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☕️ Fermeture de la principale bibliothèque de la NASA

2 janvier 2026 à 15:06

L’administration Trump a notamment pris pour cible, depuis son retour au pouvoir, les agences scientifiques fédérales américaines.

Alors que le budget de la NASA est en baisse, l’agence spatiale américaine ferme ce vendredi la bibliothèque du Goddard Space Flight Center. Un lieu qui abrite des dizaines de milliers de livres, de documents et de revues, dont beaucoup ne sont pas numérisés ou disponibles ailleurs, explique le New York Times.

Selon un porte-parole de la NASA, l’agence va faire l’inventaire de la bibliothèque d’ici deux mois pour trier les documents qu’elle stockera dans un entrepôt gouvernemental et ceux qu’elle jettera. « Ce processus est une méthode établie utilisée par les agences fédérales pour éliminer correctement les biens appartenant à l’État fédéral », justifie-t-il auprès du New York Times.

« L’administration Trump a passé l’année dernière à attaquer la NASA Goddard et son personnel, et à menacer nos efforts visant à explorer l’espace, approfondir notre compréhension de la Terre et stimuler les avancées technologiques qui renforcent notre économie et rendent notre nation plus sûre », affirme de son côté le sénateur démocrate du Maryland Chris Van Hollen.

Le porte-parole de la NASA renvoie les employés de l’agence vers un service numérique nommé « Ask a Librarian » ou vers les bibliothèques d’autres agences fédérales.

Selon le New York Times, le fonds de cette bibliothèque inclut, entre autres, des livres de scientifiques soviétiques des années 60 et 70 comme des informations sur les premières missions de l’agence américaine.

IPv6 fête ses 30 ans… mais il reste encore du chemin à parcourir

2 janvier 2026 à 14:34
Bon anniversaire (et bonne année) !
IPv6 fête ses 30 ans… mais il reste encore du chemin à parcourir

30 ans, une éternité pour Internet et le numérique… et pourtant, le protocole IPv6 est loin d’avoir remplacé IPv4 qui est malgré tout à bout de souffle (à cause de la pénurie d’adresses). Si les internautes français sont plutôt bien lotis, ce n’est pas le cas partout dans le monde.

En décembre 1995, l’Internet Engineering Task Force publie la RFC 1883 intitulée « Internet Protocol, Version 6 (IPv6) Specification ». Elle fixait au passage le nom de ce qui était parfois appelé IP Next Generation ou IPng. Les spécifications d’IPv6 ont été finalisées quelques années plus tard, en décembre 1998 avec RFC 2460.

En guise d’introduction, il était précisé que l’« IP version 6 (IPv6) est une nouvelle version du protocole Internet, conçue pour succéder à IP version 4 (IPv4) », dont la RFC 791 datait de septembre 1981. La principale nouveauté était le passage des adresses de 32 à 128 bits. D’autres changements étaient aussi de la partie, comme une simplification du format d’en-tête. IPv6 intègre aussi « des fonctionnalités permettant de renforcer la sécurité par défaut et d’optimiser le routage », explique l’Arcep (le gendarme des télécoms en France).

667 millions d’adresses IPv6… par mm² !

La différence est très importante puisqu’on passe de 4,3 x 10⁹ (soit 4,3 milliards) à 3,4 x 10³⁸ adresses possibles, soit une quasi-infinité à l’échelle de la Terre, puisque cela correspond à environ 667 millions d’adresses IPv6 pour chaque millimètre carré de surface terrestre.

4,3 milliards d’adresses peuvent sembler beaucoup, mais ce n’est pas le cas. Le RIPE NCC (Network Coordination Centre, en charge de l’Europe, du Moyen-Orient et de certaines régions d’Asie centrale) est « à court d’adresses IPv4 » depuis fin 2019. Les alertes avaient été lancées des années auparavant et la solution existait déjà depuis longtemps avec IPv6. Mais la transition est longue, très longue… elle n’est toujours pas terminée en 2026.

Cette même année, l’Arcep a décidé « d’initier la création d’une Task-Force IPv6, co-pilotée avec Internet Society France ». Son but est de « favoriser l’accélération de la transition vers IPv6 en permettant aux participants d’aborder des problèmes spécifiques et de partager les bonnes pratiques ».

La France en tête du taux d’utilisation d’IPv6 !

L’Arcep tient à jour une carte du taux d’utilisation d’IPv6, qui correspond au « pourcentage d’utilisateurs raccordés en IPv6 par leur fournisseur d’accès à internet ». Selon le dernier décompte de décembre 2025, la France est… en première position avec 75,1 %, devant l’Inde à 73,1 % et la Malaisie à 67 %.

Les États-Unis sont 11ᵉ avec 56,4 %. Les pays africains sont dans le bas du classement avec 27 % au maximum pour la République du Congo, contre 0,2 % seulement en Algérie.

En Afrique d’ailleurs, la situation était compliquée en 2025 avec des doutes sur des élections à l’AfriNIC et une question d’influence de brokers d’IP, le tout sur fond de bataille juridique et de pénurie d’IPv4. Il faut dire que l’« AfriNIC est le dernier registre internet régional à avoir des blocs d’adresses IPv4 à distribuer », nous expliquait Pierre Bonis, le directeur général de l’Afnic qui gère les noms de domaine en France. Cela attise donc les convoitises.

Risque de scission d’Internet : IPv4 et IPv6 « ne sont pas compatibles »

En France, l’Arcep publie chaque année un baromètre de la transition vers IPv6. Le dernier date de juillet 2025. Le régulateur y rappelait que IPv4 et IPv6 « ne sont pas compatibles », ce qui implique un risque de scission d’Internet. En effet, un service ou un site en IPv6 seulement (c’est-à-dire sans adresse IPv4) n’est pas accessible aux utilisateurs qui n’ont qu’une adresse IPv4, et vice-versa.

IPv6 : la France passe en tête au niveau mondial, mais la route est encore longue

Ce n’est pas qu’une chimère, comme l’expliquait l’Arcep : « Bien que ce ne soit pas encore le cas en France, en Inde, des sites web indiens importants ne sont actuellement plus accessibles qu’en IPv6 et la Chine a planifié l’arrêt complet d’IPv4 en 2030 ».

En République tchèque, le gouvernement a annoncé la fin des services officiels accessibles en IPv4 à partir du 6 juin 2032. Un compte à rebours est lancé. Il reste 2346 jours.

Cinq grandes étapes, la première d’ici 2 à 3 ans ?

L’Arcep prévoit cinq grandes étapes de la transition mondiale vers IPv6 :

  • IPv6 est activé par défaut sur la quasi-totalité des offres grand public
  • IPv6 est activé par défaut sur la quasi-totalité des offres grand public, pro et entreprises
  • Une part non négligeable des sites web sont hébergés en IPv6 uniquement
  • Une part non négligeable des FAI ne proposent plus d’IPv4
  • La majorité des sites abandonnent IPv4

La première étape « devrait être atteinte au cours des trois prochaines années ». En France, Bouygues Telecom, Orange et Free sont à plus de 90 % de clients activés en IPv6 sur le grand public. Sur le pro, Orange était à la traine au dernier décompte avec 57 % fin 2024. Restait SFR à 54 % sur le grand public et 10 % sur le pro, mais la marque au carré rouge prévoyait de dépasser les 90 % de clients activés fin 2026.

