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Face à Donald Trump et Xi Jinping, l’Europe doit-elle créer une "alliance des Good Guys" ?

En ce début d'année, Donald Trump n’aura pas attendu longtemps pour acter l’abrupt retour à la loi du plus fort. La capture de Nicolás Maduro, sous couvert de narcotrafic, cache à peine la véritable raison du spectaculaire raid américain à Caracas : gérer les immenses réserves pétrolières du pays. Les raisons de la mise sous pression du Groenland sont similaires. A savoir mettre la main sur le potentiel minier du territoire danois. Le président républicain ne s’en est jamais caché : selon lui, puissance rime avec contrôle de l'énergie. Fossile, dans son cas.

Les premiers jours de 2026 viennent confirmer une tendance grandissante : une division du monde entre "pétro-Etats" et "électro-Etats". Les Etats-Unis, avides de pétrole et de gaz, se campent en leaders du premier groupe. La Chine, qui domine les technologies vertes et s’électrifie à marche forcée, domine la seconde catégorie. Et l’Union européenne ? "Elle occupe une position intermédiaire très inconfortable, dépendante des deux blocs, mais sans s'aligner pleinement sur aucun d'entre eux. En résumé, une soupape de pression", notent les chercheuses Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau dans une captivante analyse publiée mi-décembre.

Les Vingt-Sept évoluent sur une ligne de crête, tiraillés au milieu d’un paysage énergétique de plus en plus bipolaire. En sevrage du gaz russe, le continent s’est davantage tourné vers le GNL américain. Conscient de l’importance de ce marché pour son pays, Donald Trump a utilisé la menace des droits de douane pour obtenir d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, l’engagement de lui acheter pour 750 milliards d’euros de produits énergétiques sur plusieurs années. En parallèle, l’UE, qui cherche à se décarboner, demeure très dépendante de la Chine pour bon nombre de technologies propres : véhicules électriques, panneaux solaires, batteries… Sans oublier les minerais critiques, indispensables pour les secteurs de la tech ou de la défense.

"L'Europe ne doit pas attendre la prochaine crise"

"L'ordre énergétique est en train de changer radicalement. L’Europe ne doit pas attendre la prochaine crise pour ouvrir les yeux et savoir où aller", interpelle Pauline Heinrichs, maîtresse de conférences en études stratégiques (climat et énergie) au King’s College de Londres. Entre les Etats-Unis et la Chine, l’UE pourrait choisir d’emprunter une troisième voie. Celle que Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau, expertes au Center on Global Energy Policy de l’université de Columbia, appellent "l'alliance des Good Guys". C’est-à-dire le rapprochement de nations qui partagent la même situation inconfortable, entre Washington et Pékin. Elles citent notamment le Royaume-Uni, le Japon, le Canada, la Corée du Sud, l’Australie, la Norvège et la Suisse.

"Il s’agit de pays disposés à co-concevoir des systèmes, des normes et des cadres de gouvernance compatibles, détaille Tatiana Mitrova. En mutualisant leurs efforts, ils peuvent accroître de manière significative leurs ressources collectives et leur capacité à faire levier, sans constituer un bloc politique formel." Plutôt que de chercher à reproduire des capacités industrielles à grande échelle ou des chaînes de valeur entièrement domestiques, des partenariats stratégiques permettraient ainsi de pallier les faiblesses européennes. Et inversement pour les autres "Good Guys". Sur l’énergie, "l’Europe n’a guère d’autre choix que de devenir un leader en matière d’efficacité, d’intégration intelligente des systèmes et d’innovation institutionnelle", ajoute la spécialiste. C’est aussi l'avis de Julian Popov, ex-ministre de l'Environnement de Bulgarie, désormais chercheur chez Strategic Perspectives : "Les dirigeants devraient agir de manière décisive pour accroître les investissements dans les réseaux et le stockage à travers le continent. C’est absolument essentiel pour le futur."

Si l’idée d’une telle alliance n’a jamais été vraiment formalisée jusqu’à présent, "elle reflète une logique déjà implicite dans les discussions informelles", assure Tatiana Mitrova. L'ancien député européen Luis Garicano l’évoquait récemment dans les colonnes de L’Express : "Face à la pression des blocs chinois et américains, la Commission devrait mobiliser une grande coalition de pays amis dans le commerce et la défense, avec des États comme la Corée du Sud et le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande". Cela permettrait également à l'exécutif européen de "faire moins mais beaucoup mieux", affirme l'économiste espagnol.

Il ne reste que le plus dur : mettre l’idée en pratique. Face à l’imprévisibilité d’un Donald Trump, le temps presse pour les "Good Guys".

© REUTERS

Entre la Chine et les Etats-Unis, "l'Europe occupe une position intermédiaire très inconfortable, dépendante des deux blocs, mais sans s'aligner pleinement sur aucun d'entre eux", notent les chercheuses Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau dans une captivante analyse publiée mi-décembre.
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Venezuela : "Au-delà du pétrole, les minerais pourraient être un intérêt pour tout le monde"

Donald Trump ne s’en cache pas. La capture de Nicolas Maduro au cours d’une spectaculaire intervention militaire des Etats-Unis à Caracas, dans la nuit du 2 ou 3 janvier, ouvre un accès aux vastes réserves pétrolières du Venezuela. "Nos très grandes compagnies pétrolières, les plus importantes au monde, vont se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars […] et commencer à faire gagner de l’argent au pays", a d’ores et déjà prévenu le président américain en conférence de presse.

