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Donald Trump, aux racines de sa matrice économique : enquête sur un ovni idéologique

En apparence, rien ne semble relier Donald Trump à Friedrich Nietzsche. Le premier, qui s'est longtemps vanté de n'avoir jamais rien lu d'autre que la Bible, ne s'est sans doute jamais plongé dans le dédale des écrits du second. Et pourtant, en multipliant les coups d’éclat, le président américain épouse, jusqu’à l’incarner, l’une des obsessions du philosophe de la fin du XIXe siècle. Une quête monomaniaque, impulsive, aveugle, de puissance, qui pousse Donald Trump à piétiner les règles communes, balayer les normes installées et dynamiter l’ordre établi d’un "vieux monde" dont il faudrait libérer les esprits et les peuples. Une forme de "transvaluation des valeurs", comme le théorisa le penseur allemand, il y a plus d'un siècle et demi.

La séquence de ce début d’année est un condensé du logiciel trumpien. Une copie nietzschéenne. Une intervention militaire au Venezuela au mépris du droit et des règles internationales, la destitution d'un président-dictateur et la mainmise sur les ressources pétrolières du pays. Puis, à peine rassasié d’or noir vénézuélien, une offensive commerciale sur le Groenland et ses ressources naturelles et un accord arraché à 140 pays pour exempter les multinationales américaines du taux mondial minimal d’imposition de 15 % prévu dans un traité international signé sous l’égide de l’OCDE en 2021. Dans la foulée, Trump annonce le retrait immédiat des Etats-Unis de 66 organisations internationales, principalement rattachées aux Nations unies.

Alors que le président américain va fêter dans quelques jours la première année de son retour à la Maison-Blanche, l’Europe assiste, tétanisée, à la destruction d’une architecture économique et géopolitique qu’elle n’a cessé de porter. "Les États-Unis ne défendent plus les valeurs démocratiques et le respect du droit international qu’ils proclamaient jadis. Ils ont adopté la logique des autocraties qu’ils prétendent combattre : la force prime le droit, les sphères d’influence l’emportent sur la souveraineté, la puissance justifie l’action", décortique Alicia Garcia-Herrero, la cheffe économiste de Natixis à Hongkong.

On ne combat que ce que l'on connaît. Comment, alors, qualifier la doctrine économique du locataire de la Maison-Blanche ? Les optimistes - ou naïfs - se rassurent en répétant que Trump n’a aucune colonne vertébrale et qu’il se bornerait à mettre en musique "l'art du deal" qu'il a lui-même théorisé. Pire : qu'il changerait d'avis comme de chapeau texan.

Donald Trump, un ovni idéologique

Une versatilité brocardée au début de l'été dernier par l'acronyme Taco, "Trump always chickens out", que l'on pourrait traduire en français par "Trump finit toujours pas se dégonfler". "Ceux qui croient au Taco ont tort. Certes, en matière de droits de douane, Trump a revu une partie de sa copie initiale, mais en bout de course, les tarifs ont augmenté partout. Vis-à-vis du bloc européen, ils étaient en moyenne de 1,2 % avant son élection. Ils grimpent aujourd'hui à 15 %", relève l'économiste suisse John Plassard, de la banque genevoise Cité Gestion.

Les "Trumponomics" ne se résumeraient donc pas à une succession de décisions irrationnelles et inconsistantes. "Son corpus économique est le reflet de l'hétérogénéité de son électorat. Il a été élu par les laissés-pour-compte de la mondialisation, grâce aux milliards des techno-libertariens de la Silicon Valley et l'appui du noyau dur des républicains pur jus. Le résultat, c'est une politique qui ne ressemble à aucune autre", avoue Antoine Bouet, le directeur du Cepii, le Centre d'études prospectives et d'informations internationales.

Pour décrire cet ovni idéologique, commençons par ce qu'il n'est pas. Rien à voir avec un libéralisme chimiquement pur. La main de Trump sur le fonctionnement de l'économie et le cours des affaires est partout. "Surtout, le président s'assoit sur le droit alors que le respect de la règle de droit est la pierre angulaire du libéralisme économique", détaille Eric Monnet, historien de l'économie et professeur à l'EHESS.

Rien à voir non plus avec la version 2.0 d'un keynésianisme d'Etat. Certes, sa grande loi budgétaire votée de justesse au début de l'été - le "One Big Beautiful Bill" – a les atours d'une relance budgétaire massive. Mais elle promeut surtout la baisse des impôts sur les entreprises et les plus riches, et la réduction des transferts sociaux. "C'est une relance pro business destinée à soutenir l'offre", analyse Jonathan Hartley, chercheur à l'université Stanford en Californie.

Rien à voir, enfin, avec un néo-reaganisme. "Si Trump fait du Reagan lorsqu'il abaisse les taux d'imposition des entreprises et dérégule massivement des pans entiers de l'économie, le laisser-faire de l'ancien président républicain n'est pas vraiment de son goût. Sa politique est finalement très éloignée de la révolution néolibérale anglo-saxonne des années 1980", poursuit Jonathan Hartley.

