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Venezuela : les racines d’un effondrement, par la réalisatrice Margarita Cadenas

Les difficultés que traverse aujourd’hui le Venezuela ne sont ni conjoncturelles ni exagérées : elles sont profondes, structurelles et exigent des réponses concrètes. Derrière les chiffres de la production et les débats géopolitiques, il y a une réalité humaine faite d’hôpitaux sans électricité, d’écoles désertées et de familles contraintes à l’exil. Pour comprendre cette crise, il est indispensable de revenir brièvement sur l’histoire du pays et sur les choix qui ont façonné son économie, en particulier dans le secteur pétrolier.

Au moment où ce texte est soumis, l’arrestation de Nicolas Maduro par les forces américaines relance une crise vénézuélienne déjà profonde et remet au premier plan la question de notre industrie pétrolière. Plus que des réactions immédiates ou des débats de plateau, c’est une vision stratégique à long terme - la capacité à réparer, moderniser et relancer la production - qui déterminera si l’immense potentiel de nos réserves pourra devenir une réalité pour notre peuple, plutôt qu’un simple enjeu géopolitique.

Le pétrole vénézuélien est exploité en partenariat avec les États-Unis depuis plus d’un siècle. Extrêmement lourd, il nécessite des procédés de raffinage complexes pour être exploitable. Dès la découverte des premiers gisements, ce sont les États-Unis qui ont historiquement investi dans la création des infrastructures pétrolières indispensables à son extraction et à sa transformation. Cette relation explique en grande partie la structure technique et commerciale de l’industrie pétrolière vénézuélienne.

En 1960, la création de l’Opep, à l’initiative du Chah d’Iran et avec la participation déterminante des ministres du pétrole vénézuélien et saoudien, marque une étape majeure. Dans les décennies suivantes, entre les années 1970 et 1990, l’État vénézuélien investit massivement dans la formation de ses élites techniques. Des milliers de Vénézuéliens bénéficient de bourses pour se spécialiser à l’étranger dans les technologies de raffinage. Grâce à ces compétences, PDVSA devient une entreprise d’excellence, pleinement vénézuélienne après sa nationalisation en 1976 sous le gouvernement de Carlos Andrés Pérez, et entreprise publique depuis lors.

Une crise économique avant tout technologique

Cette réussite a été largement démantelée, notamment après le licenciement public en 2002 par Hugo Chavez de plus de 20 000 ingénieurs, managers et techniciens, privant ainsi PDVSA d’une partie essentielle de son capital humain formé au cours des décennies précédentes. Alors, pour que le Venezuela puisse aujourd’hui se relever, il est impératif de remettre en état une infrastructure pétrolière profondément dégradée après des années de négligence, d’abandon et de détournement principalement sous les gouvernements d’Hugo Chavez puis de Nicolas Maduro. En moins de vingt ans, la production s’est effondrée et ne représente plus qu’une fraction de ce qu’elle était lorsque le pays figurait parmi les principaux producteurs mondiaux.

La crise économique vénézuélienne est désormais avant tout technologique. L’industrie pétrolière est gravement endommagée et requiert un savoir-faire que même la Chine ne maîtrise pas entièrement. Les États-Unis demeurent des partenaires historiques incontournables : même sous Chavez et Maduro, les exportations de brut vers les États-Unis n’ont jamais cessé. Il serait naïf de nier que leur intérêt est d’abord énergétique. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer que le Venezuela a besoin d’investissements massifs, de plusieurs milliards de dollars, pour réparer ses infrastructures, relancer la production et recréer des revenus. Le pétrole, à lui seul, ne nourrit pas une population. Au-delà de l’énergie, c’est un pays entier qu’il faut reconstruire : la santé, l’éducation, l’économie, la sécurité, les institutions et le tissu social. Il faudra également créer les conditions permettant d’accueillir les 8,5 millions de Vénézuéliens contraints à l’exil au cours des dix dernières années. À cela s’ajoute une dimension sécuritaire majeure : Chavez puis Maduro ont ouvert le pays à l’influence de puissances et d’acteurs extérieurs - l’Iran, la Russie, la Chine, le Hezbollah - ainsi qu’aux guérillas colombiennes des Farc et de l’ELN, fragilisant durablement la souveraineté nationale.

Le Venezuela ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui fait défaut aujourd’hui, ce sont des institutions fonctionnelles, une vision à long terme et la volonté politique de reconstruire sur des bases réalistes. La sortie de crise ne sera ni rapide ni indolore, mais elle ne pourra commencer qu’à partir d’un diagnostic lucide, débarrassé des mythes et des slogans qui ont déjà tant coûté au pays.

*Margarita Cadenas est réalisatrice et documentariste franco-vénézuélienne. Son travail porte notamment sur le Venezuela, l’Amazonie et les enjeux politiques et sociaux contemporains.

© REUTERS

Des manifestants contre l'attaque américaine au Venezuela à Sao Paulo, au Brésil, le 5 ajnvier 2026.
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Nicolas Maduro : le "deux poids-deux mesures" de Donald Trump dans sa lutte anti-drogue

Véritable menace ou prétexte pour lancer une opération ? Depuis l'intervention américaine au Venezuela, le week-end dernier, Donald Trump ne cesse de se réjouir de la capture par l'armée du dirigeant jusque-là au pouvoir à Caracas, Nicolas Maduro. Selon lui, le chaviste représentait un danger pour la sécurité des États-Unis, où il aurait participé à exporter de gigantesques quantités de cocaïne depuis son pays. Il aurait ainsi été "la cheville ouvrière d’un vaste réseau criminel". Désormais emprisonné dans un centre pénitentiaire du sud de New York, le président vénézuélien a comparu pour la première fois devant un juge ce lundi 5 janvier, notamment pour "narcoterrorisme". Des charges contre lesquelles il plaide non coupable.

Quoi qu'il en soit, l'administration Trump a fait de la lutte anti-drogue son principal motif d'intervention au Venezuela. Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, jure ainsi que l'opération se référait aux "forces de l'ordre" et non pas à l'armée. Pourtant, comme étayé dans un article du New York Times, le Venezuela est loin d'être l'acteur majeur du narcotrafic américain décrit par le camp républicain. Certes, une part non négligeable (10 à 13 % du trafic mondial) de cocaïne est exportée depuis le pays. Mais ces envois sont bien davantage à destination de l'Europe que des États-Unis, où la majeure partie de la drogue qui circule provient de la côte pacifique. Le fentanyl, qui ravage la santé de nombreux Américains, n'est par ailleurs pas produit au Venezuela, mais au Mexique. Restent néanmoins les accusations de liens de Nicolas Maduro avec de puissants cartels.

Grâce polémique de l'ex-président hondurien

Une chose est sûre : le discours très offensif de Donald Trump vis-à-vis du narcotrafic tranche avec de multiples prises de position bien plus conciliantes sur le sujet. Par le passé, le milliardaire républicain a en effet affiché son soutien à plusieurs personnalités reconnues coupables de trafic de drogue – ou fortement suspectées d'y être liées. Dernier épisode de ce type en date ? La grâce, début décembre, de l'ex-président du Honduras, Juan Orlando Hernandez. Au pouvoir dans ce petit pays d'Amérique centrale entre 2014 et 2022, il avait été extradé à la fin de son mandat vers les États-Unis pour être jugé pour son implication dans le trafic de drogue à destination du pays.

L'ancien dirigeant avait alors été reconnu coupable d'avoir empoché des pots-de-vin de la part de gangs pour faciliter l'exportation de 400 tonnes de cocaïne vers le marché américain. Jusqu'à sa grâce il y a quelques jours, il purgeait une peine de 45 ans de prison dans un centre pénitentiaire de Virginie-Occidentale. À présent libéré, Juan Orlando Hernandez a remercié Donald Trump pour son geste. Le locataire de la Maison-Blanche n'a d'ailleurs pas vraiment donné d'éléments concrets pour justifier cette grâce. "Les habitants du Honduras pensaient vraiment qu'il s'agissait d'un piège, et c'était une chose terrible", a-t-il lancé devant la presse. "Ils ont dit qu'il était un trafiquant de drogue parce qu'il était le président du pays. Et ils ont dit que c'était un coup monté par l'administration Biden. J'ai examiné les faits et j'ai été d'accord avec eux".

Soutien d'Alvaro Uribe... aux liens présumés avec Escobar

Outre-Atlantique, au moment où Donald Trump affiche la sévérité de sa politique anti-stupéfiants, le timing d'une telle décision a surpris. Ce n'est cependant pas une première. En 2020, l'ex-président colombien Alvaro Uribe (2002-2010), avait déjà été chaleureusement félicité sur les réseaux sociaux par le républicain après avoir été libéré de son assignation à résidence dans une affaire impliquant des paramilitaires. L'occasion pour Donald Trump de saluer "un allié de notre pays dans la lutte contre le castrisme et le chavisme", qui s'affiche aussi comme Maga-compatible – il a d'ailleurs applaudi la récente opération militaire au Venezuela voisin. Mais l'homme politique sud-américain est également suspecté d'avoir des liens troubles avec le trafic de stupéfiants.

En 1991, un rapport déclassifié de la DIA, une agence de renseignement américaine reliée au Pentagone, décrivait Alvaro Uribe comme un "ami personnel de Pablo Escobar", le célèbre narcotrafiquant ayant terrorisé la Colombie dans les années 70 à 90. D'après ce document, aujourd'hui relayé par l'université George Washington, il "collaborait activement avec le cartel de Medellin au plus haut niveau de l'État". Sans nier certains liens avec des figures du cartel de Medellin, Alvaro Uribe – par ailleurs cité dans de nombreux autres scandales – a toujours démenti avoir contribué au trafic de drogue. Le rapport en question a aussi été contesté aux États-Unis. Toujours est-il que les doutes autour de sa possible implication dans l'exportation de cocaïne vers le territoire américain n'ont pas empêché Donald Trump de le congratuler.

Proche d'un narcotrafiquant dans les années 80

Plusieurs journalistes ont enquêté sur les liens présumés de Donald Trump avec la mafia, en particulier lorsqu'il a construit sa fortune. C'est le cas de David Cay Johnston, lauréat du prix Pulitzer en 2001. Cette figure de la presse américaine a ainsi révélé en 2016 les relations troubles du milliardaire avec un certain Joseph Weichselbaum. Dans les années 80, ce dernier gérait une société d'hélicoptères permettant à Donald Trump d'acheminer certains richissimes clients vers ses casinos d'Atlantic City, dans le New Jersey. Les deux hommes deviennent alors très proches.

Mais, déjà concerné par des condamnations judiciaires dans le passé, Joseph Weichselbaum est de nouveau inculpé en 1985 pour trafic de cannabis et de cocaïne. Des faits dont il est reconnu coupable durant le procès. Donald Trump décide à cet instant de défendre tant bien que mal l'accusé, en réclamant par écrit une peine clémente pour ce dernier. Il qualifie alors le trafiquant de drogue d'"atout pour la communauté" et d'homme "consciencieux, franc et assidu", raconte David Cay Johnston, dans un article publié dans Politico. Contacté pour réagir à ces informations, le président américain a affirmé à l'époque au reporter "connaître à peine" Joseph Weichselbaum.

© REUTERS

Donald Trump arrive à la Maison-Blanche, le 17 décembre 2025, à Washington (États-Unis).
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Après le Venezuela, l’Iran ? Le dernier cauchemar de l’ayatollah Khamenei

En pleine nuit en ce 2 janvier, réunion d’urgence au Conseil suprême de la sécurité nationale iranien. Confronté depuis le 28 décembre à un vaste mouvement de contestation contre l’hyperinflation et la violence des autorités, Donald Trump a provoqué un vent de panique à Téhéran, en menaçant directement le régime des mollahs : si l’Iran venait à éliminer encore des "manifestants pacifiques" - les ONG dénombrent déjà une vingtaine de victimes -, alors les Etats-Unis seraient prêts à venir à leur "secours", a averti le président américain...

Enième coup de menton d’un Donald Trump imprévisible ou volonté réelle de provoquer une bonne fois pour toutes la chute de l’ayatollah Khamenei ? Au moment où le républicain joue la carte de l’intimidation, à Téhéran, personne n’est encore au courant de ce qui se trame dans la "war room" de Washington... Dans une spectaculaire opération militaire, Nicolas Maduro et sa femme sont arrêtés par une unité des forces spéciales et déportés manu militari vers les Etats-Unis.

"Il y a désormais une jurisprudence vénézuélienne en matière de changement de régime", analyse David Khalfa, cofondateur de l’Atlantic Middle East Forum (Amef). "En Iran, Donald Trump pourrait aussi franchir le Rubicon lors d'une opération qui consisterait à capturer, voire à éliminer le guide suprême, pour faire en sorte que l'aile la plus modérée du régime prenne le relais et devienne plus conciliante vis-à-vis des intérêts américains, golfiens et israéliens", anticipe le chercheur. Les chiffres de l’activisme militaire du président républicain, notamment dans le monde arabe, accréditent cette thèse. Au total, 637 frappes aériennes - du Yémen au Nigeria en passant par la Syrie et l’Iran - ont été menées par les Etats-Unis entre son retour à la Maison-Blanche et le 8 décembre 2025, selon les données de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data. Déjà plus que Joe Biden en quatre années de mandat !

Caracas, un allié fidèle de l’Iran

Alors que les Gardiens de la révolution n’ont pas encore eu le temps de digérer la débâcle de la guerre des douze jours en juin 2025, le nouveau coup de force est déjà un sérieux revers pour "l’Axe de la résistance" iranien, dont Caracas est un allié fidèle.

La manne financière en provenance du Venezuela, qui irrigue l’Iran et ses proxys dans la région, risque de se tarir avec la prise de contrôle de Washington. Rien que les exportations clandestines de pétrole iranien - via des réseaux parallèles au Venezuela - auraient rapporté près de 54 milliards de dollars annuels entre 2022 et 2023. Le Hezbollah, la principale milice chiite du Liban, est accusé depuis plusieurs décennies d’avoir mis en place au Venezuela un vaste réseau criminel mêlant drogue, blanchiment et trafic d’armes afin de financer ses activités et d’aider l’Iran à contourner les sanctions américaines.

En Israël, l’opération XXL de Donald Trump contre le "parrain" vénézuélien a été unanimement saluée par la classe politique. Benyamin Netanyahou y voit une nouvelle occasion d’affaiblir un régime iranien qui doit faire face simultanément à une contestation intérieure grandissante, combinée à une pression militaire israélo-américaine maximale.

"Mais en Iran, comme au Venezuela, la question du regime change pose celle de la future séquence politique. Il faut un plan", tempère Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de Chatham House. "En changeant seulement la tête du pouvoir iranien, le système en place ne sera pas nécessairement remis en cause", précise la chercheuse. Dans le cercle proche de l’ayatollah Khamenei, tous les scénarios sont sur la table. Même celui de fuir vers la Russie, comme le rapporte le Times sur la base d’un rapport du renseignement britannique. Pour le Guide, mieux vaut Moscou que New York.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

3 janvier 2026, Téhéran, Iran : Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, s’exprime lors d’une rencontre avec les familles des martyrs iraniens à l’occasion d’une cérémonie commémorant le sixième anniversaire de la mort de Qassem Soleimani à Téhéran.
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Nicolas Maduro, la chute d'un agent de Cuba : comment il a été formé, protégé et téléguidé par La Havane

A quoi pense un dictateur au moment de son arrestation ? Et à l’instant où il réalise qu’il vient de perdre son pouvoir absolu et la liberté ? Et à quoi songe Nicolas Maduro maintenant, seul dans sa cellule new-yorkaise de la prison Metropolitan Detention Center, à Brooklyn, à quelques encablures de Manhattan ? Dans cet endroit sordide connu pour ses conditions de détention inhumaines, la mauvaise qualité de sa nourriture, la présence de rats et les coupures d’électricité pendant les périodes de froid, le sort du narco-président panaméen Manuel Antonio Noriega – arrêté en 1989 par l’armée américaine, mort en détention vingt-sept ans plus tard – lui vient sans doute à l'esprit. Mais il doit aussi se souvenir de Fidel Castro (mort en 2016), personnage clé de son destin sans lequel il ne dormirait pas aujourd’hui derrière les barreaux.

"Nicolas Maduro est un pur produit du système cubain et de Fidel Castro", prévient la chercheuse Maria C. Werlau, auteure de l’indispensable Cuba’s intervention in Venezuela (2019, non traduit). "Le président déchu a été formé par La Havane, entraîné par La Havane, placé au cœur du pouvoir vénézuélien par La Havane, télécommandé par La Havane et même protégé par des gardes du corps de La Havane", explique cette Cubano-américaine. Et d'ajouter : "On ne comprend rien au Venezuela actuel si l’on ignore à quel point le pouvoir de Caracas est infiltré par la pensée cubaine, mais aussi par les espions et les agents de La Havane." Un seul exemple : trente-deux membres de la protection rapprochée de Maduro, tous des militaires d'élite cubains, ont été abattus par les soldats de la Force Delta américaine lors de l’opération spéciale contre le "bunker" de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Une défaite militaire et psychologique colossale pour Cuba.

