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John Herbst, ancien ambassadeur américain : "Vladimir Poutine tente de manipuler Donald Trump"

Une semaine après une première phase de pourparlers entre Russes, Ukrainiens, et Américains à Abou Dhabi, un second round de négociations doit se tenir dans la capitale émiratie ce dimanche 1er février. Deux jours avant, le Kremlin avait accepté, à la demande de Trump, d’arrêter de bombarder Kiev en vue de créer des "conditions favorables" aux discussions. Difficile pourtant d’espérer une fin rapide aux combats. "A très long terme un accord sera peut-être possible, mais pas dans l’immédiat", analyse John Herbst, ancien ambassadeur américain en Ukraine entre 2003 et 2006. Pour ce diplomate, qui dirige aujourd’hui le Centre Eurasie de l’Atlantic Council à Washington, le locataire de la Maison-Blanche devrait, s’il veut arracher un accord de paix, accroître massivement la pression sur la Russie. Interview.

L’Express : A l’approche du quatrième anniversaire de la guerre en Ukraine, quelle analyse faites-vous de la situation sur le front ?

John Herbst : A mon sens, le front se trouve essentiellement dans une impasse. Certes, les Russes ont gagné un peu de terrain l'année dernière, mais à un prix exorbitant. Leurs pertes sont considérables et surpassent largement celles enregistrées par les Ukrainiens. On voit par ailleurs qu’ils n’avancent plus qu’avec de grandes difficultés. Moscou a prétendu pendant des mois être sur le point de prendre la ville de Pokrovsk. Mais la réalité est qu’ils n’ont toujours pas réussi à en déloger complètement les Ukrainiens. De la même manière, ils ont prétendu avoir mis la main sur Kupyansk, plus au nord, mais en ont été chassés peu de temps après. En résumé, la Russie n'a atteint aucun objectif stratégique dans le Donbass ni ailleurs sur le front. Malgré cela, on entend parfois dans certaines capitales occidentales un discours selon lequel la Russie progresserait inexorablement. C’est tout simplement faux.

Les pourparlers entre Russes, Ukrainiens et Américains doivent reprendre ce dimanche à Abou Dhabi. Pensez-vous qu’un accord soit possible ?

A très long terme un accord sera peut-être possible, mais pas dans l’immédiat. Conforté par ses généraux qui lui disent que l’Ukraine est en train de perdre la guerre, Poutine pense n’avoir aucun intérêt à y mettre fin. De plus, ses exigences vont bien au-delà de ce qui est discuté dans le cadre de ces négociations. Poutine ne veut pas se contenter du Donbass, il veut obtenir le contrôle politique de toute l’Ukraine. Cela transparaît dans les développements de ces derniers mois. En effet, Donald Trump a présenté plusieurs propositions de cessez-le-feu depuis mars dernier : Zelensky les a toutes acceptées, mais Poutine, aucune. Le président russe a fait un geste en direction de Donald Trump en acceptant la participation de son pays à ces pourparlers à Abou Dhabi, mais il s’agit simplement d’une petite concession de forme, pas d’une concession de fond.

Les questions territoriales sont au cœur de ces pourparlers - la Russie exigeant notamment le contrôle de tout le Donbass. Ne serait-ce pas une erreur stratégique majeure que de lui céder en vue d’un accord ?

Ce serait effectivement une grave erreur que de céder le Donbass, parce que les Russes n'ont pas réussi à progresser beaucoup dans cette zone. S’ils prenaient le contrôle du reste de cette région, qui rappelons-le est très densément fortifiée, il serait ensuite beaucoup plus facile pour l’armée russe de s’étendre au-delà. Et la Russie se retrouverait dès lors en position de force pour reprendre sa guerre et menacer le reste de l’Ukraine. Les forces russes pourraient essayer de pénétrer dans des zones moins fortifiées, tenter d’atteindre le fleuve Dniepr, puis de poursuivre leur avancée plus à l’ouest. Et ce, sans subir les pertes massives qu’ils enregistrent actuellement dans le Donbass. Dès lors, accepter de céder cette région me semble particulièrement dangereux.

Militairement, les Russes ont-ils la capacité de s’en emparer par la force dans un avenir proche ?