"Yes we CANE"

Alors, comment qualifier la ligne trumpienne ? On se souvient du "Yes we can", le slogan de campagne de Barack Obama. Trump, lui, a inventé le "Yes we CANE", pour Capitalisme Autoritaire Népotique d'Etat.

"Si l'on veut comprendre les racines du trumpisme, il faut faire de l'archéologie économique. Remonter aux XVIIe et XVIIIe siècle l'âge d'or du mercantilisme, avant les débuts de la macroéconomie classique", souligne Eric Monnet. Une doctrine qui justifiait le colonialisme et faisait de la capacité d'un pays à imposer ses normes, ses lois et ses routes commerciales, l'instrument de sa puissance. A cette aune, le commerce international est forcément un jeu à somme nulle où il n'y a que des perdants et des gagnants. "En affirmant que les raisons du déficit commercial américain sont liées aux pratiques déloyales de ses partenaires, Trump a remis au goût du jour le mercantilisme", poursuit Eric Monnet. Un système où les très grandes entreprises privées, à qui l'Etat accorde des quasi-monopoles en contrepartie de généreux subsides, mènent la danse. Comme si les géants américains de la tech étaient devenus les dignes héritiers de la Compagnie des Indes.

Un monde, enfin, où l'Etat s'immisce dans la vie des affaires et dont le colbertisme français fut la meilleure illustration. "Quatre siècles plus tard, le gouvernement américain n'a eu de cesse, en 2025, d'influer sur le fonctionnement des entreprises en multipliant les prises de participation au capital de sociétés qui n'avaient pas besoin qu'il vole à leur secours. L'Amérique de Trump est devenue socialiste", s'enflamme Tad DeHaven, analyste politique au Cato Institute, un think tank libertarien de Washington. En contrepartie du rachat du géant US Steel par le japonais Nippon Steel, l'Etat américain s'est arrogé une "golden share" au capital de l'aciériste, avec un droit de véto sur toutes les décisions de la direction. De même, le gouvernement fédéral s'est invité au capital de nombreuses compagnies minières et producteurs de terres rares, comme MP Material, Lithium America, Vulcan ou Trilogy Metal. Il a forcé la main du géant des semi-conducteurs Intel pour prendre 10 % de l'entreprise, devenant ainsi son premier actionnaire. Début décembre, enfin, il a accepté que Nvidia, la star américaine des puces, vende à nouveau ses trésors technologiques à la Chine. Mais à la condition expresse qu'elle lui reverse 25 % des futurs profits réalisés dans l'empire du Milieu. Une trentaine d'autres "deals" seraient dans les tuyaux d'après la Maison-Blanche.

"Cette imbrication étroite entre profits publics et privés légitimise les conflits d'intérêts, voire la corruption," estime Eric Monnet. Un capitalisme de connivences et de copinage prend ainsi ses quartiers à Washington. Car si le chantre de l'America First est obnubilé par la notion de puissance, c'est d'abord au profit de son clan et de son propre porte-monnaie.

Le trumpisme survivra-t-il à Trump ?

Au gré de ses visites d'Etat, de mirifiques contrats tombent dans l'escarcelle de ses entreprises. En mai dernier, alors que le Vietnam négociait ferme les droits de douane imposés par l'administration américaine, le Premier ministre du pays, Pham Minh Chinh, inaugurait un gigantesque programme immobilier, près de Hanoï, dans l'orbite de la galaxie Trump. Le mois dernier, le Parlement serbe a donné son feu vert pour faire table rase d'un bâtiment emblématique bombardé par l'Otan et remplacé prochainement... par une tour Trump. Et que dire des juteuses affaires des fils du président, Eric et Donald junior, dans les stablecoins – ces crypto-devises indexées au dollar - dont leur père a considérablement assoupli la réglementation pour assurer leur essor.

Combien de temps les "Trumponomics" vont-ils électriser la planète. Dit autrement, le trumpisme survivra-t-il à Trump ? Pour l'heure, l'échec annoncé n'a pas eu lieu dans le pays. La croissance a même accéléré au troisième trimestre 2025. "La locomotive américaine devrait finir l'année sur un rythme voisin de 3 %", projette Raphaël Gallardo, le chef économiste de Carmignac. L'inflation a peu déraillé, malgré la hausse des droits de douane. A défaut de créer beaucoup d'emplois, comme le montrent les chiffres du chômage, cette dynamique du PIB repose néanmoins sur un levier unique : le boom de l'intelligence artificielle qui tire largement l'économie, de la construction des data centers à celle des centrales électriques jusqu'à la fabrication des puces électroniques. Sans cette révolution de l'IA, l'activité serait chancelante.

Le problème, c'est qu'une partie de l'électorat Maga, et notamment la classe ouvrière des grandes régions industrielles, ne s'y retrouve pas. De fait, si la Bourse caracole, la confiance des ménages a fortement chuté. Les garde-fous, notamment institutionnels, sont affaiblis et les grands groupes, à l'unisson, jouent opportunément le jeu trumpien. "Les entreprises achètent sa politique car la croissance tient. Si elle vacille, elles lui demanderont immédiatement des comptes. Le business est le dernier contre-pouvoir ", veut croire Yann Coatanlem, économiste et directeur d'une start-up dans la finance à New York.

