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Le grand poète polonais Tomasz Rozycki, s'est fait connaître du public français l'an dernier en publiant son roman "Les voleurs d'ampoules" (Ed. Noir sur Blanc), qui raconte dans un style onirique et plein d'humour la journée d'un jeune garçon dans une barre d'immeuble de la Pologne communiste. Le livre a obtenu le prix Grand Continent. Tomasz Rozycki, qui est également essayiste, professeur de littérature française et traducteur de Stéphane Malarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen, vit dans sa ville natale, Opole, dans le sud-ouest de la Pologne. Il plaide depuis le début de la guerre pour la défense de l'Ukraine au nom des valeurs européennes. Voici le texte qu'il nous a envoyé, en français, au moment où L'Express consacre son dossier de couverture au "décollage fou" de la Pologne.
Ce qui s'est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Je suis né dans un pays gouverné par un régime autoritaire dépendant de Moscou. À l'âge de onze ans, j'ai vu, au milieu de la nuit, la police secrète emmener mon père, serrurier dans une usine de machines-outils et élu vice-président du syndicat par le personnel de l'usine. Il a été emmené vers une destination inconnue et nous sommes restés longtemps sans nouvelles de lui, car il avait osé exiger des autorités qu'elles respectent les droits fondamentaux de l'homme.
Et pourtant, ce que nous pensions impossible s'est produit : le régime est tombé, puis l'empire soviétique s'est effondré comme un château de cartes. Depuis la chute du régime totalitaire en 1989 et l'adhésion à l'Union européenne en 2004, mon pays a parcouru un long chemin. Nous vivons dans une démocratie, en harmonie et en coopération avec nos voisins, ce qui est un miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l'Europe, est devenu, grâce au talent et à l'esprit d'entreprise de ses habitants, ainsi qu'aux subventions de l'Union européenne, l'un des pays les plus prospères d'Europe. Chaque génération qui a grandi dans cette partie de l'Europe dans la liberté et la paix est un trésor.
En Pologne, on le sait très bien après avoir vécu la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale. Notre situation géographique, entre deux géants qui écrasent tout sur leur passage, la Russie et l'Allemagne, nous a valu une malédiction historique que nous avons réussi à surmonter. L'Histoire nous enseigne que nous ne pouvons pas nous opposer seuls à ces géants, surtout lorsqu'ils coopèrent entre eux. L'histoire nous dit que nous ne pouvons pas compter sur des alliances, surtout celles qui sont lointaines, comme celles avec la France ou la Grande-Bretagne en 1939. La Pologne sera tôt ou tard trahie, même si nous nous battons héroïquement et sacrifions la vie de milliers de nos meilleurs citoyens pour nos alliés. Ce fut le cas en 1945, lorsque les Alliés victorieux – dont nous faisions pourtant partie – ont établi sans nous un nouvel ordre mondial à Yalta. La méfiance actuelle des Polonais envers les Alliés occidentaux découle précisément des leçons de l'Histoire : à l'heure de l’épreuve, notre malédiction revit.
C'est précisément de cela qu'il s'agit, de la vie de nos enfants, d'une nouvelle génération vivant sans guerre. La Pologne est sortie de la Seconde Guerre mondiale avec un traumatisme terrible, elle a subi d'énormes destructions et des changements territoriaux. Elle a perdu six millions de citoyens, dont toute la communauté juive. Les victimes de cette guerre n'ont toujours pas été pleurées à ce jour. Depuis l'adhésion à l'Union européenne, une nouvelle génération a grandi en Pologne, qui se considère comme citoyenne de l'Occident. Elle vit désormais "dans le monde normal, le monde réel". Elle n'a plus de complexes vis-à-vis de l'Europe occidentale. Ils ne veulent plus émigrer pour trouver du travail et une vie meilleure, car ils se sentent mieux et en sécurité en Pologne, où règne une énergie qui, selon eux, fait désormais défaut à Bordeaux ou à Stuttgart.
