Nouvelle crispation entre l’Algérie et la France après la diffusion d’une émission contestée de « Complément d’enquête »

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"En voyant les images, je n’arrive pas à retenir mes larmes." Après le massacre à huis clos des dernières semaines en Iran, Mohsen Sazegara est encore sous le choc. Ce journaliste et activiste de 71 ans, qui vit aujourd'hui exilé aux Etats-Unis, a pourtant tout connu politiquement en Iran : le régime du Chah où il est pourchassé par les services de renseignement, le voyage en France avec l'ayatollah Khomeyni jusqu'à l'établissement de la République islamique en 1979 où il a été l'un des concepteurs des Gardiens de la révolution. "Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis...", affirme-t-il. Ancien directeur de la radiotélévision d’État puis vice-ministre, notamment du Budget, il laisse la politique derrière lui après la mort de Khomeiny en 1989. Constatant depuis longtemps les nombreuses dérives du régime, il commence à fréquenter de nombreux cercles réformateurs, puis candidate à l'élection présidentielle de 2001 (rejetée par le Conseil des Gardiens), avant de devenir un opposant farouche à Khamenei ce qui lui a valu des séjours à la prison d'Evin et plusieurs grèves de la faim.
Aujourd'hui, cette répression en cours en Iran lui rappelle les pires heures de "Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad" et invoque "la responsabilité morale" de Donald Trump qui n'a pas apporté l'aide promise aux manifestants. Dans un entretien à L'Express, celui qui est devenu chercheur invité en sciences politiques dans de prestigieuses universités comme Yale et Harvard, raconte avec une acuité rare tous les secrets des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime.

L'Express : Vous étiez avec l’ayatollah Khomeyni en exil lorsqu’il trouve refuge en France à Neauphle-le-Château, d’octobre 1978 au 31 janvier 1979. Quel était votre rôle ?
Mohsen Sazegara : Lorsque l’ayatollah Khomeyni a été accueilli en France grâce aux efforts d’Ebrahim Yazdi, alors dirigeant du Mouvement de libération de l’Iran à l’étranger, celui-ci m’a appelé. Il m’a dit : "Mohsen, nous avons installé l’ayatollah à Neauphle-le-Château et nous avons besoin de toi." Je me souviens parfaitement de cet appel : il était quatre heures de l’après-midi et j'étais étudiant à l’Institut de technologie de l’Illinois à Chicago. J’ai emprunté 200 dollars à un médecin iranien, acheté un billet d’avion et, à huit heures du soir, je me trouvais déjà en route pour la France.
Au quartier général de l’ayatollah Khomeyni, qui était en réalité le centre névralgique de la révolution, j’exerçais plusieurs fonctions. La première consistait à faire partie de l’équipe de traduction. Nous étions cinq ou six personnes chargées d’organiser les interviews avec les journalistes du monde entier. Une autre de mes tâches consistait à passer en revue chaque jour une vingtaine de journaux et de magazines internationaux. Je découpais des articles traitant de l’Iran, les classais, et préparais une synthèse. Chaque soir, je rédigeais un rapport d’une à deux pages en persan pour l’ayatollah. Parfois, ces analyses étaient reprises dans ses discours.
Avez-vous aussi participé à la préparation clandestine d’une armée de libération ?
Oui, c’était une autre de mes missions, dont Khomeyni n’était pas informé. Le Mouvement de libération de l’Iran avait loué deux chambres dans un petit hôtel de Neauphle-le-Château pour préparer cela. À l’automne 1978, nous pensions que la lutte contre le régime du Chah et son principal soutien, les États-Unis, serait longue, comparable à la guerre du Vietnam. Personne n’imaginait que la révolution triompherait en seulement trois mois. À l’époque, nous ne connaissions que la lutte armée et la guérilla ; la notion moderne de résistance civile non violente n’était pas encore théorisée.
Je formais donc des volontaires, venus d’Iran, d’Europe ou des États-Unis, à l’organisation clandestine, à la structuration des réseaux et aux méthodes issues des expériences de guérilla en Amérique latine ou en Irlande. Après cette formation, ils étaient envoyés au Moyen-Orient, notamment au Liban, pour un entraînement militaire. L’idée était qu’ils retournent ensuite en Iran afin de créer leurs propres organisations locales. Ce projet reposait sur la conviction que la pression de la Savak (NDLR : service de renseignement du Chah) avait baissé et qu’il était possible de structurer progressivement une armée populaire à l’échelle nationale.