Absolument pas. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’évolution du front ces dernières années. Au début de cette guerre, les Russes ont d’abord tenté de s’emparer de Kiev, mais ont échoué. Ils ont donc annoncé à la fin de l’année 2022 réorienter leurs efforts sur la conquête du Donbass. Mais là encore, ils n’y sont toujours pas parvenus alors que nous sommes en 2026. Et la route est encore longue. Au-delà de Pokrovsk, cela nécessiterait encore de prendre les villes de Sloviansk et Kramatorsk, qui sont deux bastions extrêmement solides. Le fait est que la Russie a d’énormes difficultés à progresser dans cette région. Elle tente donc de l’obtenir par la négociation. Pour Poutine, c’est l’occasion d’essayer de décrocher diplomatiquement ce qu’il ne parvient pas à avoir militairement. Et je ne vois pas pourquoi les Etats-Unis lui faciliteraient la tâche. Il y a à mon sens beaucoup de naïveté chez certains conseillers de Trump qui ne se rendent pas compte de cela.

En parallèle, les Russes poursuivent leur campagne de bombardements massifs contre l'Ukraine. Dans le fond, Poutine est-il réellement intéressé par un cessez-le-feu ?

Non, il veut surtout éviter de s’attirer les foudres de Trump, car cela pourrait rendre sa position déjà délicate encore plus dangereuse. Dès lors, il feint de louer le "travail en faveur de la paix" du président américain, mais sans jamais accepter de proposition concrète sur le fond. Cela lui permet a minima de gagner du temps. A plus long terme, Poutine espère que, grâce à ses bonnes relations passées avec Trump, il pourra le persuader de cesser son soutien à l'Ukraine. Mais jusqu'à présent, il n'y est pas parvenu, car Zelensky a su gérer ses relations avec Trump avec brio. Et les dirigeants européens se sont montrés très actifs et efficaces pour le soutenir dans cette entreprise.

Au départ, les rapports entre Trump et Zelensky étaient plutôt difficiles. Quel est, selon vous, l'état actuel de cette relation ?

Je ne dirais pas qu'elle est excellente. Elle est sans doute encore un peu tendue. Mais depuis la crise qui avait éclaté entre eux dans le bureau Ovale il y a bientôt un an, le président ukrainien est parvenu à faire passer certains de ses arguments. Souvenez-vous que Trump a lui-même fini par déclarer que Poutine "ne souhaitait peut-être pas la paix", et il propose désormais des garanties de sécurité à l’Ukraine. On ne peut pas exclure une nouvelle crise à l’avenir, mais pour l’heure Zelensky a su l'éviter en se montrant très flexible face au président Trump et aux propositions diplomatiques américaines. Les Russes, comme nous l'avons constaté, n'ont pas fait preuve de la même flexibilité. Ils flattent Trump, mais refusent catégoriquement certaines propositions.

De fait, en dépit de la promesse de Trump de mettre fin à la guerre en 24 heures, celle-ci est toujours en cours plus d’un an après sa prise de fonction. Comment expliquer ce manque de résultats ?

C'est en fait assez simple. Lors de son investiture, Donald Trump avait affirmé vouloir mettre la pression sur le camp qui refuserait de s’engager sur la voie de la paix. Et il est aujourd’hui très clair qu’il s’agit de la Russie. Je pense que Donald Trump n'a pas exercé suffisamment de pression sur Poutine. Il a certes imposé en novembre dernier des sanctions contre Rosneft et Lukoil, les deux géants pétro-gaziers russes, et cela allait dans le bon sens, mais il faut encore accroître la pression sur l’économie russe. Et il faut en faire de même sur l’armée russe. Pour cela, il faudrait envoyer davantage d’armes sophistiquées à l’Ukraine, comme les missiles Tomahawk, dont la livraison avait un temps été envisagée. Si Trump veut persuader Poutine de faire la paix, il va devoir lui faire comprendre clairement que la Russie ne sera plus en capacité d’avancer militairement et que son économie sera étouffée par les sanctions. L’objectif est de rendre la poursuite de cette agression la plus difficile possible.

La stratégie de Trump n’est donc pas la bonne…

Disons qu’elle pourrait être meilleure, mais je pense qu’elle peut s'améliorer. Aujourd’hui, le fait est que Poutine tente de manipuler Trump. Toutefois, je suis convaincu que Trump refusera catégoriquement d’apparaître comme un dirigeant facilement influençable. Et je pense que cette volonté de préserver son image le conduira à agir dans la bonne direction. De plus, quand bien même ces négociations n’aboutiraient pas, je ne pense pas qu’il mettra fin au soutien américain à l'Ukraine - qu’il s’agisse de l’aide en matière de renseignement ou la vente d’armes aux Européens à destination de l’Ukraine.

Pensez-vous que l'Ukraine ne soit qu'une première étape pour Poutine ?

