Mistral AI, contrats chinois... Les confidences de la ministre marocaine du Numérique
Octobre 2024. A un peu plus d’un an de la Coupe d’Afrique des nations de football, le Maroc se cherche un nouveau ministre pour mener à bien sa transition vers le numérique et l’intelligence artificielle. Le profil retenu, Amal El Fallah Seghrouchni, directrice de recherche expérimentée, apparaît idéal. "C’est bien simple, le roi s’est entouré de la meilleure", assure un maître de conférences en mathématiques français quand on lui demande les chances de réussite de cette bûcheuse, spécialiste en informatique.
Femme de l’année 2021 selon Berkeley World Business Analytics Award, Amal El Fallah Seghrouchni a laissé une empreinte profonde en quinze ans passés à la Sorbonne. Mais les rouages du monde politique sont bien différents de ceux du monde académique. Modernisation, Coupe du monde 2030, dialogue avec les concurrents africains, partenariats avec la France mais aussi la Chine, rétention des talents, renforcement de l’écosystème start-up… Sur son bureau lustré, siège en cuir et drapeau flamboyant non loin, les dossiers délicats ne manquent pas. Comment s’en sort le Maroc ? L’Afrique arrivera-t-elle à s’accorder, pour faire face aux géants technologiques ? Entretien exclusif.
L’Express : Avant d’être nommée ministre de la Transition Numérique du Maroc, vous avez dirigé des recherches de haut niveau en IA au Maroc et en France. Quels réels progrès ont été accomplis dans ce domaine et quelles limites perdurent ?
Amal El Fallah Seghrouchni : L’intelligence artificielle progresse par paliers. Par le passé, il y a eu la vague des "systèmes experts", avec des succès spectaculaires de l'IA dans des jeux tels que les échecs. Un moment d’inflexion arrive ensuite dans les années 2010 avec l’apprentissage profond et la vision par ordinateur, qui ont permis des avancées significatives dans des systèmes critiques. Le système PARAFE de contrôles automatisés aux frontières dans les aéroports, par exemple. La reconnaissance d’un individu qui entre dans un pays est un sujet sensible. Et les systèmes de reconnaissance faciale fondés sur des indicateurs biométriques fonctionnent aujourd’hui très bien. Les choses se sont accélérées à l’arrivée des grands modèles de langage (LLM) tels que ChatGPT. Nous sommes désormais à un nouveau palier. Les LLM sont très gourmands en données et en puissance de calcul. Mais le chinois DeepSeek a montré qu’on pouvait obtenir des performances impressionnantes avec des modèles plus compacts.
Une autre idée qui émerge aujourd’hui, ce sont les agents IA. Un concept qui n’est pas neuf mais que l'on "redécouvre" aujourd'hui, parce que les conditions techniques sont réunies. L’idée est qu’en faisant coopérer plusieurs IA, on peut faire beaucoup plus. Restent les limites inhérentes aux infrastructures. Le deep learning n’est pas "né" en 2010 par magie : c’est aussi parce qu’on a eu des machines beaucoup plus puissantes, et beaucoup plus de données qu’il s’est développé. Mais cela crée des tensions : sur l’énergie, sur les infrastructures, et sur les ressources matérielles. On voit ressurgir la question des métaux rares utilisés dans les puces et dans les infrastructures. Il y a les réponses politiques, comme le CHIPS Act lancé aux États-Unis dans un contexte de compétition technologique. Et il y a les réalités géopolitiques comme la profusion de métaux rares détenus par la Chine ou le fait que 92 % des données européennes soient hébergées dans des clouds américains. La question, au fond, devient : qui peut maîtriser en même temps les données, l’infrastructure et la puissance de calcul ?
Quel nouveau monde cela va-t-il faire émerger ?
Ce qui va émerger, ce sont des niches. Au Maroc et plus généralement en Afrique, nous ne sommes pas compétitifs sur certains maillons, par exemple les métaux rares. En revanche, nous sommes compétitifs sur d’autres leviers : la force de travail, les capacités de terrain, et surtout une donnée encore peu connectée mais qui pourrait l’être. Ce qui nous manque, ce sont des modèles et des capacités de développement de modèles. Les LLM ont été conçus, pour l’essentiel, en dehors de l’Afrique et ils gèrent mal les langues africaines. Or, le langage véhicule une manière de penser. Au niveau mondial, ce qui va se jouer, c’est la distribution et l’exécution des modèles : comment les déployer, les faire tourner, les spécialiser. Il reste beaucoup de choses à inventer. Enfin, l’IA va se croiser avec d’autres disciplines. On va la voir dialoguer avec le quantique, avec d’autres domaines scientifiques. Cela peut produire des modèles et des approches complètement inédites.
Vous avez inauguré le 12 janvier un centre d’excellence en IA. Quels sont les grands axes de la stratégie IA du Maroc ?
