En ciblant le Venezuela, Donald Trump frappe aussi les intérêts de la Chine

© Marcelo Garcia/Miraflores Palace / via REUTERS

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Ce lundi 5 janvier, le dirigeant du Venezuela Nicolas Maduro, enlevé à Caracas par les forces spéciales américaines dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 janvier, doit comparaître à midi heure locale (18 heures à Paris), aux côtés de son épouse, Cilia Flores, lors d’une audience de mise en accusation.
Un acte d'accusation de 25 pages, rendu public samedi, est venu exposer en des termes juridiques la théorie défendue depuis des mois par l’administration de Donald Trump. Le document allègue entre autres que Nicolas Maduro et d'autres dirigeants vénézuéliens ont, depuis plus de 25 ans, "abusé de leurs positions de confiance publique et corrompu des institutions autrefois légitimes pour importer des tonnes de cocaïne aux États-Unis". Et le texte de poursuivre que le chef d'État et ses complices "ont fourni une couverture policière et un soutien logistique" à de grands groupes de trafic de drogue, tels que le cartel mexicain de Sinaloa et le gang vénézuélien de Tren de Aragua. Selon le ministère américain de la Justice, ces organisations criminelles reversaient une partie de leurs profits à leurs protecteurs vénézuéliens. Nicolas Maduro est notamment accusé d'avoir vendu des passeports diplomatiques vénézuéliens à des trafiquants de drogue notoires et d'avoir facilité des vols sous couverture diplomatique pour ramener l'argent de la drogue du Mexique au Venezuela.
Plus concrètement, Nicolas Maduro a été inculpé de quatre chefs d'accusation : "complot de narcoterrorisme", "complot d'importation de cocaïne", "possession de mitrailleuses et de dispositifs destructeurs" et "complot en vue de posséder des mitrailleuses et des dispositifs destructeurs", selon l'agence Reuters. L'affaire a été portée par les États-Unis devant le bureau du procureur du district sud de New York, un bureau au sein du ministère de la Justice célèbre pour son indépendance féroce et ses poursuites agressives. Certains faits remontent aux années 2000 ou sont datés de manière approximative, rapporte le correspondant du journal Le Monde à New York. "L’acte demeure globalement impressionniste, ce qui ne préjuge en rien des éléments de preuve qui pourraient être présentés plus tard au tribunal par le procureur", poursuit le quotidien.
Le même bureau du procureur avait déjà renvoyé un acte d'accusation contre Nicolas Maduro en 2020, avec les mêmes chefs d'accusation. Celui rendu public samedi ajoute de nouveaux détails et coaccusés, y compris la femme du dirigeant, Cilia Flores. La première dame est accusée d'avoir ordonné des enlèvements et des meurtres, ainsi que d'avoir accepté des pots-de-vin en 2007 pour organiser une réunion entre les trafiquants de drogue et le directeur de l'Office national de la drogue du Venezuela.
Incarcéré dans une prison de Brooklyn depuis hier, Nicolas Mauduro devrait faire une première comparution devant le tribunal ce lundi donc, pour se voir notifier les charges retenues contre lui par un juge. Lors de leur comparution, il sera confirmé si lui et sa femme ont des avocats ou s’ils se verront en assigner un. Le couple Maduro n'est pas tenu de plaider coupable (ce qui lui permettrait éventuellement d'éviter un procès) ou non coupable à ce stade de la procédure. Le juge ordonnera très certainement leur détention provisoire dans l’attente d’un procès, qui pourrait arriver d'ici plusieurs mois, voire l'année prochaine. Il faut s’attendre évidemment à ce que la défense de Nicolas Maduro conteste à la fois les charges retenues contre lui, mais aussi les conditions de son arrestation et de son exfiltration vers les États-Unis.
Dans tous les cas, les débats s’annoncent houleux sur le fond du dossier, alors que de nombreux experts de la zone estiment que le rôle du Venezuela est secondaire dans le trafic de cocaïne à destination des Etats-Unis, précise Le Monde. L’implication de Nicolas Maduro aux côtés des cartels, que Donald Trump ne cesse de dénoncer, est également sujette à caution, tout comme la responsabilité du Venezuela dans la crise du fentanyl – qui provient essentiellement de Chine et du Mexique.