Il ne fait aucun doute que Poutine souhaite restaurer l'influence de Moscou, non seulement au sein de l'ex-Union soviétique, mais aussi au sein de l'ancien Pacte de Varsovie, ce qui regroupe de nombreux Etats membres de l'Otan. Et ces dernières années, nous avons déjà constaté de graves agressions hybrides russes contre plusieurs pays de l'Alliance et de l'UE. Si Poutine parvenait à conquérir l'Ukraine, il y verrait la preuve qu'il peut maintenant s'attaquer à d’autres cibles qu’il a dans le viseur, comme les pays baltes. C’est pourquoi il est d’autant plus important pour les Occidentaux de soutenir fermement l’Ukraine, afin de le décourager de tenter une autre action ailleurs à l’avenir.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump et son homologue russe Vladimir Poutine à l'issue de leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025
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Donald Trump va-t-il frapper l'Iran ? Les scénarios possibles d'une attaque

Deux semaines après avoir promis aux manifestants iraniens que "l’aide est en route", Donald Trump s’apprête-t-il à attaquer Téhéran ? L’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln et de son escorte au large des côtes iraniennes en début de semaine rend le scénario plus crédible que jamais. Le locataire de la Maison-Blanche avait déjà menacé de "frapper très fortement" le régime en début de mois, avant de reculer brusquement au prétexte d’une pause de la répression en interne. "A ce moment-là, les Américains ne disposaient pas dans la région des forces nécessaires à la conduite d’une opération de grande ampleur, relève David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut français d’analyse stratégique. Mais ils y ont aujourd’hui déployé un dispositif militaire inédit depuis l’invasion de l’Irak en 2003."

Outre son groupe aéronaval, Washington a dépêché sur place une douzaine de chasseurs F-15E, plusieurs avions-cargos et ravitailleurs, ainsi que des systèmes anti-aériens Patriot et THAAD, afin de renforcer la protection du ciel en cas de menace. Exploitant cette spectaculaire démonstration de force, le président américain a pressé l’Iran, ce mercredi 28 janvier, de conclure un accord sur les armes nucléaires, au risque d’une "attaque bien pire" que les frappes américaines de juin dernier. Pour l’instant, rien n’indique toutefois qu’une issue diplomatique soit atteignable à court terme. Après avoir estimé que des "discussions ne pourront avoir lieu que lorsqu'il n'y aura plus de menaces ni d'exigences excessives", la République islamique a promis de riposter "comme jamais" à toute attaque américaine.

Blocus ou frappes aériennes

Quelle que soit la décision finale du président républicain, le déploiement de son armada lui offre de nombreuses options. "Un blocus maritime pourrait d’abord être envisagé pour mettre un coup d’arrêt aux exportations de pétrole iranien contournant les sanctions, jauge David Rigoulet-Roze. Cela accentuerait la pression sur le régime en tarissant complètement ses maigres ressources financières." Malgré la pression occidentale, Téhéran a exporté plus de 46 milliards de dollars de pétrole brut en 2024, principalement vers la Chine. La disparition de cette manne dégraderait encore des finances déjà au bord du gouffre. Depuis le début du mois, la monnaie iranienne a perdu 5 % de sa valeur, atteignant même son plus bas historique ce mardi 27 janvier, avec 1,5 million de rials pour un dollar.

Les moyens colossaux déployés par Washington ouvrent en parallèle la voie à des options plus agressives. Les trois destroyers de classe Arleigh-Burke accompagnant le porte-avions Abraham Lincoln sont tous dotés de missiles de croisière Tomahawk - déjà employés par Washington pour bombarder l'Iran en juin. "Une nouvelle campagne aérienne contre ce qui reste du programme nucléaire, ou les capacités balistiques du régime, font partie des possibilités, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies (FDD) à Washington. Cela pourrait s'accompagner de frappes contre les élites politico-militaires et l’appareil répressif." Parmi les cibles potentielles : les bases du Corps des gardiens de la révolution et des Bassidjis, une milice chargée de la sécurité intérieure du pays, ou encore le Conseil suprême de sécurité nationale, qui supervise l'action des forces armées. Une telle opération s’étalerait vraisemblablement sur plusieurs semaines, contrairement aux frappes ciblées contre les installations nucléaires iraniennes lors de la "guerre des 12 jours".