Beaucoup considèrent que l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne a été un acte de retour juste au sein de la civilisation occidentale. Associés à des investissements dans les infrastructures, les transports, l'amélioration des conditions de vie, le développement de l'éducation et la possibilité d'utiliser des fonds pour la protection de la nature, le renforcement des institutions et des organisations non gouvernementales, la mobilisation de la société civile et le confort de vie ont donné l'espoir que la Pologne, au sein de l'Union européenne et de l'Otan, pourrait se libérer de la malédiction de son histoire et de sa géographie.
Mais attention. À peine plus de trente ans se sont écoulés : la démocratie polonaise est jeune et le nombre de personnes mécontentes des changements est proportionnellement élevé par rapport à celles qui les considèrent comme une bénédiction. La société polonaise est profondément divisée, tout comme celles de nombreux autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Beaucoup de gens ne parviennent pas à suivre le rythme des changements ; ils ont perdu le sentiment de sécurité que leur procurait le régime totalitaire en les dispensant de toute obligation de réflexion et d'engagement politique.
L'Union européenne est perçue comme une entité étrangère qui priverait la Pologne de son indépendance et serait responsable de tout ce que les gens redoutent dans le monde moderne : la destruction des traditions familiales et l'effondrement des valeurs conservatrices, si importantes dans un pays où l'Église catholique a, pendant des siècles, été la gardienne des traditions, de la langue et de l'identité. Selon eux, la nouvelle Europe sécularisée, c'est la "propagande du genre" qui détruit toutes les valeurs ou le "Pacte vert" qui serait néfaste pour l'agriculture polonaise. Pour couronner le tout, face à l'agression russe, l'Europe apparaît faible et l'Amérique de Trump ne semble plus digne de confiance. La peur de l'avenir est devenue un sujet brûlant — après tout, toute l'habileté politique des populistes consiste à parasiter les angoisses des gens.
Les jeunes Polonais nés après 1989 ont la chance de vivre comme leurs homologues occidentaux. Au début, ils se sont rapidement désintéressés des problèmes politiques et de la "malédiction de régler les affaires polonaises". Les préoccupations des adolescents polonais d'aujourd'hui sont souvent les mêmes que celles de leurs homologues américains. Grâce à Internet, aux séries télévisées et aux réseaux sociaux, des milliers de passionnés de mangas se réunissent chaque année lors de conventions et de rencontres, et les fans de tel ou tel groupe de musique occidentale connaissent par cœur les paroles des chansons, mais ignorent tout de la géographie et de l'Histoire, et laissent la politique entre les mains des fonctionnaires et des manipulateurs. Malheureusement, ce sont souvent les supporters de football qui semblent être les plus intéressés par la politique, les plus actifs et les plus vulnérables à la propagande russe et aux mensonges qui déstabilisent la société.
Les contrastes et les divisions se multiplient. Des milliers de fans de séries télévisées et de livres de fantasy, tout en essayant de continuer à vivre normalement, s'inquiètent du réchauffement climatique, des incendies de forêt en Australie, des manifestations des Afro-Américains aux États-Unis, de leur propre sexualité ou enfin des droits des animaux, parfois plus que de la situation en Ukraine, chez nos voisins proches qui n'ont pas eu la même chance que nous. La pandémie et la catastrophe climatique sont une expérience commune plus réelle pour la jeunesse qu’une nouvelle guerre absurde dans la région. C'est un cauchemar devant lequel ils préfèrent fermer les yeux.
C'est pourtant pour cela que nous nous sommes battu : pour sortir du cercle vicieux des malheurs historiques de la Pologne et vivre une vie normale au sein d'une communauté universelle. En résumé, la guerre en Ukraine et la perspective d'une nouvelle invasion de la Pologne par la Russie sont comme un "memento mori" que personne ne voudrait entendre, comme un réveil d'un rêve si beau qu'il en devient irréel. Pourtant, nous rêvons encore et nous regardons les Ukrainiens mourir pour notre sécurité - ce sont eux qui nous sauvent, ce sont eux qui sont en première ligne. C'est pourquoi la Pologne doit faire tout son possible pour les aider, les soutenir et prouver sa solidarité. En les abandonnant, nous ferions renaître la malédiction de l'Histoire.

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