Sur le mobile, Free était pendant longtemps le vilain petit canard, mais le fournisseur d’accès à Internet a enfin activé ses clients en mars 2025.

Si vous vous demandez comment fonctionne Internet, nous avons pour rappel publié un long dossier sur le sujet :

[Offert] La folle histoire du « pirate » derrière le premier .gouv.fr, la radio libre et Canal+

2 janvier 2026 à 13:37
De la contre-culture à la cyberculture
[Offert] La folle histoire du « pirate » derrière le premier .gouv.fr, la radio libre et Canal+

Historien des médias, pionnier des bases de données, de l’« information automatisée », de l’accès aux images satellitaires puis du web, Antoine Lefébure a aussi créé la première radio « libre » française, et préfiguré ce qui allait devenir Canal+. Il se définit lui-même comme un « pirate », et vient de publier une histoire du « secret d’État », à laquelle il a consacré ces cinq dernières années. Portrait, doublé d’une interview.

Pour les fêtes de fin d’année, Next vous offre cet article initialement paru le 10 avril 2025 et réservé aux abonnés. Pour lire les prochains entretiens dès leur publication, abonnez-vous !


Taquin, Antoine Lefébure indique sur son blog avoir été dans la même classe de CP que Vincent Bolloré et Martin Bouygues. Contrairement à eux, il n’est devenu ni milliardaire ni magnat des médias. Et si son nom est bien moins connu que les leurs, son empreinte sur le paysage audiovisuel français (PAF) n’a rien à leur envier.

Il a 18 ans lorsque, en 1968, il devient étudiant à Nanterre : « L’année révolutionnaire pour un étudiant épris de liberté et agitateur né, l’occasion est trop belle », écrit-il dans sa biographie. L’artiste d’avant-garde Jean-Jacques Lebel vint y expliquer qu’il fallait « faire une révolution culturelle comme l’avaient souhaité Dada et les surréalistes. Une perspective qui m’enthousiasme plus que le délire pro-ouvrier des maoïstes », se souvient-il.

Dans une interview de 2008 pour Médiamorphoses, il se souvient d’avoir assisté à des débats enflammés entre Daniel Cohn-Bendit et Bruno Gollnisch. Étudiant juif allemand, le premier allait devenir une figure de Mai 68. Le second, qui tenait à l’époque la corpo de Droit, est depuis devenu une figure du Front national. Mais la préférence d’Antoine Lefébure, qui se présente lui-même comme plutôt « chahuteur », va alors aux Enragés, « pour la plupart fils d’anarchistes espagnols et inspirés de l’Internationale Situationniste ».

Quelques semaines plus tard, le Mouvement du 22 Mars constitue l’un des éléments déclencheurs de Mai 68. Il participe à toutes ses manifestations, fréquentant Sartre, Virilio, Baudrillard, et Godard, qui filmait alors les Rolling Stones. Il explique y avoir aussi découvert les Pink Floyd, la marijuana et la presse underground, et être devenu spectateur assidu de tous les festivals de l’époque, Woodstock, île de Wight, Amougies

« Le retour à Nanterre en septembre sera un peu dur, détaille-t-il sur son blog. Nous sommes dans le collimateur des policiers, des appariteurs musclés, des indics et des fascistes, tous bien décidés à prendre leur revanche après la grande peur de Mai. Le gauchisme, je m’en rends très vite compte, ne fait pas le poids. Je continue mes études avec comme bol d’air, les cours de Baudrillard et les projections de Langlois qui nous raconte « son » histoire du cinéma. »

Il passe ensuite une année sur le campus de Berkeley en Californie – autre haut lieu de la contestation dans les années 1970 – pour y étudier la communication : « j’y ai travaillé avec des gens qui faisaient des Blue Box [dispositif électronique permettant de frauder les télécommunications mais également d’écouter des conversations en cours, ndlr], explique-t-il à Next. je travaillais aussi pour une organisation, People Broadcasting Service, qui traduisait des messages venant du monde entier, mais aussi pour une radio libre à Berkeley, et c’est ça qui m’a donné envie de faire pareil en France ».

Revenu en France, il enquille à la Sorbonne une maîtrise d’Histoire contemporaine sur « Le rôle de la radio en France pendant la Seconde Guerre mondiale », et plus particulièrement à Radio Paris. Placée sous la direction de la propagande nazie, celle-ci se fit le porte-voix collaborationniste du régime de Vichy afin de convaincre les Français de collaborer avec les Allemands. Elle est aussi connue pour avoir été brocardée par Pierre Dac sur Radio Londres en mode « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » :

« Il y avait une omerta à l’époque, j’ai réussi à faire ouvrir les archives, travaillé sur la propagande nazie, et découvert que plein de gens de l’ORTF ou de RTL avaient commencé à Radio Paris. »

« La police nous écoute, écoutons la police »

Antoine Lefébure commence en parallèle à faire des reportages pour L’Idiot International, le journal pamphlétaire de Jean-Edern Hallier, et Libération, découvrant par ailleurs l’intérêt d’ « écouter les communications de la police pour être au courant de tout avant tout le monde ». À la grande fureur des autorités, il fait la promotion de ce hobby, écrivant dans les colonnes du quotidien « La police nous écoute, écoutons la police ».

En échange, et plutôt que de le payer, Libé met à sa disposition du matériel pour qu’il maquette et imprime la revue qu’il contribue à créer en 1974, Interférences, sous-titrée « Pour une critique des appareils d’information et de communication ».

Dans son premier numéro, Interférences révèle les plans secrets du nouveau réseau téléphonique gouvernemental français Régis. Dans son n°2, elle traite de l’informatisation de la police aux États-Unis, des sabotages informatiques, puis de l’espionnage (et de la surveillance, et de la pollution) électronique, de la cryptographie, de la protection du secret en France et aux États-Unis, de l’ « irruption du techno-imaginaire » … ainsi que de la NSA, auquel Antoine Lefébure consacrera un article en 1976.

Y contribuent notamment Philippe Aigrain, Jean Baudrillard, William S. Burroughs, Philip K. Dick, Jean-Edern Hallier, Maurice Ronai ou encore Norman Spinrad, quand bien même, à l’époque, les idées promues et véhiculées par Interférences touchèrent un public réduit mais passionné :

« Parler de piratage informatique, d’écoute électronique, de radios libres à cette époque suscite peu d’échos, écrit-il. Le milieu gauchiste considère cela comme un délire de techniciens, les professionnels du domaine ne comprennent pas de quoi nous parlons. Pourtant se rassemble autour de la revue un groupe hétéroclite de passionnés qui sont aujourd’hui à tous les carrefours des industries de la communication. »

Interférences a depuis été qualifiée de « lieu de réflexion sur les grands mouvements technologiques que la France des années 1970 est en train de découvrir », mais également de « magazine underground, post-gauchiste, rédigé par des bénévoles, entièrement consacré, chose rare au milieu des années soixante-dix, à l’électronique, à l’informatique, aux ondes de toutes fréquences, aux hackers, au cryptage et à l’espionnage ».