Comment est née l’idée de créer les Gardiens de la révolution ? Est-il vrai qu’elle est en partie née en France ?
Oui. J’ai participé à la rédaction de sa première charte. Au départ, cela devait ressembler à une sorte de Garde nationale comme aux Etats-Unis. Lorsque nous sommes rentrés en Iran avec l’ayatollah dans le vol historique de Paris à Téhéran (NDLR : 1er février 1979), dix jours seulement se sont écoulés avant la victoire finale de la révolution. Dès le lendemain, la priorité absolue était d’assurer la sécurité du pays. Il n’y avait plus de police fonctionnelle.
Des comités populaires, souvent organisés dans les mosquées, tentaient de maintenir l’ordre dans les quartiers. Par ailleurs, de nombreux groupes armés aux agendas divergents – marxistes, islamo-marxistes, groupes ethniques – opéraient sur le terrain. Une autre inquiétude majeure concernait l’armée régulière : il fallait la reconstruire tout en évitant le risque d’un coup d’État, d’autant plus que le souvenir du renversement du Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh en 1953 (NDLR : une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien de la MI6) était encore vif. Nous redoutions une intervention militaire étrangère, notamment américaine. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’une force populaire destinée à défendre le pays aux côtés de l’armée régulière : le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC).
Quand avez-vous pris conscience de la nature de ce régime ?
Après quelques mois, j’ai compris que ce type de responsabilité militaire ne correspondait pas à ma vocation. J’ai quitté les Gardiens en mai 1979 pour prendre la direction de la radio nationale iranienne, un domaine qui me convenait davantage. Au fil des années, notamment durant la guerre Iran-Irak, puis lors de mon passage à la tête de grandes entreprises industrielles, j’ai rapidement compris que ce n’était pas pour cela que nous nous étions battus, avec notamment l’imposition du hijab pour les femmes…
À partir de 1984, j’ai commencé à relire les textes fondateurs de la révolution et à étudier l’histoire. J’ai compris que les problèmes du régime n’étaient pas accidentels, mais structurels, enracinés dans sa théorie même : une vision maximaliste et idéologique de l’islam, incompatible avec la démocratie. Cette prise de conscience m’a conduit à m’éloigner de mes fonctions gouvernementales et à m’engager dans la presse et la réflexion intellectuelle, notamment au sein du cercle de la revue Kyân, l’un des foyers théoriques du mouvement réformateur iranien.
Au début des années 2000, le régime a-t-il franchi encore un cap supplémentaire en matière de répression ?
A l'époque, j’ai donné plusieurs conférences dans les universités et animé des cours pour les étudiants, afin d’expliquer pourquoi la Constitution était fondamentalement problématique, pourquoi elle devait être entièrement changée, en particulier le principe du pouvoir suprême au sommet, le velayat-e faqih. C’est à ce moment-là que Khamenei et le ministère du Renseignement ont décidé de m’arrêter et j’ai été envoyé à la prison d’Evin. J’ai fait une première grève de la faim puis j’ai été libéré. Mais quelques semaines plus tard, j’ai de nouveau été arrêté, cette fois par le service de renseignement des Gardiens de la révolution, qui fonctionnait en réalité comme une sorte de KGB personnel de Khamenei. Cette seconde arrestation a duré 140 jours. J’ai mené deux autres longues grèves de la faim où j’avais perdu jusqu’à 35 kilos ! Dans le même temps, environ 800 étudiants ont été arrêtés, dont mon fils, qui était à l’université de Téhéran. Puis, je me suis définitivement exilé pour des raisons médicales. Lorsque Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir en 2005, beaucoup de gens m’ont déconseillé de revenir car ils m'ont dit : "Cette fois, ils vont te tuer !".
Les images de la répression de ces derniers jours sont insoutenables avec vraisemblablement plusieurs milliers de morts. Vous qui les connaissez bien, voyez-vous dans la brutalité de la répression la marque des Pasdaran ?
En voyant ces images, je n’arrive pas à retenir mes larmes. Ces massacres de masse et les crimes contre l’humanité commis en Iran récemment comptent parmi les plus brutaux que nous ayons jamais connu. Le nombre de morts est encore inconnu. Le régime a tiré un rideau noir sur le pays en coupant Internet, afin de tuer et de réprimer sans témoin. Les chiffres qui circulent vont de 5 000 à 20 000 morts. Je suis persuadé qu’une fois le pays à nouveau accessible, l’ampleur réelle de ce drame se révélera encore plus grande.
