Groenland : l'Europe a-t-elle les moyens de dissuader Donald Trump ?
Moins d’une semaine après les nouvelles menaces de Donald Trump de prendre le contrôle du Groenland, un vent de panique souffle toujours sur le Vieux Continent. Loin de voir la pression retomber, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a dénoncé le 8 janvier des propos "extrêmement inquiétants", et appelé à "s’en tenir" au respect du droit international. La veille, Paris avait annoncé que le sujet figurait au menu d’une réunion prévue le même jour avec Berlin et Varsovie. Au cœur des discussions : la question de la réponse à apporter en cas d’action hostile de Washington contre ce territoire de 2 millions de kilomètres carrés appartenant à la couronne danoise.
A ce stade difficile toutefois de savoir ce qu’a précisément en tête l’administration américaine, qui n’a cessé de souffler le chaud et le froid quant à la nature de ses intentions. "Toutes les options sont toujours sur la table pour le président Trump", a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, le 7 janvier, tout en ajoutant que la "diplomatie" restait la première d’entre elles. Une chose est sûre : en cas d'opération militaire de la première puissance mondiale, difficile pour les Européens d’espérer tenir tête. "Il n'y a aujourd'hui ni les capacités militaires ni la volonté politique au niveau des Etats européens d'entrer dans un conflit avec les Etats-Unis", glisse un ancien diplomate européen.
Bien que faisant pâle figure face à des forces américaines dotées d’un budget hypertrophié (près de 900 milliards de dollars en 2025), les Européens sont-ils pour autant dépourvus de moyens de pression ? "Sur le plan économique, il existe des leviers, note Tara Varma, directrice du bureau parisien du German Marshall Fund of the United States (GMF). Car si les Européens sont très dépendants du marché américain, l’inverse est vrai aussi." Avec plus de 1 680 milliards d’euros d’échanges en 2024, les Etats-Unis et l’Europe restent en effet réciproquement les plus grands partenaires commerciaux.
"Bazooka commercial"
Entre autres dispositifs dans la caisse à outils européenne, son instrument anti-coercition (ACI), parfois surnommé de "bazooka commercial", dont s’est dotée l’UE en décembre 2023, et qui lui permet de coordonner rapidement des mesures de rétorsion. "Cela fait clairement partie de l’arsenal, confirme Sébastien Maillard, conseiller spécial de l'Institut Jacques Delors. En cas d’activation, cet instrument pourrait par exemple restreindre l’accès au marché européen à certaines entreprises américaines."
Un moyen de pression potentiel contre les géants de la tech, qui continuent de tirer une large part de leurs revenus du marché européen. En 2025, Apple a ainsi réalisé près de 27 % de son chiffre d'affaires en Europe, et Meta (qui regroupe Facebook, Instagram et WhatsApp) 23 % un an plus tôt. "L’Europe constitue un marché qui n’est pas nécessairement remplaçable pour eux, abonde Tara Varma. L’objectif serait de pousser les dirigeants de ces grandes entreprises à convaincre l’administration américaine de la nécessité de conserver des liens relativement apaisés." Ce ne serait pas la première fois que les Européens serrent la vis. En septembre, Google avait écopé d’une amende de près de 3 milliards d’euros pour violation des règles de concurrence, tandis que trois mois plus tard, le réseau social X, en écopait, lui, d’une de 120 millions d’euros sur fond de non-respect de la loi sur les services numériques (DSA), suscitant dans un cas comme dans l’autre l’ire de Washington.
Autre levier : diversifier progressivement les approvisionnements en gaz alors qu’au cours des deux premiers mois de 2025, le Vieux Continent représentait 65 % des exportations américaines de GNL (contre 48 % en 2024), afin d’accroître la pression sur les producteurs outre-Atlantique. Le 7 janvier dernier, l’eurodéputé danois Per Clausen a ainsi appelé au gel de l’accord commercial controversé conclu à la hâte l’été dernier entre Ursula von der Leyen et Donald Trump à Turnberry - qui prévoit entre autres un engagement européen à acheter pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains d’ici 2028 en échange de droits de douane limités à 15 %.
Exercice d'équilibriste
Ce n’est pas l’unique option pour accroître le coût d’une action hostile de Washington. "Dans une logique dissuasive, les Européens pourraient réduire ou cesser les achats de bons du trésor américain, juge Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes. Ce qui in fine se ressentirait sur les marchés financiers et pourrait accroître la pression." Actuellement, les pays européens, Royaume-Uni inclus, détiennent 2 360 milliards de dollars de dette américaine, soit près de 30 % des titres détenus par des acteurs situés en dehors des Etats-Unis.
Encore abasourdis par la brutalité du locataire de la Maison-Blanche, les Européens oseront-ils toutefois s’engager un rapport de force et prendre le risque de s’exposer à de lourdes représailles ? "Je reste sceptique, jauge un fin connaisseur de la diplomatie européenne. Dans un contexte où de nombreux pays dépendent encore des Etats-Unis pour assurer leur sécurité, l’utilisation de ces leviers économiques constitue un risque que beaucoup ne sont pas prêts à prendre."
A fortiori à l’heure où continue de s’intensifier la menace russe sur le Vieux Continent. "Les pourparlers en Ukraine influent sur la capacité des Européens à montrer les dents, résume Sébastien Maillard. Tout l’enjeu est de parvenir à contenir les Américains au Groenland, sans pour autant les perdre en Ukraine." La rencontre prévue la semaine prochaine entre le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, et les dirigeants du Danemark apportera sans doute de premiers éléments de réponse.

© REUTERS