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Dérives de l'ICE : comment Minneapolis est devenue l'épicentre de la contestation

Ces dernières semaines, dans l'agglomération de Minneapolis et de sa ville jumelle, Saint-Paul, le mercure affiche rarement au-dessus de 0°C. Et pourtant, la température grimpe de jour en jour. C'est cette ville que l'administration Trump a désignée comme théâtre de l'opération "Metro Surge" ("surtension du métro" en français), une vaste offensive contre l'immigration illégale. Début décembre, quelques dizaines d'agents de l'ICE - la police de l'immigration américaine - ont ainsi été déployées pour renforcer les effectifs locaux, rejoints un mois plus tard par plus de 2 000 officiers supplémentaires. Leur mission : arrêter toutes les personnes suspectées d'être en situation irrégulière, qu'elles soient dans l'espace public, au travail ou même chez elles, et si les soupçons se confirment, les renvoyer dans leur pays d'origine. Leur arrivée en ville ne s'est pas faite sans encombre, au contraire. Des dizaines d'habitants s'opposent régulièrement à leurs opérations, et de nombreux affrontements ont éclaté, culminant dans la mort de deux citoyens.

L'agglomération des "Twin Cities" n'est pas la première métropole à être ciblée de cette matière par la croisade du président américain contre l'immigration clandestine. Avant elle, Los Angeles, Washington, Chicago ou encore Charlotte, en Caroline du Nord, ont, elles aussi, assisté à de grandes opérations coup de filet, mais c'est à Minneapolis que les forces fédérales ont rencontré la résistance la plus coriace. "Je crois que le gouvernement ne s'attendait pas à une telle réaction de la population locale, décrypte Françoise Coste, maître de conférences en civilisation américaine à l'Université Toulouse-Jean Jaurès et spécialiste du Parti républicain. Les gens du Midwest ont la réputation d'être sympathiques, alors ils ne devaient pas s'attendre à ce qu'autant d'Américains blancs se mettent à défendre leurs voisins immigrés."

En théorie, rien ne prédestinait Minneapolis à devenir le cœur de cette bataille rangée entre ses habitants et les agents fédéraux. La ville se trouve à l'extrême Nord du pays, soit à plus de 2 000 kilomètres de la frontière mexicaine. Elle ne fait pas non plus partie des Etats qui hébergent le plus d'immigrés clandestins, ni en valeur absolue, ni en proportion totale de la population. Sur le plan politique, peu de choses différencient Minneapolis des autres métropoles visées par Donald Trump : elles sont toutes de solides bastions démocrates, à l'avant-poste de l'opposition à la politique répressive du camp Maga. Simplement, Minneapolis est un peu plus exposée : le gouverneur local, Tim Walz, a été le colistier de Kamala Harris lors de l'élection présidentielle de 2024 et une de ses élues au Congrès, Ilhan Omar, est une figure de l'aile gauche du parti démocrate, ainsi qu'une critique acérée de la politique de la Maison-Blanche.

L'agglomération de Minneapolis-Saint Paul est une bulle très largement démocrate dans un Etat plus mixte.
L'agglomération de Minneapolis-Saint Paul est une bulle très largement démocrate dans un Etat plus mixte.

Récemment, la représentante d'origine somalienne est aussi devenue une des cibles favorites de la vindicte présidentielle. En cause : un scandale financier qui remonte à la pandémie de Covid-19 et qui éclabousse toute la communauté somalienne de la région. Lorsque l'administration fédérale et l'Etat du Minnesota ont débloqué des aides en 2020, certains membres de cette communauté ont créé de fausses entreprises sociales pour accaparer un certain nombre d'aides publiques destinées aux plus démunis. Montant de l'ardoise : plus d'un milliard de dollars soutiré au contribuable américain.

"Toute la communauté somalienne est aujourd'hui accusée de corruption, ce qui est assez surprenant", déplore Michael Minta, professeur de sciences politiques à l'université du Minnesota. En réalité, selon lui, "la plupart des fraudeurs ont déjà été arrêtés et jugés, et tous les autres Somaliens de la région n'y sont pour rien. Or, la rhétorique présidentielle actuelle, c'est celle de la punition, de la revanche". Lors de son passage à Davos, Donald Trump a encore qualifié les Somaliens de "bandits", de "pirates" et de "déchets" pour justifier son action à l'encontre de cette communauté.

Le Minnesota accueille la plus grande communauté somalienne des Etats-Unis, aujourd'hui dans le viseur de Donald Trump.
Le Minnesota accueille la plus grande communauté somalienne des Etats-Unis, aujourd'hui dans le viseur de Donald Trump.

Ainsi, sur les douze premiers clandestins arrêtés, la moitié était des citoyens somaliens. "Ce que l'administration Trump ne dit pas, c'est qu'une grande partie de la communauté somalienne est en situation régulière", pointe Michael Minta. En effet, d'après des chiffres du recensement relevés par PBS, la télévision de service public américaine, moins de 10 % des personnes d'origine somalienne aux Etats-Unis n'ont pas la nationalité américaine.

Une affaire de symbole

Le professeur de sciences politiques s'étonne : "Aujourd'hui, dans l'agglomération, il y a plus d'agents fédéraux de l'ICE et de la patrouille aux frontières, que de policiers." Ce défoulement de moyens a secoué les habitants de Minneapolis, de plus en plus mobilisés. Après la mort de Renée Good, tuée par un agent de la patrouille aux frontières le 7 janvier 2026, une manifestation pacifique a rassemblé 50 000 personnes dans le centre-ville de Minneapolis, d'après les organisateurs. Il faisait alors près de -30°C.

Le Minnesota est loin d'être l'Etat américain le plus touché par l'immigration clandestine.
Le Minnesota est loin d'être l'Etat américain le plus touché par l'immigration clandestine.

Ce n'est pas la première fois que la ville s'agite et suscite l'attention des médias du monde entier. C'est également à Minneapolis que George Floyd a été tué par un policier en mai 2020, suscitant une vague de protestations qui a déferlé dans tout le pays. Michael Minta veut croire que "cet événement a provoqué une réelle prise de conscience sur la manière dont la police traitait différemment les personnes blanches et les personnes de couleurs aux Etats-Unis. De nombreux Américains se sont alors dit qu'il fallait faire mieux que ça." Dont acte. Depuis leur arrivée à Minneapolis, les agents fédéraux voient leurs actions ralenties ou empêchées par de nombreux manifestants armés de pancartes et de sifflets.

A maintes reprises, Jacob Frey, le maire démocrate de la ville, avait demandé à l'ICE de "foutre le camp", jusqu'ici en vain. Après avoir botté en touche pendant plusieurs jours, le Département à la sécurité intérieur américain annoncé le limogeage de Greg Bovino, commandant de la police aux frontières. Une amorce de désescalade bienvenue pour faire redescendre la température dans les rues enneigées de Minneapolis.

© Rod Lamkey et Craig Lassig / MaxPPP - M. Penguilly / L'Express

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