Décapiter le régime

Une action contre le guide suprême Ali Khamenei est-elle possible ? En juin, Trump affirmait savoir "exactement" où il se trouve, mais ne pas vouloir l'éliminer "pour l'instant". "Vu le succès de Trump contre Nicolas Maduro au Venezuela et sa préférence pour une action militaire ciblée et décisive, je suis certain que l'idée d'une décapitation du régime l'intéresse, analyse Behnam Ben Taleblu, chercheur à la FDD. Le problème est qu’il n’est pas assuré que cela suffise à faire basculer le pouvoir du côté des manifestants." En l’absence d’alternative crédible au sein de l’opposition, rien ne garantit en effet l’émergence d’un successeur non moins extrémiste. "Personne ne sait qui prendrait le dessus", a résumé le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio devant le Sénat ce mercredi 28 janvier. Face au risque d’une attaque américaine, le guide suprême aurait été transféré dans un bunker souterrain fortifié à Téhéran, selon une information du site d'opposition Iran International.

En dépit de la force de frappe américaine, se pose la question de la capacité de riposte iranienne. Le régime a d'ores et déjà déclaré qu'il considérerait toute attaque comme une "guerre totale", suggérant des représailles massives en cas d'agression américaine. Après les frappes de juin contre ses sites nucléaires, l'Iran s'était limité à quelques salves de missiles et drones contre la base d'Al-Udeid - la plus importante des forces américaines au Moyen-Orient. Les bombardements pourraient cette fois être d'une tout autre ampleur. "L’Iran conserve une force de frappe redoutable et il est fort probable qu’il cherchera à riposter avec ses missiles balistiques", prévient Behnam Ben Taleblu, de la FDD.

Son arsenal compterait environ 3 000 engins - de quoi tenter de saturer les défenses antiaériennes américaines. "Même si les Etats-Unis et Israël disposent de moyens d’interception, il est possible que certains projectiles parviennent à passer au travers", pointe Behnam Ben Taleblu. L’autre incertitude concerne les répercussions d’un conflit sur la navigation dans le golfe Persique, par lequel transite 20 % du pétrole mondial. Autant de risques que devra avoir en tête le président américain au moment de prendre sa décision.

© REUTERS

En dépit de la force de frappe américaine, se pose la question de la capacité de riposte iranienne.
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"Le début d’une nouvelle ère" : en Ukraine, la révolution des robots terrestres

En cette matinée glaciale de janvier, près de la ligne de front, trois soldats ukrainiens de la 47e brigade mécanisée "Magura" attendent avec inquiétude leur évacuation. Deux d’entre eux viennent d'être grièvement blessés par une attaque de drones ; ils ne sont plus capables de marcher. Soudain, leur sauveteur émerge du brouillard : un robot terrestre, sorte de plateforme montée sur roues et contrôlée à distance par un opérateur grâce à une caméra embarquée. "Il n'était pas possible de venir avec un tank ou une voiture, retrace l’un des infortunés, nom de code "Chuck", dans une vidéo publiée après coup par sa brigade. Les Russes l’auraient immédiatement détecté et il y avait des mines partout... Seul ce robot en était capable."

Cette exfiltration de haute voltige n’était pas la première du genre réalisée sur le terrain de guerre ukrainien. En novembre, un autre robot, baptisé "Maul", avait déjà réussi l’exploit de se frayer un chemin entre les mines et les drones russes pour ramener un soldat ukrainien blessé, pris au piège derrière les lignes ennemies et obligé de se cacher pendant un mois. En Ukraine, son histoire a fait sensation. "Jusqu'à 30 % des missions de robots terrestres consistent à évacuer des soldats blessés sous le feu ennemi", explique, à Kiev, Yuriy Poritskiy, le PDG de l’entreprise de systèmes robotiques DevDroid. Résultat, début janvier, sa société a annoncé la production en série de ce système doté d’un habitacle blindé, en forme de cercueil, pour protéger son occupant.

Après les drones aériens et maritimes, le secteur des robots terrestres devient primordial dans la guerre en Ukraine. "La filière se développe très rapidement", confirme Igor, de l’entreprise ukrainienne Lidform, qui intervient dans la fabrication de plusieurs machines de ce type et prévoit d’augmenter ses effectifs pour accroître la production. 15 000 unités robotisées ont été fournies à l'armée ukrainienne en 2025, un chiffre qui devrait monter à 20 000 cette année. Parmi les modèles les plus utilisés, le "Zmiy", un système sans pilote lourdement blindé se déplaçant à environ 10 km/h. "Aujourd’hui, ils sont très majoritairement utilisés pour la logistique", glisse une source militaire. Leur avantage : se rendre dans les endroits les plus dangereux sans risquer de perdre des hommes.