La brutalité exercée par ce régime, par Khamenei, le dictateur, est extrême. Elle a été menée avec l’aide de certains bassidji mais aussi des forces étrangères, comme les divisions Zeynabiyoun et Fatemiyoun, composées d’Afghans et de Pakistanais initialement envoyés en Syrie pour soutenir Bachar el-Assad. On parle d’environ 30 000 mercenaires entraînés. À cela s’ajoutent certaines milices irakiennes du Hachd al-Chaabi. Ce groupe regroupe quatorze organisations, dont au moins quatre sont très proches de la force al-Qods des Gardiens de la révolution. Le régime a donc fait venir des étrangers pour tuer des Iraniens. En parallèle, il a aussi recruté des criminels, rémunérés pour réprimer et tuer. Cette stratégie a été mise en œuvre par Ahmad-Reza Radan, le chef de la police. Un ami à moi, héros de la guerre Iran-Irak, blessé à six reprises et gravement atteint par des armes chimiques, m’a confié : "Nous avons combattu huit ans pour empêcher des étrangers d’entrer en Iran et de tuer nos familles. Aujourd’hui, un dictateur iranien a fait venir des étrangers pour tuer notre propre peuple."

Avez-vous réussi à parler avec vos contacts en Iran ?
Toutes les communications ont été coupées. La dernière fois que j’ai pu parler à nos militants en Iran remonte au mercredi précédant les trois jours sanglants du 7 janvier. Il s’agissait d’organisateurs de terrain du mouvement "Femme, Vie, Liberté", certains ayant également participé au Mouvement vert (NDLR : contre la fraude électorale lors de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009). Mais j’ai su que Khamenei avait décidé de passer à ce que le régime appelle, dans leur langage, la "phase quatre" de la répression. Elle correspond à l’ordre de tirer pour tuer, avec des armes de guerre et des balles réelles, d’arrêter massivement les militants identifiés, même s’ils ne participent pas directement aux manifestations, et de couper totalement le pays du monde extérieur.
J’ai tenté d’alerter les militants pour qu’ils soient prudents. Je savais qu’il y aurait des arrestations et des morts, mais je n’imaginais pas une telle brutalité. Cela rappelle les méthodes de dictateurs comme Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein ou Bachar el-Assad - mais c’est quelque chose que le peuple iranien n’avait jamais connu à cette échelle. Les forces de répression ont visé aussi délibérément les visages et les yeux des manifestants pour les mutiler. Cette pratique était intentionnelle. L’objectif du régime était clair : terroriser la population en trois ou quatre jours, forcer les gens à rentrer chez eux et instaurer la peur. Aujourd’hui, un couvre-feu non déclaré est en vigueur dans plusieurs villes, notamment à Téhéran. Après 20 heures, les forces de sécurité arrêtent les passants, contrôlent leurs téléphones et procèdent à des arrestations arbitraires. Officiellement, la loi martiale n’a pas été proclamée, mais dans les faits, elle est bien en place.
Des rumeurs ont circulé sur une possible défection de certains cadres des Pasdaran. Voyez-vous des signes d’effritement du soutien des Gardiens de la révolution à Khamenei ?
Il y a de profondes tensions au sein des Gardiens de la révolution. Selon des études internes confidentielles, environ la moitié de leurs membres considèrent leur engagement comme un simple emploi. Ils quitteraient l’organisation s’ils trouvaient mieux ailleurs. Parmi les 50 % restants, 40 % restent attachés à l’idéologie religieuse, mais sont de plus en plus critiques envers le guide suprême et les généraux corrompus. La corruption est un cancer qui gangrène tout le système, de Khamenei jusqu’aux plus hauts niveaux.
Seuls 10 % environ des Gardiens — les cercles dirigeants, proches du guide — sont totalement acquis au régime. Si l’opposition agit intelligemment, en accentuant les fissures internes et en proposant une alternative pluraliste crédible, il est possible d’isoler progressivement le noyau du pouvoir et d’amener une partie des forces à rejoindre le peuple.
Donald Trump, qui avait promis que l’aide était en route, aurait-il dû intervenir pour éviter le bain de sang ?