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Tout juste quelques heures après la capture et l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro par une unité militaire américaine, Donald Trump a déclaré samedi 3 janvier vouloir "gérer" le pays en attendant une transition "sûre et judicieuse". Mais en pratique, "la façon dont Washington administrera ce pays dans les semaines et les mois à venir semble incertaine et obstinément complexe", souligne The Washington Post. Le président et son administration ne semblant pas tout à fait en phase sur leurs déclarations, ni sur la marche à suivre.
Dimanche, Marco Rubio a ainsi semblé s’éloigner de l’affirmation du président Trump la veille selon laquelle les États-Unis "dirigeraient" le Venezuela, note en effet The New York Times. Interrogé par des journalistes sur le plan d’occupation des États-Unis, le secrétaire d’État a préféré parler "de contraindre" le gouvernement vénézuélien en fonction des attentes de l’administration américaine. "Les forces américaines continueront d’empêcher les pétroliers qui figurent sur la liste de sanctions américaines d’entrer et de sortir du pays jusqu’à ce que le gouvernement ouvre l’industrie pétrolière contrôlée par l’État aux investissements étrangers - en donnant vraisemblablement la priorité aux entreprises américaines - et apporte d’autres changements", a-t-il déclaré sur la chaîne CBS News. Il a en outre nié une présence militaire américaine sur le territoire vénézuélien, évoquant tout juste quelques dizaines d’hommes sur place lors de l’opération spéciale.
Mais fidèle à sa volatilité, la posture de Donald Trump demeure mouvante. Dans une interview téléphonique au magazine The Atlantic, le locataire de la Maison-Blanche a prévenu que si l’actuelle dirigeante par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, vice-présidente sous Nicolas Maduro, "ne fait pas ce qui est juste, elle va payer un très gros prix, probablement plus élevé que Maduro", menaçant d’une nouvelle opération militaire dans le pays.
Tentant de jouer la conciliation dans une déclaration sur les réseaux sociaux, Delcy Rodriguez a appelé les États-Unis à participer à l’élaboration d’un programme de coopération entre les deux pays. Dans ce texte au ton conciliant, elle souligne que le Venezuela "aspire à vivre sans menaces extérieures" et dit souhaiter donner la priorité à l’établissement de relations équilibrées et respectueuses avec les États-Unis. Delcy Rodriguez, également ministre du Pétrole, est depuis longtemps considérée comme la membre la plus pragmatique du cercle restreint de Nicolas Maduro. Donald Trump avait estimé qu’elle était disposée à collaborer avec les États-Unis. Elle a malgré tout publiquement qualifié l’arrestation de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores d’enlèvement, et a déclaré que le président vénézuélien restait le dirigeant légitime du pays.
Globalement, au Venezuela, la ligne officielle du gouvernement reste une résistance farouche aux États-Unis. Vladimir Padrino Lopez, le ministre de la Défense, a prononcé un discours exigeant le retour de Nicolas Maduro et de sa femme, qui ont été transportés par avion dans un centre de détention de Brooklyn samedi. "Notre souveraineté a été violée et violée", a-t-il déclaré, soutenu par des soldats en uniforme.
Bien au-delà de sa prétendue guerre contre le narcotrafic, Donald Trump a également justifié l’arrestation de Nicolas Maduro par l’afflux d’immigrants vénézuéliens aux États-Unis et par la décision du pays de nationaliser les intérêts pétroliers américains il y a plusieurs décennies. Pour les jours et semaines à venir, la mainmise des États-Unis sur le pétrole vénézuélien semble inéluctable. "Nous récupérons ce qu’ils ont volé", a déclaré le républicain à bord d’Air Force One alors qu’il rentrait dimanche à Washington depuis la Floride. "Nous sommes aux commandes", a-t-il ajouté, expliquant également que les compagnies pétrolières américaines retourneraient au Venezuela pour reconstruire l’industrie pétrolière du pays. "Elles vont dépenser des milliards de dollars et elles vont extraire le pétrole du sol", a-t-il déclaré.
Il n’empêche, la destitution de Nicolas Maduro, successeur d’Hugo Chavez, pourrait conduire à encore plus de déstabilisation dans cette nation de 28 millions d’habitants, déjà en proie à la faim. Dans un édito, le Washington Post met en garde : "À l'instar de George W. Bush après l'invasion de l'Irak, Trump a savouré son moment de triomphe samedi. Mais s'il y a une leçon à tirer de ces vingt-cinq dernières années, c'est qu'il est bien plus aisé de renverser des tyrans que de bâtir ensuite des sociétés stables et sûres".
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