Voici comment Maduro est devenu un agent cubain

Pour comprendre comment Nicolas Maduro est devenu un "agent" cubain, il faut remonter aux années 1980. En 1983, alors âgé de 21 ans, cette armoire à glace d’1,90 mètre est le garde du corps d’un certain José Vicente Rangel, le candidat communiste à la présidentielle, qui deviendra ultérieurement le vice-président d’Hugo Chavez. L'année suivante, en 1984, Nicolas Maduro, qui gagne sa vie en conduisant un minibus, s’envole pour La Havane afin d’y étudier la politique à l’université Ñico López.

Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.
Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.

Créée par Fidel Castro en 1960, c’est le centre de formation idéologique et politique des dizaines de milliers d’apprentis révolutionnaires, non seulement cubains mais aussi latino-américains. Forces vives de l’internationale castriste, ces étudiants deviennent ensuite, dans leurs pays respectifs, dirigeants syndicaux ou politiques, responsables d’ONG, leaders indigènes, diplomates, enseignants ou encore activistes avec pour mission de propager le marxisme-léninisme et le castrisme à travers l’Amérique latine et au-delà.

En rentrant à Caracas après deux ans d’endoctrinement à La Havane, l’ancien chauffeur de bus Nicolas Maduro devient rapidement – avec l’aide de réseaux castristes établis sur place – un leader du syndicat des conducteurs d’autobus de banlieue de Caracas. A peu près au même moment, au début des années 1990, un certain Hugo Chavez apparaît sur le radar des services de renseignements cubains qui suivent de près la vie politique vénézuélienne (et de tous les pays du monde). Jusqu'alors inconnu au bataillon, ce colonel trentenaire lance, en 1992, un putsch meurtrier qui échoue tandis que le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, que Chavez veut assassiner, échappe de justesse à la mort.

Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la
Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la "une" d'El Nacional.

Condamné et emprisonné, le colonel des tanks reçoit bientôt la visite, en prison, d’un certain leader syndical nommé Nicolas Maduro qui lui propose ses services. De là à penser que Maduro agit en service commandé par La Havane, il n’y a qu’un pas. Visiteur de prison mais aussi messager, secrétaire et homme à tout faire du désormais célèbre prisonnier, le leader syndical se rend indispensable. Au passage, il fait la connaissance de Cilia Flores, avocate de Chavez et future épouse de Maduro, elle aussi capturée le week-end dernier par les forces spéciales américaines.

L'ex-chauffeur de bus devient conseiller du président

Lorsque Hugo Chavez est gracié et libéré de prison après seulement vingt-cinq mois de détention dans des conditions confortables, le géant Maduro retrouve son premier métier : il devient le garde du corps de l’ex-putschiste. Aussi ce dernier se précipite-t-il à La Havane où il a été invité par le Lider maximo – invitation probablement transmise par Maduro. À sa descente d’avion, Fidel Castro reçoit Chavez avec les honneurs, flatte son ego et devient instantanément son mentor à vie. Peu de temps après, Nicolas Maduro rejoint la direction du Mouvement bolivarien révolutionnaire MBR-200 créé par Chavez. Fait troublant : il est le seul civil parmi une bande d’officiers conspirationnistes, unis par les liens du putsch manqué de 1992. "À coup sûr, c’est Fidel Castro, dont l’ascendant psychologique sur Chavez était considérable, qui l'a convaincu de laisser Maduro entrer dans ce cercle fermé", estime l’analyste bolivien Juan Lechín.

Quoi qu’il en soit, en 1999, le messianique Hugo Chavez devient président dans un pays pétrolier en crise économique, sociale et politique. L’ex-chauffeur de bus Maduro, lui, devient conseiller spécial du président puis ministre des Affaires étrangères. Belle ascension professionnelle ! Coup de chance extraordinaire, le cours mondial du pétrole qui stagnait à 8 dollars le baril s’envole soudain à 150 dollars. Les pétrodollars pleuvent sur Caracas et la révolution "bolivarienne" peut tout se permettre, y compris financer Cuba et ses alliés idéologiques partout en Amérique latine, au Nicaragua, en Bolivie ou en Argentine, où le couple Kirchner est aux manettes.

À l’instigation de Fidel Castro, Cuba et le Venezuela déclarent qu’ils fusionnent leurs économies : ainsi voit le jour le concept de "Venecuba" ou "Cubazuela". Les deux pays n’en font qu’un, au bénéfice, avant tout, de La Havane. Mieux : le rusé Fidel Castro invente une alliance diplomatique avec le Venezuela d’Hugo Chavez, le Nicaragua de Daniel Ortega et la Bolivie d’Evo Morales : c’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le même temps, le colonel président Chavez transforme le Venezuela en pays "illibéral", puis dictatorial, avant de mourir en 2013 des suites d’un cancer qui suscite de folles spéculations. Selon une hypothèse invérifiable mais plausible, les Cubains auraient tardé à soigner le cancer du président (Chavez était traité à La Havane) pour mieux le laisser mourir à l’âge de 57 ans et le remplacer par leur "agent" : Nicolas Maduro.

Pourquoi un tel choix ? "À ce stade de la coopération entre les deux pays, les Cubains étaient exaspérés par l’histrionisme et la logorrhée incessante d’Hugo Chavez", répond Enrique Garcia, ancien membre de la direction du renseignement cubain qui dépend du ministère de l’Intérieur de La Havane. "Aussi, c’était l’époque où Fidel Castro était malade et retiré des affaires. Or, Hugo Chávez était obsédé par l’idée qu’il allait le remplacer en tant que symbole et leader de l’anti-impérialisme à l'échelle mondiale. Non seulement le Vénézuélien commençait à lasser Fidel, qu’il contactait à tout propos pour lui demander des conseils ou faire part de ses idées 'lumineuses', mais, de plus, son frère Raul Castro, désormais au pouvoir, n’a jamais pu supporter Chavez", complète l’ancien espion formé, aussi, à l’école du KGB, en Union soviétique.

Fin connaisseur de la politique latino-américaine, l’analyste Juan Lechin – dont le père fut une figure historique de la gauche syndicale bolivienne – renchérit : "Il n’y a aucun mal à imaginer que Raúl Castro, dont on sait depuis la révolution cubaine qu’il peut se comporter en assassin froid et calculateur, ait décidé de précipiter la fin de Chavez. C’est parfaitement cohérent avec le machiavélisme castriste." Seule certitude : deux mois avant sa mort, Hugo Chavez, plus que jamais soumis à l’influence des frères Castro, annonce qu’il a choisi son successeur au cas où il lui arriverait quelque chose. Son nom ? Nicolas Maduro, pardi ! Et voilà comment Diosdado Cabello, compagnon de route de Chavez jusqu’alors considéré comme l’héritier naturel, voit ses ambitions stoppées net. La Havane ne veut pas de ce militaire nationaliste qui a toujours affiché sa défiance vis-à-vis de Cuba et affirmé, qu’au contraire, le Venezuela, fort de son pétrole, n’avait besoin d’aucune alliance ou tutelle. Mi-mars 2013, Nicolas Maduro est donc proclamé président du Venezuela. "Du point de vue de Cuba, il est 'notre agent à Caracas', pour paraphraser le roman d’espionnage de Graham Greene", pointe Maria C. Werlau.

Comme son prédécesseur, le nouveau président hérite d’une protection rapprochée 100 % cubaine ainsi que d’un médecin attitré, également cubain. "À ce stade de l’histoire du chavisme, les services de renseignement, l’armée, l’appareil répressif ou encore les médias étaient depuis longtemps infiltrés par les Cubains", précise aussi l’experte cubano-américaine. La présence cubaine prend aussi la forme de 'missions médicales', composée de 20 000 médecins en tout qui, à partir de leurs dispensaires, effectuent aussi un travail d’endoctrinement politique dans les bidonvilles et les campagnes. "Enfin, ajoute Juan Lechin, Nicolas Maduro – comme Hugo Chavez avant lui – se rend fréquemment à La Havane, toujours pour bénéficier de conseils des Cubains, experts en ingénierie politique, en travail d’influence et en manipulation de l’opinion mondiale."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada...

La présidence de Nicolas Maduro tourne vite à la répression la plus brutale. Aux manifestations monstres contre Chavez en 2002, 2004 et 2009 succèdent celles de 2014, 2016 et 2019 contre son successeur. "Dès le début, on assiste à une orgie de violence, estime le Vénézuélien Pedro José García Sanchez, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre, qui est né et a grandi dans un bidonville de Caracas. Le président fait tirer sur la foule à balles réelles. Les emprisonnements politiques et les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Dans les prisons, la torture se généralise, souvent à l’aide de décharges électriques sur les testicules. Quant aux prisonnières, les gardiens les transforment en esclaves sexuelles et les violent sans limite."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada, du nom du dictateur ougandais violent et sanguinaire qui multipliait provocations et déclarations délirantes. "S’ils veulent me qualifier de dictateur, eh bien soit !", fanfaronne-t-il un an après son accession au pouvoir. Que la violence se pratique au grand jour et non à l’ombre des prisons ne le dérange nullement, au contraire. En 2019, il commande aux blindés de foncer sur des manifestants afin de les écraser vivants. Pour l’exemple. Et à chaque crise, nationale ou internationale, il se fait filmer en train d’exécuter des pas de salsa. Lors du réveillon de Noël, on l’a encore vu se trémousser avec sa femme Cilia Flores – une manière de faire un immense pied de nez à Donald Trump qui, dit-on, n’a guère goûté la plaisanterie. À coup sûr, c’était la dernière chorégraphie du couple présidentiel : les prisons américaines sont, paraît-il, dépourvues de dancefloor.

Dans sa cellule, l’ex-président aura tout loisir de se remémorer le talent de son épouse pour la danse tropicale, mais pas seulement. "La vraie femme de pouvoir, c’était elle, estime l’historienne Elizabeth Burgos. Avocate et femme de confiance d’Hugo Chavez au début des années 1990, elle a occupé d’innombrables fonctions à partir des années 2000 : présidente de l’Assemblée nationale, procureure générale de la nation, ou encore 'première dame' depuis son mariage avec Nicolas Maduro en 2013. Au cœur du pouvoir, elle a placé de nombreux membres de sa famille à des postes clés, permettant d’engranger de l’argent. Elle s'est aussi mobilisée pour sauver la peau de ses célèbres 'narco-neveux' arrêtés en Haïti en 2015 par l’agence de lutte antidrogue américaine DEA (et libérés sept ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers conclu avec l’administration Biden).

Dans l’acte d’accusation émis par le tribunal de New York, Cilia Flores est par exemple accusée d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en remerciement d’une rencontre organisée par elle entre un grand narcotrafiquant et le directeur général du Bureau antidrogue du Venezuela, Nestor Reverol Torres. Celle que son mari appelait la 'première combattante' est aussi accusée, avec son mari, d’avoir participé à un trafic de drogue avec l’aide de leur escorte militaire vers 2015, à partir de stupéfiants préalablement saisis par la police.

"Si j’étais à La Havane, je serais inquiet"

Quelques heures après l’arrestation du couple présidentiel le 3 janvier, les Cubains réunis devant l’estrade de la "tribune anti-impérialiste" (un lieu de meeting, avec scène, installé en l’an 2000 en face de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane) ne semblaient guère affectés par le spectaculaire coup de force américain. Beaucoup, en revanche, se demandaient quel serait le sort réservé à leur île, Cuba. Quelques heures plus tard, le puissant ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, qui est aussi le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, leur apportait une première réponse. Dans l’émission dominicale Meet the Press, sur la chaîne NBC, le Cubano-Américain rappelait que le gouvernement de La Havane avait directement protégé Nicolas Maduro à l’aide de gardes du corps et des services de renseignement cubains. "Le régime cubain constitue un énorme problème", expliqua-t-il en ajoutant : "Si j’étais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais inquiet."

© via REUTERS

Nicolas Maduro s'exprime lors d'une allocution télévisée au palais de Miraflores à Caracas, au Venezuela, le 29 janvier 2019.
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Capture de Nicolas Maduro : Marco Rubio, architecte en chef de l'opération militaire au Venezuela

Il a obtenu ce qu'il souhaitait de longue date. Avec la réussite de l'opération militaire américaine au Venezuela, Marco Rubio a vu un de ses vœux exaucés : la chute du régime de Nicolas Maduro. Bien avant sa nomination au sein de l'administration Trump, l'actuel secrétaire d'État américain a défendu tout au long de sa carrière l'idée d'une possible intervention armée au Venezuela. "Chaque fois qu'une menace pèse sur notre sécurité nationale ou nos intérêts nationaux, les États-Unis ont le droit d'utiliser la force militaire" avançait-il ainsi en 2019, lors d'une interview sur la radio américaine NPR. "Cela s'applique au Venezuela, mais cela s'applique partout dans le monde." La même année, il avait d'ailleurs soutenu l'opposant Juan Guaido, reconnu par Washington et nombre de capitales européennes comme le véritable gagnant des élections vénézuéliennes.

Lobbying à toute épreuve

Lors de la conférence de presse organisée par Donald Trump à Mar-a-Lago après l'annonce de la capture du président vénézuélien, Marco Rubio s'est félicité de la réussite du plan américain. "Nicolas Maduro a eu la possibilité d'ouvrir des portes de sortie", a asséné l'ex-sénateur de Floride. "Il a préféré jouer au grand, au musclé, et maintenant, c'est lui qui est confronté à des problèmes." "Des portes de sortie" auxquelles le secrétaire d'Etat ne croyait pas beaucoup. La presse américaine raconte en effet à quel point Marco Rubio a exercé un lobbying à toute épreuve auprès de Donald Trump pour l'amener à recourir à la force militaire au Venezuela. Une solution d'abord écartée par le milliardaire républicain, qui espérait conclure un accord avec le dirigeant chaviste.

Un des arguments de Marco Rubio ? L'importante manne pétrolière à la disposition de Nicolas Maduro pour sécuriser sa place de dirigeant. Comme relaté par le Wall Street Journal, le secrétaire d'État a aussi rappelé que les cinq derniers accords passés par les autorités vénézuéliennes avec différents gouvernements ces dix dernières années n'avaient pas été respectés par Caracas. "Marco Rubio et le président travaillent main dans la main sur ce dossier", a expliqué au Washington Post un proche de l'administration Trump, sous couvert d'anonymat. Ce dernier assure que ce sont les deux hommes qui "tiraient les ficelles" sur ce thème. La campagne de persuasion de Marco Rubio, combinée à l'inflexibilité de Nicolas Maduro, a finalement convaincu le locataire de la Maison-Blanche de la nécessité d'une intervention armée.

Un changement de régime à Cuba, "au cœur" de son "identité"

L'implication du secrétaire d'État sur le sujet vénézuélien s'explique en partie par son histoire familiale. Ses parents, immigrés cubains, sont arrivés sur le sol américain en 1956. Le républicain s'est construit dans la détestation du régime castriste, arrivé au pouvoir trois ans plus tard dans son archipel d'origine. Anticommuniste revendiqué, il rêve de renverser l'actuel président cubain Miguel Diaz-Canel, héritier de l'idéologie de la dynastie Castro. Or, profondément liée à Caracas, Cuba devrait grandement souffrir de la chute de Nicolas Maduro. Jusqu'alors, le Venezuela constituait le principal fournisseur de pétrole au pays caribéen. Les derniers événements devraient donc fragiliser encore un peu plus l'économie exsangue de ce dernier.

Une déstabilisation pensée par Marco Rubio. "À Miami [son fief, ndlr], on a toujours cru que si le domino vénézuélien tombait, le domino cubain suivrait" analyse, auprès du New York Times, Benjamin J. Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale du président Barack Obama. L'ex-responsable décrit même l'aspiration à un changement de régime à La Havane comme "au cœur" de l'"identité" de Marco Rubio. Galvanisé par son succès récent au Venezuela, Donald Trump n'a pas écarté l'hypothèse d'une autre action américaine, cette fois à Cuba – selon lui "un sujet dont on va finir par parler". "Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet", a de son côté averti le secrétaire d'Etat.

Au-delà du cas cubain, Marco Rubio inscrit parfaitement son action dans la volonté de Donald Trump de contrôler de nouveau l'ensemble de "l'hémisphère occidental" - autrement dit, le continent américain. Héritage de la doctrine Monroe au XIXe siècle, la mission sied au profil du secrétaire d'Etat, qui parle couramment espagnol et constitue un fin connaisseur des dynamiques de la zone latino-américaine. Davantage néoconservateur que Maga pur jus, le président en fait moins son homme de confiance pour gérer les négociations en Ukraine ou Proche-Orient. Mais le récent succès au Venezuela place véritablement Marco Rubio comme le personnage central de la politique étasunienne en Amérique latine.

© REUTERS

Le secrétaire d'État Marco Rubio, lors d'une conférence de presse à Washington (États-Unis), le 19 décembre 2025.
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Venezuela : "Au-delà du pétrole, les minerais pourraient être un intérêt pour tout le monde"

Donald Trump ne s’en cache pas. La capture de Nicolas Maduro au cours d’une spectaculaire intervention militaire des Etats-Unis à Caracas, dans la nuit du 2 ou 3 janvier, ouvre un accès aux vastes réserves pétrolières du Venezuela. "Nos très grandes compagnies pétrolières, les plus importantes au monde, vont se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars […] et commencer à faire gagner de l’argent au pays", a d’ores et déjà prévenu le président américain en conférence de presse.