Donald Trump porte une lourde responsabilité morale envers les Iraniens. Beaucoup l’ont cru et il n’a pas tenu parole. Une intervention "humanitaire" internationale est moralement justifiée lorsque des massacres sont en cours, comme cela aurait pu éviter le génocide au Rwanda, en Libye ou en ex-Yougoslavie. En Syrie, si Barack Obama avait tenu ses engagements, des centaines de milliers de vies auraient peut-être été sauvées…
En Iran, une action extérieure n’aurait de sens que si elle visait clairement à éliminer le dictateur et le noyau dur des Gardiens de la révolution afin de rééquilibrer le rapport de force en faveur du peuple. Toute action limitée, par exemple contre des sites nucléaires, ne ferait que renforcer la propagande du régime et lui fournir un prétexte pour intensifier la répression et les exécutions. Il est donc crucial que toute décision internationale soit mûrement réfléchie.
Le débat fait rage sur l’inscription des Gardiens de la révolution comme mouvement terroriste au sein de l’UE, comme les Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est une bonne idée car elle montre que le monde ne tolère pas une organisation qui massacre son propre peuple. Mais avec deux réserves importantes. Premièrement, en Iran, tout homme de plus de 18 ans est soumis à deux années de service militaire obligatoire. Les conscrits sont affectés sans choix possible à l’armée régulière, aux Gardiens de la révolution ou à la police. Or, j’ai constaté qu’aux États-Unis, certaines personnes ayant simplement effectué leur service militaire au sein des Gardiens sont encore, des années plus tard, considérées comme membres de l’IRGC et rencontrent de graves difficultés. Il faut donc préciser clairement que les personnes ayant accompli leur service militaire obligatoire au sein des Gardiens ne doivent pas être assimilées automatiquement à des membres de cette organisation.
Deuxièmement, toute résolution ou loi devrait stipuler que les membres des Gardiens de la Révolution qui font défection, quittent l’organisation et rejoignent le peuple, ne seront plus considérés comme membres d’une organisation terroriste. Cela encouragerait fortement les défections. Si, au contraire, on enferme tout le monde dans une impasse, ils resteront autour du guide suprême par instinct de survie et chercheront à préserver le régime pour se protéger eux-mêmes. Il faut donc prévoir une "porte de sortie" pour ces officiers de rang intermédiaire - colonels, lieutenants-colonels - qui ont des familles et des enfants et souhaitent leur offrir un avenir à l’étranger.
Vous comparez la république islamique à une mafia de narcotrafiquants. Pourriez-vous nous expliquer ?
Il faut distinguer le sommet de la base. En dehors des 10% situés au sommet, la majorité des membres des Gardiens vivent comme les autres fonctionnaires. Leurs salaires sont comparables à ceux des autres administrations, parfois légèrement supérieurs de 10 à 15 %, mais rien d’extraordinaire. Ils subissent eux aussi l’inflation et la crise économique, ce qui explique leur mécontentement croissant, surtout lorsqu’ils voient les généraux corrompus accumuler des milliards. En revanche, au sommet, il existe des réseaux mafieux composés de quelques milliers de personnes - entre 2 000 à 5 000 selon les estimations - qui bénéficient de tout.
Cette oligarchie est impliquée dans des trafics de drogue, de pétrole, de contrebande, parfois même dans la gestion de maisons closes ou de réseaux de jeux illégaux, notamment autour de la force Al-Qods et avec l’aide du Hezbollah. À l’intérieur de l’Iran, certaines entreprises liées aux Gardiens sont officiellement publiques mais servent en réalité les intérêts d’une poignée d’individus proches du guide suprême.
Le pétrole reste leur manne financière principale ?
Ils tirent d’immenses profits de l’exportation illégale de pétrole - environ 65 milliards de dollars en 2024 selon certaines estimations. Une loi adoptée par le Parlement iranien prévoit qu’un baril de pétrole sur quatre soit attribué aux Gardiens de la révolution et aux forces armées iraniennes. L’exportation directe de ces 25 % de la production pétrolière est confiée à une entité appelée "Oil Force". Elle l’achemine par pétroliers et recourt à des méthodes spécifiques pour dissimuler son origine.
Plus de 90 % de ces flux sont dirigés vers la Chine. Sur place, de petites banques assurent les opérations financières et les ventes à des raffineries indépendantes de petite taille, dites "teapot refineries", principalement implantées dans la province du Shandong. Les paiements sont effectués exclusivement en yuans, lesquels restent déposés dans ces établissements bancaires locaux, ne recourant ni au dollar ni à d’autres devises étrangères. Les Gardiens ont donc finalement intérêt au maintien des sanctions et de la répression, car ce système leur permet de continuer à piller le pays.