Le centre que nous avons inauguré s’appelle "Jazari Root". Il est conçu comme la racine d’un réseau d’instituts connectés, à l’image d’un réseau de neurones, déployé dans les douze régions du pays. Sous les Hautes Orientations fixées par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc entend éviter un développement "à deux vitesses" : toutes les régions du Maroc doivent être embarquées dans les dynamiques économiques et sociales. Trop souvent, les acteurs travaillent en silo : l’écosystème start-up d’un côté, les PME de l’autre, les chercheurs dans leur laboratoire, et le marché qui a des besoins mais ne trouve pas toujours des produits exploitables. Or, dans la tech et la deep tech, l’innovation ne se fait pas sans recherche scientifique rigoureuse. Les grandes nations digitales ont bâti leur réputation sur de la recherche de pointe. La question est : comment connecter les chercheurs au marché ? Ce n’est pas évident ; il faut compléter tous les maillons de la chaîne de valeur. D’où l’idée de créer des espaces et des mécanismes qui mettent ensemble l’université, la start-up, la PME tech, le grand groupe, et le marché, avec les financements qui vont avec. On trouve d’ailleurs des réseaux de ce type en France, avec les instituts Carnot, ou en Allemagne, avec les Fraunhofer.
Au Maroc, chaque institut sera spécialisé sur une thématique liée à la région. A Dakhla, un institut autour de l’IA et de la transition énergétique. À Rabat, un institut sur l’IA et l’e-gouvernement. À Marrakech, sur l’IA et la smart city, etc. Sur le plan juridique, JAZARI est structuré pour accueillir des administrations, du privé, des start-ups, des PME, mais aussi des chercheurs, des laboratoires ; et nous allons créer des laboratoires de R&D. Nous avons singé pour la création d’un laboratoire de R&D commun entre Jazari root et le français Mistral AI. Il y en aura d’autres, notamment avec l’UM6P, sur d’autres thématiques. Enfin, à côté des instituts, nous mettons en place des mécanismes de soutien à l’écosystème. Par exemple, notre initiative de "venture building" (VB) dotée de 700 millions de dirhams pour accompagner les start-ups.
Vous parliez de Mistral. Avez-vous signé avec d’autres grandes entreprises européennes ou américaines ?
Oui, nous avons plusieurs discussions en cours, notamment avec CurrentAI, l’intiative lancée par la France en 2025, sur le sujet du traitement de données. Nous échangeons aussi avec différents grands acteurs privés et publics tels qu’OpenAI ou la Commission européenne. Ce n'est pas un hasard : le Maroc est souvent considéré comme la porte vers l'Afrique. Et nous avons de la recherche de très bonne qualité.
La Chine devient-elle un partenaire technologique de plus en plus important pour le Maroc ?
Nous travaillons avec tout le monde, mais avec une ligne claire : la souveraineté. La Chine s’intéresse beaucoup à la 5G, à la connectivité, aux infrastructures. Elle a essayé d’entrer sur la 5G par différents moyens. Mais à ce stade, les opérateurs que nous avons retenus sont deux acteurs marocains et un Français. Les Chinois ont des projets très ambitieux. Notre rôle est de veiller à ce qu’ils se fassent en co-construction et dans le respect de notre souveraineté. C’est vrai d’ailleurs pour tous nos partenariats, qu’ils soient Sud-Sud ou triangulaires. Quand nous avons signé, par exemple, pour D4SD (Digital for Sustainable Development, avec les PNUD aux Nations unies), cela a positionné le Maroc comme hub digital arabo-africain. L’idée est de construire des partenariats solides, de pair à pair, sur des projets qui intéressent tout le monde. Trouver des produits, des solutions, des bonnes pratiques qui puissent être déployés dans notre voisinage régional. Comme on le dit souvent en Afrique, "ensemble, on va loin". Et nous voulons le faire en respectant la souveraineté nationale de chacun.
En Europe, la désinformation sur les réseaux sociaux, majoritairement américains, mais aussi chinois avec TikTok, inquiète de plus en plus. Est-ce aussi un sujet au Maroc ?
Oui, une loi est en préparation sur les réseaux sociaux, notamment pour encadrer et sanctionner l’utilisation abusive de l’image ou de la voix d’une personne (deepfakes, usurpations, etc.). Nous entrons dans une phase électorale et nous commençons à voir émerger tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux. Le projet de loi est encore en discussion. Mais cela va arriver vite. Nous ne voulons pas que la période électorale devienne un moment où certains se permettent tout. Nous rencontrons déjà des difficultés avec la circulation de fausses informations, c’est un sujet très sérieux pour nous.
Dans quels domaines, l’écosystème numérique marocain progresse-t-il le plus vite ?
Nous avançons sur plusieurs fronts : la santé, l’éducation (EdTech), l’agritech et l’agriculture intelligente, avec notamment l’usage de drones et de vision par ordinateur. Il y a aussi des développements intéressants en legaltech. Au ministère, nous – souhaitons créer une direction générale de l’intelligence artificielle qui développe(ra) des outils utiles à l’administration : par exemple, la numérisation de certaines procédures, celle du Bulletin officiel, la navigation dans les textes juridiques. Nous sommes très avancés sur certains de ces sujets. La direction générale de l’IA va également beaucoup travailler sur la Coupe du Monde qui se tiendra chez nous en 2030, mais aussi sur les questions de transition énergétique, de sécurité, d’infrastructures et d’usines X.0. L’idée est de créer des briques IA réutilisables un peu partout. Qu’un outil développé pour l’administration puisse servir à l’agriculture, à la santé, à l’éducation etc.
