donald Trump ?
Nous sommes maintenant dans une phase de face-à-face, que Trump a choisi. Ce n'est pas Macron qui s'est moqué bêtement de Trump, c'est Trump qui s'est moqué bêtement de Macron. Macron a eu l'avantage de ne pas jouer gratuitement la provocation, il a su jouer la fermeté, mais sans en rajouter.
Trump se méprend sur l'impact du fait que Macron devient inévitablement un lame duck, "un canard boiteux", puisqu'il ne va pas se représenter pour un troisième mandat. Son avenir en politique intérieure française se trouve derrière lui, du moins pour un certain temps. Mais le fait d'être un lame duck vous donne une liberté : vous ne risquez plus votre avenir politique, vous pouvez raconter ce que vous voulez, ce qui est impossible si vous briguez un nouveau mandat, en regardant constamment derrière votre épaule pour savoir l'impact de vos déclarations sur les sondages ou sur les coalitions dont vous avez besoin pour monter votre campagne présidentielle. Macron n'a pas de campagne présidentielle devant lui, Trump non plus en principe, et ça donne des coudées franches. Evidemment, c'est à double tranchant : un président lame duck a plus de mal à convaincre de grandes initiatives nouvelles pour lesquelles il faut monter des coalitions internationales. Mais dans la gestion quotidienne de la crise, c'est plutôt un avantage.
Même si, en parallèle, l'Assemblée nationale n'a pas réussi à se mettre d'accord sur un budget, ce qui traduit une fragilité politique interne pour le président de la République...
La fragilité politique demeure, mais là aussi le paradoxe est que le gouvernement a de fortes chances de gagner son pari budgétaire. Ce n'est pas neutre lorsqu'il s'agit des questions de sécurité et de défense, ce que regardent les observateurs étrangers. Jusqu'à ces derniers temps, ils ne pouvaient que conclure que la France était très douée pour annoncer des intentions en la matière, notamment Macron lors de son discours du 13 juillet à l'hôtel de Brienne l'an dernier où il alignait les milliards supplémentaires pour la défense... Sauf qu'il y avait zéro milliard en l'absence d'un budget.
Maintenant, il y a quand même de très très fortes chances pour que le budget soit adopté et que les 6 milliards supplémentaires pour la défense soient au rendez-vous. Ça aussi, ça aide dans le rapport de force. Non pas avec Trump, parce que pour lui c'est du détail, mais pour les autres partenaires.
Emmanuel Macron doit prononcer un discours sur la force nucléaire française dans les semaines qui viennent. Ce discours est-il attendu par nos alliés européens et que peut-il annoncer concrètement ?
Oui, ce discours est attendu avec une très vive curiosité. Chacun a compris en Europe, même les plus atlantistes, que la fiabilité de l'engagement américain en faveur de ses alliés est quelque peu flageolante, y compris dans le domaine nucléaire. Ils attendent sérieusement la perspective que la France est prête à évoquer, notamment pour la dimension européenne de la dissuasion française. J'ajoute que je n'ai aucune idée de ce que le président va raconter.
Malgré le revirement de Trump, la question du Groenland a-t-elle modifié pour de bon la relation transatlantique ?
Du côté européen, oui. La leçon de choses a été exceptionnellement brutale et univoque. La notion que l'allié américain risquait de recourir à la force pour s'arroger un territoire qui n'appartient pas aux États-Unis a vraiment marqué les esprits. Dans un vieux pays un peu cynique comme la France, ça surprend déjà, mais dans des pays qui ont la réputation d'être soit plus atlantistes, soit plus "Bisounours" dans leur appréciation des relations internationales, le choc est gigantesque. On ne peut pas le surestimer. Les Européens se sont rendus compte que Trump était capable d'envisager sérieusement de recourir à la force, que c'était une véritable hypothèse de travail et non une simple lubie, une fantaisie trumpienne de plus, qui ne porte pas forcément à conséquence.
Le réveil a vraiment été brutal pour beaucoup d'Européens. En France sans doute moins, à cause de notre habitude de nous penser stratégiquement de façon singulière par rapport à nombre de nos alliés : il est plus facile pour nous de vivre cette situation que certains de nos partenaires.
Vous avez écrit Le Suicide de l'Amérique l'année dernière. Ces jours-ci, beaucoup de gens s'inquiètent de l'évolution de la démocratie aux Etats-Unis et observent avec crainte les événements à Minneapolis. Comment ce basculement américain peut-il affecter l'Europe et la France ?
Il nous affecte déjà : il nous amène à augmenter substantiellement nos dépenses militaires non pas simplement parce que la menace russe existe, ce dont tout le monde a pris acte, mais aussi parce que le soutien américain est devenu plus incertain. Et pire encore, la Stratégie nationale de sécurité américaine est ouvertement hostile à l'existence même de l'Union Européenne et à l'existence de gouvernements qui ne soient pas d'extrême droite en Europe. C'est une nouveauté absolue, que les États-Unis considèrent la démocratie libérale en Europe comme un objet d'horreur et l'Union européenne comme une machine à entuber les États-Unis, pour employer les mots de Trump.
Certains m'ont considéré comme étant trop pessimiste lorsque j'ai écrit mon livre sur le suicide américain : je leur fais mes excuses parce que j'étais beaucoup trop optimiste ! Même dans mes cauchemars les plus extrêmes, je n'imaginais pas qu'il pourrait y avoir une doctrine nationale de sécurité qui nous soit directement hostile.
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