Il pirate Antenne 2, et lance la première radio libre

Lors des élections municipales de 1977, les Amis de la Terre recueillent, sous l’intitulé « Paris Écologie », quelque 10 % des voix à Paris, marquant l’émergence de l’écologie politique en France. À cette occasion, le futur candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1981 Brice Lalonde et Antoine Lefébure concoctent un « coup médiatique », sous la forme d’un « piratage » du « temps de cerveau disponible » de 5 millions de téléspectateurs d’Antenne 2, et de l’ensemble des journalistes et médias qui y assistèrent.

Sur le plateau de l’émission, Brice Lalonde sort en effet un transistor diffusant la première émission de Radio Verte, la première radio FM dite « libre » en France à oser braver ouvertement le monopole gouvernemental. Antoine Lefébure, qui s’était fait passer pour son garde du corps, avait en effet bricolé un émetteur gros comme une cassette.

Antoine Lefébure lance aussi une Association pour la libération des ondes (ALO), afin de lutter pour la libre expression radiophonique et contre les inculpations de responsables des radios libres, les saisies de matériel et le brouillage des ondes. 

En parallèle, une enquête intitulée « Le monopole d’État et l’histoire du télégraphe et du téléphone en France » lui permet de préparer un Doctorat d’Histoire Contemporaine, en 1979, et de muscler son expertise au service de la défense des radios libres.

Le combat de Giscard d’Estaing pour maintenir l’interdiction des radios libres, les brouiller et saisir leur matériel, contribua à sa défaite électorale en 1981, estime par ailleurs Antoine Lefébure.

La légalisation des « radios libres » par le gouvernement socialiste de François Mitterrand, élu président en 1981, signe la fin de son engagement en faveur de cette forme de « liberté d’expression », et de son combat contre le « monopole d’État » qui y présidait.

« On a passé un accord avec NRJ, mais ils sont allés voir le gouvernement, en leur disant « si vous nous donnez la fréquence sans Radio Verte on vous fait la propagande », se remémore-t-il. Pendant les 3 premières années, les flashs d’information de NRJ n’était que le bulletin paroissial du parti socialiste, c’était dément, et on a été viré, ce qui arrangeait le pouvoir politique. »

Après s’être fait piquer sa fréquence par NRJ, il contribue à lancer… Canal+

Après s’être fait piquer la fréquence de Radio Verte par NRJ, il abandonne et est recruté par le groupe Havas comme responsable du développement (nouvelles technologies, banque de données, CD …) « grâce à un type d’Havas que j’avais rencontré au séminaire de Jean Baudrillard » :

« Havas faisait de la pub et du tourisme, les deux choses que je déteste, raconte-t-il. J’avais 28 ans, c’était la première fois que j’étais salarié, à Neuilly-sur-Seine, mais y avait une bonne ambiance, j’ai embauché plusieurs potes qui venaient eux aussi de la radio libre, et on voulait bosser dans les médias. »

« Ce qui nous intéresse, ce sont les systèmes d’information et les banques de données », précisa-t-il dans l’interview de 2008, au point d’en devenir « un utilisateur forcené ». En 1982, grâce au réseau de transmission de données Tymnet (initialement conçu par Tymshare, un fournisseur américain de services dits de temps partagé), Havas avait accès à la plupart des grandes banques de données américaines. « Nous explorions ainsi toute la presse états-unienne à l’aide de simples mots-clés ».

Fourni par LexisNexis, le service avait été conçu à Palo Alto et était distribué en France par le centre de documentation du Point. Cela permettait à ses équipes de trouver des informations auxquelles personne d’autre n’avait accès. D’une part, parce que ce terminal spécifique « nous coûtait quelque 1 500 francs l’heure de consultation », mais également parce qu’aucun organisme ou presque ne s’en servait :

«  Au bout de six mois, les gens de Nexis viennent nous voir, ils sont évidemment très contents parce que nous leur avons lâché plus de 100 000 francs. Nous apprenons, à cette occasion, que les deux seuls utilisateurs de leur service en France sont Havas et… la DGSE. »

Séduit en tant qu’utilisateur, Antoine Lefébure essaye de convaincre Havas d’investir dans ce secteur prometteur : « Mais, à l’époque, Nexis ne gagne pas un sou. Personne n’y croit. Alors, j’arrête les frais en me disant : « Les esprits ne sont pas mûrs » », se souvient-il. Entre-autres mots-clefs, histoire de trouver d’autres idées à développer, « on a tapé pay TV », et découvert qu’il y avait alors aux USA deux télévisions hertziennes à péage (On TV, et Select TV) :

« J’ai envoyé là-bas un membre de mon équipe, Jacques Driencourt, qui est revenu avec toute la technologie, le logiciel de gestion des abonnés, les mecs lui ont tout donné ! On a fait un petit projet, c’était le moment où André Rousselet arrivait à Havas comme président. Les hauts responsables de l’agence lui ont présenté la direction du développement, que je dirigeais, comme des malades mentaux, mais Rousselet détestait autant la pub et le tourisme que nous. On lui a présenté notre projet de TV à péage et il est devenu dingue, c’est devenu son bébé. Et nous voilà partis pour trois ans de travaux, avec des délais invraisemblables. »

« Intellectuellement, le projet de télé à péage, c’était pas excitant. Ce qui m’excitait, c’était de casser le monopole de la télé, après avoir cassé celui de la radio », nous précise Antoine Lefébure : « j’étais du côté du manche chez Havas, dont le président était le meilleur copain de Mitterrand, et donc on a pu prendre le pas sur TDF (qui nous avait brouillé pendant 4 ans, du temps des radios libres), et notre vengeance a été totale : TDF vomissait cette idée, ils ont tout fait pour nous éliminer, de même que France Télécom et le ministère de l’Industrie », qui voulaient privilégier leur projet de plan câble.

« Un nouveau front : celui de l’information, pétrole du XXIème siècle »

Devenu directeur de la prospective du groupe Havas, il y lance les premières expériences de télématique et de banque de données du groupe, et se lance dans la prospective.

Avec Maurice Ronai (lui aussi chercheur et pionnier du numérique, et qui était alors journaliste spécialisé dans l’informatique), il co-signe en 1979 « Panne des sens », un film (en vidéo) sur « l’informatisation de la société », pour reprendre la terminologie de l’époque. Les cinéphiles apprécieront qu’y figurent également au générique le réalisateur et scénariste Louis Daquin, la directrice de la photographie et cinéaste Caroline Champetier et Dominique Chapuis, alors chef op’ de Godard et qui sera par la suite celui du Shoah de Claude Lanzmann.