Le tic-tac serait donc enclenché ? Sébastien Laye, un économiste franco-américain, aujourd'hui conseiller du parti républicain, ne croit guère à la contrainte du sablier. "A la fin de ce second mandat, le "reset" de la politique américaine sera terminé et le régime de l'après-guerre froide, qui ne correspondait plus aux intérêts économiques de l'Amérique, définitivement enterré. Les successeurs de Trump, même s'ils sont démocrates, ne pourront plus le remettre en cause." Il suffira alors à J.D. Vance, le vice-président, ou Marco Rubio, le secrétaire d'Etat, de se glisser dans les mocassins de leur mentor.

© REUTERS

Donald Trump voit dans la capacité d'un pays à imposer ses normes, ses lois et ses routes commerciales, l'instrument de sa puissance.
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Adina Revol : "Derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir"

Cinq jours après l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, Donald Trump vient de préciser ses plans concernant l’or noir du pays. Le président américain a annoncé hier soir avoir obtenu "entre 30 et 50 millions de barils de haute qualité de pétrole sous sanction" de la part des "autorités intérimaires" du Venezuela. Un pétrole "remis" par Caracas qui pourrait être vendu aux prix du marché, ce qui représente un pactole de 2,5 milliards de dollars aux cours actuels. Reste à savoir à qui les Etats-Unis le destinent, alors que jusqu’à présent la Chine achetait 80 % de la production vénézuélienne ?

"Derrière cette intervention, Donald Trump cherche d’abord à fragiliser la Chine", avertit Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen aux éditions Odile Jacob (2024).

L'Express : Le marché pétrolier a finalement peu réagi à l’intervention américaine au Venezuela et au départ du président Maduro. Comment expliquez-vous cette relative stabilité ?

Adina Revol : Ce n’est pas très étonnant car ce qui compte à court terme sur le marché pétrolier, ce sont les flux physiques. Or, nous sommes dans une situation où l’offre au niveau mondial est abondante. Tous les analystes anticipent par ailleurs un surplus et un accroissement des stocks. Cette situation permet donc de mieux résister aux chocs géopolitiques.

En outre, même si les réserves de pétrole vénézuéliennes sont gigantesques, l’état des infrastructures du pays, après des années de sous-investissement et de sanctions économiques, fait qu’il faudra attendre longtemps pour que les capacités d’extraction retrouvent les niveaux d’il y a vingt-cinq ans. Tout cela explique la relative stabilité des cours depuis le coup de force de Trump.

La mainmise américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes bouleverse-t-elle la géopolitique mondiale de l’énergie ?

En fait, je dirais même qu’elle renverse totalement la géopolitique du monde. Cette intervention - concomitante avec la révolution larvée en Iran que soutiennent les Etats-Unis - fait suite aux sanctions américaines contre les géants énergétiques russes Lukoil et Rosneft. Tout cela n’a qu’un seul but : casser l’axe qui relie le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine. Avec un seul et même objectif à la fin, la fragilisation de l’empire du Milieu dont la puissance économique obsède le président américain.

On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Or, 80 % de la production vénézuélienne était exportée à très bas coût en Chine. Potentiellement, l’intervention américaine et la redirection de la production du pays vers les Etats-Unis impactent la sécurité énergétique de la Chine à court terme. Même si Pékin a les moyens de s’approvisionner ailleurs, elle le fera à un prix supérieur.

C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes.

La Russie est donc elle aussi touchée par le coup de force de Trump ?

Certes, Donald Trump admire Vladimir Poutine, mais il est en concurrence énergétique avec le maître du Kremlin. Et les sanctions sur les deux compagnies pétrolières russes ont clairement pour objectif de réduire les revenus de la flotte fantôme et donc le financement de la guerre en Ukraine. Finalement, Trump apparaît comme le maître du jeu énergétique mondial. La guerre géoéconomique entre la Chine et les Etats-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie.

La Chine a-t-elle les moyens de répondre à Trump ?

Oui, et de façon presque symétrique. Trump est le champion de la géopolitique liée à l’énergie fossile. Aujourd’hui, les États-Unis sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. A l’inverse, la Chine, aujourd’hui, détient le quasi-monopole du raffinage des matières premières critiques, une technologie essentielle pour la transition énergétique. Et Pékin en use. Avec les mêmes instruments d’extraterritorialité et de chantage que les États-Unis, à l’image des restrictions d’exportation de terres rares.

A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie.

Avec ce cadre d’analyse, comment expliquez-vous la réponse assez mesurée de l’Europe à l’exfiltration de Maduro ?

Là encore, je pense que la géopolitique de l’énergie joue un rôle. L’Europe, aujourd’hui, ne peut pas se passer du gaz américain. C’est l’une des clés de lecture de la réaction européenne.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump est assis dans le Bureau ovale pour signer un décret recommandant un assouplissement des réglementations fédérales sur le cannabis, à la Maison-Blanche, à Washington (D.C.), le 18 décembre 2025.
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