L’affaire est pourtant loin d’être aussi simple, estime Luisa Palacios, directrice intérimaire de la recherche au Center on Global Energy Policy de l’université Columbia (Etats-Unis). "Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Leur décision dépendra de la stabilité du pays, de leur tolérance au risque et des conditions de marché", analyse l'ancienne présidente de Citgo, la filiale américaine de raffinage de la compagnie pétrogazière d’État du Venezuela (PDVSA). Au-delà du pétrole, d'autres ressources pourraient intéresser les puissances étrangères...

L'Express : Quel est l'état réel des réserves pétrolières du Venezuela ? Le chiffre de 300 milliards de barils est souvent évoqué...

Luisa Palacios : On peut avoir des doutes. Mais discuter du niveau exact des réserves - sont-elles plus ou moins importantes que l’Arabie saoudite ? - ne me paraît pas essentiel. Il faut s’en tenir aux faits : oui, elles sont parmi les plus grandes du monde. En revanche, le Venezuela affiche un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées. Augmenter la production de pétrole ne sera donc pas lié aux capacités de son sous-sol, mais dépendra plutôt de la stabilité politique du pays.

A quoi peut ressembler le secteur pétrolier post-Maduro ?

Dans le scénario le plus optimiste, le Venezuela revient à des niveaux de production qui existaient avant Hugo Chavez. Soit environ 3,5 millions de barils de pétrole par jour. Mais pour que ce rétablissement se réalise, il faut un gouvernement qui respecte la loi, les contrats passés, l’environnement, les droits humains… Or avec l’équipe de facto au pouvoir après la capture de Nicolas Maduro, ces conditions ne sont pas réunies.

Et quel serait un scénario pessimiste ?

Je parlerai plutôt d’un scénario réaliste. Dans les circonstances actuelles, ce serait que le Venezuela retrouve la production qu’il connaissait en 2018, avant les sanctions pétrolières. Soit 1,5 million de barils par jour.

Une reprise, même partielle, de l’activité pétrolière peut-elle se faire rapidement ?

Certains experts pensent qu’on n’assistera pas à une relative croissance de la production, même avec le gouvernement actuel. Je pense qu’ils se trompent. Ces dernières années, quand les Etats-Unis ont levé les sanctions pétrolières, le Venezuela a pu augmenter sa production d’entre 200 000 et 300 000 barils par jour. Un tel effort ne demande pas nécessairement des investissements spectaculaires. Le pétrole vénézuélien a cependant un problème : il est lourd. Pour pouvoir l’exporter, il faut le mélanger et le traiter avec des condensats [NLDR : une sorte de diluant]. Les sanctions rendaient bien plus difficile l’importation de ce produit, et en bout de course l’exportation du pétrole.

Ensuite, pour connaître une croissance au-delà de ce qui existait en 2018, des changements importants dans les institutions et dans la réglementation sont nécessaires. Enfin, le gouvernement n’a pas d’argent et a fait défaut sur toutes ses obligations. La solution ne peut donc venir que des investissements privés. Chaque entreprise étrangère va soupeser sa décision en fonction de sa tolérance au risque et des conditions de marché. Il faut aussi tenir compte d’une autre donnée : le Venezuela n’est que le cinquième producteur pétrolier d’Amérique latine, derrière le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Guyana. Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Dire qu’ils retourneront au Venezuela n’est pas si évident…

Au-delà du pétrole, le Venezuela possède d’autres ressources auxquelles on prête moins attention : du gaz et des minerais critiques…

Le gaz représente une occasion manquée, même si le pays en possède beaucoup. Des entreprises européennes comme Repsol, Eni et Shell tentent d’exploiter ces réserves pour les exporter vers les voisins du Venezuela. Mais des blocages au sein du gouvernement ont jusqu’à présent empêché le pays de devenir un exportateur de gaz naturel.

Les entreprises américaines pourraient-elles aussi s’y intéresser ?

Les États-Unis deviennent actuellement les plus grands producteurs et exportateurs de gaz au monde. Ils n’ont pas véritablement d’intérêt stratégique à s’impliquer dans ce secteur au Venezuela. Et pour le pétrole, le seul intérêt commercial concerne les raffineries américaines. Celles-ci sont conditionnées pour raffiner du pétrole lourd, que les Etats-Unis continuent d’importer - de l’ordre de 4 à 5 millions de barils quotidiens, principalement depuis le Canada. Ces raffineries sont essentiellement situées près du golfe du Mexique. Au lieu de faire transiter le pétrole à travers tout le pays depuis le nord, il pourrait s’avérer plus efficace d’en faire venir du Venezuela.

Qu’en est-il des minerais critiques comme les terres rares, le nickel, le coltan ?

Ils pourraient susciter un intérêt pour tout le monde, et pas seulement les Etats-Unis. Dans les années 1990, les exportations de minerais rapportaient près de trois milliards de dollars par an au Venezuela. A cause de la vague d’expropriations des années 2000, la production a complètement chuté. Il faudrait d’énormes investissements pour pouvoir retrouver les niveaux d’extraction passés.

Le régime de Maduro a bien tenté de tirer parti de ces réserves, surtout situées dans le bassin amazonien, mais sans succès. Et ce pour plusieurs raisons : une mauvaise gouvernance, des exploitations peu transparentes pour ne pas dire illégales, des contrôles environnementaux inexistants… Oui, le potentiel est énorme. Mais le cadre réglementaire reste rudimentaire. Ce n’est donc pas quelque chose que l’on verra à court terme.

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"Le Venezuela a un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées qui sont pourtant parmi les plus grandes du monde", détaille la chercheuse Luisa Palacios.
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Manifestations en Iran : le plan de l'ayatollah Khamenei pour fuir le pays

La preuve d'un pouvoir iranien sous pression. Le guide suprême de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, prévoit de quitter le pays si les forces de sécurité commençaient à désobéir aux ordres pour réprimer les manifestations qui bousculent actuellement le pays. L'information, initialement rapportée dimanche 4 janvier par le Times, est issue du renseignement britannique. "Le "plan B" concerne Khamenei et son cercle très restreint de proches collaborateurs et de membres de sa famille, y compris son fils et héritier désigné, Mojtaba", indique cette source. Au total, une vingtaine de personnes pourraient l'accompagner lors de son éventuelle fuite. D'après le média anglais, cette option serait activée uniquement en cas de désertions, défections ou de réticences à appliquer les ordres au sein des forces de sécurité.

Guide suprême "paranoïaque"

Depuis fin décembre, l'Iran connaît sa plus importante vague de manifestations depuis le mouvement "Femme, vie, liberté", en 2022. Consécutive à la mort en prison de Mahsa Amini, une étudiante accusée par la police des mœurs de n'avoir pas correctement porté son voile, la contestation avait été réprimée dans le sang par le régime. Cette fois-ci, une grogne marchande, sur fond d'hyperinflation et d'effondrement du rial, s'est rapidement étendue au monde universitaire et à d'autres pans de la société. Lundi, selon la BBC, 26 des 31 provinces iraniennes ont été concernées par des rassemblements contre le pouvoir en place. 19 manifestants auraient déjà été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité.

L'accélération de la mobilisation inquiète le pouvoir en place. Au début du mouvement, lorsque les troubles se limitaient aux petits commerçants, le président Masoud Pezeshkian avait relayé un message au ton inhabituel, voire conciliant. Dans un post publié sur X, il avait ainsi appelé à "écouter les revendications légitimes des manifestants". Le week-end dernier, l'ayatollah Khamenei avait lui-même reconnu que certaines des revendications économiques devaient être entendues par Téhéran. "Nous dialoguons avec les manifestants, mais il est inutile de dialoguer avec les émeutiers. Ces derniers doivent être remis à leur place", avait-il toutefois indiqué. "Les émeutiers doivent savoir qu'il n'y aura aucune clémence ni aucune tentative d'apaisement à leur égard" a abondé lundi le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei.

Ali Khamenei, âgé de 86 ans, n'apparaît plus que très rarement en public ces derniers mois. Sous pression après les frappes israélo-américaines de juin dernier, destinées en partie à mettre à mal le programme nucléaire iranien, le chef religieux est décrit comme "paranoïaque" par le rapport d'une autre agence de renseignement occidentale. "D'un côté, il est très motivé par l'idéologie, mais de l'autre, il est pragmatique dans sa vision des choses : il privilégie les compromis tactiques au service d'une cause supérieure à long terme", souligne ce document, lui aussi consulté par le Times. "C'est un homme qui pense sur le long terme." D'où l'anticipation d'une éventuelle fuite à l'étranger. Mais où ? Une seule destination paraît évidente : la Russie.

La fuite à Moscou, la piste évidente

Moscou, allié de longue date de la République islamique, soutient Téhéran dans de nombreux domaines. En retour, le pouvoir russe a pu s'appuyer sur le savoir-faire iranien en matière d'armement, en particulier sur les drones, pour améliorer ses capacités de défense depuis le début de la guerre en Ukraine. Il y a un an, la signature d'un nouveau "partenariat stratégique" entre les deux pays avait acté cette dynamique. Imaginer un départ d'Ali Khamenei sur le territoire russe, un espace où le Kremlin serait en mesure de le protéger, ne semble donc pas absurde. Il retrouverait en Russie un de ses ex-alliés, l'ancien dictateur syrien Bachar el-Assad. Celui-ci a trouvé refuge avec sa famille à Moscou, après avoir été destitué par des rebelles djihadistes, en décembre 2024.

Autre argument poussant l'ayatollah à prévoir une issue de secours si la mobilisation dégénérait : les menaces répétées de Donald Trump au sujet d'une nouvelle intervention armée dans le pays. Dimanche, à bord d'Air Force One, le président américain a redit que les États-Unis frapperaient "très durement" l'Iran si de nouveaux manifestants étaient abattus dans la répression du mouvement protestataire. "S'ils recommencent à tuer des gens comme ils l'ont fait par le passé, je pense qu'ils vont s'attirer de très fortes sanctions", a-t-il promis. Des propos de nature à inquiéter les dirigeants iraniens, quelques jours après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé à Caracas par les forces américaines. "Lorsque le président Trump vous dit qu'il va faire quelque chose et gérer le problème, il va le faire", a assuré, après cette opération, le secrétaire d'État Marco Rubio. Y compris en Iran ?

© via REUTERS

Le guide suprême iranien Ali Khamenei s'exprime lors d'un évènement religieux à Téhéran (Iran), le 3 janvier 2026.
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Et si Viktor Orban tombait ? Le scénario qui pourrait bouleverser l'Europe, par Catherine Fieschi

En avril 2026, la Hongrie votera. À première vue, un scrutin national de plus, dans une Europe déjà saturée d’élections. En réalité, un test continental, presque civilisationnel. Car Viktor Orban n’est pas seulement un Premier ministre hongrois. Il est devenu, en quinze ans, l’idéologue le plus efficace de l’extrême droite européenne, son dirigeant le plus retors, et peut-être son exportateur le plus influent. Mais pour la première fois sa réélection est loin d’être assurée.

Au pouvoir depuis 2010, ancien boursier de la fondation Soros devenu pourfendeur obsessionnel de George Soros, Orban a méthodiquement refaçonné la Hongrie. Il a théorisé la "démocratie illibérale" (selon l’expression forgée par Fareed Zakaria en 1997), un régime où l’élection subsiste mais où tout le reste est neutralisé : justice sous contrôle, médias alignés, société civile asphyxiée. La presse indépendante a été rachetée par des proches du pouvoir ; les ONG critiques sont harcelées ; la Central European University, a été poussée à l’exil. À cela s’ajoute une kleptocratie assumée : marchés publics captés par les amis du régime, et fortunes fulgurantes de proches du Premier ministre - son gendre, notamment, devenu milliardaire.

Mais l’impact d’Orban dépasse largement la Hongrie. Il est le premier dirigeant à avoir affirmé clairement ne pas vouloir quitter l’Union européenne, mais la transformer de l’intérieur. Parasiter sans soutenir. Profiter sans contribuer. Utiliser les règles - unanimité, veto, procédures institutionnelles - pour bloquer les sanctions contre Moscou, les aides à Kiev, les avancées sur l’État de droit. Cette stratégie a fragilisé l’Union, ralenti ses décisions, parfois miné sa crédibilité. Et pourtant, paradoxalement, elle l’a aussi déniaisée. L’Europe de 2025 sait désormais que ses ennemis peuvent être assis à la table du Conseil, et en service commandé.

Et enfin, les États-Unis. On a longtemps cru que Trump avait inspiré Orban. C’est sans doute l’inverse. Défenseur acharné des frontières, admirateur déclaré de Vladimir Poutine, contempteur des élites libérales, Orban a théorisé avant Trump ce national-populisme agressif, identitaire, et décomplexé. Il a accueilli les conservateurs américains à Budapest, offert un modèle, un récit, une méthode.

Jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ?

Voilà pourquoi les élections hongroises de 2026 nous concernent tous puisqu’un challenger, Péter Magyar et son parti Tisza sont en tête des sondages. Magyar n’est ni un tribun incandescent ni un révolutionnaire. Il est l’antithèse d’Orban : calme là où l’autre tonne, méthodique là où l’autre est brutal. Juriste passé par les arcanes de l’État, et proche, hier encore de Fidesz et du pouvoir, il incarne cette figure redoutée des régimes illibéraux : le dissident crédible, qui connaît la machine de l’intérieur. Il ne promet pas une Hongrie idéale, mais une Hongrie normale - un État de droit restauré, des institutions désinfestées de la corruption, une Europe réinvestie sans naïveté mais sans sabotage. Il propose la déconstruction patiente des années Orban. Et c’est pour cela qu’il inquiète le régime. Pourtant rien n’est gagné : à l’ère de Trump et de sa nouvelle stratégie de sécurité qui prône ouvertement le soutien aux partis pro-Maga, jusqu’où Orban ira-t-il pour rester au pouvoir ? Et sur quelle "aide" américaine (ou russe) pourra-t-il compter ?

Si Orbán tombait, Budapest et Bruxelles seraient en partie transformées. D’abord, une conséquence mécanique : un veto en moins c’est une Europe plus rapide ; sur l’aide à l’Ukraine, sur les sanctions, sur l’État de droit, sur l’immigration même. Ensuite, une conséquence politique : Meloni et le Slovaque Fico perdraient leur meilleur bouclier. Car Orban est le spécialiste des bras de fer, et celui qui encaisse pour les autres. Sans lui, Meloni se retrouverait plus exposée mais aussi sûrement moins tentée par un camp radical amputé de son plus habile stratège. Fico, lui, perdrait un partenaire de blocage, et donc une part de sa capacité à monnayer son obstruction.

Surtout, la chute d’Orban tuerait l’idée qu’un régime "illibéral" peut durer indéfiniment au cœur de l’Union. Ce serait un signal pour les apprentis populistes : la rente de la provocation n’est pas éternelle. Ce serait aussi une leçon pour l’Europe : l’unité se défend - et parfois, elle se libère. Avril 2026 n’est pas une date hongroise, c’est une date européenne.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

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Le Premier ministre hongrois Viktor Orban pourrait perdre le pouvoir lors des élections d'avril 2026.
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"Je suis innocent" : les premiers mots de Nicolas Maduro face à un juge américain

Un premier échange avec un juge. Le président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé par les Etats-Unis au terme d'une opération militaire à Caracas, dans la nuit du 2 au 3 janvier, comparaissait devant un tribunal de New York ce lundi 5 janvier. Le dirigeant a plaidé non coupable lors de cette audience, tout comme son épouse, Cilia Flores, elle aussi enlevée lors de cette intervention. Nicolas Maduro, présenté comme un "baron de la drogue" par le président américain Donald Trump, est notamment accusé de narcoterrorisme, de complot en vue d'importer de la cocaïne et de possession d'armes automatiques et d'engins destructeurs.

"Je suis un prisonnier de guerre"

Lors de cette comparution initiale, Nicolas Maduro a exprimé quelques mots devant le magistrat fédéral en charge de l'affaire, Alvin Hellerstein. "J'ai été arrêté à mon domicile à Caracas, au Venezuela", a d'abord lancé le dirigeant chaviste, avant d'être coupé par le juge. "Il y aura un moment et un lieu pour aborder tout cela", a expliqué ce dernier. En effet, comme relevé par CNN, il est très rare de voir un accusé prendre autant la parole lors d'une audience préliminaire aux Etats-Unis. Celle-ci n'est pas destinée à entrer dans le fond des débats. "Je suis innocent. Je ne suis pas coupable. Je suis un homme honnête. Je suis toujours président de mon pays", a toutefois déclaré, un peu plus tard, Nicolas Maduro, s'exprimant en espagnol. Avant d'ajouter, au moment de quitter la salle : "Je suis un prisonnier de guerre !"