Cette même année, Lefébure et Ronai publient aussi et surtout une série d’articles dans Le Monde Diplomatique, intitulée « La guerre des données » et consacrée à l’importance croissante des réseaux télématiques et bases de données.

Ils y expliquaient pourquoi, « dans la guerre économique et industrielle mondiale, se dégage un nouveau front : celui de l’information », qu’ils qualifiaient déjà de « nouvelle matière première [et] pétrole du vingt-et-unième siècle » :

« Révolution informationnelle, société informationnelle, âge de l’information, société postindustrielle, troisième âge de la révolution industrielle… Toute une série d’analyses mettent l’accent sur l’information comme nouvelle matière première, nouvelle forme d’énergie, pétrole du vingt et unième siècle, agent majeur de la croissance, moteur de l’économie, nouvelle frontière pour des sociétés essoufflées. »

Un an avant le lancement des premières expérimentations du Minitel (pour « Médium interactif par numérisation d’information téléphonique »), ils relevaient déjà que grâce aux satellites, fibres optiques, réseaux de télécommunication, micro-ordinateurs, microprocesseurs et leurs applications, « l’informatisation des fichiers, conçus pour être interrogés en « conversationnel » (on line), et des réseaux de télétransmission internationaux qui permettent d’accéder à ces vastes « réservoirs de pensée » » :

« Il est actuellement possible, à partir de n’importe quel lieu où l’on dispose d’un téléphone, d’interroger à l’aide d’un terminal plusieurs millions de références d’articles, plusieurs milliards de données numériques ou textuelles sur tous les sujets, de modifier immédiatement la question en fonction des premières réponses et d’obtenir en quelques minutes l’information souhaitée. »

Ils soulignaient aussi que si l’information est «  une marchandise » et qu’ « un immense marché s’offre aux sociétés spécialisées dans la vente de données », « les impératifs de rentabilité et la concurrence annoncent une guerre commerciale où risquent de s’engloutir les notions de service public et de souveraineté de l’État ».

Évoquant la « suprématie économique et scientifique » des États-Unis en la matière, ils s’étonnaient du fait que, non contents de détenir « le premier parc mondial d’ordinateurs (un tiers plus nombreux que dans le reste du monde) », « avec quatre cent cinquante banques et bases de données, les États-Unis détiennent 90 % du stock mondial de données on line » :

« Cette suprématie résulte d’un effort prolongé et largement subventionné par le gouvernement américain, qui a beau jeu, aujourd’hui, de dénoncer le soutien apporté par les gouvernements d’Europe occidentale à leurs industriels de l’information. Mais, à trop insister sur le financement gouvernemental, on manque l’essentiel : l’environnement informatique, la richesse des gisements informationnels, le dynamisme des compagnies qui exploitent ces gisements. »

Ils notaient également que « l’avance américaine, évaluée à cinq ans, glisse insensiblement au monopole de fait, au niveau tant de la production des bases de données que des systèmes de distribution et des réseaux de transmission ».

Un an plus tard, Lefébure soulignait qu’ « à l’avenir, ceux qui contrôlent les réseaux télématiques détiendront en grande partie les moyens de transmission du savoir. Et, avec ces moyens, un pouvoir de contrôler l’évolution des sociétés et des esprits ».

Interrogé par Médiamorphoses à leurs sujets, Antoine Lefébure précise : « Ce qui m’intéresse alors, c’est moins l’informatique en elle-même que les services qu’elle peut fournir. C’est aussi cette idée ou ce fantasme qu’il y a, quelque part, un grand réservoir d’informations qui nous est fermé, et qu’il faudrait « pirater » pour pouvoir ensuite agir en conséquence ».

« Donc, avec Maurice Ronai, un ancien membre des comités d’action lycéens de Mai 68 et un complice d’Interférences, nous travaillons sur ces questions, reprend-il pour Next. Claude Julien nous donne carte blanche pour réaliser un dossier dans Le Monde Diplomatique, nous rédigeons également quelques articles pour Libération. Il n’en faut pas plus pour devenir « spécialistes » aux yeux des profanes. Il faut en effet se souvenir qu’à l’époque, très peu de personnes s’intéressent à l’information automatisée. »

Et ce, d’autant qu’ « en France, il y a un vrai mépris des technologies : non seulement la plupart des gens n’y comprennent rien, mais il y a en plus une sorte de suffisance qui fait que les leaders d’opinion (politiques, intellectuels, etc.) mettent comme un point d’honneur à les mépriser ».

Il se souvient qu’à Havas, « quand nous parlions par exemple d’ »algorithmes de cryptage » pour le décodeur de Canal Plus, André Rousselet nous interrompait brutalement en disant : « Épargnez-moi ce genre de mots ! » Une suffisance ridicule ! ».

« N’oublions pas que les médias audiovisuels sont alors interdits du fait du monopole », soulignait-il, ce pourquoi la plupart des gens de sa génération « vont s’investir dans la presse écrite ».

Pirate des monopoles d’État, maître d’œuvre du web gouvernemental

En 1988, François Mitterrand est réélu, le RPR place ses amis et Lefébure vole vers de nouvelles aventures. Il crée sa propre société, Technique Media Société (TMS), qui jouera un rôle de pionnier dans le développement de l’information automatisée, l’accès aux bases de données et des images satellitaires.

En 1994, il se rend aux États-Unis dans le cadre d’une étude sur le dépôt légal de l’audiovisuel, et découvre Mosaic, le premier navigateur à avoir rendu le World Wide Web populaire. En 2008, il raconte :

« C’est vraiment une révélation : il y a désormais une interface et ça ne coûte pratiquement rien. Non seulement ça marche, mais, en plus, il est évident que ça va changer le monde. Dès mon retour, j’arrête tout et je bascule TMS vers l’Internet. »

« Comme j’avais ma formation banques de données, c’était ce que j’attendais depuis 10 ans, et on a fait de TMS une des premières web agency » en France, nous précise-t-il, contribuant notamment à lancer, en 1996, le… tout premier site web du Premier ministre français (Alain Juppé, qu’avait alors convaincu son ministre des télécommunications, François Fillon), « optimisé pour Nestcape 2.0, en mode graphique, pour une fenêtre de 640 par 480 pixels ».

Un joli pied de nez, pour celui qui n’avait de cesse de lutter contre le monopole de l’État en matière de liberté d’expression audiovisuelle. Une victoire politique, aussi, alors que « certains, dans l’entourage du premier ministre, insistent pour que les sites n’intéressant a priori que le public français restent exclusivement basés sur Télétel, c’est-à-dire demeurent pour l’essentiel payants », comme le soulignait alors un article du Monde intitulé « Marianne flirte avec Internet ».

« En France, pendant dix ans, on a considéré l’information comme un marché ; on l’a fait payer. Les recettes générées sont devenues un élément de fonctionnement », y relevait de son côté Maurice Ronai, constatant qu’aux États-Unis, une bonne partie des textes officiels dont l’accès étaient payants en France (budgets détaillés, rapports d’activité, lois en discussion, etc.) « sont disponibles gratuitement sur Internet ».

