Les camps de prisonniers deviennent-ils des "passoires"? Après la défaite des Kurdes en Syrie, l'inquiétude autour de l'évasion de jihadistes de Daesh
Le Forum de Davos 2026 restera comme le symbole de la fin d'une époque qu'il aura tant contribué à construire : celle de l'homo œconomicus globalisé, ce "Davos Man" aujourd'hui anachronique. Pendant trente ans, les Européens ont cru que le monde pourrait être administré par des règles neutres et des experts transnationaux au sein d'une technocratie globale. Mais ce que nous traversons n'est pas une simple disparition de l'expertise, c'est une "mutation génétique" pour l’historien Lorenzo Castellani : la fin de la technocratie universelle au profit de l'avènement d'une technocratie impériale. Ce rêve d'une gestion technique des affaires du monde s'effondre devant le retour brutal du politique, où l'outil technocratique ne sert plus à harmoniser les échanges mais à servir la puissance d'un empire dominant.
Nous passons d'un monde où la règle était censée précéder la puissance à un monde où la puissance dicte ouvertement la règle, transformant l'expertise technique en un pur instrument au service de l'affirmation hégémonique des États. Ce basculement rend caduc l’approche considérant la connectivité et les flux comme gages de stabilité. Aujourd'hui, les infrastructures qui nous lient (réseaux numériques, câbles sous-marins ou systèmes de paiement) sont devenues les instruments d'une hostilité permanente. C'est ce que Mark Galeotti appelle "l'arsenalisation de tout" : dans un monde interconnecté, chaque lien est une vulnérabilité potentielle. Nos infrastructures mêmes sont désormais retournées contre nous.
Face au techno-impérialisme américain, le malaise est désormais palpable au plus haut sommet de l'Union. Sous la pression d'une nouvelle doctrine de souveraineté limitée imposée par Washington, l'OTAN risque de se transformer en une réplique moderne du pacte de Varsovie dont l'Europe serait le premier subordonné. Le départ précipité de Christine Lagarde d’un dîner officiel à Davos, provoqué par les propos agressifs d'un officiel américain, ou le refus du destin d’un "esclave humilié" par le Premier ministre belge, Bart de Wever, illustrent la rupture en cours. Selon le dernier baromètre Cluster 17 / Le Grand Continent, une majorité absolue (51%) qualifie Donald Trump d'"ennemi" de l'Europe.
Dès lors, le de-risking ne doit plus être une simple réaction défensive face à la Chine, mais un acte volontaire d'indépendance appliqué avec la même rigueur aux deux géants. Washington et Pékin poursuivent, sous des formes différentes, une logique identique : la transformation de l'interdépendance en levier de coercition. Se désengager de l’allié américain sur l'énergie, la finance et la maîtrise des données est devenu aussi vital que de briser le monopole chinois sur les métaux critiques et les technologies de la transition.
Si la tentation d'un cadre diplomatique amoral pourrait séduire certaines puissances moyennes, le repli sur le seul intérêt national est un piège. Sans un cadre de règles minimales, l’autonomie d’action n’est qu’une illusion qui s'efface devant la force brute et les moyens de coercition des grandes puissances. Le rôle de l'Europe doit être de construire un nouvel axe de non-alignement dont la force réside dans l'adhésion à un ordre libéral renouvelé, crédible car défendu par un pôle de puissance autonome, du Brésil à l’Indonésie, ayant intérêt au respect de la souveraineté de chacun, sans l’hypocrisie de l’ère précédente.
Cette réinvention du multilatéralisme trouve son prolongement naturel dans un partenariat pragmatique avec l'Afrique. La plupart des gouvernements africains comme européens sont attachés au multilatéralisme, convaincus que ce système reste le meilleur moyen de défense contre l’arbitraire des grandes puissances. Aujourd’hui, l’Europe pâtit de l'imposition de standards ESG [NDLR : critères environnementaux, sociaux et de gouvernance] élevés et d’une bureaucratie ralentissant la mise en place de grands projets structurants, l’empêchant d’être dans un véritable partenariat de co-création. En alignant nos stratégies respectives, nous devons transformer les ressources critiques directement sur le sol africain, favorisant une montée en gamme technologique partagée.
Cette ambition repose sur un capital humain sans équivalent car dès 2030, plus de 40 % de la jeunesse mondiale sera africaine, constituant le futur moteur de l'innovation et des marchés de consommation mondiaux. En facilitant la mobilisation des capitaux domestiques et le dé-risquage des investissements stratégiques, l’Union européenne peut bâtir un axe de stabilité capable de résister à la fragmentation globale. En acceptant ce partage de puissance et de valeur, l'Europe ne se contenterait plus de réglementer : elle deviendrait l'architecte d'un ordre multipolaire où la règle protège enfin les nations face aux appétits des empires. Le choix est désormais clair : persister dans une docilité normative qui condamne à l'effacement, ou assumer le coût de la puissance pour redevenir l'architecte d'un monde libre.
*Léonard Lifar est fondateur du Cercle pour une Europe géopolitique (CEG)
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Le passé permet souvent d'éclairer l'actualité. Chaque jeudi, dans notre nouveau podcast Hier à la Une, on se plonge dans les archives de L’Express, pour comprendre autrement la couverture du magazine de la semaine.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, il y a tout juste un an, la bataille entre les Etats-Unis et l’Europe fait rage. Il est question autant de la défense de l’Ukraine, que de droits de douane, ou encore de l’acquisition du Groenland, et de l’avenir de Gaza. Derrière ces accrochages, ces derniers mois, c’est en réalité une véritable bataille idéologique qui se joue. Sur la démocratie comme sur l’économie, on s’interroge sur le modèle à suivre.
Il y a quelques semaines, l’économiste Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité, assurait, dans une tribune parue dans le journal Le Monde, que l’Europe ne décroche pas réellement face aux Etats Unis, au-delà de ce que disent les chiffres de croissance et de productivité. Parmi ses arguments, l’importance du temps libre en Europe, des émissions de carbone moindres, une plus grande espérance de vie ainsi que des inégalités plus faibles.
L’Express a choisi cette semaine d'analyser le point de vue de Gabriel Zucman. Et l’économiste Antoine Levy s’oppose à ses constats. "La productivité européenne a ralenti par rapport à la productivité américaine. Les salaires ont, en conséquence, ralenti en Europe de façon relative, ce qui veut dire que les prix des services ou des biens qui dépendent du prix du travail local, comme aller au restaurant ou faire construire sa maison, ont augmenté moins vite qu’aux Etats-Unis. Mais c’est bien plus le symptôme d’un décrochage de la productivité qu’un phénomène rassurant", dit-il.
L’économiste met face à face ces deux modèles qui s’affrontent aujourd’hui, par exemple sur la question des inégalités. Malgré ces constats, Antoine Levy n’est pas pessimiste : il assure que la situation n’est pas figée et que l’Europe peut retrouver sa place dans la course.
Ces interrogations, et les réussites de chacun des modèles ne sont pas nouvelles. Déjà dans les années 90, on se demandait si l’Europe décrochait par rapport aux Etats Unis.
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Cet épisode a été écrit par Charlotte Baris, monté par Mélanie Pierre, réalisé par Jules Krot, avec Anne Marion à la documentation.
Crédits : INA
Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent
Visuel : Alice Lagarde
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