Le juge a fixé la prochaine audience dans ce dossier au 17 mars prochain. En attendant, Nicolas Maduro et Cilia Flores vont rester en détention provisoire aux Etats-Unis. Pour le moment, leurs avocats ont précisé qu'ils ne comptaient pas demander de libération sous caution de leurs clients. En revanche, la défense de la première dame vénézuélienne a exigé des soins pour cette dernière, apparue affaiblie, avec ecchymoses et bandages, devant le tribunal. Selon des propos rapportés par NBC, celle-ci souffrirait de "graves contusions aux côtes". Lors de cette audience, Nicolas Maduro a par ailleurs déclaré souhaiter avoir droit à une visite consulaire, comme proposé lors de l'audience par le juge.

Maduro, "la cheville ouvrière d’un vaste réseau criminel" selon Trump

Le président vénézuélien, jusque-là au pouvoir à Caracas depuis 2013, est accusé depuis plusieurs mois par Donald Trump d'alimenter le trafic de drogue aux Etats-Unis. Samedi, lors d'une conférence de presse organisée après l'intervention militaire américaine, le milliardaire républicain avait décrit Nicolas Maduro comme "la cheville ouvrière d’un vaste réseau criminel" exportant des stupéfiants sur le territoire américain. "Comme allégué dans l’acte d’accusation, il supervisait personnellement le cartel vicieux connu sous le nom du 'cartel des soleils', qui a inondé notre nation de poison mortel, responsable de la mort d’innombrables Américains", avait-il justifié.

Durant la même prise de parole, Donald Trump avait indiqué sa volonté de "gérer" le Venezuela le temps d'obtenir la garantie d'une "transition sûre et pacifique" dans le pays. Ce lundi, la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodriguez, va prêter serment devant le Parlement du pays pour reprendre le poste vacant de son prédécesseur à la tête du régime. Ma fonction principale dans les jours à venir (...) sera de recourir à toutes les procédures, à toutes les tribunes et à tous les espaces pour réussir à ramener Nicolas Maduro Moros, mon frère, mon président", a lancé de son côté le président de l'Assemblée nationale vénézuélienne, Jorge Rodriguez.

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Le président américain Nicolas Maduro arrive le 5 janvier 2026 au tribunal de Manhattan, à New York (États-Unis), pour comparaître devant un juge américain.
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Amérique latine : ces autres Etats désormais dans le viseur de Donald Trump

Une région du monde plongée dans l’incertitude. L’opération militaire américaine au Venezuela, dans la nuit du 2 au 3 janvier, a abouti à la capture du dirigeant du pays, Nicolas Maduro. Une intervention qui marque une nouvelle étape dans la politique étrangère menée par le président américain Donald Trump. Ce coup de force peut-il en appeler d’autres en Amérique latine ? Depuis ce week-end, le républicain n’a pas hésité à multiplier les menaces contre plusieurs Etats de la zone. Des propos qui font écho à la publication de la nouvelle stratégie de défense nationale américaine, mi-décembre. Ce document appelait à retrouver une "suprématie" des Etats-Unis sur l'ensemble du continent américain.

Lors de sa conférence de presse au lendemain de l’opération à Caracas, Donald Trump a fait référence à sa volonté de renouer avec une forme modernisée de la "doctrine Monroe", du nom du 5e président américain, James Monroe. Au XIXe siècle, ce dernier avait promu l’idée selon laquelle les Etats-Unis devaient maintenir un certain contrôle sur l’ensemble du continent américain. Et ce, au détriment, à l’époque, des colons européens. "Selon notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a ainsi exhorté l’actuel locataire de la Maison-Blanche dans son discours.

Cuba, l’obsession de Marco Rubio

Pour restaurer cette influence, l’administration républicaine s’est fixée plusieurs objectifs. La chute du régime chaviste de Nicolas Maduro, accusé d’alimenter le narcotrafic aux Etats-Unis, en était une. Mais d’autres pays ont aussi été ouvertement cités comme des cibles éventuelles par le président américain et ses soutiens. Cuba, opposé de longue date à Washington, est l’un d’entre eux. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait déjà fourni rétabli des sanctions contre La Havane, après une période de détente initiée sous le mandat de Barack Obama. Ces restrictions ont encore été durcies lors de son retour au pouvoir l’an dernier.

Très affaibli économiquement, soumis à des crises sanitaires successives, des coupures de courant incessantes et une pauvreté grandissante, Cuba risque d’être encore plus fragilisé après la chute de Nicolas Maduro. En effet, Caracas approvisionnait jusqu’ici principalement l’archipel caribéen en pétrole. De manière plus générale, le pays constituait un allié fidèle du Venezuela. Le gouvernement cubain a ainsi indiqué que 32 de ses militaires avaient été tués lors de l’opération américaine contre le dirigeant chaviste. Ces hommes faisaient en réalité office de garde rapprochée pour ce dernier.

Lors de sa conférence de presse, Donald Trump a jugé "similaire" la situation à Cuba par rapport à celle connue au Venezuela. "Cuba va être un sujet dont on va finir par parler, car Cuba est actuellement un pays en faillite", a-t-il asséné. Derrière ce projet, un homme espère plus que tout voir le président cubain, Miguel Diaz-Canel, renversé du pouvoir : le secrétaire d’Etat, Marco Rubio. Fils d’immigrés cubains aux Etats-Unis, le chef de la diplomatie américaine se montre opposé de longue date à la dynastie Castro et à ses héritiers, au pouvoir sur l’île depuis 1959. Comme rapporté par le New York Times mi-décembre, le responsable considérait la chute de Nicolas Maduro comme la condition sine qua non pour envisager une déstabilisation du régime cubain. "Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet", a averti samedi Marco Rubio.

Une nouvelle opération, cette fois en Colombie ? "Une bonne idée"

Si l’ex-sénateur de Floride fait de Cuba une obsession, Donald Trump a étendu ses menaces bien au-delà des Caraïbes. Voisine du Venezuela, la Colombie, importante productrice de cocaïne, est également dans le viseur du milliardaire. Ses critiques ciblent plus particulièrement son président de gauche Gustavo Petro. Mi-novembre, il le qualifiait déjà de "baron de la drogue qui encourage fortement la production massive de stupéfiants" dans son pays. "Petro, un dirigeant peu apprécié et très impopulaire (...) ferait mieux de fermer ces champs de la mort immédiatement, sinon les Etats-Unis les fermeront pour lui et cela ne se fera pas gentiment." Dès les premiers jours de son second mandat, le républicain avait mis la pression sur Bogota pour la forcer à accepter le retour de migrants colombiens sur son sol.

Gustavo Petro ne cache pas son hostilité à l’égard de Donald Trump. Après l’arrestation de Nicolas Maduro, qualifié lui aussi de narcotrafiquant par Washington, le président colombien, ex-guérillero, s’est dit prêt à "reprendre les armes" en cas d’intervention américaine. Plus tôt ce week-end, Donald Trump l’avait exhorté à "faire gaffe à ses fesses" face à sa prétendue implication dans l’exportation de cocaïne aux Etats-Unis. Des menaces réitérées dimanche : à bord d’Air Force One, le dirigeant a estimé que l’organisation en Colombie d’une opération semblable à celle de Caracas serait "une bonne idée".

Des frappes aériennes au Mexique évoquées par Donald Trump

L’essor du trafic de stupéfiants et ses effets ravageurs sur la population américaine sont des motifs également invoqués pour justifier d’une potentielle action militaire au Mexique. "Est-ce que je lancerais des frappes au Mexique pour mettre fin au trafic de drogue ? Ça ne me pose aucun problème", avait assuré Donald Trump mi-novembre. Une de ses nombreuses saillies à ce sujet ces derniers mois. Pour autant, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, elle aussi située à gauche, n’a pas totalement rompu le canal de discussions avec Donald Trump. Cet été, le président américain vantait même la qualité de ses échanges avec son homologue mexicaine. "De plus en plus, nous apprenons à nous connaître et à nous comprendre", louait-il alors le 31 juillet, sur Truth Social.

Mais, galvanisé par le succès de son opération au Venezuela, le républicain a dorénavant changé de discours. "Je lui ai demandé à maintes reprises si elle souhaitait que nous éliminions les cartels", a indiqué Donald Trump sur Fox News samedi matin. Une proposition à laquelle Claudia Sheinbaum a répondu par la négative. "Alors, nous devons agir", a conclu le président américain. Ce lundi, la dirigeante a, elle aussi, élevé le ton pour dénoncer la vision de la zone latino-américaine à présent en vigueur à Washington. "Le Mexique soutient fermement que l’Amérique n’appartient à aucune doctrine ni à aucune puissance", a-t-elle développé, lors de sa conférence de presse quotidienne. "Le continent américain appartient aux peuples de chacun des pays qui le forment."

© REUTERS/Evelyn Hockstein

Le président américain Donald Trump dans la salle Roosevelt de la Maison-Blanche à Washington, le 19 décembre 2025.
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Crans-Montana : la puissance européenne se mesure aussi à sa solidarité

Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, dans le Valais suisse, la fête bascule en cauchemar. Un incendie ravage Le Constellation, une boîte de nuit bondée de jeunes vacanciers, faisant 40 morts dont neuf Français et 116 blessés, dont une vingtaine de Français. Très vite, les hôpitaux suisses se heurtent à la réalité : ils ne peuvent traiter seuls autant de grands brûlés.

En quelques heures, Berne demande l’activation du mécanisme européen de protection civile (MEPC), un filet de sécurité commun qui, depuis Bruxelles, recense les lits de réanimation et mobilise les ambulances aériennes et les experts disponibles.​​ La réponse est fulgurante : 21 pays proposent leur aide. Des médecins français et italiens, spécialistes des grands brûlés, évaluent chaque patient et planifient les évacuations. Des dizaines de blessés sont transférés vers des cliniques de pointe en Belgique, en Allemagne, en France et en Italie, en fonction des capacités, de la proximité, de la langue et des attaches familiales. L’Europe se transforme alors en réseau de soins intensifs au service d’un même objectif : sauver un maximum de vies.​

Reste un paradoxe : la Confédération helvétique n’est ni membre de l’Union ni du MEPC, dont elle a repoussé l’adhésion en novembre dernier. Heureusement pour elle, ce dispositif est pensé pour s’ouvrir aux pays tiers lorsque l’ampleur d’une catastrophe l’exige. L’incendie de Crans-Montana rappelle que la puissance européenne ne se mesure pas seulement en directives ou en budgets, mais dans cette solidarité opérationnelle qui peut transformer le continent en salle d’urgences commune.

© REUTERS

Des pompiers marchent devant le bar Le Constellation, après un incendie et une explosion survenus lors d'une fête du Nouvel An qui a fait plusieurs morts et blessés dans la station de ski huppée de Crans-Montana.
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Venezuela : la chute de Nicolas Maduro, bien plus que la perte d’un allié pour la Russie

Leur dernière rencontre invitait à solidifier leur coopération dans de nombreux domaines. Invité au printemps dernier à assister à la parade militaire du 9-Mai à Moscou, le président vénézuélien Nicolas Maduro avait été chaudement accueilli quelques jours plus tôt par son homologue russe, Vladimir Poutine. Au centre de leurs discussions ? La signature d'un accord de partenariat stratégique et de coopération entre la Russie et le Venezuela, à l'instar de ceux signés par le Kremlin avec l'Iran ou la Corée du Nord. Il s'agissait là d'un "document-cadre conséquent, substantiel et très important", d'après Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe. Le texte comprenait ainsi nombre d'axes de développement, comme l'exploitation conjointe de nouveaux gisements gaziers et pétroliers.

Des liens économiques qui n'ont pas suffi

D'importants liens économiques, suffisants pour assurer à Caracas un bouclier défensif russe face aux menaces extérieures ? L'intervention américaine du week-end dernier, conclue par l'arrestation de Nicolas Maduro par Washington, a prouvé le contraire. Au moment de réagir à cette attaque, le discours de Moscou, qui a certes condamné l'opération, est resté tempéré. "Les Etats-Unis ont commis un acte d’agression armée contre le Venezuela", a réagi samedi 3 janvier le ministère russe des Affaires étrangères, évoquant une situation "préoccupante". Vladimir Poutine, loin de voler au secours de son allié vénézuélien, se mure dans le silence.

La chute de Nicolas Maduro constitue pourtant un coup dur diplomatique de taille pour le Kremlin. Sur le plan économique, la proximité entre la Russie et le Venezuela s'est maintenue sans temps mort depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chavez, en 1998. Son successeur a poursuivi la même politique amicale à l'égard de Moscou, multipliant les partenariats commerciaux. En novembre, un accord de joint-venture permettant à la compagnie nationale pétrolière vénézuélienne Petróleos de collaborer avec une importante société russe du secteur, avait par exemple été reconduit pour 15 ans.

Enjeu pétrolier immense

Le pays sud-américain dispose en effet de gigantesques réserves d'or noir, à hauteur de plus de 300 milliards de barils, selon des derniers chiffres arrêtés en 2020. Une manne source de nombreuses convoitises, sur laquelle Moscou pouvait se targuer d'exercer un certain contrôle. L'intervention américaine rebat les cartes : Donald Trump n'a pas caché son intention d'exploiter ces ressources. "Nous allons maintenant faire en sorte que nos compagnies pétrolières américaines se rendent sur place, réparent l'infrastructure pétrolière et commencent à gagner de l'argent pour le pays", a lancé le président républicain, samedi, lors d'une conférence de presse consacrée à l'intervention de l'US Army. Les Etats-Unis, qui comptent – au moins temporairement – "gérer" le Venezuela, font main basse ici sur un avantage stratégique au détriment de Moscou.

En Russie, l'économie, tant bien que mal maintenue à flot par les autorités depuis le début de la guerre en Ukraine, se retrouve privée d'un partenaire commercial. De nombreux projets industriels risquent d'être interrompus. En matière d'armement, Rostec, un important groupe russe, avait par exemple inauguré en grande pompe mi-novembre l'ouverture d'une usine à Maracay, une grande ville du Venezuela. Sa production ? Des munitions pour les fusils d'assaut de l'armée du régime chaviste. Moscou, qui pâtit déjà des multiples sanctions financières occidentales à son égard, avait par ailleurs prêté plusieurs milliards de dollars à Caracas. Des sommes qui ne lui seront probablement jamais entièrement remboursées.

Perte politique et stratégique

Outre ces difficultés à anticiper sur le plan économique, Moscou perd également un allié de choix en Amérique du Sud. Chili, Argentine, Honduras, Equateur, Salvador... Dans la région, les dirigeants pro-Trump sont de plus en plus nombreux. A l'inverse, les régimes proches du Kremlin ne se comptent désormais plus que sur le doigt d'une main. La Russie peut encore s'appuyer sur son fidèle allié cubain. Mais jusqu'à quand ? Déjà très affaibli, voilà le régime dorénavant menacé par l'administration Trump. Le secrétaire d'Etat Marco Rubio a en particulier multiplié les déclarations en ce sens. Dans une position d'équilibriste vis-à-vis de Washington, le Brésil de Lula peut aussi constituer un relais pour la Russie sur le continent, mais son soutien demeure moins évident que celui de Caracas.

Enfin, l'opération américaine dans la capitale vénézuélienne n'est pas sans répercussions au niveau militaire. Le régime de Nicolas Maduro se fournissait allègrement en armes auprès de Moscou pour assurer sa sécurité. Or, "l’opération américaine a facilement percé les systèmes de défense aérienne russes S-300, pourtant si vantés, installés au Venezuela, après avoir également échoué à assurer une protection aérienne en Syrie et en Iran", souligne l'analyste géopolitique Tina Fordham, dans une note publiée lundi et citée par CNBC. D'autres systèmes antiaériens russes, les Pantsir et les Buk-M2, auraient par ailleurs été livrés ces derniers mois dans le pays. Ainsi, "avec la chute de Maduro, un autre Etat client de la Russie s’effondre, réduisant la valeur de la garantie de sécurité du Kremlin à un niveau légèrement supérieur à zéro", pointe la spécialiste.

Malgré tous ces éléments, Vladimir Poutine pourrait-il néanmoins, à terme, tirer parti des événements des derniers jours ? Certains spécialistes relèvent que l'intervention américaine au Venezuela, réalisée sans aucune considération pour le droit international, pourrait donner des arguments au président russe dans sa volonté d'étendre encore davantage la sphère d'influence russe. Pas question, dans ces conditions, de trop critiquer le président américain à Moscou. Toujours engagé dans sa guerre contre Kiev, le Kremlin ménage Donald Trump depuis son retour au pouvoir. Quitte à accepter de perdre de nouveaux alliés ? Outre Cuba, Washington a également durci le ton ces derniers jours envers l'Iran, autre fidèle partenaire de la Russie.

© REUTERS

Le président vénézuélien Nicolas Maduro rencontre le président russe Vladimir Poutine, le 7 mai 2025, à Moscou (Russie).
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Coup de force de Donald Trump au Venezuela : ce Far-West mondial qui sidère l’Europe

Chaque semaine, Luc de Barochez, éditorialiste Europe à L'Express, publiera une chronique intitulée "Erasme" traitant d'une question de politique européenne afin d’éclairer les débats actuels. Pour cela, elle ne se limitera pas aux activités des institutions transnationales mais elle s’attachera aussi à la vie politique et intellectuelle, ainsi qu'aux questions de société ayant une résonance transfrontalière dans les pays de l’Europe au sens large. Le patronage d’Erasme de Rotterdam est choisi pour trois raisons : le grand penseur humaniste de la Renaissance militait pour l’unité entre Européens, qu’il jugeait liés par un destin commun ; il a observé une attitude critique des pouvoirs de son temps, exprimée dans sa devise “cedo nulli” (je ne cède rien à personne) ; et enfin, son nom est synonyme pour le grand public d’un programme éducatif européen couronné de succès, Erasmus. La première chronique est à découvrir ci-dessous.