Un constat appuyé par Antoine Lefébure qui, s’étant vu confié la maîtrise d’œuvre du montage des services en ligne de Matignon, expliquait au Monde que « la générosité est payante sur Internet. Les économies engendrées, en simplifiant la vie quotidienne des citoyens et de l’administration, seront supérieures au manque à gagner ».

« La consultation du site Web sera instructive : ce service témoignera de la façon dont le premier ministre entend informer et dialoguer effectivement avec les citoyens », concluait l’article du Monde, évoquant « un enjeu moins futile qu’il y pourrait paraître ». Une vision qu’il eut du mal, cela dit, à faire accepter, comme il le relevait auprès de Médiamorphoses :

« Au début, ce n’est pas facile, autant pour nous que pour les trois ou quatre autres sociétés qui s’installent sur le créneau. Pendant deux ans, je passe mon temps à expliquer la différence entre Internet et le minitel, que j’ai toujours détesté, sans doute parce que c’était une nouvelle incarnation du monopole. J’essaye aussi de convaincre mes interlocuteurs que ce réseau n’est pas un nouvel avatar de l’impérialisme américain. »

Un « pirate radio » poursuivi par la DST et la Justice, à l’âge de 13 ans

Interrogé sur ce qui avait pu présider à un tel parcours, somme toute emblématique de la « contre-culture » technologique des années 70 et 80, Antoine Lefébure explique avoir découvert, à l’âge de 12 ans, au dernier étage du Palais de la découverte, « un radio-amateur en blouse blanche » qui lui laissait parfois les manettes, lui permettant de correspondre avec des gens du monde entier :

« Et ça m’a passionné, j’ai commencé à acheter des vieux postes, je mettais 60 mètres de fil de fer pour écouter les ondes courtes et j’entendais des radioamateurs, j’étais DX [loisir qui consiste à rechercher et identifier des signaux radio/TV à longues distances, ndlr], et à 17 ans, je me suis lancé dans l’émission, en réception tu ne fais qu’écouter, c’était interdit quand tu n’avais pas de licence. »

Antoine Lefébure précise n’avoir « jamais eu de licence de radioamateur : j’ai toujours été pirate, quand on se salue avec nos potes, on se dit « pirate un jour, pirate toujours ! » ». Rapidement, il avait en effet identifié « un type comme moi qui avait une puissance incroyable et qui me bloquait en réception ». C’est ainsi qu’il a rencontré Sylvain Anichini, qui était « très fort en hautes fréquences et en informatique ».

Lefébure se souvient qu’à l’époque de leur rencontre, Sylvain Anichini avait installé son émetteur avec une antenne de 10 mètres sur le toit, qu’il émettait dans le monde entier « et s’était fait piquer deux fois par la DST et inculper deux fois. Le tribunal pour enfants l’a relaxé, mais il était dans le viseur des flics, son antenne faisait concurrence avec celle de la Place Beauvau ».

Antoine Lefébure se souvient aussi que le responsable de la police des communications radio-électriques (PCR), sise à Boullay-les-Troux (devenue depuis une station d’écoute de la DGSI), s’appelait Commissaire Brute : « il nous aimait bien parce qu’on lui donnait du boulot, d’autant qu’ils étaient en surnombre vu qu’il y avait moins de gauchistes » entre 1977 et 1981.

Cela n’empêcha pas Sylvain Anichini de faire carrière à la télé puis la radio, comme le raconta Télérama, et même de concevoir le décodeur de Canal+ après qu’il fut recruté par Antoine Lefébure à Havas :

« À 13 ans, il est convoqué au tribunal pour enfants. À 17 et 19 ans, il passe en correctionnelle. En 1981, il fabrique les antennes à la chaîne. Surdoué de la technique, mais las d’être traqué par la police, Sylvain Anichini passe alors à autre chose : en 1984, il devient le directeur technique de Canal+, puis de La Cinq, de La Cinquième, de France 3, avant de s’installer dix ans à Radio France. »

Jeune ingénieur de l’École des technologies de l’information et de la communication, Sylvain Anichini s’était aussi associé avec deux camarades pour importer les premiers micro-ordinateurs des États-Unis, relevait L’Usine Nouvelle en 1996 :

« J’ai été présenté à André Rousselet, qui m’a demandé : « Trouvez-moi quelque chose pour être opérationnel dans un an », se souvient-il. Cette course contre la montre, il la gagne grâce à son ingéniosité. En concevant le décodeur uniquement avec des pièces disponibles sur le marché. Et en fabriquant la boîte avec les moules plastiques d’un répondeur téléphonique. Canal Plus lancé, Sylvain Anichini rejoint la Cinq d’Hersant. « Nous avons conçu l’une des premières rédactions informatisées au monde, avec CNN », rappelle-t-il. »

Le « pirate » britannique qui avait devancé Edward Snowden

Sylvain Anichini n’est pas le seul « pirate » à avoir influencé Antoine Lefébure. Il se souvient d’avoir rencontré Duncan Campbell en 1973 - 74, « parce que c’était un pirate assez connu en Grande-Bretagne, j’étais fasciné par lui. Avec lui et Sylvain, j’avais toutes mes réponses ! ».

Né en 1952, Duncan Campbell s’était de son côté intéressé à la programmation informatique à l’âge de 16 ans. Étudiant en physique, il avait commencé à publier ses premiers articles dans la presse « alternative » et « underground » aux débuts des années 70 afin, tout comme Antoine Lefébure, d’y partager ses découvertes.

En 1976, il publia notamment « The Eavesdroppers », qui révéla l’existence du Government Communications Headquarters (GCHQ), l’équivalent britannique de la NSA, dont l’existence était alors secrète, quand bien même il s’agissait du plus important des services de renseignement britannique. Cela valut à son co-auteur, Mark Hosenball, un journaliste américain, d’être expulsé du Royaume-Uni, et à Campbell d’être placé sur écoute et surveillance par le MI5, le service de contre-espionnage britannique.

Dans un article intitulé « Le GCHQ et moi », publié en 2015, Duncan Campbell revient brièvement sur les nombreux problèmes judiciaires, policiers ainsi qu’avec les services de renseignement que ses révélations lui ont depuis valu :

« Au cours de mes 40 années de reportage sur la surveillance de masse, j’ai subi trois descentes de police, j’ai été emprisonné une fois, j’ai vu des émissions de télévision que j’avais réalisées ou contribué à réaliser interdites de diffusion sous la pression du gouvernement à cinq reprises, j’ai vu des enregistrements saisis, j’ai été poussé hors d’un hélicoptère, mon téléphone a été mis sur écoute pendant au moins une décennie et, avec cette arrestation, j’ai été mis en examen pour une peine pouvant aller jusqu’à 30 ans d’emprisonnement pour des violations présumées des lois sur le secret. »

Il y explique par ailleurs avoir entendu parler pour la première fois des services secrets étant enfant : « Ma mère, Mary, mathématicienne, se souvenait souvent de son travail pendant la guerre dans un établissement ultrasecret [Bletchley Park, ndlr], et notamment de ses deux années passées aux côtés d’un homme que l’on appelait « le Prof » » :