Mitrailleuse gros calibre

"Contrairement aux véhicules classiques, ces robots n’ont pas besoin d’embarquer un équipage, abonde Mark Cancian, ancien colonel de l'armée américaine, désormais analyste au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington. Il s'agit d'un atout considérable pour ravitailler en vivres et en munitions des positions avancées qui se trouvent sous la menace des tirs adverses." A l'automne, ceux-ci ont fait leurs preuves de manière spectaculaire à Pokrovsk, le "verrou du Donbass", en permettant d'approvisionner les défenseurs ukrainiens malgré l’encerclement progressif de la ville par les troupes russes.

Autre point fort de ces robots sur le front : leur taille modeste. "Les véhicules militaires traditionnels ont une signature infrarouge plus importante, génèrent plus de bruit, et sont plus faciles à repérer visuellement, pointe Jacob Parakilas, responsable de recherche en défense à RAND Europe. Or, la discrétion est devenue essentielle à la survie." A environ 10 000 dollars pièce, ils ne coûtent en outre qu’une fraction du prix des blindés traditionnels. Et contrairement aux drones aériens, parfois eux aussi utilisés pour ravitailler les secteurs les plus à risque, ils disposent de vastes capacités d’emport — jusqu’à une demi-tonne pour le "Zmiy".

Dans cette nouvelle guerre des robots, le potentiel de ces machines va bien au-delà des seules questions logistiques. Une version modifiée du "Zmiy" peut ainsi servir au déminage mais, bien plus impressionnant, de véritables robots de combat se développent sur le front : le Zmiy Droid 12.7, mis au point par les sociétés Rovertech et DevDroid, est par exemple muni d’une mitrailleuse de gros calibre, capable de désigner des cibles grâce à l'IA. Un autre modèle est même doté d’un lance-grenades. "Ces robots prennent en charge les missions de tir les plus dangereuses : neutraliser l’ennemi, assurer la couverture et dissuader les attaques, liste Yuriy Poritskiy. Cela permet aux troupes d’opérer plus efficacement et avec moins de pertes."

"Il y aura toujours besoin de soldats"

Ces engins tueurs se sont d’ores et déjà distingués lors de plusieurs opérations. En décembre, les Ukrainiens ont revendiqué la destruction d’un blindé russe dans la région de Donetsk grâce à l’un d’eux, une première dans l’Histoire. "Les robots terrestres marquent le début d'une nouvelle ère dans la guerre", s’était alors félicité le ministre de la Transformation numérique, Mykhailo Fedorov, qui vient de prendre la tête du ministère de la Défense. Plus au nord, dans la région de Kharkiv, la troisième brigade d’assaut ukrainienne avait annoncé le même mois qu’un de ses robots était parvenu à tenir sa position face aux assauts russes pendant 45 jours. Le tout, sans perdre un seul homme.

Pour une armée ukrainienne en mal de nouvelles recrues, à l’approche du quatrième anniversaire de la guerre, ces robots offrent une bouffée d’air frais. Peuvent-ils suffire à combler le manque d'hommes ? "A moins que ces systèmes n’acquièrent une autonomie radicale, il y aura toujours besoin de soldats, avec leur adaptabilité et leur intuition, nuance Jacob Parakilas, de RAND Europe. Nous sommes encore loin du niveau nécessaire pour tenir le terrain sans intervention humaine." "Lorsque l’on observe l’histoire militaire, on se rend compte que les nouvelles technologies remplacent rarement les anciennes, résume Ulrike Franke, chercheuse au European Council on Foreign Relations. A contrario, elles ont souvent tendance à s’additionner à tout ce qui existe déjà."

Les Ukrainiens ne sont toutefois pas les seuls à utiliser ces technologies. Moscou aussi a développé ses propres engins, comme le Kurier, une plateforme chenillée de 140 centimètres utilisée soit pour la logistique, soit dans un rôle offensif. "Les Russes n’en sont qu’à leur début et les premiers retours concernant leurs systèmes ne sont pas très bons, jauge Igor, de l’entreprise Lidform. Mais ils gardent un grand potentiel, nous devons poursuivre nos efforts pour garder notre avance dans ce domaine." La recherche avance vite de l'autre côté de la frontière. Selon les Ukrainiens, les Russes ont ainsi commencé à tester des robots terrestres dotés de roquettes thermobariques, des bombes dévastatrices et particulièrement efficaces contre les structures fortifiées. En Ukraine, la guerre des machines ne fait que commencer.

© DevDroid

Un robot terrestre Zmiy Droid 12.7, développé par les entreprises ukrainiennes Rovertech et DevDroid, dans une vidéo de présentation (capture d'écran)
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