Bien que le régime soit affaibli, les Gardiens de la révolution ont-ils encore la capacité de projection à l’étranger ?
Oui. Traditionnellement, ces opérations relevaient du ministère du Renseignement et de la force Al-Qods. Mais depuis trois ou quatre ans, le service de renseignement des Gardiens — directement contrôlé par le Guide suprême et son fils — est devenu plus puissant encore et mène des opérations à l’étranger. Ils ont été impliqués dans des tentatives d’enlèvement ou des tentatives d'assassinat, comme celle en 2021 de Masih Alinejad (NDLR : militante politique américaine d'origine iranienne) à New York. Il y a aussi eu des attentats notamment en Bulgarie en 2012 (NDLR : un bus de touristes israéliens qui a fait 6 morts), et d’autres déjoués en Thaïlande ou en Malaisie. Leur méthode consiste souvent à recruter des criminels locaux, des gangs ou des réseaux mafieux étrangers pour mener ces actions. Ici, aux États-Unis, le FBI m’a personnellement informé d’un complot visant à m’assassiner et m’a recommandé de rester vigilant.
Que peut faire l’Europe diplomatiquement ?
Chaque pays décide selon ses intérêts. Mais, a minima, l’Europe pourrait réduire le niveau des relations diplomatiques, rappeler ses ambassadeurs et expulser ceux du régime iranien, tout en maintenant les ambassades ouvertes pour les services consulaires. Cela enverrait un message politique fort sans pénaliser les citoyens iraniens. Je me souviens par exemple, que lorsque l’ayatollah Khomeini a appelé à l’assassinat de Salman Rushdie, neuf pays européens ont rappelé leurs ambassadeurs afin de marquer leur protestation.
Qui peut diriger l’Iran lorsque le régime sera tombé ?
La vraie question n’est pas "qui", mais "comment" l’Iran sera dirigé. La société iranienne est pluraliste. Pour éviter une guerre civile, une transition pacifique doit reposer sur une large coalition nationale, incluant toutes les forces démocratiques, les mouvements sociaux et les minorités.
Il n’y aura pas de solution avec un homme providentiel - comme le fils du Chah d’Iran - ou une faction unique. L’unité est essentielle. La démocratie, la laïcité, les droits humains et l’unité territoriale de l’Iran sont les principes de base. Personnellement, je défends une république parlementaire, avec un chef de l’État élu et limité dans le temps. C’est dans cet esprit que nous travaillons au sein du Conseil de transition iranien (ITC), en réunissant monarchistes, républicains, religieux, laïcs, de gauche et de droite. Dire au peuple que l’on va simplement remplacer un pouvoir autoritaire par une nouvelle dictature n’a rien d’attrayant, en particulier pour la classe moyenne iranienne. Le pays compte plus de 15 millions de diplômés de l’enseignement supérieur et 74 % de la population vit dans les grandes villes. Parmi eux, près de 8 millions sont entrepreneurs, souvent dans des activités liées à Internet. Il s’agit d’une population instruite, connectée et ouverte sur le monde.
Êtes-vous optimiste quant à la fin de ce régime ?
Aucun régime de ce genre ne tombe uniquement par les manifestations. Mais lorsque la paralysie progresse, les défections augmentent et lorsque celles-ci atteignent l’appareil répressif, le pouvoir peut alors s’effondrer. Ce régime n’a plus ni légitimité ni popularité. Les crimes récents ont encore accéléré son déclin. Tôt ou tard, un régime aussi discrédité disparaît. La question est de savoir si la transition sera pacifique et débouchera sur une démocratie.
Cette chute pourrait-elle être à l'origine de changements profonds dans le monde musulman ?
La civilisation islamique s’est construite autour de trois piliers majeurs : l’Iran, la Turquie - anciennement l’Empire ottoman - et l’Égypte. Beaucoup de pays musulmans disposent aujourd’hui d’une classe moyenne moderne et instruite, partageant les mêmes aspirations. La contribution iranienne a notamment été déterminante dans le développement de la philosophie, des sciences et des idées. Si les Iraniens réussissent à renverser ce régime et à établir une démocratie, une importante vague démocratique pourrait alors déferler dans tout le Moyen-Orient.

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