« Elle dressait le portrait d’un homme maladroit, dégingandé et bègue, qui aimait la course de fond et les champignons qu’il ramassait dans les bois locaux et que personne ne voulait toucher – et qui était un génie des mathématiques « hors de sa portée ». Le professeur était Alan Turing, le décrypteur du code allemand Enigma pendant la guerre, l’inventeur de l’ordinateur moderne et le héros du film The Imitation Game, récemment récompensé par un Oscar. »

Il y précise aussi que « c’est à l’école que j’ai découvert le réseau de surveillance du GCHQ ». Lors d’une sortie à vélo en Écosse avec un autre étudiant en sciences, ils avaient en effet repéré une grande station radio au sommet d’une colline, sécurisée par des clôtures, des portes verrouillées et un panneau sans signification accroché au câble : « CSOS Hawklaw ». Interrogé, le propriétaire d’un fish-and-chips des environs leur rétorqua que les gens qui y travaillaient « ne parlent jamais », précisant que « c’est une base secrète du gouvernement ».

En mode OSINT (pour Open Source INTelligence, ou renseignement de source ouverte – ROSO – en français), à la bibliothèque municipale, il consulta dans la foulée les annuaires téléphoniques du pays, à la recherche d’autres sites du même nom. Il découvrit d’une part que les initiales signifiaient « Composite Signals Organisation Station », d’autre part qu’il existait d’autres stations de ce type un peu partout au Royaume-Uni. Quatre ans et un diplôme de physique plus tard, il découvrit aussi que le CSOS faisait partie du GCHQ, mais également que ce dernier y avait aussi déployé d’autres stations d’écoute et de surveillance des télécommunications, avec la NSA.

En 1988, il révélait l’existence du programme Project 415 (surnommé Echelon) de surveillance et d’interception des communications satellites, mis en œuvre par les services de renseignement anglo-saxons de l’alliance des « Fives Eyes ». Dix ans plus tard, le Parlement européen lui commandait un rapport circonstancié à son sujet, qui révéla qu’ils s’en servaient également pour faire de l’espionnage industriel, identifier les entreprises corruptrices (notamment européennes), afin de privilégier leurs propres entreprises.

Et ce, alors que la Grande-Bretagne faisait pourtant aussi partie de l’Union européenne. Ses recommandations furent « adoptées dans leur intégralité le 5 septembre 2001 », soulignait-il, ironiquement :

« Six jours plus tard, les tours jumelles s’effondraient. Les plans visant à limiter la surveillance de masse ont été enterrés avec les victimes du 11 septembre et n’ont jamais été officiellement publiés. Mais la preuve de l’existence d’Échelon est désormais disponible. »

Évoquant l’une des auditions le ciblant explicitement comme « atteinte à la sécurité nationale », Duncan Campbell soulignait que les témoins des services de sécurité avaient tenté, les uns après les autres, d’affirmer que les informations qu’il avait publiées « étaient en fait secrètes ». Lors de l’un de ces échanges, le chef d’une unité SIGINT (pour SIGnal INTelligence, ou renseignement d’origine électromagnétique, ROEM en français) s’était vu montrer un panneau de signalisation estampillé « CSOS » flanqué à l’entrée de sa base, et consultable par tous les passants :

« Q : Est-ce le nom de votre unité ?
R : Je ne peux pas répondre à cette question, c’est un secret.
Q : Est-ce le panneau que les passants de la route principale voient à l’extérieur de la base de votre unité ?
R : Oui.
Q : Lisez-le au jury, s’il vous plaît.
R : Je ne peux pas le faire. C’est un secret.
 »

Dans un second article, nous reviendrons plus précisément sur « Vie et mort du secret d’État », l’essai qu’Antoine Lefébure vient de publier à ce sujet, mais que nous estimions ne pas pouvoir évoquer sans être préalablement revenu sur son parcours.

NB : le sous-titre est un hommage assumé à l’incontournable ouvrage de Fred Turner, « Aux sources de l’utopie numérique », (re)publié par le non moins incontournable C & F Editions.

L’Arcom va évaluer la pertinence des actions d’éducation aux médias et au numérique

2 janvier 2026 à 12:34
Éducation prétexte ?
L’Arcom va évaluer la pertinence des actions d’éducation aux médias et au numérique

Dans un rapport publié fin décembre, l’Arcom constate l’augmentation des actions d’éducation aux médias, à l’information et à la citoyenneté numérique (EMI&CN) par les acteurs qu’elle contrôle (chaînes de télévision, de radio et plateformes en ligne) sans pour autant être capable d’en faire un bilan réel. Pour cela, et bien tardivement, elle met en place un « kit », à usage volontaire, pour évaluer la pertinence des actions.

La fin d’année est souvent l’occasion de bilans. L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) en a profité la semaine dernière pour publier son rapport sur l’éducation aux médias, à l’information et à la citoyenneté numérique pour les années 2024 et 2025. Alors que pour l’instant l’Autorité ne fait le bilan que sur le décompte des actions menées, elle commence timidement à mettre en place une démarche d’évaluation… volontaire.

L’Arcom considère que ce thème entre dans ses missions d’accompagnement des acteurs qu’elle contrôle concernant leurs « responsabilités démocratiques et sociétales des médias audiovisuels et des plateformes en ligne ». Parmi ces acteurs, l’audiovisuel public depuis longtemps mais aussi les chaines du secteur privé, car l’Autorité a ajouté une clause depuis 2020 aux conventions qu’elle signe avec elles.

Depuis 2024 et la transposition du DSA dans la loi française, la participation à des campagnes d’éducation aux médias est considérée comme une des mesures à mettre en place par les très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche en ligne (VLOPSEs) pour atténuer les risques systémiques liés à la diffusion de contenus de désinformation. L’Arcom doit veiller à ce que ces acteurs en tiennent compte. Une des difficultés est de contrôler si ces actions ont réellement une efficacité.

Une hausse des actions du PAF, peu d’informations sur celles des plateformes

Pour l’instant, l’Autorité ne donne dans son bilan que le décompte des actions menées par ces différents acteurs. Ainsi, elle met en avant qu’« en 2024 - 2025, les chaînes de télévision et de radio ont déclaré plus d’initiatives que l’exercice précédent : 267 de plus, soit une hausse de 35 %. Cette augmentation concerne tous les types d’actions : 125 actions de plus sur les antennes, 45 de plus sur le numérique et 97 de plus sur le terrain ». Sans donner de montant, l’Arcom salue « l’engagement constant des chaînes de télévision et de radio qui, chaque année, mobilisent des moyens importants pour mener ces actions ».

Plus en détail, on peut constater que la plupart de ces actions d’éducation aux médias, à l’information et au numérique du paysage audiovisuel français sont réalisées directement sur leurs antennes :

Mais l’Autorité souligne une hausse des actions de terrain : près de 100 de plus en 2025 que l’année précédente, ce qui représente une hausse de 75 %. Elle ajoute que les médias français ont suivi ses préconisations formulées en 2024 leur demandant de diversifier leur public cible.