Le grand retour de la diplomatie de la canonnière, version Donald Trump, stupéfie l’Europe. Car pour elle, les leçons de l’opération américaine au Venezuela sont tout aussi dérangeantes les unes que les autres.

Primo, le monde dans lequel l’Union européenne a grandi n’existe plus. Le droit de la force supplante désormais la force du droit. Pour l’UE, fille du doux commerce et du consensus, la survie va demander beaucoup plus qu’une réforme : une révolution. Simple entité juridique, elle doit devenir un acteur géopolitique doté non seulement des moyens de peser mais aussi de la volonté de les utiliser.

Secundo, Trump est on ne peut plus sérieux dans ses menaces. Le dictateur vénézuélien Nicolas Maduro l’a appris à ses dépens. Le Groenland, qui appartient au Danemark, est déjà ciblé par Washington pour une prochaine prédation. Et plus généralement, l’Europe doit s’attendre à une intensification des pressions sur le numérique, le commerce ou la défense, de la part d’une Amérique de plus en plus dominatrice.

Tertio, la Chine et la Russie qui ont vu, avec l’Iran et le Venezuela, deux de leurs alliés les plus proches ciblés par Trump en six mois, sont, à n’en pas douter, en train de préparer leur riposte. Laquelle risque fort d’impacter l’Europe et son économie, tant il est vrai que lorsque les grands carnivores s’affrontent, il vaut mieux ne pas être un herbivore égaré sur le champ de bataille.

L’Europe doit apprendre à ne compter que sur elle-même

Soyons justes : Trump n’est pas le premier à se moquer du droit international pour parvenir à ses fins. Vladimir Poutine s’est assis dessus quand il a annexé la Crimée en 2014. Il continue à le violer chaque jour en agressant militairement l’Ukraine. Et contrairement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’exfiltration du dictateur vénézuélien par les Etats-Unis peut se justifier moralement. Maduro était le chef d’un régime brutal, coupable de violations massives des droits de l’homme. Il s’était maintenu au pouvoir bien qu’il ait perdu l’élection présidentielle de 2024. Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne, ni la France ne le reconnaissaient plus comme un chef d’Etat légitime. Pour la Maison-Blanche, il n’était qu’un simple quidam, narcotrafiquant présumé, qui devait répondre de ses crimes devant la justice. L’immunité fonctionnelle due à tout chef d’Etat ne s’appliquerait donc pas dans son cas, car elle ne peut pas servir de prétexte à l’impunité.

Il n’en reste pas moins que l’opération américaine constitue une violation éhontée de la charte des Nations unies, qui stipule dans son article 2, alinéa 4, que tout Etat doit respecter la souveraineté des autres Etats et leur indépendance politique et s’abstenir de recourir à la force. Car maintenant que Trump a fait incarcérer Maduro et proclamé qu’il allait gouverner lui-même le Venezuela, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher d’autres pays de monter des opérations militaires similaires ciblant des dirigeants étrangers qu’ils jugent hostiles.

La loi de la jungle est orthogonale au monde qui fut celui de l’Europe contemporaine. C’était un monde où des nations autrefois ennemies surent, à l’image de l’Allemagne et de la France, se réconcilier après les deux guerres mondiales pour construire une maison commune. Un monde où l’on pouvait compter sur les Etats-Unis pour être protégé, sur la Russie pour acquérir une énergie bon marché, sur la Chine pour y vendre ses produits. Un monde où l’on conquérait des marchés plutôt que des territoires ; où les nations devaient, pour s’enrichir, opter pour la coopération économique plutôt que pour la prédation. Un idéal qui ne s’est jamais vraiment concrétisé mais qui s’en approchait.

L’Europe doit tirer les leçons de sa disparition et, d’abord, apprendre à ne compter que sur elle-même. Elle ne part pas de zéro : en 2025, elle a montré qu’elle savait innover dans les crises lorsque ses intérêts stratégiques étaient menacés, en prenant en charge la quasi-totalité du soutien occidental à l’Ukraine. Mais en 2026, il va falloir aller beaucoup plus loin.

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Le président déchu vénézuélien Nicolas Maduro, lors de son arrivée aux Etats-Unis, le 5 janvier 2026.
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Nicolas Maduro : ce que contient l’acte d’accusation américain contre le président vénézuélien

Ce lundi 5 janvier, le dirigeant du Venezuela Nicolas Maduro, enlevé à Caracas par les forces spéciales américaines dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 janvier, doit comparaître à midi heure locale (18 heures à Paris), aux côtés de son épouse, Cilia Flores, lors d’une audience de mise en accusation.

Un acte d'accusation de 25 pages, rendu public samedi, est venu exposer en des termes juridiques la théorie défendue depuis des mois par l’administration de Donald Trump. Le document allègue entre autres que Nicolas Maduro et d'autres dirigeants vénézuéliens ont, depuis plus de 25 ans, "abusé de leurs positions de confiance publique et corrompu des institutions autrefois légitimes pour importer des tonnes de cocaïne aux États-Unis". Et le texte de poursuivre que le chef d'État et ses complices "ont fourni une couverture policière et un soutien logistique" à de grands groupes de trafic de drogue, tels que le cartel mexicain de Sinaloa et le gang vénézuélien de Tren de Aragua. Selon le ministère américain de la Justice, ces organisations criminelles reversaient une partie de leurs profits à leurs protecteurs vénézuéliens. Nicolas Maduro est notamment accusé d'avoir vendu des passeports diplomatiques vénézuéliens à des trafiquants de drogue notoires et d'avoir facilité des vols sous couverture diplomatique pour ramener l'argent de la drogue du Mexique au Venezuela.

Quatre chefs d'accusation

Plus concrètement, Nicolas Maduro a été inculpé de quatre chefs d'accusation : "complot de narcoterrorisme", "complot d'importation de cocaïne", "possession de mitrailleuses et de dispositifs destructeurs" et "complot en vue de posséder des mitrailleuses et des dispositifs destructeurs", selon l'agence Reuters. L'affaire a été portée par les États-Unis devant le bureau du procureur du district sud de New York, un bureau au sein du ministère de la Justice célèbre pour son indépendance féroce et ses poursuites agressives. Certains faits remontent aux années 2000 ou sont datés de manière approximative, rapporte le correspondant du journal Le Monde à New York. "L’acte demeure globalement impressionniste, ce qui ne préjuge en rien des éléments de preuve qui pourraient être présentés plus tard au tribunal par le procureur", poursuit le quotidien.

Le même bureau du procureur avait déjà renvoyé un acte d'accusation contre Nicolas Maduro en 2020, avec les mêmes chefs d'accusation. Celui rendu public samedi ajoute de nouveaux détails et coaccusés, y compris la femme du dirigeant, Cilia Flores. La première dame est accusée d'avoir ordonné des enlèvements et des meurtres, ainsi que d'avoir accepté des pots-de-vin en 2007 pour organiser une réunion entre les trafiquants de drogue et le directeur de l'Office national de la drogue du Venezuela.

Détention provisoire

Incarcéré dans une prison de Brooklyn depuis hier, Nicolas Mauduro devrait faire une première comparution devant le tribunal ce lundi donc, pour se voir notifier les charges retenues contre lui par un juge. Lors de leur comparution, il sera confirmé si lui et sa femme ont des avocats ou s’ils se verront en assigner un. Le couple Maduro n'est pas tenu de plaider coupable (ce qui lui permettrait éventuellement d'éviter un procès) ou non coupable à ce stade de la procédure. Le juge ordonnera très certainement leur détention provisoire dans l’attente d’un procès, qui pourrait arriver d'ici plusieurs mois, voire l'année prochaine. Il faut s’attendre évidemment à ce que la défense de Nicolas Maduro conteste à la fois les charges retenues contre lui, mais aussi les conditions de son arrestation et de son exfiltration vers les États-Unis.

Dans tous les cas, les débats s’annoncent houleux sur le fond du dossier, alors que de nombreux experts de la zone estiment que le rôle du Venezuela est secondaire dans le trafic de cocaïne à destination des Etats-Unis, précise Le Monde. L’implication de Nicolas Maduro aux côtés des cartels, que Donald Trump ne cesse de dénoncer, est également sujette à caution, tout comme la responsabilité du Venezuela dans la crise du fentanyl – qui provient essentiellement de Chine et du Mexique.

© via REUTERS

Le président déchu vénézuélien, Nicolas Maduro, à son arrivée aux Etats-Unis, le 3 janvier 2026.
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Venezuela : le grand flou du projet américain pour l’après-Maduro

Tout juste quelques heures après la capture et l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro par une unité militaire américaine, Donald Trump a déclaré samedi 3 janvier vouloir "gérer" le pays en attendant une transition "sûre et judicieuse". Mais en pratique, "la façon dont Washington administrera ce pays dans les semaines et les mois à venir semble incertaine et obstinément complexe", souligne The Washington Post. Le président et son administration ne semblant pas tout à fait en phase sur leurs déclarations, ni sur la marche à suivre.

Menace d’une nouvelle intervention militaire

Dimanche, Marco Rubio a ainsi semblé s’éloigner de l’affirmation du président Trump la veille selon laquelle les États-Unis "dirigeraient" le Venezuela, note en effet The New York Times. Interrogé par des journalistes sur le plan d’occupation des États-Unis, le secrétaire d’État a préféré parler "de contraindre" le gouvernement vénézuélien en fonction des attentes de l’administration américaine. "Les forces américaines continueront d’empêcher les pétroliers qui figurent sur la liste de sanctions américaines d’entrer et de sortir du pays jusqu’à ce que le gouvernement ouvre l’industrie pétrolière contrôlée par l’État aux investissements étrangers - en donnant vraisemblablement la priorité aux entreprises américaines - et apporte d’autres changements", a-t-il déclaré sur la chaîne CBS News. Il a en outre nié une présence militaire américaine sur le territoire vénézuélien, évoquant tout juste quelques dizaines d’hommes sur place lors de l’opération spéciale.

Mais fidèle à sa volatilité, la posture de Donald Trump demeure mouvante. Dans une interview téléphonique au magazine The Atlantic, le locataire de la Maison-Blanche a prévenu que si l’actuelle dirigeante par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, vice-présidente sous Nicolas Maduro, "ne fait pas ce qui est juste, elle va payer un très gros prix, probablement plus élevé que Maduro", menaçant d’une nouvelle opération militaire dans le pays.

"Programme de coopération"

Tentant de jouer la conciliation dans une déclaration sur les réseaux sociaux, Delcy Rodriguez a appelé les États-Unis à participer à l’élaboration d’un programme de coopération entre les deux pays. Dans ce texte au ton conciliant, elle souligne que le Venezuela "aspire à vivre sans menaces extérieures" et dit souhaiter donner la priorité à l’établissement de relations équilibrées et respectueuses avec les États-Unis. Delcy Rodriguez, également ministre du Pétrole, est depuis longtemps considérée comme la membre la plus pragmatique du cercle restreint de Nicolas Maduro. Donald Trump avait estimé qu’elle était disposée à collaborer avec les États-Unis. Elle a malgré tout publiquement qualifié l’arrestation de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores d’enlèvement, et a déclaré que le président vénézuélien restait le dirigeant légitime du pays.

Globalement, au Venezuela, la ligne officielle du gouvernement reste une résistance farouche aux États-Unis. Vladimir Padrino Lopez, le ministre de la Défense, a prononcé un discours exigeant le retour de Nicolas Maduro et de sa femme, qui ont été transportés par avion dans un centre de détention de Brooklyn samedi. "Notre souveraineté a été violée et violée", a-t-il déclaré, soutenu par des soldats en uniforme.

Bien au-delà de sa prétendue guerre contre le narcotrafic, Donald Trump a également justifié l’arrestation de Nicolas Maduro par l’afflux d’immigrants vénézuéliens aux États-Unis et par la décision du pays de nationaliser les intérêts pétroliers américains il y a plusieurs décennies. Pour les jours et semaines à venir, la mainmise des États-Unis sur le pétrole vénézuélien semble inéluctable. "Nous récupérons ce qu’ils ont volé", a déclaré le républicain à bord d’Air Force One alors qu’il rentrait dimanche à Washington depuis la Floride. "Nous sommes aux commandes", a-t-il ajouté, expliquant également que les compagnies pétrolières américaines retourneraient au Venezuela pour reconstruire l’industrie pétrolière du pays. "Elles vont dépenser des milliards de dollars et elles vont extraire le pétrole du sol", a-t-il déclaré.

Il n’empêche, la destitution de Nicolas Maduro, successeur d’Hugo Chavez, pourrait conduire à encore plus de déstabilisation dans cette nation de 28 millions d’habitants, déjà en proie à la faim. Dans un édito, le Washington Post met en garde : "À l'instar de George W. Bush après l'invasion de l'Irak, Trump a savouré son moment de triomphe samedi. Mais s'il y a une leçon à tirer de ces vingt-cinq dernières années, c'est qu'il est bien plus aisé de renverser des tyrans que de bâtir ensuite des sociétés stables et sûres".

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Une manifestation en soutien à Nicolas Maduro, le 4 janvier à Caracas.
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Après le Venezuela, les craintes d’une opération de Donald Trump au Groenland ravivées

Après le Venezuela et l’enlèvement du président Nicolas Maduro, Donald Trump ira-t-il encore plus loin dans ses violations du droit international ? "Après Maduro, qui est le prochain ?", interroge frontalement l’agence de presse américaine Associated Press, qui souligne que le président américain "alimente d’ores et déjà les spéculations sur ses projets pour le Groenland, Cuba et la Colombie".

Un peu moins de 48 heures après l’opération militaire américaine au Venezuela, le locataire de la Maison-Blanche a en effet renouvelé dimanche ses appels à une prise de contrôle américaine du territoire danois du Groenland pour des intérêts de sécurité de son pays. "Nous avons absolument besoin du Groenland. Nous en avons besoin pour la défense", a-t-il déclaré dans une interview téléphonique au magazine The Atlantic.

"Nous avons besoin du Groenland"

L’opération de samedi soir par les forces américaines à Caracas et les commentaires de Trump dimanche ont accru les préoccupations au Danemark, qui a juridiction sur la vaste île riche en minéraux du Groenland. "Cela n’a absolument aucun sens de parler de la nécessité pour les États-Unis de prendre le contrôle du Groenland. Les États-Unis n’ont pas le droit d’annexer l’un des trois pays du royaume danois", a déclaré dimanche la Première ministre danoise Mette Frederiksen dans un communiqué de presse. Et d’ajouter : "J’exhorte donc fortement les États-Unis à cesser les menaces contre un allié historiquement proche et contre un autre pays et un autre peuple, qui ont très clairement déclaré qu’ils ne sont pas à vendre." Elle a également rappelé à Donald Trump que le Danemark offre déjà aux États-Unis, membre de l’OTAN, un large accès au Groenland par le biais d’accords de sécurité existants.

Mais, tout juste quelques heures après les remarques de Mette Frederiksen dimanche, Donald Trump a doublé son affirmation sur le Groenland face à la presse à bord de l’Air Force One. "Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s'en occuper", a-t-il répété. "Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… Parlons du Groenland dans 20 jours", a-t-il aussi déclaré.

Des propos qui ont fait réagir également le Premier ministre groenlandais, Jens Frederik Nielssen : "Ça suffit maintenant", a commenté ce dernier sur Facebook. "Plus de pression. Plus de sous-entendus. Plus de fantasmes d’annexion. Nous sommes ouverts au dialogue. Nous sommes ouverts aux discussions. Mais cela doit se faire par les bons canaux et dans le respect du droit international", a-t-il écrit.

La France, de concert avec d'autres pays européens, a de son côté exprimé ce lundi sa "solidarité" avec le Danemark, un porte-parole du quai d'Orsay rappelant que "le Groenland appartient aux Groenlandais et aux Danois" et que "c’est à eux de décider ce qu’ils souhaitent en faire". "Le Groenland et le Royaume du Danemark doivent décider de l'avenir du Groenland, et personne d'autre", a de même déclaré le Premier ministre britannique Keir Starmer à des journalistes.

Les velléités expansionnistes de Donald Trump trouvent un écho auprès de la base militante du président américain, notamment dans le mouvement Maga. Quelques heures après l’opération militaire américaine au Venezuela, la podcasteuse pro-Trump Katie Miller, épouse du directeur de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller, a publié sur son compte X une carte du Groenland colorée aux couleurs du drapeau américain, assortie d’une courte légende en capitales : "SOON" ("BIENTÔT"). Le message n’est pas passé inaperçu, suscitant de nombreuses réponses côté danois. "Le Royaume du Danemark et les États-Unis travaillent ensemble pour assurer la sécurité dans l’Arctique", a répondu l’ambassadeur de Copenhague aux États-Unis, Jesper Moller Sorensen, précisant que le Danemark avait augmenté les dépenses de défense en 2025, engageant 13,7 milliards de dollars "qui peuvent être utilisés dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. "Parce que nous prenons notre sécurité commune au sérieux", a-t-il ajouté.