L’affaire est pourtant loin d’être aussi simple, estime Luisa Palacios, directrice intérimaire de la recherche au Center on Global Energy Policy de l’université Columbia (Etats-Unis). "Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Leur décision dépendra de la stabilité du pays, de leur tolérance au risque et des conditions de marché", analyse l'ancienne présidente de Citgo, la filiale américaine de raffinage de la compagnie pétrogazière d’État du Venezuela (PDVSA). Au-delà du pétrole, d'autres ressources pourraient intéresser les puissances étrangères...

L'Express : Quel est l'état réel des réserves pétrolières du Venezuela ? Le chiffre de 300 milliards de barils est souvent évoqué...

Luisa Palacios : On peut avoir des doutes. Mais discuter du niveau exact des réserves - sont-elles plus ou moins importantes que l’Arabie saoudite ? - ne me paraît pas essentiel. Il faut s’en tenir aux faits : oui, elles sont parmi les plus grandes du monde. En revanche, le Venezuela affiche un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées. Augmenter la production de pétrole ne sera donc pas lié aux capacités de son sous-sol, mais dépendra plutôt de la stabilité politique du pays.

A quoi peut ressembler le secteur pétrolier post-Maduro ?

Dans le scénario le plus optimiste, le Venezuela revient à des niveaux de production qui existaient avant Hugo Chavez. Soit environ 3,5 millions de barils de pétrole par jour. Mais pour que ce rétablissement se réalise, il faut un gouvernement qui respecte la loi, les contrats passés, l’environnement, les droits humains… Or avec l’équipe de facto au pouvoir après la capture de Nicolas Maduro, ces conditions ne sont pas réunies.

Et quel serait un scénario pessimiste ?

Je parlerai plutôt d’un scénario réaliste. Dans les circonstances actuelles, ce serait que le Venezuela retrouve la production qu’il connaissait en 2018, avant les sanctions pétrolières. Soit 1,5 million de barils par jour.

Une reprise, même partielle, de l’activité pétrolière peut-elle se faire rapidement ?

Certains experts pensent qu’on n’assistera pas à une relative croissance de la production, même avec le gouvernement actuel. Je pense qu’ils se trompent. Ces dernières années, quand les Etats-Unis ont levé les sanctions pétrolières, le Venezuela a pu augmenter sa production d’entre 200 000 et 300 000 barils par jour. Un tel effort ne demande pas nécessairement des investissements spectaculaires. Le pétrole vénézuélien a cependant un problème : il est lourd. Pour pouvoir l’exporter, il faut le mélanger et le traiter avec des condensats [NLDR : une sorte de diluant]. Les sanctions rendaient bien plus difficile l’importation de ce produit, et en bout de course l’exportation du pétrole.

Ensuite, pour connaître une croissance au-delà de ce qui existait en 2018, des changements importants dans les institutions et dans la réglementation sont nécessaires. Enfin, le gouvernement n’a pas d’argent et a fait défaut sur toutes ses obligations. La solution ne peut donc venir que des investissements privés. Chaque entreprise étrangère va soupeser sa décision en fonction de sa tolérance au risque et des conditions de marché. Il faut aussi tenir compte d’une autre donnée : le Venezuela n’est que le cinquième producteur pétrolier d’Amérique latine, derrière le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Guyana. Les investisseurs américains ont le choix dans la région. Dire qu’ils retourneront au Venezuela n’est pas si évident…

Au-delà du pétrole, le Venezuela possède d’autres ressources auxquelles on prête moins attention : du gaz et des minerais critiques…

Le gaz représente une occasion manquée, même si le pays en possède beaucoup. Des entreprises européennes comme Repsol, Eni et Shell tentent d’exploiter ces réserves pour les exporter vers les voisins du Venezuela. Mais des blocages au sein du gouvernement ont jusqu’à présent empêché le pays de devenir un exportateur de gaz naturel.

Les entreprises américaines pourraient-elles aussi s’y intéresser ?

Les États-Unis deviennent actuellement les plus grands producteurs et exportateurs de gaz au monde. Ils n’ont pas véritablement d’intérêt stratégique à s’impliquer dans ce secteur au Venezuela. Et pour le pétrole, le seul intérêt commercial concerne les raffineries américaines. Celles-ci sont conditionnées pour raffiner du pétrole lourd, que les Etats-Unis continuent d’importer - de l’ordre de 4 à 5 millions de barils quotidiens, principalement depuis le Canada. Ces raffineries sont essentiellement situées près du golfe du Mexique. Au lieu de faire transiter le pétrole à travers tout le pays depuis le nord, il pourrait s’avérer plus efficace d’en faire venir du Venezuela.

Qu’en est-il des minerais critiques comme les terres rares, le nickel, le coltan ?

Ils pourraient susciter un intérêt pour tout le monde, et pas seulement les Etats-Unis. Dans les années 1990, les exportations de minerais rapportaient près de trois milliards de dollars par an au Venezuela. A cause de la vague d’expropriations des années 2000, la production a complètement chuté. Il faudrait d’énormes investissements pour pouvoir retrouver les niveaux d’extraction passés.

Le régime de Maduro a bien tenté de tirer parti de ces réserves, surtout situées dans le bassin amazonien, mais sans succès. Et ce pour plusieurs raisons : une mauvaise gouvernance, des exploitations peu transparentes pour ne pas dire illégales, des contrôles environnementaux inexistants… Oui, le potentiel est énorme. Mais le cadre réglementaire reste rudimentaire. Ce n’est donc pas quelque chose que l’on verra à court terme.

© REUTERS

"Le Venezuela a un des niveaux d’extraction les plus faibles de la planète, rapporté aux réserves présumées qui sont pourtant parmi les plus grandes du monde", détaille la chercheuse Luisa Palacios.
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