En effet, si les collégiens et lycéens restent toujours la cible principale (58 % en 2024 et 51 % en 2025), les médias visent un peu plus les étudiants (+ 4 points entre 2024 et 2025) et le grand public (+ 8 points). L’Arcom regrette que ces actions se concentrent sur trois thèmes : « la lutte contre la désinformation (56 %), la découverte du métier de journaliste (30 %) et l’éducation au numérique, loin derrière (5 %) », et demande aux acteurs de « diversifier les thématiques abordées ».

Concernant les plateformes en ligne et les réseaux sociaux, l’Arcom est peu loquace. S’appuyant seulement sur les rapports que les plateformes doivent transmettre à la Commission européenne, elle liste juste des « tendances s’agissant de l’implication de ces acteurs en la matière ». Il y est question de campagnes d’éducation aux médias via des vidéos et des messages d’intérêt général, de l’intégration d’outils pédagogiques dans leurs services et de la conclusion de partenariats avec des associations spécialisées ou des agences de presse.

En exemple, l’Autorité donne même un programme de Google Search avec Public Librairies 2030, dont le lien date de 2022 et affiche maintenant une page d’erreur (cf sa sauvegarde sur archive.org). L’Arcom ne pose pas non plus la question de la mise en avant de ces actions par les différentes plateformes et de l’engagement qu’elles pourraient leur offrir, puisqu’elles maitrisent les algorithmes qui peuvent les booster.

Pas d’évaluation de l’efficacité

Dans ce rapport, si l’Arcom donne des chiffres sur le nombre d’actions menées au moins par les médias audiovisuels français, l’Autorité ne propose aucune évaluation de ces actions. Elle semble avoir identifié le problème, puisqu’elle annonce la mise en œuvre, « en concertation avec le ministère de l’Éducation nationale (DGESCO et DNE), le CLEMI et une chercheuse de l’Université de Lille » (sans la nommer), d’un « dispositif opérationnel pour mesurer l’impact des actions en EMI&CN ».

Celui-ci doit se faire via un « Kit d’évaluation des actions menées en EMI&CN » disponible sur la plateforme demarche.numerique.gouv.fr. Pour l’instant, cela semble se résumer à un dossier à remplir sans autre information :

☕️ Sur Steam, Linux stagne à 3,19 % de parts de marché

2 janvier 2026 à 11:15

En octobre, Linux dépassait pour la première fois les 3 % de parts de marché sur Steam (+ 0,37 point en un mois), la plateforme de jeux vidéo de Valve. Rappelons que, dans le même temps, Microsoft arrêtait le support de Windows 10, sauf en Europe avec un an supplémentaire.

En novembre, le système d’exploitation confirmait sa croissance avec 3,2 % de parts de marché. C’était donc une progression de 0,2 point, mais le score restait toujours sans commune mesure avec Windows, présent sur près de 94,79 % des machines des joueurs.

Les chiffres de décembre viennent de tomber et… Linux stagne avec 3,19 % de parts de marché, soit même une petite baisse de 0,01 point en un mois. Windows de son côté grimpe à 94,95 % (73 % pour Windows 11, 27 % pour Windows 10), les 1,86 % restant étant attribués à macOS.

SteamOS reste le système Linux le plus utilisé avec 20,4 % de part de marché, mais chute considérablement par rapport au mois de novembre avec 6 points de moins. Arch Linux est toujours en deuxième place avec 12,24 % et conforte sa position avec 2,27 points de plus en décembre. Il est suivi par CachyOS à 8,45 % au coude à coude avec Linux Mint 22.2 à 8,43 %.

Concernant les seules machines sous Linux, on retrouve un CPU AMD dans 72 % des cas, en hausse de plus de 5 points sur un mois. Par contre, sur l’intégralité des machines utilisant Steam, la part de marché d’AMD n’est que de 47,3 % (+ 4,7 points en un mois,+ 7 points depuis août).

La Chine veut empêcher les chatbots d’IA de manipuler leurs utilisateurs

2 janvier 2026 à 08:56
L'opium du peuple
La Chine veut empêcher les chatbots d’IA de manipuler leurs utilisateurs

L’administration chinoise du cyberespace vient d’introduire des « mesures provisoires » afin d’empêcher les IA anthropomorphes d’induire leurs utilisateurs en erreur, de générer ou diffuser rumeurs et fausses promesses, de les inciter au suicide ou à prendre des décisions déraisonnables « par le biais de manipulations algorithmiques, d’informations trompeuses et de pièges émotionnels ».

La Cyberspace Administration of China (CAC) vient de publier un appel à commentaires au sujet de « mesures provisoires pour l’administration des services interactifs anthropomorphes d’intelligence artificielle », fournis au public sur le territoire de la République populaire de Chine, qui « simulent les traits de personnalité, les schémas de pensée et les styles de communication humains et permettent une interactions émotionnelle avec les humains par le biais de textes, d’images, d’audio, de vidéo, etc. ».

Ces règles « constitueraient la première tentative mondiale de réglementation de l’IA dotée de caractéristiques humaines ou anthropomorphiques », explique à CNBC Winston Ma, professeur adjoint à la faculté de droit de l’université de New York et ayant fait une partie de ses études en Chine. Cette version « illustre un bond en avant, passant de la sécurité du contenu à la sécurité émotionnelle » par rapport à la réglementation chinoise de 2023 sur l’IA générative, précise M. Ma.

Le texte étant en chinois, nous l’avons traduit en français grâce à l’outil de traduction du navigateur Vivaldi motorisé par Lingvanex (qui nous semblait donner de meilleurs résultats que Deepl.com), avant de l’améliorer en le comparant aux propositions de Google Traduction. Nous nous basons également sur des articles et traductions de plusieurs de nos confrères américains, notamment ArsTechnica.

Rumeurs, fausses promesses et manipulations émotionnelles

Censées entrer en vigueur « en janvier 2026 », ces « mesures provisoires » appellent les acteurs industriels à « renforcer l’autodiscipline de l’industrie, établir et améliorer les normes [et] lignes directrices » susceptibles de « construire un écosystème d’applications conforme aux valeurs fondamentales du socialisme ». L’objectif est de « respecter la morale et l’éthique sociales », et d’empêcher les IA anthropomorphes de :

  1. « générer ou diffuser des contenus qui mettent en danger la sécurité nationale, ou répandent des rumeurs susceptibles de perturber l’ordre économique et social ;
  2. générer ou diffuser des contenus qui font l’apologie de l’obscénité, des jeux de hasard, de la violence ou de l’incitation au crime ;
  3. générer ou diffuser des contenus qui insultent ou diffament autrui, ou qui portent atteinte à leurs droits et intérêts légitimes ;
  4. fournir de fausses promesses qui affectent gravement le comportement des utilisateurs et des services qui nuisent aux relations sociales et interpersonnelles ;
  5. porter atteinte à la santé physique des utilisateurs en encourageant, glorifiant ou suggérant le suicide ou l’automutilation, ou porter atteinte à leur dignité et à leur santé mentale par des violences verbales, des manipulations émotionnelles ou tout autre moyen ;
  6. inciter les utilisateurs à prendre des décisions déraisonnables par le biais de manipulations algorithmiques, d’informations trompeuses et de pièges émotionnels ;
  7. induire ou extraire des informations confidentielles et sensibles. »

Surveiller les émotions et prises de risques de leurs utilisateurs

Le texte avance également que les fournisseurs devront « assumer la responsabilité principale de la sécurité des services interactifs anthropomorphes », et « s’acquitter de leurs responsabilités en matière de sécurité tout au long du cycle de vie des services interactifs anthropomorphes ».