SOON pic.twitter.com/XU6VmZxph3

— Katie Miller (@KatieMiller) January 3, 2026

"Restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental"

Mi-décembre, Donald Trump a nommé un envoyé spécial, Jeff Landry, avec pour mission de "faire du Groenland une partie des États-Unis". Le 22 décembre dernier, dans une déclaration aux côtés du ministre de la Défense Pete Hegseth, Donald Trump avait déjà martelé le même message à propos du Groenland, justifiant ce "besoin" du territoire arctique pour assurer la sécurité des États-Unis face à la Chine et à la Russie. Or, si la position stratégique de l’île entre l’Europe et l’Amérique du Nord en fait un site clé pour le système américain de défense par missiles balistiques, rappelle l’agence Reuters, sa richesse minérale n’en est pas moins attrayante pour les États-Unis, qui espèrent réduire leur dépendance à l’égard des exportations chinoises. Comme le souligne l’agence Associated Press, les menaces de Donald Trump s’inscrivent dans la droite ligne de sa politique promise pour ce second mandat. Dans la stratégie de sécurité nationale de son administration publiée le mois dernier, le président américain a ainsi présenté la restauration de la "prééminence américaine dans l’hémisphère occidental" comme guide central. Le même document dépeint les alliés européens comme faibles.

Dans le même temps, l’inquiétude monte aussi à Cuba, l’un des alliés et partenaires commerciaux les plus importants du Venezuela. Dimanche, le secrétaire d’État Marco Rubio a lancé un nouvel avertissement sévère au gouvernement cubain, dénonçant les relations entre La Havane et Caracas avant l’arrestation de Nicolas Maduro. "Ce sont les Cubains qui ont gardé Maduro", a-t-il déclaré. "Il n’était pas gardé par des gardes du corps vénézuéliens. Il avait des gardes du corps cubains". Face à la presse dans son avion présidentiel, Donald Trump a de son côté affirmé que "Cuba est prêt à tomber", alors que le Venezuela ne devrait plus fournir de pétrole subventionné au petit état insulaire, assailli depuis plusieurs décennies par les sanctions américaines. Dimanche soir, Donald Trump a également mis en garde le voisin du Venezuela, la Colombie, et son président de gauche, Gustavo Petro, déclarant que la Colombie est "dirigée par un homme malade qui aime fabriquer de la cocaïne et la vendre aux États-Unis". "Il ne le fera pas pendant encore très longtemps", a ajouté le président américain, précisant, à propos d’une possible intervention américaine en Colombie comme au Venezuela, que cela lui "semble bien".

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Le président Trump s'adresse aux journalistes à bord de l'Air Force One en route vers la base conjointe d'Andrews.
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Venezuela : seul un coup de force pouvait ouvrir la voie à la démocratie, par Renée Fregosi

L’intervention des forces spéciales nord-américaines au Venezuela est sans doute la dernière chance de renverser la dictature qui affame et martyrise le pays depuis trois décennies. Il existe en effet quatre voies de sortie d’une dictature : ce qu’on a appelé la "transition à la démocratie" dans les années 1980-1990, c’est-à-dire une sortie pacifique négociée, comme ce que l’on a connu en Amérique latine et dans le bloc soviétique à cette époque ; le coup d’Etat de la part de militaires favorables à la démocratie associés à l’opposition politique, comme ce qui s’était passé au Venezuela même lors de la chute du dictateur Carlos Pérez Jímenez en 1958 ; une lutte armée intérieure comme cela a pu se produire à Cuba en 1959 contre le régime de Fulgencio Batista, ou au Nicaragua en 1978 avec le FSLN contre Somoza junior ; enfin, soit à la suite d’une guerre comme ce fut le cas contre les régimes fascistes et nazis, soit par une intervention militaire extérieure de plus ou moins grande ampleur.

Or il était manifeste que hélas, il n’y avait plus aucune possibilité de négocier une transition pacifique à la démocratie avec ce narcorégime, sans faire pression par la force. Un temps, on avait pu espérer que la dictature chaviste se fracture et qu’un accord entre les dissidents et l’opposition démocratique puisse déboucher sur un retour à l’ordre démocratique et à la prospérité dans ce pays qui fut par le passé un modèle de démocratie sociale redistributive. Mais, éduqué et inspiré par le régime cubain, Nicolas Maduro a régulièrement épuré les forces armées pour éviter toute tentative de coup d’Etat, tandis que l’opposition politique était persécutée, réprimée, emprisonnée, contrainte à la clandestinité comme la courageuse María Corina Machado ou à l’exil comme tant de leaders de la gauche démocratique.

Bien qu’à la suite de l’avènement d’Hugo Chavez en 1998, les élections n’aient plus jamais été libres au Venezuela, l’opposition unie était en effet parvenue pas à pas à obtenir plus du tiers des élus aux élections législatives de 2015. Mais le pouvoir chaviste n’avait pas voulu reconnaître la victoire des forces démocratiques et le régime de Nicolas Maduro s’était fait de plus en plus répressif. Et encore lors de la dernière élection présidentielle, en juillet 2024, tandis que tous les sondages donnaient le candidat de l’opposition, Edmundo González Urrutia largement vainqueur, c’est encore le président-dictateur Maduro qui fut déclaré élu.

L’opposition vénézuélienne est en effet foncièrement démocratique et la lutte armée est absolument exclue pour faire chuter la dictature. A différentes reprises, l’opposition unie a cherché les voies d’un compromis. Car déjà du vivant de Chavez, son mouvement avait connu des désaccords menant à l’éloignement ou à la rupture de la part de nombreux responsables du régime, civils et militaires, et sous les présidences de son successeur Maduro, l’hémorragie s’est poursuivie.

La corruption, l’implication grandissante dans le narcotrafic, et l’impéritie foncière du régime provocant une crise humanitaire gravissime dans le pays, ont dessillé les yeux des nombreux chavistes honnêtes. On estime ainsi à près d’un quart de la population (28,5 millions d’habitants environ) le nombre d’émigrés vénézuéliens qui ont fui le pays, poussés par les pénuries alimentaires, le manque de médicaments et de matériel médical de base, la crise énergétique et la répression. Mais, soutenu par les trois grandes dictatures que sont la Russie, la Chine et l’Iran, le régime chaviste poursuivait sa dévastation du pays.

Restait donc la seule solution de l’intervention extérieure, pour déclencher le changement de régime. Le couple Maduro étant écarté de la scène politique nationale, on peut s’attendre au délitement du groupe des prédateurs qui vont sans doute tenter de tirer leur épingle du jeu quitte à se trahir mutuellement. La mobilisation du peuple vénézuélien à l’intérieur et à l’extérieur étant le gage d’une victoire de la démocratie, on peut espérer que les militaires affaiblis et les paramilitaires chavistes des "Collectivos" ne jettent pas le pays dans une guerre civile meurtrière. D’autant que Donald Trump, favorable, affirme-t-il, à une transition pacifique, promet "une seconde vague si nécessaire" tout en estimant qu’elle ne sera pas nécessaire. Certes les Etats-Unis agissent dans leur propre intérêt, mais si cet intérêt converge avec celui du peuple vénézuélien, comment ne pas s’en réjouir ?

NB : Cet article a d’abord été publié sur le site de La Nouvelle revue politique

* Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle a publié en 2025 Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme (Editions Intervalles). Elle préside le Centre européen pour la coopération internationale et les échanges culturels (Ceciec) qui est un groupe de réflexion composé d’intellectuels et de militants associatifs européens et latino-américains.

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Des Vénézuéliens célèbrent après que les États-Unis ont capturé le président Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores, ici à São Paulo, au Brésil, le 4 janvier 2026.
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"Il n’y a plus d’hommes là-bas" : le témoignage inédit d'un "malgré-nous" du Donbass

Lorsque son patron le convoque, dans la soirée du 23 février 2022, Petro* n’imagine pas que, quelques heures plus tard, les chars russes déferleront sur l’Ukraine. Chauffagiste dans une ville du Donbass sous occupation russe depuis 2014, ce quadragénaire n’a pas d’accès libre aux médias et à Internet, tous contrôlés par Moscou.

Après plusieurs heures d’attente, Petro et ses collègues sont conduits au commissariat militaire, puis transférés vers une base à Donetsk, où des centaines de personnes patientent en pleine nuit. Les autorités parlent alors d’un voenny zbor, une simple "vérification de l’état des troupes". "On nous a donné des uniformes en disant qu’il s’agissait d’un entraînement, se souvient Petro. Ils répétaient : ‘Trois ou quatre jours et vous rentrerez chez vous’."

Mise en scène

Une mise en scène qui sera vite démentie. Le groupe est emmené dans une immense mine désaffectée à Makiïvka. Petro y reste deux semaines avec 1 500 autres Ukrainiens. A la mi-mars, tous sont déployés à une vingtaine de kilomètres de Marioupol pour participer à "l’opération spéciale".

C’est seulement là, raconte-t-il, qu’ils comprennent l’ampleur du piège que les Russes leur ont tendu. Après avoir trouvé un générateur, ils parviennent à allumer une télévision dans une maison abandonnée. "On a vu qu’il y avait des combats dans toute l’Ukraine, raconte Petro, la voix nouée. On a alors compris qu’on nous avait enrôlés, que ce n’était pas un entraînement, mais la guerre."

Petro fait partie de ces "malgré-nous" des temps modernes. Plusieurs dizaines de milliers d’Ukrainiens, mobilisés de force dans les territoires occupés, ont été enrôlés dans l’armée russe, selon les estimations des organisations de défense des droits et des autorités ukrainiennes. Ce témoignage – exclusif - éclaire un phénomène que la fermeture totale de ces zones occupées aux journalistes rend difficile à documenter.

Envoyés au front

Entre 2014 et 2022, plus de 38 000 jeunes hommes ont été astreints, à leur majorité, à servir un an dans l’armée russe, selon les chiffres russes. "La plupart sont restés en Crimée ou sont partis en Russie, mais ils n’étaient pas affectés à des postes de combat", rapporte Olha Kourychko, représentante du président ukrainien en Crimée, aujourd’hui exilée à Kiev. "Après 2022, le phénomène prend une tout autre ampleur : en plus du service militaire chez les jeunes, la mobilisation touche toutes les classes d’âge et les hommes sont envoyés directement au front."

Le 19 février 2022, les administrations d’occupation des "républiques populaires" de Donetsk et Louhansk décrètent une mobilisation générale. Motif affiché : se préparer à une prétendue attaque ukrainienne. Sur le papier, Petro n’est d’ailleurs pas intégré à l’armée russe, mais à une "armée de réserve de la république de Donetsk". Dans les faits, rapporte-t-il, cette structure obéit à des commandants russes et sert d’appoint aux unités régulières de Moscou.

"On ne m’a pas fait signer de contrat militaire, mais juste un serment où je jurais de défendre la ‘république de Donetsk’", précise-t-il. Avec lui, des mineurs pris sur leur lieu de travail, des hommes arrêtés dans la rue ou à la sortie de l’usine. D’autres s’étaient présentés d’eux-mêmes au commissariat militaire après réception d’une convocation. "Personne ne voulait d’ennuis avec les services de sécurité. Si nous ne venions pas ou si nous tentions de nous cacher, ils seraient revenus nous chercher", assure-t-il.

"C’est très difficile de prouver la coercition, surtout quand les hommes ont répondu à la convocation. Mais les habitants des territoires occupés vivent sous un régime répressif, où la prison reste synonyme de torture", rappelle Alyona Lounova, directrice du plaidoyer au Centre des droits humains Zmina. D’autant que les peines pour insoumission au service s’échelonnent entre 700 et 3 000 euros d’amende et vont jusqu’à deux ans d’emprisonnement. En Crimée, 680 procédures pénales ont été ouvertes, selon les chiffres russes. Et les ONG en exil disent avoir documenté des cas où des personnes, après une peine de prison ou le paiement d’une amende, ont malgré tout été envoyées au front.

Petro peine à contenir ses larmes lorsqu’il évoque son déploiement à Marioupol, où son unité est chargée de maintenir "l’ordre" dans une ville réduite en ruines. Partout, des tombes à ciel ouvertes, des cadavres laissés à l’abandon et le désespoir des habitants affamés. "Une femme m’a supplié de la tuer, dit-il. Elle avait perdu son fils. Bien sûr, je ne l’ai pas fait." Il croise rarement des civils. "Certains commandants russes nous appelaient à tuer tous les Ukrainiens que l’on rencontre, femmes et enfants compris, ils disaient que c’étaient tous des nazis à exterminer", se souvient Petro. Dans les ruines, quelques poches de résistance ukrainiennes tiennent encore. Un jour, son chef d’escadron s’effondre sous ses yeux, tué d’une balle à la tête par un tireur embusqué, alors même qu’il pavanait sur le fait "qu’il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde". A la fin du siège, en mai 2022, son unité escorte les bus transportant les derniers défenseurs d’Azovstal qui se sont rendus. "C’est la première fois que j’ai vu un soldat ukrainien vivant, raconte Petro. Jusque-là, je n’avais aperçu que des corps sans vie, que personne ne venait récupérer."

La fuite comme salut

L’idée de fuir s’impose peu à peu. Mais les check-points parsèment le territoire, le réseau téléphonique est coupé et plusieurs de ses compagnons soutiennent Moscou : une dénonciation suffirait à le condamner. Lors de son passage à Marioupol, plusieurs soldats russes refusant d’avancer sont jetés dans une cave sans nourriture pendant plusieurs jours. A leur retour de Marioupol, le bataillon des "malgré-nous" tente de se révolter et jette ses armes à leur arrivée à la gare de Donetsk. "Tout le monde criait sur les dignitaires venus nous persuader de continuer. C’est la police qui a dû nous escorter dans la même mine de Makiivka en nous promettant des congés", raconte Petro. Finalement, ils seront envoyés à nouveau au front, à Popasna cette fois, pour plusieurs mois.

Petro parvient malgré tout à contacter son ex-femme, réfugiée en France depuis 2022. Elle le met en relation avec un officier ukrainien du renseignement militaire pour se rendre. Mais c’est finalement la maladie qui lui offre une échappatoire. Souffrant d’un problème rénal, il est transféré par chance dans un hôpital civil près de chez lui, sans escorte. Là, il paye pour obtenir un certificat falsifié certifiant qu’il a la tuberculose. Enfin, Petro parvient à se faire démobiliser. Il traverse ensuite la Russie, puis les pays Baltes, avant de rejoindre la France. Aujourd’hui, il vit à Tours avec son ex-femme — redevenue son épouse — et leur fils, avec la peur constante que la Russie le retrouve. "Je veux quand même témoigner, car ce qu’ils font est monstrueux. Ils ont tué le Donbass, il n’y a plus d’hommes là-bas", souffle-t-il.

Crime de guerre

Cette pratique d’enrôlement forcé viole les conventions de Genève et constitue un crime de guerre. Pourtant, en Ukraine, ces hommes sont souvent considérés comme des traîtres : ils risquent jusqu’à quinze ans de prison. De fait, ils représenteraient 16 % des prisonniers détenus par l’armée ukrainienne.

Le problème risque de hanter durablement l’Ukraine, à l’image des "malgré-nous" mobilisés dans la Wehrmacht en France, au Luxembourg et en Pologne, après la Seconde Guerre mondiale. Dans les territoires occupés, le Kremlin poursuit sa mobilisation à grande échelle, en particulier à travers la militarisation de la jeunesse. A l’été 2025, l’armée russe a lancé d’importantes campagnes dans les régions de Kherson et de Zaporijjia, jusque-là relativement épargnées, mobilisant plusieurs milliers d’habitants, selon les informations recueillies par L’Express.

Pour Serhiy Danylov, chercheur spécialiste de la région de Kherson, cette politique sert les intérêts du Kremlin : "Elle ne coûte rien à Moscou. Les habitants des territoires occupés ne sont pas considérés comme des véritables Russes, personne ne les plaindra. Poutine les usera jusqu’au dernier — et les enverra se battre, demain, contre le reste de l’Europe."

* Le prénom a été modifié. Cette enquête a été réalisée avec le soutien du réseau journalistique européen N-Ost.

© EYEPRESS via Reuters Connect

De nouveaux soldats russes recrutés dans divers centres d'entraînement militaire avant leur déploiement sur le champ de bataille en Ukraine.
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Un crime signé Ankara… et des silences français : l’incroyable affaire du triple assassinat de la rue La Fayette

Ce 2 décembre 2025, face au juge d’instruction Vincent Raffray, la mémoire de Manuel Valls flanche sérieusement. Certes, l’affaire pour laquelle l’ancien premier ministre est entendu comme témoin date de 2013, mais quelle affaire ! L’exécution de trois militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), guérilla séparatiste et bête noire de l’Etat turc, en plein Paris… Au moment même où des négociations de paix commençaient, à 3 000 kilomètres de là, pour mettre fin à ce conflit vieux de trente ans. Au 147, rue La Fayette, à deux pas de la gare du Nord, un pistolet semi-automatique de calibre 7,65 millimètres a tiré dix balles. Aucune n’a loupé sa cible. Les victimes se nomment Sakine Cansiz, l’une des fondatrices du PKK réfugiée en France, Fidan Dogan et Leyla Saylemez. Un triple assassinat sans meurtrier condamné, sans commanditaire inculpé, treize ans plus tard. Bref, un crime sans coupable. Le mystère tient en deux mots : raison d’Etat. Car nul n’ignore aujourd’hui les liens qui unissaient le principal suspect, Omar Güney et les services secrets turcs. A fortiori pas Manuel Valls, ministre de l’Intérieur à l’époque.