Concrètement, comment la Coupe du monde 2030 va-t-elle s’appuyer sur l’IA ?
Une personne qui vient de Madrid ou de Lisbonne pour un match au Maroc doit être prise en charge de bout en bout. Un identifiant lui permettra de naviguer de façon très fluide : réserver une chambre d’hôtel, accéder au billet du match, se voir proposer des activités, des restaurants, des trajets. L’objectif est qu'il y ait une prise en charge complète, du départ à l’après-match. En amont, l’IA peut aussi optimiser toute l’organisation : logistique, flux, planification. Et puis il y a le sport lui-même. Walid Regragui, l’entraîneur de l’équipe nationale, explique très bien comment l’entraînement des joueurs s’appuie déjà beaucoup sur l’IA qui propose des scénarios de jeu, des analyses de performances et des suivis. On peut par exemple évaluer assez finement le risque qu'un joueur se blesse en fonction de sa condition et de son planning de match. Enfin, il y a aussi tous les aspects opérationnels : répartition des équipes, sécurité, surveillance, gestion des foules. Sur toutes ces dimensions, l’IA jouera un rôle important.
Le Maroc est un pôle d’outsourcing IT important. Comment cela a-t-il évolué ces dernières années. Et que va changer l'IA à ce niveau ?
Aujourd’hui, l’outsourcing se porte bien au Maroc. Mais nous savons que, si nous ne faisons rien, cela peut évoluer défavorablement : les besoins se déplacent, les compétences attendues deviennent plus pointues. Dès 2024, l’offshoring a généré environ 26 milliards de dirhams de revenus à l’export. Un montant que nous ne pensions atteindre qu’en 2026. Nous avons de très bons ingénieurs et nous avons relancé la circulaire sur l’offshoring pour créer des conditions plus attractives. Les installations sont simples, les procédures rapides. L’enjeu est désormais la montée en gamme. Avec l’IA, les compétences recherchées sont de plus en plus spécialisées. La concurrence existe en Afrique. Le Rwanda, le Kenya et le Nigeria sont des compétiteurs sérieux. Mais nous attirons aussi une population particulière : les nomades digitaux. Par exemple à Taghazout, près d’Agadir, ou à Dakhla. Nous investissons là-bas dans des data centers alimentés par des énergies renouvelables. Ces régions peuvent devenir importantes pour l’Europe, notamment si des contraintes énergétiques se renforcent. Je suis convaincue que l’offshoring au Maroc ira grandissant. Si vous combinez tourisme, énergie, data, et services, cela crée un ensemble d’incitations favorable au développement de l’économie numérique.
Comment l’Afrique se positionne-t-elle sur les technologies de rupture ?
Ce n’est pas simple de parler au nom de toute l’Afrique. Mais, je pense que nous ne sommes pas au niveau dans les semi-conducteurs, ni le quantique, et que l'IA reste notre meilleure carte. Pour moi, c’est plus qu’une technologie : c’est un levier de développement social. En 2020, le magazine Nature montrait qu’une grande partie des objectifs de développement durable (79 % des ODD) pouvaient être accélérés grâce à l’IA. Or, je pense que le développement de l’Afrique passera par la réalisation de ces ODD : lutte contre la pauvreté, contre l’analphabétisme, santé, éducation, développement économique, sécurité alimentaire.
Quels défis faut-il relever en priorité : data centers, investissement, puissance de calcul ?
Pour développer l’IA, il faut d’abord de la R&D : des équipes capables de développer des modèles adaptés à l’Afrique. Il faut aussi des infrastructures, des capteurs pour collecter les données, et de la puissance de calcul. C’est pour cela que nous avons lancé D4SD : pour positionner le Maroc comme hub régional arabo-africain sur l’IA et les sciences des données. Ce hub a pour objectif de déployer des programmes à l’échelle du continent avec deux caractéristiques : être scalables, et répondre à des besoins réels. Et je m’engage, si j'en ai le mandat, à contribuer à la création d’une commission ou d’une agence africaine, à l’image de la commission européenne, pour booster la recherche, le développement et l’innovation à l’échelle arabo-africaine. Nous en discutons avec plusieurs pays. Ce qui a fait la force des programmes européens (ex. Horizon 2020), c’est la capacité à faire travailler ensemble des équipes de pays différents sur des sujets d’intérêt commun.
Comment le Maroc aborde-t-il l’enjeu de la formation des talents ?
Nous avons mis le paquet sur la formation de haut niveau. C’est important pour plusieurs raisons, notamment parce que l’offshoring évolue. Une étude kenyane indique qu’à l’horizon 2032, une partie de la main-d’œuvre en Afrique pourrait devenir plus chère que les robots. Certains pans de l’offshoring vont disparaître, notamment dans l’industrie. Il faut s’y préparer. C’est ce que nous faisons avec le lancement du réseau Jazari institutes lors de la journée "AI made in Morocco".

© Amal El Fallah Seghrouchni