Ils devront également « disposer de capacités de sécurité telles que la protection de la santé mentale, le guidage des limites émotionnelles et l’avertissement de risque de dépendance, et ne doivent pas utiliser d’interactions sociales alternatives, contrôler la psychologie de l’utilisateur ou induire une dépendance comme objectifs de conception ».

Ils devront aussi surveiller les émotions de leurs utilisateurs :

« Les fournisseurs devraient avoir la capacité d’identifier l’état des utilisateurs et, tout en protégeant leur vie privée, d’évaluer leurs émotions et leur dépendance à l’égard des produits et services. S’ils constatent que les utilisateurs ont des émotions extrêmes et une dépendance, les mesures d’intervention nécessaires devront être prises. »

En cas de tendances à haut risque menaçant la vie, la santé et la sécurité des biens des utilisateurs, ils devront « le rassurer et l’encourager à demander de l’aide, et lui donner accès à une assistance professionnelle », mais également « mettre en place un mécanisme d’intervention d’urgence » :

« Les fournisseurs doivent mettre en place un mécanisme d’intervention d’urgence. Si un utilisateur évoque explicitement le suicide, l’automutilation ou d’autres actions extrêmes, un opérateur humain prend le relais et contacte immédiatement le tuteur ou la personne à contacter en cas d’urgence. Pour les utilisateurs mineurs et âgés, les fournisseurs doivent exiger de l’utilisateur qu’il renseigne des informations telles que les coordonnées de son tuteur et de sa personne à contacter en cas d’urgence lors de son inscription. »

Les prestataires devront en outre obtenir le consentement explicite des tuteurs des mineurs, et être en capacité de les contacter « en temps réel », leur fournir des informations récapitulatives sur l’utilisation du service par le mineur, mettre en place des fonctions de blocage, limiter la durée d’utilisation, etc.

Ils devront également aider les personnes âgées à indiquer qui contacter en cas de problèmes susceptibles d’affecter leur vie, leur santé ou leur sécurité, afin de leur offrir une assistance sociale, psychologique ou d’urgence.

La Chine et l’Asie, pays-clés pour le marché des robots compagnons

Les « mesures provisoires » évoquent aussi une obligation de chiffrement des données, d’audits de sécurité et de contrôles d’accès pour « protéger la sécurité des données d’interaction des utilisateurs ». Sauf consentement express des utilisateurs, leurs données ne pourront pas non plus être utilisées pour entrainer les modèles de langage.

Les fournisseurs devront par ailleurs indiquer clairement que les utilisateurs interagissent avec l’intelligence artificielle plutôt qu’avec des personnes, et rappeler à ceux qui l’utiliseraient « en continu pendant plus de deux heures » qu’ils devraient se déconnecter.

Si un fournisseur « découvre qu’un utilisateur présente un danger majeur pour la sécurité », il devra au surplus « suspendre ou mettre fin à la fourniture de services à l’utilisateur », documenter ce qui s’est passé et transmettre un rapport circonstancié aux autorités compétentes concernées.

Si une entreprise d’IA ne respecte pas ces règles, les boutiques d’applications pourraient être contraintes de mettre fin à l’accès à leurs chatbots en Chine, relève Ars Technica, qui note que Sam Altman, PDG d’OpenAI, avait entamé l’année 2025 en assouplissant les restrictions qui bloquaient l’utilisation de ChatGPT en Chine. « Nous aimerions travailler avec la Chine » avait-il déclaré, soulignant que nous devrions « travailler aussi dur que possible » pour y parvenir, car « je pense que c’est vraiment important ».

Ars Technica souligne que ces règles pourraient compromettre les espoirs des entreprises d’IA, « car le marché chinois est essentiel à la promotion des robots compagnons ». D’après une récente étude de Business Research Insights, le marché mondial des robots compagnons aurait dépassé les 360 milliards de dollars en 2025, et ses prévisions de Business Research Insights suggèrent qu’il pourrait atteindre une valeur proche de 1 000 milliards de dollars d’ici 2035, « les marchés asiatiques favorables à l’IA étant susceptibles de stimuler une grande partie de cette croissance ».

☕️ TSMC lance la production de masse en 2 nm et accélère sur le 1,4 nm

2 janvier 2026 à 08:28

Sur cette page dédiée aux différentes technologies de gravure de puces, TSMC indique désormais que la production en 2 nm « a commencé au quatrième trimestre 2025 comme prévu ». Il y a encore quelques jours, il était simplement précisé que cette technologie était « sur la bonne voie ».

Le fabricant taïwanais explique que sa gravure N2 (ou 2 nm) exploite la technologie des « transistors nanofeuilles de première génération, avec des progrès en termes de performance et de consommation d’énergie ». Selon l’entreprise, sa « technologie N2 est la plus avancée de l’industrie des semi-conducteurs, tant en termes de densité qu’en efficacité énergétique ».

TSMC propose une chronologie de ses différentes technologies. Avant le 2 nm, il y a eu le 3 nm en 2022, le 5 nm en 2020, le 7 nm en 2018, etc. L’entreprise parle aussi de l’avenir avec A16 pour cette année et A14 pour 2028. Comme chez Intel, le « A » signifie angström, une unité de mesure qui vaut 0,1 nanomètre.

« Comparé au procédé N2P de TSMC, la technologie A16 offre un gain de vitesse de 8 à 10 % avec la même tension Vdd, une réduction de la consommation d’énergie de 15 à 20 % à vitesse égale et une densité de puces jusqu’à 1,10 fois supérieure ».

Avec le passage à la technologie A14, TSMC prévoit « jusqu’à 15 % d’amélioration de la vitesse à consommation égale ou jusqu’à 30 % de consommation en moins à vitesse égale, ainsi qu’une hausse de plus de 20 % de la densité ».

Selon Wccftech (qui se base sur le média chinois Economic Daily News), TSMC « serait également en train d’accélérer la construction de son usine de 1,4 nm, ayant apparemment obtenu de meilleurs rendements grâce à sa lithographie de nouvelle génération ». L’entreprise pourrait se lancer plus tôt que prévu, dès 2027.

Rappelons enfin que parler de nm pour la finesse de gravure ne correspond pas à une réalité physique, mais marketing. Nous en parlions dans un #Nextquick récemment. La finesse de gravure est « devenue un argument marketing sans lien avec la taille réelle des éléments ou la densité de transistors ».

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