Au juge Raffray, ce 2 décembre, Valls concède que ce crime était "une opération, comme ça l’a été démontré, des services de renseignement turcs", selon le procès-verbal d’audition, que L’Express a pu consulter. En revanche, l’ex-socialiste n’a aucun souvenir de son rendez-vous avec l’ambassadeur de Turquie à Paris le 21 janvier 2013. Soit onze jours seulement après la tuerie. "Je n’en ai aucune trace dans mon agenda, et mes deux collaborateurs ne se rappellent pas non plus cette entrevue" réitère Manuel Valls à L’Express. Le diplomate turc aurait pourtant envoyé à sa hiérarchie un compte rendu de cet entretien, d’après un document confidentiel obtenu par les avocats turcs des parties civiles. Ce jour-là, le ministre fait état à l’ambassadeur de l’avancée de l’enquête, évoque des meurtres "réalisés d’une manière très professionnelle", liste les éléments de preuve contre le suspect, désigné comme "le responsable de ces assassinats". Et rassure son interlocuteur : "Nous allons continuer de combattre le PKK" - classé organisation terroriste par la Turquie comme par la France. "Ces propos attestent de la collaboration intime entre Paris et Ankara, s’étrangle l’un des avocats des parties civiles. Cela explique peut-être le laisser-faire des autorités françaises dans cette affaire." Un diplomate français abonde : "La France s’est écrasée pour ne pas compromettre ses relations avec la Turquie."

Il faut retracer la chronologie de cet incroyable dossier, où s’empilent les éléments à charge contre Omar Güney, et à travers lui le service de renseignement turc du "Millî İstihbarat Teşkilatı", plus connu sous l’acronyme "MIT", pour saisir l’ampleur de ce scandale d’Etat et le poids des silences français. C’est bien simple : tout accuse Omar Güney. Ce trentenaire turc est le dernier à avoir vu vivantes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez le 9 janvier 2013. Il avait toute leur confiance, ayant approché depuis l’automne 2011 la communauté, en quête, disait-il, de ses racines kurdes. Les caméras de vidéosurveillance l’ont filmé entrant dans l’immeuble peu de temps avant les crimes. L’ADN de l’une des victimes a été retrouvé sur sa parka et des traces de poudre identifiées sur sa sacoche.

Un "Loup gris" grimé en kurde

L’enquête révèle rapidement le vrai visage du suspect, incarcéré à la maison d’arrêt de Fresnes : un ultranationaliste, membre des Loups gris, la milice affiliée au parti nationaliste turc MHP, vivier connu des services secrets pour leurs basses besognes. Des photos de la précédente vie de Güney en Allemagne le montrent arborant la moustache caractéristique des Loups gris, redescendant de part et d’autre de la bouche, tels deux crocs. Le téléphone portable de l’assassin présumé complète le portrait : les enquêteurs y trouvent, dans les fichiers supprimés, 329 photos des fiches d’adhérents de l’association kurde de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise), dont il était membre. Clichés pris la veille du crime, entre 4h23 et 5h33 du matin et envoyés à un mystérieux correspondant. S’ajoutent à ce tableau une série d’allers-retours en Turquie dans les semaines précédant le triple assassinat, voyages dont Güney s’était bien gardé de parler à ses "amis kurdes". Tout indique que Güney est un infiltré. Mais au service de qui ?

Deux documents fracassants font bientôt basculer l’affaire. D’abord cet enregistrement diffusé sur YouTube le 12 janvier 2014. La conversation se déroule en turc entre trois hommes, supposément Omer Güney et deux membres du MIT, qui évoquent les cibles potentielles du tueur, plusieurs hauts dirigeants du PKK, et le plan pour s’en débarrasser sans se "faire attraper" (sic). L’audio n’a pas été formellement authentifié, mais plusieurs proches de Güney y reconnaissent sa voix et la police scientifique de Lyon a conclu à une très forte analogie entre les deux voix. Deux jours après cette fuite, un second document, plus accablant encore, est publié par le quotidien Sol, fervent opposant au gouvernement Erdogan. Présenté comme une note d’information des services secrets, il porte la mention "gizli" : "confidentiel". Le rapport, daté du 18 novembre 2012, détaille par le menu le plan d’assassinat de Sakine Cansiz. Deux individus, désignés comme "la Source" et "le Légionnaire" en seront chargés. Le premier, dont le profil correspond a celui de Güney, a reçu la somme de "6 000 euros", utilisable "pour mettre hors d’état de nuire" la cible.

Plan d’évasion

Au même moment, à Paris, le dossier d’instruction s’épaissit. La section antiterroriste vient de mettre la main sur une nouvelle pièce à conviction. Le 4 janvier 2014, Omer Güney reçoit une visite au parloir de Fresnes. La justice a donné son feu vert pour enregistrer la conversation du détenu avec son ami Ruhi Semen, un Turc d’Allemagne, ancien collègue d’usine de Güney. La pêche est bonne : le prisonnier charge son visiteur d’aller voir "Mutti" à Ankara ("maman", en allemand) pour lui apporter "des nouvelles de Paris" et lui glisse un mystérieux papier à transmettre. Le message est codé. Mutti désigne en fait le MIT. Ruhi Semen l’avouera lui-même à la police allemande trois semaines plus tard. L’analyse de son téléphone révèle la nature du document passé ce jour-là au parloir, sobrement intitulé : "plan d’évasion". Il consiste à organiser la fuite de Günen lors d’une de ses hospitalisations, régulières, à l’hôpital de la Pitié-Salpètrière. Les lieux sont repérés, l’arsenal nécessaire détaillé. Le plan tombe finalement à l’eau.

L’implication des services secrets turcs pointée

Après deux ans et demi d’enquête, le parquet réclame le renvoi devant une cour d’assises d’Omer Güney, pour assassinats en relation avec une entreprise terroriste. Fait inédit, il écrit noir sur blanc que "de nombreux éléments de la procédure permettent de suspecter l’implication du MIT dans l’instigation et la préparation des assassinats." Une inconnue demeure : "Les investigations n’ont pas permis d’établir si ces agents du MIT ont participé à ces faits de façon officielle, avec l’aval de leur hiérarchie, ou s’ils l’ont fait à l’insu de leur service, afin de le discréditer ou de nuire au processus de paix."

Le doute est permis, vu les dissensions qui ébranlent l’Etat turc depuis le début des années 2010. Erdogan fait la chasse aux traîtres, dont les membres de la confrérie de l’influent prédicateur Fethullah Gülen, autrefois son allié. Les fuites en série dans l’affaire du triple assassinat du 147, rue La Fayette ont-elles à voir avec ces règlements de compte ? Possible. Le principal suspect ne saurait y répondre : il est mort en décembre 2016 d’un cancer du cerveau, à un mois de l’ouverture du procès. L’instruction court toutefois toujours, relancée par une nouvelle plainte de la défense contre X, pour poursuivre les commanditaires.

Mais l’enquête piétine. Les rares documents déclassifiés, à la demande des avocats, arrivent sur leurs bureaux si caviardés qu’ils n’apportent aucune valeur ajoutée. A l’évidence, ni l’Etat français ni l’Etat turc n’ont intérêt à ce que la vérité soit dite. Aujourd’hui pas plus qu’il y a treize ans. "En 2013, les interrogations qui surgissent rapidement sur les liens entre Omer Güney et de possibles commanditaires au sein de l’Etat turc tombent en fait au plus mal dans l’agenda franco-turc", rappelle la journaliste Laure Marchand dans son livre-enquête Triple assassinat au 147, rue La Fayette. A l’époque, les années Sarkozy ont abîmé la relation entre Paris et Ankara. Le président français, très hostile à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, méprise au plus haut point les Turcs. Ces derniers n’ont pas digéré la visite express du président français, le 25 février 2011 : 300 minutes, pas une de plus. Le vote, en janvier 2012, de la loi pénalisant la négation du génocide arménien - finalement retoquée par le Conseil constitutionnel - n’a rien arrangé. En Turquie, les personnels d’ambassade voient la coopération se déliter. "On était clairement ostracisés, se souvient l’attaché de défense d’alors, Patrice Moyeuvre. Il y avait à l’époque à Ankara une centaine d’attachés de défense étrangers, j’étais le seul à ne pas être invité aux cérémonies officielles."

L’homme du dégel s’appelle François Hollande. Il s’y attelle vite, d’autant que la France a grand besoin des services turcs pour interpeller les djihadistes français, de plus en plus nombreux, en 2013, à transiter par la Turquie pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique en Syrie. "En échange de ces services, la France a-t-elle accepté de fermer les yeux sur l’affaire des militantes kurdes assassinées à Paris ? C’est une hypothèse", concède Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, auteur de La Turquie, un partenaire incontournable (Eyrolles, 2021).

Treize ans plus tard, la Turquie d’Erdogan, plus répressive que jamais en interne, est devenue un poids lourd sur la scène géopolitique : allié militaire indispensable de l’UE, sponsorisé par elle pour lutter contre l’immigration irrégulière, pratiquant habilement la diplomatie du pendule entre la Russie et l’Ukraine. Elle est aussi un partenaire d’affaires pour la France, qui a vu ses échanges commerciaux bondir de 17,1 % en 2023 à 23,4 milliards d’euros, au-delà, de l’objectif des 20 milliards fixé en 2014 par François Hollande lors de la visite d’Etat en Turquie, une première depuis 22 ans. "La France n’a aucun intérêt à se fâcher définitivement avec la Turquie" résume une source diplomatique. Quitte à protéger des agents du MIT sur son sol ? Le cas de Zekeriya Çelikbilek, ancien militaire turc naturalisé français interroge pour le moins. En avril 2024, l’individu a été condamné en appel à cinq ans de prison par la justice belge pour sa participation à une organisation criminelle en vue de commettre des assassinats à Bruxelles… contre des cadres du PKK. Là encore, ses liens avec le sommet de l’Etat turc font peu de doutes. Çelikbilek a d’ailleurs été entendu dans l’affaire du triple assassinat de la rue La Fayette. Vingt mois après sa condamnation, la justice belge n’a toujours pas requis son arrestation en France, où il coule des jours paisibles à Reims. Le MIT peut dormir sur ses deux oreilles.

© MAXPPP

Les trois militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, ont été retrouvées mortes le 10 janvier 2013 au Centre d'information du Kurdistan, dans le Xe arrondissement de Paris.
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Pourquoi Donald Trump a-t-il choisi Delcy Rodriguez, une fidèle de Maduro, pour diriger le Venezuela ?

Le fauteuil de l’exécutif ne pouvait pas rester vide. La capture de Nicolas Maduro à l’issue d’une opération menée par les États-Unis dans la nuit de vendredi à samedi a laissé le pouvoir aux mains de la vice-présidente exécutive Delcy Rodríguez. Le chef d’État américain Donald Trump a martelé, samedi 3 janvier, que cette dernière avait prêté serment après son arrestation et s’était entretenue avec le secrétaire d’État Marco Rubio. La Constitution vénézuélienne, en vertu des articles 233 et 234, prévoit que Delcy Rodríguez assume les fonctions de présidente par intérim en l’absence du chef de l’État, une disposition que la Cour suprême vénézuélienne a ordonné d’appliquer samedi soir.

Peu après les déclarations de Donald Trump, Delcy Rodríguez s’est coulée dans son rôle de présidente en s’exprimant à la télévision d’État, entourée de son frère Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale, du ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello et du ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez. Lunettes carrées sur le nez et l’air sévère, elle a affirmé que Nicolás Maduro restait le seul président légitime du Venezuela, appelant au calme et à l’unité face à "l’enlèvement" du dirigeant. Une position à rebours de celle décrite par Donald Trump, qui alléguait qu’elle était prête à coopérer avec les États-Unis après la capture de Nicolás Maduro.

Donald Trump a écarté l’idée de travailler avec la cheffe de file de l’opposition vénézuélienne et lauréate du prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado, estimant qu’elle manquait de soutien dans le pays. Une position d’autant plus surprenante que l’opposante, longtemps perçue comme une interlocutrice naturelle de Washington, semblait plus en phase avec les positions du président américain. Pour Maria Corina Machado, la présidence devait désormais être assurée par Edmundo Gonzalez Urrutia, que l’opposition, Washington et les observateurs internationaux considèrent comme le vainqueur de l’élection de 2024 et dont Emmanuel Macron a affirmé samedi qu’il souhaitait le voir assurer une période de transition.

Une fidèle de Nicolas Maduro

De son côté, Delcy Rodríguez apparaît comme un pur produit du chavisme. Âgée de 56 ans, elle est la fille de Jorge Antonio Rodríguez, ex-guérillero d’extrême gauche et fondateur du parti révolutionnaire Liga Socialista dans les années 1970, rappellent nos confrères du Monde. Avocate diplômée de l’université centrale du Venezuela, Delcy Rodríguez a rapidement gravi les échelons du pouvoir. En août 2013, lors d’un hommage rendu par le nouveau président Nicolás Maduro à son prédécesseur défunt Hugo Chavez, elle est propulsée ministre de la Communication et de l’Information.

En 2017, elle prend la tête de l’Assemblée constituante progouvernementale, qui contribue à élargir les pouvoirs de Nicolas Maduro. La même année, le président vénézuélien la qualifie de "tigresse" pour sa défense acharnée du gouvernement socialiste. Le 14 juin 2018, Delcy Rodríguez est nommée vice-présidente de la République par Nicolas Maduro, qui la décrit alors comme une "jeune femme courageuse, expérimentée, fille d’un martyr, révolutionnaire et éprouvée dans mille batailles".

Proche des "élites économiques vénézuéliennes"

Cette ascension s’accompagne de sanctions internationales : en 2018, l'Union européenne gèle ses avoirs et lui interdit l’entrée sur son territoire, avant que les États-Unis ne prennent, le 25 septembre de la même année, des sanctions économiques à son encontre. Jusqu’à vendredi encore, Delcy Rodríguez cumulait les portefeuilles du Pétrole et des Finances, et pilotait la riposte à l’escalade des sanctions américaines visant l’industrie clé du pays, qui détient les plus importantes réserves de pétrole au monde.

Parallèlement, comme le souligne le New York Times, Delcy Rodríguez est aussi connue pour avoir "tissé des liens avec les élites économiques vénézuéliennes, les investisseurs étrangers et les diplomates, se présentant comme une technocrate cosmopolite au sein d’un gouvernement militariste et largement dominé par les hommes". Après la grave crise économique qu’a traversée le Venezuela de 2013 à 2021, elle a impulsé une réforme libérale ayant permis d’instaurer une relative stabilité économique, avant la campagne militaire américaine visant Nicolas Maduro.

"Un jeu de chaises musicales"

Figure clé du régime au pouvoir, elle incarne sans nul doute la continuité. Selon Imdat Oner, analyste politique au Jack D. Gordon Institute, "elle n’est pas une alternative modérée à Maduro. Elle a été l’une des figures les plus puissantes et les plus intransigeantes de tout le système", a déclaré cet ancien diplomate turc en poste au Venezuela à CNN. Pour Eduardo Rios, docteur en sciences politiques à Sciences Po Paris, interrogé sur France 24, sa nomination ne changera rien : "Tout cela n’est qu’un jeu de chaises musicales du chavisme."

Depuis plus d’une décennie, le pouvoir au Venezuela est concentré entre les mains d’une poignée de hauts responsables, soutenus par un réseau de loyalistes et d’organes de sécurité alimentés par la corruption et la surveillance. Un fragile équilibre y oppose civils et militaires : Delcy Rodríguez et son frère représentent le volet civil, tandis que Diosdado Cabello et Vladimir Padrino Lopez incarnent le pendant militaire. Reste à voir quel rôle Delcy Rodríguez pourra réellement jouer dans les semaines à venir, alors que Donald Trump a rapidement annoncé que les États-Unis allaient "diriger le pays jusqu’à ce qu’[ils puissent] effectuer une transition sûre, appropriée et judicieuse". Affaire à suivre.

© REUTERS

Après la capture de Nicolás Maduro, Delcy Rodriguez, la vice-présidente du pays, en a pris la tête conformément à la décision de la Cour suprême vénézuélienne
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"Un caméléon hors pair" : Manfred Weber, l’Allemand le plus puissant de Bruxelles

Autrefois imberbe, Manfred Weber arbore depuis six ans une barbe poivre et sel. Beaucoup y voient le stigmate d’un traumatisme politique impossible à oublier : à l’été 2019, justement, Emmanuel Macron a broyé les ambitions de ce Bavarois inconnu des Français, qui, fort de la première place obtenue par sa famille politique aux élections européennes, s’imaginait à la présidence de la Commission.

Las ! Le jeune président français ne voulait pas de ce pur produit parlementaire, dépourvu d’expérience gouvernementale comme de charisme, et trop à droite à ses yeux. A l’époque, les macronistes ne cachaient d’ailleurs pas leur mépris pour celui qu’ils surnommaient "l’ectoplasme". Finalement, les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 imposeront une autre Allemande de centre droit, Ursula von der Leyen, infligeant une cinglante humiliation à son compatriote. "Weber n’est pas un tueur et, ce jour-là, il s’est fait tuer", résume un connaisseur des arcanes bruxellois.

Le leader incontestable du puissant PPE

"Un revers devient une défaite uniquement si vous ne vous relevez pas", écrit aujourd’hui le quinquagénaire dans la biographie publiée sur son site Internet. Six ans plus tard, Manfred Weber a fait bien plus que se relever. Patron du plus grand groupe politique au Parlement de Strasbourg, président depuis 2022 du Parti populaire européen — le PPE, la puissante famille de la droite chrétienne-démocrate qui revendique 14 commissaires et 13 dirigeants autour de la table du Conseil européen —, le voilà plus central que jamais dans une Europe qui se droitise.

"A travers ses réseaux, c’est l’un des responsables politiques qui dispose de l’une des plus fortes capacités d’influence sur le continent", affirme le Républicain Arnaud Danjean, vice-président du PPE de 2019 à 2024. Un signe : le 12 décembre, Manfred Weber s’est permis d’annoncer en primeur qu’Ursula von der Leyen allait lâcher du lest sur la fin du moteur thermique en 2035, l’un des totems de son premier mandat.

Adversaire de la première heure de cette mesure, son ancien rival peut savourer sa revanche. Sa ligne s’impose d’ailleurs depuis des mois sur les grandes priorités européennes, de la compétitivité aux législations environnementales en passant par l’immigration. La résultante d’un choix délibéré : l’élu de l’Union chrétienne-sociale bavaroise (CSU) a décidé de tirer avantage des rapports de force au sein du Parlement européen, osant s’appuyer sur l’extrême droite pour faire passer sa vision des textes. Cela s’est encore vu lors de la dernière session plénière de 2025 : un texte autorisant le transfert de migrants hors d’Europe pour l’examen de leur demande d’asile a été adopté grâce aux voix des droites antieuropéennes.

Fort de ses 188 sièges sur les 720 de l’hémicycle, le puissant groupe du PPE a arithmétiquement le choix entre la "Majorité von der Leyen", l’alliance avec la gauche et le centre, et la "Majorité Venezuela", l’alliance des droites qui s’est dessinée pour la première fois sur une résolution concernant le pays d’Amérique latine. La pratique est sans précédent à Strasbourg où centre gauche et centre droit travaillent de concert depuis toujours. "En construisant cette possibilité d’une alternative, il a installé une nouvelle dynamique de pouvoir, décrypte l’écologiste allemand Daniel Freund. Il demande qu’on accepte sa position à 100 % ou il se tourne vers l’extrême droite et ce sera pire. C’est du chantage."

"Un caméléon hors pair"

Venant d’un pro-européen convaincu, eurodéputé depuis plus de vingt ans, ce choix n’en finit pas d’intriguer. "Est-ce qu’il faut comparer Manfred Weber au Nicolas Sarkozy de 2007 qui siphonne les voix de l’extrême droite pour sauver la République ou au Sarkozy de 2012 qui a quasiment basculé à l’extrême droite ?", s’interroge un opposant perplexe. Derrière ses lunettes rondes, le catholique pratiquant, fan de guitare et de musique classique, très attaché aux traditions de sa Bavière d’origine, reste une énigme pour nombre de ceux qui le côtoient. Si ses adversaires saluent un interlocuteur toujours courtois qui respecte sa parole, ils peinent à cerner sa personnalité. "C’est un caméléon hors pair qui n’aime pas les conflits ouverts", résume l’un d’eux. Même au sein de son propre groupe, le Bavarois est connu pour ne pas avancer frontalement. Dans les réunions internes, il invite des personnalités à discourir ou il souhaite longuement les anniversaires pour que les sujets qui fâchent se retrouvent relégués à la fin, quand tout le monde veut partir…

L’ancien ingénieur spécialisé dans le développement durable se décrit avant tout comme un démocrate-chrétien centriste et pragmatique, décidé à se démener pour que l’Europe prouve son utilité aux citoyens. "Il faut faire avec les gens et pas contre eux, plaide-t-il auprès de L’Express. Ainsi, j’ai toujours dit qu’interdire le moteur thermique était absurde. En Allemagne, les salariés de l’industrie automobile abandonnent la gauche et votent pour l’AfD. Il faut être moins idéologique."

Le patron du PPE affirme opérer une claire distinction entre droites démocratiques et extrêmes. "Mes idées n’ont pas changé, répond Weber. Et tous ceux qui voudront travailler avec nous devront respecter nos lignes rouges : ils doivent être pro-Ukraine, pro-Europe et pro-Etat de droit. Sur cette base, nous avons d’ailleurs expulsé Viktor Orban du parti." C’est aussi sur cette ligne que le patron de la droite européenne a, très tôt, jugé fréquentable la Présidente du conseil italien, même si elle dirigeait le parti eurosceptique des Conservateurs réformistes européens. Depuis octobre 2022, Giorgia Meloni gouverne en coalition avec Forza Italia, l’ancienne formation de Silvio Berlusconi, membre de la famille PPE. "Nous ne l’avons pas fait par hasard, nous avons analysé la situation, parlé en amont avec la société civile, l’Eglise ou encore les syndicats italiens, explique Manfred Weber. Nous avons estimé qu’elle respecterait nos lignes rouges et aujourd’hui encore, je n’ai pas de critique à formuler."

Manfred Weber reste plus prudent sur un éventuel rapprochement entre LR et le Rassemblement national après la présidentielle de 2027, s’interrogeant sur le financement de Marine le Pen par des banques russes. Et pas question d’accepter une quelconque alliance avec l’Alternativ für Deutschland (AfD), pourtant en pole position dans les sondages outre-Rhin. "Nous ne travaillerons jamais ensemble, affirme le président du PPE. Il faut se souvenir de l’expérience de la République de Weimar dans les années 1930. Des nationalistes néonazis ne doivent jamais accéder au pouvoir exécutif."

Le tacticien sur un fil avec l’extrême droite

Certains l’accusent toutefois de jouer avec les allumettes. "Ce n’est pas viable dans la durée d’osciller entre plusieurs options, on risque le blocage généralisé ou la censure de la Commission", s’inquiète un diplomate européen. Les choix de Manfred Weber le placent en effet en porte-à-faux avec Ursula von der Leyen. Si elle a été choisie par Emmanuel Macron pour son premier mandat, la présidente de la Commission doit le second au soutien de son compatriote, et le rapport de force s’est inversé. "Elle lui demande régulièrement de ne pas s’en prendre publiquement aux sociodémocrates et aux centristes, qui la soutiennent, mais il le fait quand même", raconte l’un de ceux qui fréquentent les deux.

Conséquence, les relations avec ces deux formations se détériorent au fil des votes et la confiance s’étiole. "Cette configuration détruit la capacité des pro-européens à faire des compromis, s’alarme l’eurodéputé Renew Pascal Canfin. Progressivement, Weber risque de ne plus pouvoir avancer sur les sujets ambitieux. Sa stratégie est incompatible avec une stratégie de puissance pour l’Europe." Les partisans du Bavarois veulent au contraire croire qu’il œuvre pour maintenir durablement la droite au centre de l’échiquier européen. "C’est politiquement courageux de braver les critiques pour sauver l’Europe chrétienne-démocrate telle qu’il la conçoit", salue le français Arnaud Danjean.

Sauver l’Europe chrétienne-démocrate, serait-ce le grand dessein de Manfred Weber ? Le revenant barbu de 53 ans reste peu disert sur ses ambitions personnelles. "Le plus important, c’est d’avoir des résultats. En 2029, je veux pouvoir me présenter devant les citoyens et leur dire que la situation est meilleure qu’avant", assure-t-il. De la présidence de la Commission, il ne parle plus.

© Diego Mallo

L’ancien ingénieur spécialisé dans le développement durable se décrit avant tout comme un démocrate-chrétien centriste et pragmatique.
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"De lourdes incertitudes", "un risque stratégique" : la presse mondiale s’emballe après l’enlèvement de Nicolas Maduro

Après la capture du chef d’État vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse, samedi 3 janvier, l’opération américaine a pris de court les médias du monde entier, à commencer par ceux des États-Unis. "Trump a incontestablement éliminé un mauvais dirigeant et porté un coup décisif dans la lutte pour la suprématie mondiale", écrit Bloomberg. D’après le média en ligne, le raid illustre la méthode de guerre privilégiée par le président américain : "Maximiser le secret et l’effet de surprise." Une stratégie susceptible d’offrir "des avantages stratégiques immédiats", mais qui fait également "peser de lourdes incertitudes" pour la suite.

C’est en premier lieu la question de la légalité d’une telle opération, au cœur d’un pays étranger, qui a fait tiquer le New York Times. "Nous savons que la politique belliciste de Donald Trump est illégale", clame d’entrée le quotidien américain. Ce dernier rappelle au passage les frappes meurtrières effectuées sans fondement juridique dans les Caraïbes sur des embarcations accusées, sans preuve, de participer au trafic de drogue. Le quotidien new-yorkais dénonce le piétinement du droit américain et international. L’attaque du 3 janvier signe le retour de l’impérialisme en Amérique latine, poursuit le quotidien.

Le Washington Post s’attarde de son côté sur les conséquences de la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro. "Lors du raid au Venezuela, le spectre d’un changement de régime plane à nouveau sur l'Amérique latine. En prenant un risque stratégique aux conséquences imprévisibles dans une région profondément divisée, l’administration Trump modifie radicalement la dynamique sécuritaire du continent", écrit le quotidien. Le Wall Street Journal se projette, lui aussi, sur les enjeux politiques à venir : "L’opération militaire américaine visant à renverser Nicolas Maduro a été rapide, précise et décisive, mais la suite est semée d’embûches et de risques d’erreurs", estiment des responsables américains, actuels et anciens.

"Un usage de la force à la fois inédit et imprévisible"

Alors que le XXᵉ siècle a été marqué par de nombreuses interventions et occupations militaires américaines en Amérique centrale et dans les Caraïbes, l’offensive menée samedi contre le Venezuela constitue "la première frappe militaire directe et ouvertement reconnue" de Washington contre un gouvernement sud-américain, souligne encore The Washington Post. Bloomberg estime pour sa part que ce raid confirme la réalité du "corollaire de la doctrine Monroe" invoqué par le président Donald Trump — cette doctrine du XIXᵉ siècle affirmant la prééminence des États-Unis sur le continent américain — et illustre son penchant pour un usage de la force à la fois inédit et imprévisible.

Sur la chaîne d’information en continu CNN, le direct tourne à plein régime, comme s’il s’agissait d’une saga à plusieurs épisodes. Pour l’un des journalistes de la chaîne, l’enlèvement de Nicolas Maduro "illustre un nouveau degré de puissance mondiale débridée" et constitue une "manifestation flagrante de cette puissance sans limites". Politico consacre de son côté un bref article à la position de Bruxelles, qui se contente de formuler de discrètes mises en garde : "L'Union européenne a exhorté au respect du droit international après l’annonce, tôt samedi matin, par le président américain Donald Trump de la capture du dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro."

L’impuissance européenne se reflète dans la presse belge. Dans un dessin signé Le Kroll pour Le Soir, on voit les dirigeants iraniens, chinois, russes et Donald Trump interroger une voyante sur ce que sera l’année. Elle répond : "Cela dépendra essentiellement de vous." Par ailleurs, El País relève un "tournant dans l’histoire contemporaine du Venezuela", soulignant également le rôle central du pétrole. "Trump a promis de relancer l’industrie des hydrocarbures en difficulté, en s’appuyant sur des investissements massifs américains et en ouvrant un nouveau front dans la bataille politique vénézuélienne, désormais entrée dans une phase sans précédent", note le quotidien espagnol. Dans tous les journaux, la stupeur domine.

© REUTERS

Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.
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Opération "Absolute Resolve" : les coulisses de l’intervention américaine au Venezuela

Moins de cinq heures. C’est le temps qu’il a fallu pour capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro. Son homologue américain Donald Trump a justifié l’opération "Absolute Resolve", une "opération brillante" selon ses mots, par la lutte contre le trafic de drogue et par sa volonté de traduire le dirigeant devant la justice américaine, sur la base d’accusations de "narcoterrorisme".

Samedi 3 janvier, lors d’une conférence de presse organisée en Floride, le président des États-Unis a laissé son chef d’état-major, le général Dan Caine, détailler les contours de cette intervention militaire surprise. Selon le New York Times, il s’agissait de l’opération militaire américaine "la plus risquée" menée par les commandos d’élite de la Delta Force depuis l’assaut des SEAL Team 6 contre Oussama ben Laden, tué en 2011 dans une maison sécurisée au Pakistan.

L’enlèvement du président vénézuélien, au pouvoir depuis 2013, serait l’aboutissement de "mois de travail" des services de renseignement américains. Dès le mois d’août dernier, une équipe clandestine d’agents de la CIA se serait infiltrée chez son voisin afin de collecter des informations sur Nicolas Maduro. Son objectif, assure le général Dan Caine : "Comprendre comment [le président vénézuélien] se déplaçait, où il vivait, où il voyageait, ce qu’il mangeait, ce qu’il portait, ainsi que ses animaux de compagnie." Une fois ces informations collectées, l’opération est entrée dans sa phase d’exécution.

22h46 : début de l’opération

Vendredi 2 janvier, Donald Trump a donné l’ordre de lancer la mission à 22 h 46, heure de Washington, depuis sa terrasse de Mar-a-Lago, son club floridien, où il a dîné avec ses conseillers et les membres du cabinet. Selon le New York Times, l’armée américaine avait choisi la période des fêtes de fin d’année, estimant que de nombreux responsables gouvernementaux et un nombre important de militaires vénézuéliens seraient en congé, selon un responsable américain. Des conditions météorologiques exceptionnellement mauvaises ont toutefois retardé l’opération de plusieurs jours.

Au Venezuela, l’opération a débuté par une cyberattaque provoquant des coupures de courant dans de vastes zones de Caracas, plongeant la ville dans l’obscurité afin de permettre l’approche discrète des avions, drones et hélicoptères. Plus de 150 aéronefs militaires — drones, avions de chasse et bombardiers — ont été mobilisés, décollant de 20 bases militaires et de navires de la Marine.

Les appareils ont longé les côtes vénézuéliennes à très basse altitude, à moins de 50 mètres de l’eau. À l’approche du littoral, l’armée américaine a commencé "à démanteler et à désactiver les systèmes de défense aérienne du Venezuela, en utilisant des armes pour assurer le passage en toute sécurité des hélicoptères". Il s’agit des premières frappes menées sur le territoire vénézuélien.

Une riposte américaine "écrasante"

Alors que certaines des explosions publiées sur les réseaux sociaux semblaient spectaculaires, un responsable américain a déclaré qu’il s’agissait principalement d’installations radar et de tours de transmission radio qui étaient détruites. S’il n’y a eu aucune victime côté américain, au moins 40 personnes ont été pourtant tuées lors de l’attaque, parmi lesquelles des militaires et des civils, d’après un haut responsable vénézuélien qui a requis l’anonymat pour évoquer les premiers bilans dans le New York Times.

Les hélicoptères de la force d’intervention ont atteint le lieu où Nicolás Maduro et son épouse avaient été localisés — dont l’emplacement précis n’est pas connu à ce stade — à 1 h 01 du matin, heure de Washington, soit 2 h 01 à Caracas. Sur place, les appareils ont essuyé des tirs et "riposté avec une force écrasante", selon le général Dan Caine. Un des hélicoptères a été endommagé, mais a pu rentrer aux États-Unis. "Nicolas Maduro et son épouse, tous deux inculpés, se sont rendus et ont été placés en détention par le ministère de la justice", a-t-il ensuite ajouté, selon Le Monde.

Donald Trump a précisé, en réponse à une question de journaliste, que Nicolas Maduro avait tenté de se réfugier dans une "safe room", un bunker dont disposent de nombreux chefs d’État dans leur résidence. Sans succès. Les soldats déployés sur le terrain ont ensuite regagné les hélicoptères avec Nicolas Maduro et son épouse. Le couple a embarqué à bord d’un navire de l’armée américaine, à 3 h 29 du matin, avant de rejoindre New York où le président vénézuélien a été incarcéré. De son côté, le locataire de la Maison Blanche dit avoir suivi cette opération "comme s’il regardait une série télévisée". Reste désormais à mesurer les conséquences humanitaires, diplomatiques et régionales de cette capture – elles, bien réelles.

© REUTERS

Le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores sont arrivés en détention par hélicoptère avant leur comparution prévue devant le tribunal fédéral de Manhattan, à l'héliport de Westside à New York.
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